CHAPITRE VI
La Jurade en 1755.
[. Le long Séjour de Tourny à Paris. — Il. Les Droits respectifs de l'Intendant et des Jurats, dans la conduite
des Travaux d'Embellissement. —— II L'Ordre de
Suspension des Travaux. — IV. La Cassation de l'Ordre des Jurats. — V. Demande de Poursuites contre le Procureur Syndic. — VE. Les Elections de
Jurade en 1755. — VII Demande d'un Règlement
général en matière de finances municipales.
En 1755, la hardiesse des jurats dépassa toutes les bornes. Non contents de briser par une résistance victorieuse les entreprises de l’intendant, ils esquissèrent contre lui une sorte de Fronde municipale, en se mettant très nettement en état d’insurrection.
Ils furent servis dans leurs projets par une longue absence de Tourny, qui resta plusieurs mois à Paris.
L’intendant quitta Bordeaux au mois de février Il était désireux de passer quelque temps à la Cour, pour faire prendre à ses
* affaires la tournure la plus favorable. M. de Séchelles venait
d’être nommé contrôleur général, ce qui n’était pas pour déplaire
au marquis. Quelques semaines après son arrivée à Paris, l’intendant obtenait la place de conseiller d'État qu'il avait si longtemps désirée.
Avant de partir de Bordeaux, et comme pour montrer qu'il entendait plus que jamais faire cesser les abus de Jurade, Tourny s'était rendu à l'hôtel de ville, le 13 février 1755, à l’occasion d’adjudications d’emplacements qui devaient y être faites, mais aussi et surtout pour enquêter sur, la conduite du sieur Brun, receveur , qui continuait de « recevoir les lods et ventes, sur le pied de remise de moitié. » Les jurats ayant assuré l’intendant que Brun ne pouvait s’autoriser d'aucune délibération régulière, et Brun ayant déclaré de son côté.« qu’il avait reçu des ordres verbaux des jurats », Tourny s'était décidé à faire paraître trois ordonnances, « l’une pour obliger le sieur Cholet à faire le recouvrément des lods et ventes dus à la ville, à raison des acquisitions faites dans sa mouvance », les deux autres pour contraindre deux receveurs et deux jurats à faire le versement exact de droits à percevoir sur les boucheries et sur la salle de spectacle 2.
: Les jurats virent partir l’intendant sans aucune espèce de regrets, etils furent même remplis de la joie la plus grande par certains propos, qui se répandaient. N’allait-on pas jusqu’à dire que Monsieur de Tourny se retirait, et que cette retraite serait définitive ? On lit dans une correspondance du temps: « Le bruit qui court de la retraite de M. de Tourny pourrait plaire plus généralement si l’on était sûr qu’on commencerait par rogner les ongles à celui qui viendrait le remplacer ?
Pour se garantir contre toute surprise, la Jurade confia la défense de ses intérêts à la Cour, non seulement à Trouvé, son agent ordinaire, mais à Thibault, son procureur syndic, qui fit alors et comme par hasard, pour une question d'intérêt personnel, le voyage de Paris, quelques jours après le départ de l’intendant lui-même.
1. À. D., Gir:, C 1069, 15 et 16 février 1755, ordonnances de Tourny, minutes. Voir, sur le même sujet, la lettre explicative adressée, le‘7 mars 1755, par Tournyÿ à son subdélégué de Sorlus.
2. B. M., Bordeaux, fonds Lamontaigne, carton n° 2, lettre n° 48, sans signature, adressée à de Lamontaigne fils, datée du 30 janvier 1755.
3. La dépêche ministérielle du 28 janvier 1755, adressée à dos l’autorisait à quitter Bordeaux momentanément; de la même façon, la dépêche ministérielle du 24 février suivant, adressée à Thibault et rédigée en termes identiques, autorisait
le procureur syndic à se rendre à Paris; A. N., OL 5II. Voir, à ce sujet, la délibération de Jurade du 1er avril 1755, A. C., Bordeaux, BB, registre de Jurade pour 1799,
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LA JURADE EN 1795 655
Se croyant ainsi assurée contre les représailles du Pouvoir, et aussi confiante en Saint-Florentin que Tourny pouvait l’être en de Séchelles, la Jurade engagea la bataille décisive, en frappant de Suspension l’exécution des travaux ordonnés par l'intendant.
