Bernadau, Histoire de Bordeaux, p
n'ont eu garde d’omettre : «M. l’Intendant qui était dans son cabinet et incommodé, n’ayant pu les accompagner, comme il est d'usage, M. de Tourny fils aîné les a accompagnés jusque sur le perron vis-à-vis l’escalier 1. »
La carrière d’intendant n’était pas des plus lucratives ; les plus zélés s’y ruinaient, quand ils étaient honnêtes. Malgré leur pension annuelle, malgré les honorifiques dont ils bénéficiaient, ils ne pouvaient faire face que difficilement à tous les frais de représentation, pour lesquels on ne leur comptait point d’indemnité particulière. Un intendant comme Tourny, qui demandait des primes seulement pour ses collaborateurs, qui renonçait aux honorifiques d’usage si convoités par les jurats lors des fêtes solennelles et qui, par contre, n’était aidé pour les dépenses que comportaient ces cérémonies ni par le Pouvoir central, ni par un gouverneur, ni par un commandant de la province, devait fatalement s appauvrir, quelle que fût d’ailleurs sa fortune personnelle. L’avoir de Tourny était assez considérable, mais il consistait surtout en biens-fonds qui n'étaient plus gérés d’une facon méthodique et suivie. Il n’avait plus son fils aîné à Paris pour veiller à la gestion de ses domaines. Sa fortune allait à la dérive. N’étaitil pas temps que le marquis sacrifiât un peu moins son intérêt personnel à l'intérêt général ? Il le devait, sinon à lui-même, du moins à ses enfants, ses futurs héritiers. Il s’y décide tout juste un an avant son départ, en juillet 1756. S'inspirant et s’autorisant de l'exemple du comte d'Hérouville, qui, à peine arrivé dans sa province, sollicite une gratification, Tourny en demande une pour lui-même, ou plutôt pour son fils, après vingt-trois ans d'intendance. Il écrit au contrôleur général : « Aujourd'hui que M. le Comte d'Hérouville, croyant avec raison que 2629 livres qu'il à, par mois, d'appointements et fourrages, faisant par an 31514 livres, ne le mettent pas en état de vivre convenablement à Bordeaux, il me semble que je puis sans indiscrétion, indépendamment de tout ce que dessus, vous faire les représentations de même espèce que les siennes, et d'autant plus que le temps qu’il ÿ à que je suis en intendance à diminué, par l’état que j'ai été -
1. A. G Bordeaux, BB ,registre de Jurade pour 1755-1756, délibération du 1° janvier 1756,
obligé d'y temr, le fond de mon bien de plus de 300000 livres et que je serais fort embarrassé si je n'étais aidé de celui de mes enfants.… J'ai l'honneur de vous écrire à ce sujet moins pour moi, qui ne compte pas encore rester ici un temps qui vaille bien la peine de solliciter cette grâce, que pour la préparer pour mon fils qui en me succédant ne serait point en état de se soutenir sans elle.»
En juillet 1756, le marquis prévoyait done que son départ serait prochain. Aussi bien les intrigues de la Cour ont pu influer, sinon sur le fait même du départ de Tourny, du moins sur sa date. Le laborieux intendant savait par expérience que la faveur lPemportait sur le mérite, que la Cour se faisait un jeu des grâces et des disgrâces. N’avait-on pas vu, en 1791, le roi nommer à la première intendance du royaume, celle de Languedoc, M. de Saint-Priest, qui n'avait jamais été intendant, qui était maitre des requêtes tout juste depuis cinq ans, mais qui était en revanche grand ami de Mme de Pompadour” En 1757, à la suite de l’attentat de Damiens, qui avait failli amener la disgrâce de la favorite, et qui aboutit en fait au renvoi des ministres Machault et d'Argenson, on pouvait croire logiquement que Tourny compterait parmi les sacrifiés. Son administration l'avait compromis; Richelieu était peut-être impatient de prendre sa place, et ses protecteurs se lassaient de le patronner, de peur de devenir suspects, comme le duc d’Aiguillon qui lui mandait : «Je ne le suis déjà que trop (suspect) sur ce qui vous regarde Ÿ. »
Il resterait enfin à penser que les choses se passèrent le plus simplement du monde. Au moment qu'il jugea opportun, pour toutes les circonstances précitées, Tourny transmit à son fils la charge d’intendant, dont il lui avait obtenu la survivance, en 1755, quand il devint conseiller d'État.
Pour l'obtention de la survivance, le doute n’est pas permis. La preuve en est faite par nombre de documents, comme ce début d’un procès-verbal d’assemblée : (M. le marquis de Tourny fils, maître des requêtes et désigné intendant de Guienne, étant dans
1. À. D., Gir., C 262, 3 juillet 1756, lettre de Tourny au contrôleur général, minute 2. D’Argenson, Journal et Mémoires, 14 janvier 1751. : 3. À. D,, Gir., G 1207, 4 février 1756, lettre du duc d’Aiguillon à Tourny.
cetle ville ele... !» Voici encore une autre attestation : «M. Ducindat, maire, informe que M. le marquis de Tourny, intendant de cette généralité, doit se rendre le quatre ou le cinq du mois de novembre prochain dans la ville d'Agen, accompagné de M. son fils, que le père ayant été pourvu de la charge de Conseiller d’État, et le fils de l’Intendance de Bordeaux, en survivance, il est du devoir de la Communauté de leur envoyer des députés ete...?» Nous avons vu que, de son côté, Tourny fait couramment allusion à son prochain départ et à la survivance de sa charge *.
