‹ TournyChapitre 453 sur 494 · Cf. Echo du Commerce de Bordeaux du 17 octobre · texte numérisé non relu

Cf. Echo du Commerce de Bordeaux du 17 octobre

et animé autant que l'écriture, ce qui ne l'empêche pas de se développer dans le meilleur ordre, logiquement et méthodiquement, quand il vise à être démonstratif. L'intendant est simple dans sa Lenue; sa perruque n’est ni haute, ni bouffante; la tradition a retenu son habit noir, dont le devant s'était rapé à la table de travail.

L'histoire que lon vient de lire nous aide à. dégager le sens de tous ces signes extérieurs, à voir l’homme derrière le portrait.

Tourny est un homme du Nord, un Parisien d’origine provinciale, un peu breton, un peu angevin, un peu normand. De la Normandie à laquelle il tenait sans doute par sa première éducation et par une prédilection secrète pour son marquisat, il garda je ne sais quel voisinage avec les personnages de Corneille, dont les descendants étaient encore ses tenanciers à Tilly. Sa fille qui, à force de volonté, devint la sainte de son couvent et l’institutrice de son institut, donne l'impression de l'héroïne cornélienne. Dans le caractère de Tourny lui-même, on a surtout à rélever les traits qui définissent le personnage cornélien : la vaillance morale, une volonté d’éducateur, pour ne pas dire d’apôtre, un je ne sais quoi d’absolu, d’entier, de dominant.

Tous les sentiments que peut éprouver l’intendant se fondent dans sa volonté essentiellement, forte. En bon psychologue, Montesquieu n’a pas manqué de découvrir ce secret de l'âme de Tourny. Quand il lui disait en badinant : «Les femmes vous amusent, mais ne vous retiennent pas », il notait une ‘observation qui pouvait n'être pas exacte dans l’espèce,mais dont la valeur était grande dans le sens le plus général. Tous les sentiments effleurent Tourny, mais il ne s'arrête à aucun et nul ne le possède, <

L'intendant n’a pas l’air d’être bon; on est allé jusqu’à prétendre qu'il avait le cœur sec. Et cependant il a eu des mots sublimes et profondément sincères, au moment de la famine, quand sa fille a pris le voile, quand il a eu le malheur de perdre certains de ses

amis ?. La bonté de Tourny fut réelle, quoi qu'on en dise. I] mena-

1. Au moment de sa brouille avec son cousin de Maussion, l’amitié Jui inspire cette phrase : «Je ne regrette pas mes mille éeus..., mais mes amis qui m'étaient cent fois plus chers que mon argent », Et plus loin : «J'ai le cœur ulcéré, et il ne guérira jamais, que la cause du mal ne cesse ». A. P., comte de Grancey. 18 avril et 22 juin 1746, lettres de Tourny à Mme de Grancey, minute,

eait souvent, mais ne punissail presque jamais. se plaisait à obliger, à obtenir des grâces. I n’a l'air dur que pour ne pas s’attarder sur les sentiments de tendresse ou de pitié qu’il éprouve, parce qu'il lui faut prendre aussitôt des résolutions et des décisions. 1 n'a pas l'air de sentir, parce qu'il est sans cesse poussé à l’action, parce que l’action fait le fond de sa vie.

Il n'a pas l'air non plus de penser, si l’on ne peut donner cette impression qu'en notant ses réflexions par écrit, et en composant des traités et des mémoires. Tourny n'a écrit ni sur la morale, ni sur l'administration, ni sur la politique, ce qui n'empêche que ses lettres ahondent en axiomes et en sentences qui rendraient certains penseurs jaloux. Le marquis cultive la pensée pour laction: il réfléchit et il raisonne pour agir. Il est un réaliste, à la facon des plus grands hommes d'État. Ses vertus lui sont naturelles; son intelligence est spontanée. Quand une question se pose, il trouve en lui, d'emblée, la solution, comme une résultante, et cette solution aboutit sur l'heure à une décision. Tout son caractère est inscrit dans le plat fameux de Limoges, où ses armes, l'aigle d’or à l'étoile d’argent, sont encadrées par les vertus essentielles, la vérité, la justice et la foi. Elle est assez juste aussi, cette image dont se servait à son adresse l’un de ses administrés : « La justice et la charité est le vase où vous puisez vos décisions 1 » Le marquis trouve en lui, sans effort, les pensées qui sc traduisent aussitôt en actes.

Ses défauts, on les rencontre à l'extrême de ses qualités ?; comme les héros cornéliens, il manque parfois de mesure. «S'il manque le but, a-t-on pu dire, c’est pour avoir trop voulu le dépasser ». A force de vouloir atteindre le terme de la route, il s'égare, chemin faisant. Il veut, toujours il veut *. Il est très pressé d'aboutir, et il mulli-

1. À. D., Gir., G 716, 26 avril 1744, lettre d’un notaire de Meilhan.

2. Nous empruntons cette appréciation à M. Marion L'impôt sur le revenu au xvirie siècle, principalement en Guyenne, p. 139.

3. Expression empruntée à M. Paul Gautier, qui est l’auteur d’un à-propos en vers : Sur la Terrasse, où Tourny est mis en scène, Gel à-propos à été publié dans les

plie un peu trop le nombre de ses entreprises. Elles lui font oublier que le temps lui est compté, que ses forces ont des limites, que ses pouvoirs sont bornés. Il est sincère quand il écrit : «ma seule satisfaction est de n'avoir jamais commis volontairement aucune injustice ! »; mais il ne peut s'empêcher d’en commettre à son insu. I tire àlui toute l'administration, parce qu'il veut un Bordeaux magnifique, parce qu'il veut le réveil de son port, parce qu'il veut le bien public; eb comme il a le plus vif désir de développer les moyens mis à sa disposition, d’amplifier son rôle qu'il sait bienfaisant, il veut aussi terriblement s'élever en dignité, devenir conseiller d’État, et 1l s’accommode volontiers des intrigues d’ailleurs innocentes que

Actes de l'Académie des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Bordeaux, 1913. Voici quelques extraits tout à fait caractéristiques et tout à fait heureux :

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