IL — Les Droits respectifs de l’Intendant et des Jurats. dans la
conduite des Travaux d’embellissement.
C'est à propos des embellissements que s'était conclue, au lendemain de 1743, l'alliance de Tourny et de la Jurade. L'intendant s'était réservé, d'accord avec les jurats, la plus large part dans cette partie de l'administration municipale. Il y était le maître incontesté, quoique, peut-être, par usurpation. [1 disait lui-même au comte d’Argenson, le 20 avril 1745, pour lui faire admettre ses plans : « Vous serez peut-être étonné que ce soit moi qui aie l'honneur de vous écrire..-et non les jurats. Ils sentent combien ces embellissements et ces augmentations sont nécessaires à la ville; ils voient combien tous les habitants les souhaitent; ils ne les souhaitent pas moins eux-mêmes, mais malgré cela, si je ne me mêlais point d’en provoquer et suivre l'exécution, les choses languiraient longtemps, et peut-être resteraient-elles toujours dans le brut
où leurs devanciers les ont laissées 1 ».
Au début, les jurats amis de l’intendant le laissèrent aller aussi loin qu’il voulut, bien qu’il empiétât sur leurs prérogatives. Quand ils commencèrent à le jalouser, ils lui demandèrent compte du rôle qu'il avait assumé, tout en revendiquant pour eux la plus grande part de la gloire que l’embellissement de Bordeaux pouvait rapporter à son auteur ?; ils lui contestèrent alors le droit de continuer à diriger jusque dans les détails le service des travaux publics.
Ce n’était pas lui, c'étaient eux qui auraient dû en être chargés. Aux termes des règlements et des arrêts du Conseil, eux et non pas lui pouvaient en ordonner; son rôle devait se borner à réformer
PAT D: Gr, CG 3307, 20 avril 1745, lettre de Tourny au comte d’Argenson.
ee L'attitude de jurats apparaît clairement dans la lettre que l'intendant écrit, le 26 juillet 1755, à son secrétaire Dupin, au sujet de la présentation du plan de Lattré au roi, à la reine, et à leur entourage, A, D,, Gir., G 1163. Cette lettre a déjà été citée,
les abus. « De droit public qui n’est point contesté et qui est en vigueur dans tout le royaume, les maires, échevins, jurats, capitouls ont l'inspection et la manutention de tous les offices publics dont les villes fournissent les fonds. Messieurs les intendants ont l'inspection et l’autorité pour corriger en connaissance et contradictoirement les abus qui peuvent se rencontrer, soit dans la suspension des travaux qui laisserait des fonds oisifs, soit dans une trop grande activité qui épuiserait les fonds et obérerait les villes 1».
Le rôle de chacun étant ainsi établi en droit, les Jurats se flataient de montrer que l’intendant avait outrepassé ses pouvoirs et ils citaient comme exemple la part qu'il avait prise à l’œuvre du Jardin public. «M. de Tourny a conservé, comme il le devait, la fonction de juge, et il a fait en même temps les fonctions de jurat. C’est lui qui a donné au Jardin public la forme, l'étendue qu’il a, c’est lui qui a dirigé, qui a approuvé les plans, fait les marchés, mis les ouvriers, a même donné à son gré des ordonnances sur le trésorier de la ville.» Le résultat, les jurats n’éprouvaient aucune hésitation à le qualifier de déplorable. Le chiffre des dépenses prévues pour le Jardin avait été de beaucoup dépassé : on y avait employé 300.000 I. au lieu des 80.000 consenties par l’arrêt du 23 août 1746. Pendant ce temps, des entreprises, autrement urgentes, comme celle des quais et celle des fontaines, étaient entièrement négligées. Le moment n’était-l pas venu pour la Jurade de mettre toutes choses au point, de rentrer dans son rôle, d'intervenir d’une façon décisive dans la conduite des travaux ?.
La politique de l’intendant allait se retourner contre l’intendant lui-même. Il dénonçait les abus des jurats; ils feraient, à leur tour, connaître les siens. Il leur reprochait les deniers aveugles, ils feraient condamner de leur côté l'excès des dépenses où l’avait porté sa folle passion des embellisserients?.
1. Cette théorie est soutenue par les jurats dans deux mémoires qu'ils rédigèrent à cette époque sur la question des embellissements. A. C., Bordeaux, cartons D D 23
et D D 32%, mémoires sans date.