CHAPITRE XII
La Tradition de Tourny.
[. Le Jugement des Contemporains. — I]. La Mémoire de Tourny. — III. Pendant les derniers Temps de la Royauté. — IV. Pendant la Révolution. — V. Au dix-neuvième siècle.
L — Le Jugement des Contemporains.
Tourny eut le grand honneur de trouver des héritiers en dehors de ses fils et de ses proches, dans la personne de ses successeurs et de leurs administrés. Ainsi, son histoire continue après sa mort par la tradition qu'il laissa. Elle s'établit de très bonne heure, et s’est perpétuée jusqu’à nos jours. Elle a son origine dans les impressions des contemporains.
La tradition n’a pas retenu les médisances ou les calomnies colportées contre le grand homme; ses ennemis prêchèrent dans le désert. ;
L'esprit de parti avait égaré certains Corps de ville. Les Jurats de Bordeaux, qui ne donnaient pas toujours l’exemple de la probité, essayèrent de mettre en doute le désintéressement absolu de Tourny. Saint-Florentin voulut se laisser prendre à leurs affirma-
tions, et il se permettait d'écrire en 1760 à l’intendant Boutin que le marquis partageait assez inconsidérément entre ses domestiques le produit du loyer de certaines maisons adossées au mur de ville sur la rivière . Boutin ne répondit pas. Aux environs de 1757, les parlementaires savouraient, eux aussi, de semblables méchancetés, peut-être bien sans y croire. Pour des raisons de mauvaise politique, ils laissaient courir les libelles dirigés contre l’intendant, parce qu'ils y trouvaient le moyen de stimuler l'opposition. Une fois Tourny parti, les magistrats affirmaient que le grand intendant n'avait laissé aucun regret. Cette allégation est totalement fausse.
Sans doute l’intendant avait vieilli à da tâche, et certaines tendances de son administration avaient pu devenir des défauts. Le syndic Dumas écrivait, en 1755, au chanoine Lambert, peut-être avec raison : (Il aurait été à souhaiter que cette affaire eût été renvoyée à tout autre que Monsieur de Tourny... C’est un Monsieur qui embrasse beaucoup et ne finit rien ?.»
Cette remarque ajoutée aux diatribes-de l'opposition ne doit pas nous empêcher d'entendre le concert d’éloges dont le marquis fut l’objet, au moment de sa nomination à la place de conseiller d'État, à l’époque de son départ de Bordeaux, et encore au jour de sa mort. On lit, par exemple, dans la Gazette de Hollande du 8 juillet 1757 : «M. de Tourny, Conseiller d'État, qui vient de se démettre de l’Intendance de cette ville, a su se concilier dans ce poste l’estime de ses concitoyens et celle des étrangers. S'il a bien mérité de ceux-là par son travail infatigable, dont la gloire du Roi et le soulagement de ses sujets furent toujours l'unique but, ceux-ci applaudissent aux manières nobles et affables avec lesquelles il leur faisait les honneurs de la province, à la protection déclarée qu'il accorda toujours au Commerce, à la magnificence des ouvrages dont il a décoré la capitale de la Guienne 8»
Si ces éloges semblent trop officiels, en voici d’un caractère plus intime. En 1752, Castaing, député du Commerce, formule ce jugement sur Tourny dans une lettre confidentielle à la Chambre de
L'AIDE Cire 7E20 décembre 1760, lettre de Saint-Florentin à Boutin. 21A DA Girs CI572298 juin 1756, lettre de Dumas à -Lambert. 3. Gazette de Hollande du 8 juillet 1757.
commerce de Bordeaux : «Il est à la fois intelligent et équitable 1, » La réputation de lintendant franchit les bornes de sa généralité. Un Toulousain, écrivant en 1791 à un Bordelais de ses amis, parle avec emphase de « Monsieur de Tourny, cet illustre protecteur des Arts... ce vaste génie qui embrasse et conçoit tout avec autant de facilité qu'il Pexécute avec promptitude ?.» Le ministre de la Marine, de Moras, complimente à son tour l’intendant : «Je ne puis trop, Monsieur, vous remercier, lui écritl, de la’ manière dont vous voulez bien concourir en toutes occasions et avec la plus grande activité à ce qui peut intéresser le service de la marine ?. » Enfin, suprême hommage, un capitaine de navire répond très franchement au marquis qui lui demande de collaborer avec son bateau et ses marins au ravitaillement de la province menacée par la famine : « Tout ce que je puis avoir l’honneur de vous dire, Monsieur, est que je pense que les hommes de votre mérite et de votre trempe sont si rares, que je suis devenu tout à fait votre partisan #. »
Voilà l’hommage du grand public qui juge les hommes d’État et qui consacre les traditions.
Il. — La Mémoire de Tourny.
Tourny avait multiplié ses entreprises, il en laissait d’inachevées, mais ses successeurs y travaillèrent, et l'avenir leur fut favorable. Tout en s’élaborant, ces entreprises si nombreuses prolonvèrent l’action exercée par le marquis, et elles aboutirent ellesmêmes à d’autres œuvres que l'exemple de Tourny inspira et dont il parut être le père. Ainsi sa mémoire se perpétua et sa marque s’est retrouvée jusqu’à nos jours dans l’administration des provinces qui lui furent jadis confiées.
Dans ses domaines de Normandie qu’il visitait et qu'il géra, les
1. A. D., Gir., C 4314, 2 mai 1752, lettre de Castaing à la Chambre de commerce de Bordeaux.