II. — L'Affaire du ‘Prieur d’Auriac
La vigilance de Tourny put mieux s'exercer dans une grave affaire d'espionnage qui fit grand bruit vers le même moment el qui n’était pas encore absolument éclaircie, l’année suivante en 1757, quand survint le départ de Tourny.
L'opinion fut troublée, à la suite d’une tentative criminelle qui aboutit à la destruction d’une partie des magasins militaires de Rochefort. On eut vent d’un immense complot, où lon impliqua non seulement les Anglais, mais aussi les protestants ?.
Sur ces entrefaites, Tourny aurait reçu une lettre à double enveloppe, la première pour lui, et la seconde, celle de dessous, pour le due de Cumberland, prince d'Angleterre. Ayant ouvert la lettre, il y aurait vu que 9000 religionnaires se rassemblaient en Médoc pour se mettre à la disposition du prince, quand il débarquerait avec 3000 Anglais. L'intendant s’empressa de retenir le porteur de la lettre, et ayant cru reconnaitre l'écriture et la signature d’un prieur de l’ordre des Génovéfains, il fit arrêter le prieur. L'inculpé, tout en se défendant, tout en protestant qu'on avait contrefait
son écriture, nomma d’autres personnes suspectes sur lesquelles
on s’empressa de mettre aussi la main. Comme l'affaire prenait de l'ampleur, la Cour s’y intéressa, sans marchander sa confiance
à Tourny. « Il est aisé de croire, disait-on, que Monsieur de Tourny
le père, dont on connaît la capacité et le zèle, ne négligera rien de tous les éclaircissements nécessaires ? ».
La culpabilité du prieur n'étant pas suffisamment démontrée, le Conseil décida de poursuivre l'instruction de l’affaire, et le miinistre demanda à Tourny de préparer un projet d’arrêt d'attribution, le commettant pour juge à cet effet3. L'arrêt intervint le 15 octobre 1756. Le roi, en son Conseil, attribuait à l’intendant « toutes cour, jurisprudence ‘et connaissance du dit crime d'intelligence
1. Sur toute la suite de cette affaire, consulter et comparer le duc de Luynes, Mémoires, t. XV, p. 212 et 214, 2 et 3 septembre 1756, et d’Argenson, Journal et Mémoires, 19 septembre 1756. Les versions données diffèrent passablement et cette affaire reste d'autant plus mystérieuse que nous n'avons retrouvé, sur ce sujet, aucun dotument émanant directement de Tourny.
2, Duc de Luynes, Mémoires, L. XV, p. 214, 3 septembre 1756.
3 A. N., O1 511, 21 septembre 1756, dépêche ministérielle à Tourny,
el complot contre l'État, circonstances et dépendances, contre les auteurs, complices, participes et adhérents..,, pour l’instruire et juger définitivement et en dernier ressort. » Conformément aux formes prescrites pour le jugement des ecclésiastiques, le roi confiait encore à Tourny le soin « de décréter en seul et de commettre pour linstruction, jusqu’au règlement à l’extraordinaire exclusivement», el aussi « de commettre, pour procureur de Sa Majesté, un officier où gradué ayant les qualités requises et pour greffier, telle personne qu’il jugera y être propre ! »: En transmettant l’arrêt à Tourny, le ministre lui prescrivit d’attendre les instructions du roi pour le prononcé du jugement et pour l'exécution de la sentence; 1l le louait en même temps d’avoir fait appréhender le particulier qui s'était acquis la réputation de contrefaire les écritures et qui avait peut-être compromis criminellement, par un faux, le prieur des Génovéfains 2.
L'instruction allait commencer, quand le Parlement entreprit de s’attribuer la connaissance de la cause. En vue d’en venir à ses fins, la Cour s’entendit avec le commandant de la province, le comte d'Hérouville. Le comte livra au Parlement l’inculpé qui se trouvait dans les prisons du Château-Trompette *. Le ministre intervint pour blâmer la hardiesse du comte, et le «zèle trop précipité du Parlement», mais non pas pour rendre à Tourny son prisonnier. « Pour prévenir tout retardement dans l'instruction du procès sous prétexte d’une difficulté, écrivit Saint-Florentin au marquis, Sa Majesté a trouvé à propos de changer la commission et de la composer de Monsieur le Premier Président du Parlement, de vous et du nombre de conseillers nécessaires ; ainsi vous aurez agréable de me renvoyer la commission qui vous à été adressée 4, »
Tourny était en somme dépossédé, ou plutôt, ce qui était pire, il passait, lui, conseiller d'État, sous les ordres du premier président. Cette anomalie, tout au moins singulière, pouvait donner lieu à de pénibles incidents. Le ministère v remédia, peut-être à
L. AN.) E 2358115 octobre 1756, arrêt du Conseil. 2. A. N;, O1 511, 18 octobre 1756, dépêche ministérielle à Tourny. 3. Le fait est rapporté Par d’Argenson, Journal et Mémoires, 9 décembre 1756. II se trouve confirmé par les dépêches ministérielles du 21 novembre 1756, adressées à Tourny, à Leberthon et à Duvigier, A. N., O1 511.