Après cela, on ne serait plus arrêté que par la question de savoir si Tourny partit de son plein gré, au moment choisi par lui. Sans doute, l’intendant tenait beaucoup à sa province, et il dut ne la quitter qu’à regret; mais il ne se plaint nulle part de l’avoir quittée de force. Plusieurs documents s'accordent à démontrer qu'il donna sa démission*, et que son fils fut pourvu de la charge aussitôt après son départ. À ce compte, le marquis aurait choisi son heure. Il aurait clairement discerné qu'ayant mis son fils au courant des affaires, lui-même n'avait plus qu'à partir, pour rendre possible l’apaisement.
Si sa retraite avait compté comme une disgrâce, Tourny n’au-
1. A. C., Libourne, B B 28, 17 mai 1756, délibération de Jurade.
2. A. C., Monflanquin, BB 9, 30 octobre 1755, délibération de Jurade.
3. Notamment dans sa lettre du 3 juillet 1756, adressée au contrôleur général et déjà citée, A. D., Gir., GC 262. Voici deux autres documents du même genre. et l’on a le regret de ne pouvoir les citer tous. Le 16 juillet 1755, Tourny écrit àu contrôleur général : «Si vous voulez, comme j'ai dû croire que c'était votre intention que je continue à Bordeaux, et mon fils après moi, ces embellissements dont chacun parle avec éloge... », el il continue quelques lignes plus bas, toujours à pronos des embellissemen's . «Si j'y prévoyais quelque risque, je voudrais d'autant moins les faire que, dans ce cas, je laisserais après moi. mon fils exposé au désagrément du risque au lieu que j'espère le mettre en train de participer à honneur que m'a acquis ce genre d'occupation et d'utilité pubuque, dont on désire fort en lui 1e goût et ia continuation ». A. D., Gir., G 1180, copie. De Tourny le fils, parlent encore, dès le 16 juillet 1756, les gens de Sarlat désireux d'obtenir la refonte de leur élection. IIS écrivent au grand intendant encoré en exercice * « Le haut rang où vous êtes élevé et le besoin que le . Conseil a de votre présente y peuvent être un obstacle, mais vous avez auprès de vous, Monseigneur, le marquis de Tourny, votre fils, à qui cette bonne œuvre est réservée, Judicieux, plein de bonté et d'équité, aimant le peuple et l'ouvrage et toujours animé par des vues encore Supérieures que la religion lui inspire, il aura bientôt tous vos talents et, en perdant un seigneur adoré, la consolation de la généralité sera de retrouver en lui un autre vous-même, » A. D GG IST:
4. C’est de démission, de retraite volontaire, qu'il est question dans les Mémoires
du duc de Luynes, t. XVI, p. 84. 22 juin 1757, et dans la Gazette de Hollande au 1er juillet 1757, |
pu
LAEE di
#1 # ] È Es
at Léa ns de D gate, Dci ARS
gi, VA de piété Vie. | à
s'en enduro |
rail pas pu continuer à s'occuper de la Guienne, comme ül Je fit après avoir quitté Bordeaux.
À Paris, le marquis habite au faubourg Saint-Germain d’abord, à l'hôtel de Grancey, rue Saint-Dominique, ensuite, rue du Bac, près les Récollettes 1. Il est maître des requêtes honoraire et conseiller d’État. On distinguait parmi ces officiers les conseillers d'État semestres à 3.300 1. d’appointements et les conseillers
d'Etat ordinaires à 5.500 1. 2. Tournv ne fut Jamais que conseiller
d'État semestre. Comme tel, il siégeait au premier «hured4u de parties et de cassation » et au troisième «bureau de parties et pour l'examen des requêtes en vue d’arrêt »; il faisait encore partie des commissions extraordinaires du Conseil; il travaillait au bureau qui s’occupait «de juger les contestations au sujet des pensions d'Oblats ou de Religieux lais, attribuées à l'Hôtel Royal des Invalides, et celles concernant la Régie des Cartes et l'École. Royale militaire 8, »
En manière de passe-temps, le marquis s'intéresse à la gestion de ses domaines : il va surtout à la Falaise qui est aux portes de Paris, et tout en décorant le site 4, il songe sans doute aux aménagements qu'il a laissés inachevés dans sa bonne ville de Bordeaux.
Il y songe si bien qu'il continue de traiter avec son fils, avec les ministres et avec les bureaux ministériels, les affaires de la Guienne.
Tantôt 1l insiste auprès d’un ministre sur l'intérêt capital que lui parait présenter une question 5, tantôt c'est Trudaine qui fait appel à son expérience, en lui transmettant les plaintes des fermiers généraux contre la Jurade bordelaise; le marquis rappelle les instructions par lui données naguère à ce sujet, et son fils s’v