4. A, N,, O1 511, 21 novembre 1756, dépêches ministérielles à Tourny intendant, à Leberthon premier président et à Duvigier procureur général.
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la suggestion même de l’intendant, en désignant son fils à sa place 1.
9 z Q , Q . \ , C'était une façon de ménager le marquis, sans aller jusqu’à réparer l'injure que lui avait faite le Parlement.
Un conflit d’une autre nature survint entre le commissaire dépar- Li et la Cour de Parlement à propos de l’entreprise plusieurs fois renouvelée par la Chambre de commerce de réunir des assemblées générales de négociants. Ces assemblées avaient eu lieu pour traiter des questions soulevées par la guerre. Le 7 février 1755, les négociants étaient venus délibérer sur Îles armements en course; le 30 décembre, sur les frégates à demander au ministre; le 20 mars 1756 encore, sur l'armement. Le 24 mars, il s'agissait du commerce des neutres ?.
Le commerce bordelais demandait que le marché de nos colonies fût refusé aux neutres, et réservé aux ports français, même en temps de guerre. Le premier président était d'accord avec l’intendant et avec le Commerce sur le fond de la question’. Mais la Chambre avait eu le malheur de faire présider l’assemblée, sinon par Tourny lui-même, du moins par son fils, et elle eut encore le mauvais esprit de faire décider par l’assemblée, sans l'approbation des jurats et sans l’aveu du Parlement, l'envoi à Paris de deux négociants pour porter au ministre les doléances du Commerce *. Elle se mettait ainsi au point où l’intendant voulait qu'elle fût, à la tête du négoce qu’elle représentait, qu'elle faisait délibérer, qu’elle faisait voter, qu’elle dirigeait.
Le Parlement, Père du Peuple, se sentit atteint dans ses droits. Il prit peur. Tandis que Tourny continuait de soutenir plus que
1. A. N., 01511, dépêche ministérielle adressée à Leberthon, le 19 décembre 1756, e J’arrêt du Conseil d'État du 17 décembre 1756, A. N., E 2358
portant envoi d à chercher dans le registre C 4255,
2. Les procès-verbaux de ces délibérations sont aux Archives de la Gironde.
3. Le premier président L notamment dans la lettre qu’il adresse, A. N., Arch. de la Marine. B3 532.
4. À. D., Gir., G 4255, 24 mars 1756, délibération de la Chambre de commerce.
eberthon défend la cause des commerçants bordelais, Je 23 mars 1756, au ministre de la marine,
jamais toutes les démarches des directeurs du Commerce, la Cour souveraine, sans plus s'occuper du sens de ces démarches, intervint âprement pour en dénoncer la forme.
Elle envoya un huissier mander deux directeurs. Le Bureau du Parlement les attendait, avec les présidents Leberthon, de Gourgues, Dublan, de Lance, du Paty, de Grissac, Desmarais, Dussaut, Depis et Du Vigier, procureur général. Le premier président s’adressa en ces termes aux représentants de la Chambre : « La Chambre n’était pas en droit de faire des assemblées de négociants, que pour des cas particuliers de commerce. Lorsqu'il s’agissait d’une affaire de cette conséquence, qui intéressait toute la ville et toute la province, elles doivent se faire dans l'hôtel de ville, en y appelant tous les ordres.» Les directeurs présents répondirent que, depuis 1705, date de son institution, la Chambre avait toujours été en possession du droit d’assembler le Commerce. Le procureur syndic, qui était également présent, soutint avec le sieur Richet, Jurat avocat, que les assemblées, même celles de commerce, devaient se tenir en présence des jurats, et que l'intervention des officiers municipaux aurait été particulièrement utile le 24 mars, pour garantir la liberté des opposants. Les directeurs répliquèrent en mettant le procureur syndic au défi de prouver que l'opposition n’avait pas pu se donner libre cours pendant l’assemblée générale?. Le lendemain 2 avril 1756, la Grand’Chambre rendait un arrêt pour exprimer la volonté de la Cour : « Dorénavant l'autorisation des magistrats de police devrait être demandée pour toute assemblée, dans les affaires graves et publiques pouvant intéresser la Communauté», Cette décision serait transcrite sur le registre de la Chambre ?. .
Le 8 avril, la Cour ayant réitéré ses défenses, la Chambre alla demander son appui à l’intendant #. Désireux de frapper un grand coup avant que l'intervention du marquis pût se produire, le Parlement rédigea le surlendemain une lettre au roi, qui devait avoir
1. D’après la lettre qu'il adressait, le 29 mars 1756 à Saint-Florentin, Tourny prétendait justifier le mesure prise par la Chambre, et il faisait même l'éloge des négociants délégués par la Compagnie. A. D., Gir., C 1638, copie.
2. À. D., Gir., CG 4255, Ler avril 1756, délibération de la Chambre de commerce.
3. À, D., Gir., C 4255, 10 avril 1756; délibération de la Chambre de commerce.
4. La Chambre fait mention de cette démarche dans sa délibération du 8 avril 1756, À. D., Gir,, C 4955,
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le plus grand retentissement. Au-dessus de la Chambre trop humble pour être mise en concurrence avec une Gour souveraine, les magistrats cherchent l’intendant, leur ennemi, qui a autorisé l'assemblée des négociants et qui a opposé son veto à la convocation des 130, représentant le Conseil politique de la ville. € On n'a rien craint, dit le Parlement, d’une convocation de 150 négociants dont la plupart, par leur origine, par leurs alliances’ ou leut fortune, tiennent plus aux nations étrangères qu’au royaume... et on craindrait d’assembler 130 députés de tous les ordres, les plus respectables de cette même ville... Cest, Sire, au jugement de Votre Majesté que nous appelons de cette contradiction. Quel que soit done, Sire, ce pouvoir indéfini dont les commissaires départis pour l'exécution de vos ordres jouissent, surtout dans vos provinces éloignées, ce pouvoir qui à toujours dans l’ordre public cet inconvénient réel que personne n’en connaît les bornes, ce pouvoir dont ils usent surtout pour réduire l'intérêt des Communautés à un pur arbitraire, nous n’avons jamais pensé qu'il fût capable de faire fléchir les lois, ni d’amortir dans nos mains ce zèle actif que les Rois prédécesseurs de votre Majesté, et votre Majesté elle-même, ont entretenu en nous de tous les temps pour le maintien de ces lois !.»
Tourny fit son possible pour démontrer que toutes ces déclamations étaient vaines, qu’elles s’écroulaient à la première lecture, que les aspirations égoïstes de la Cour s’y cachaïient derrière l’affectation du désintéressement ?. De son côté, la Chambre de commerce se donna le plus de mouvement possible; elle rallia toutes les Chambres de France, et ses députés à Paris, à force de multiplier leurs démarches, finirent par retourner tout à fait lopinion ?. Après avoir approuvé le principe du commerce des neutres aux colonies, d'Argenson en venait à écrire : « Voici que ces COmMmercants gascons nous apprennent qu'ils ont bien du courage,
1. Cette Jettre du 10 avril 1756 fut imprimée, Voici où l'on peut la trouver : A. N. Arch. de la Marine. B? 532; A. D, Gir, C 3623; B. M., Bordeaux, fonds Lamontaigne, carton IV, pièce n° 20; Gazelle de Hollande du 7 mai 1756.
2. À propos de la défense du Parlement, Tourny écrit le 8 mai 1756 au chancelier et à Saint-Florentin : «Si je n'avais pas prévu que la simple lecture suffit pour faire
sentir le peu de fondement de la plupart des choses qu’elle contient, je l'aurais dis-
eulée plus amplement ». A. D., Gir:, CGHIGIT. 3. D'Argenson, Journal et Mémoires, 18 avril 1706,
qu'ils peuvent envoyer en Amérique leurs vaisseaux armés et se défendre; ils montrent les exemples du passé pendant de pareilles guerres, 1ls montrent le danger de ce qu’on fait, pour le présent et pour l'avenir. Que dire ? sinon que notre ministère n’y entend rien 1. »
Le ministre commença par blâmer l'initiative prise par la Chambre de Bordeaux d'envoyer des députés à Paris?; puis il imagina des arrangements nouveaux, dans le but de tout concilier. Ces arrangements laissaient aux directeurs du Commerce le soin d’accorder aux neutres le minimum de liberté, sous la forme de passeports qu’ils délivreraient eux-mêmes ?.
WF" Les Flections de 11756 à la Chambre de Commerce.
Une victoire remportée sans la Jurade et sans le Parlement équivalait à un succès obtenu sur la Cour et sur la Jurade. Il fallait à ces corps une revanche éclatante. L'occasion s’en rencontra lors des élections à la Chambre de commerce en 1756.
Les directeurs de 1755 étaient par trop les amis de Tourny : il convenait que la cabale triomphât à la Chambre, comme à la Jurade.
D'après les usages, le sieur Lafore aurait dû être élu, comme étant le plus ancien juge. Lafore ne manquait pas d'esprit, « de cet esprit vif et entreprenant, fertile en ressources, capable de se faire bien des amis et des ennemis‘». Il avait pour ami l’intendant qu’il venait voir de temps en temps, et avec qui il avait collaboré pendant les années de misère. « Ses relations avec l’intendance l'avaient rendu suspect 5. »
La cabale réunit ses voix contre lui, en faveur dé Barbeguière, l’ami de Barreyre, de Dirouard, le parent de Pérès, l'ami de Brunaud, de Grateloup, de Rulleau, de Thibault. Contre les 10 voix qu’eut