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TOURNY DEVANT LIHSTOIRE

fécondes de son œuvre, enfin au retentissement singulier de son action.

Law disait avec raison, dans les belles années de la Régence, que la France était gouvernée par trente Intendants. Jamais ce mot ne fut plus vrai que sous le règne de Louis XV; jamais les intendants n’ont compté davantage. Le roi s'intéressait si peu aux affaires et s’'abandonnait tant aux plaisirs, les courtisans l’imitaient si bien, les ministres avaient tant à faire pour soutenir leur place, pour plaire au roi et aux favorites, ils devaient être tellement répandus dans le monde sous peine de perdre leur crédit, ils étaient si peu unis, la politique et la faveur avaient pris une telle place, quele Pouvoir central ne pouvait à la fois intriguer et gouverner. Une main sûre manquait pour maintenir la tradition. Et c’est ainsi que les intendants, instruits à l’école de Colbert, assez éloignés de la Cour pour résister à son emprise, purent représenter quelque temps l'âme pensante et agissante de la France et prolonger le grand siècle de Louis XIV de quelque cinquante années.

Ils ne furent pas favorisés seulement par ce concours de circonstances qui fit tomber le Pouvoir central en quenouille, aux mains des favorites et de leurs partisans. Ils furent encore aidés à jouer un rôle prédominant par la situation mème qu’à l’origine la royauté leur avait faite. Elle les avait installés à leur poste sans souci de limiter leur puissance, dans lintention au contraire qu'ils continssent les pouvoirs locaux et qu'ils fissent sentir à Lous et pour tout l’autorité absolue du monarque.

Au temps où l’administration était encore un champ libre où les initiatives pouvaient se développer, au temps où les pouvoirsétalent confondus, où les rouages administratifs empiétaient les uns sur les autres, en l'absence de règles précises pour définir leur fonctionnement, un homme de la valeur et de «la trempe » de Tourny était appelé à se tailler la plus large place.

On répète trop souvent que l’ancien régime à son déclin a poussé la centralisation à l'extrême. Un intendant, comme Tourny, a précisément affranchi Bordeaux, la Guienne, la province, de la tutelle de l'État. Il a travaillé pour l'autonomie provinciale, en débattant âprement avec le Pouvoir central les questions les plus importantes, en interprétant toujours les instructions du roi dans son sens à lui et dans le sens de ses administrés. ÿ =

D'autre part, on ne peut contester que Tourny a donné à son administration un caractère proprement personnel. Tout en combattant la centralisation d’État, il a établi en Guienne le Régionalisme centralisé. Il a empiété sur les autres pouvoirs, il les a contenus, il a utilisé le concours des autorités cadettes, avec le dessein bien arrêté de ne pas se contenter d'exercer un pouvoir de contrôle en matière de police, de justice et de finances, mais de devenir d’une facon effective le centre de toute l’administration et de la faire rayonner toute autour de lui.

En devenant ainsi comme un monarque dans sa province, iln’a pas cru pouvoir se dispenser de s’assurer le concours du publie, et de s’assigner le bien public comme but suprême de ses efforts.

Il a disposé des moyens que lui donnait son titre d'homme du Roi, pour travailler au bonheur du peuple. Le droit romain avait fourni à la royauté française ce principe fondamental : les intérêts privés doivent être subordonnés à l'intérêt général. Pour les légistes, pour Colbert et pour Louis XIV, l'intérêt général signifiait l’intérêt du Monarque. Pour Tourny, intérêt général commence à vouloir dire intérêt du plus grand nombre. Dans sa bouche, le mot de roi tendrait à prendre un sens impersonnel. Quand il parle du Roi, il songe au Souverain, et le temps n’est pas loin où Souverain voudra dire Peuple. L’intendant de Bordeaux est sûrement de ceux qui ont préparé ce changement, en retournant en faveur du Peuple l’interprétation des légistes, trop exclusivement favorable aux Rois.

Tourny n’a rien d’un philosophe, ni d'un économiste, ,etcependant une partie des grandes nouveautés du xXvin® siècle se retrouve dans ses créations.

En matière religieuse, il adopte, comme ligne de conduite, une : politique de tolérance bien entendue; il ne se plait pas à poursuivre ce qui lui paraît être l'erreur; il la tolère, à condition qu’elle n’entre pas en concurrence avec le bien publie.

En matière d'administration financière, il est de l’école de Fénelon, de Bois Guiïllebert, de Vauban, du Régent, de l’abbé de Saint- Pierre; il se préoccupe d'y introduire plus de justice, en établissant une proportion équitable entre l'impôt et le revenu, en adoucissant les rigueurs de la collecte, en uniformisant, par la création d'un cadastre, Passiette de l’impôt. Ses efforts tendent, comme

ceux de tout le siècle, « vers la réalité de l'impôt et la suppression de l'arbitraire, vers l'abolition des privilèges et le triomphe de l'égalité 1».

En matière économique, il est d’abord étaliste et protectionniste à la façon de Colbert, mais il se laisse convertir bientôt par les négociants bordelais, et en particulier par leur Chambre de commerce; 1l devient un partisan convaincu de la liberté des échanges sinon en temps de guerre, du moins en temps de paix, parce qu’il tient au principe de hberté et aussi parce qu'il a été éclairé à la suite d'expériences faites sur place.

Le commissaire départi triomphe en matière de grands travaux :ils’entend mieux que personne à aligner les routes et à ouvrir les villes aux voies de communication. Il à l'intuition parfaite du rapport qui unit la route et la ville, et il sait confronter de même, en vue de l’extension des groupements urbains, le côté des faubourgs et la facade des cités.

II domine son siècle par son talent d’organisateur et par sa puissance de travail; il le domine, parce qu’il a su créer des faits en rapport avec le temps et avec le milieu. Son action fut considérable. De son temps, elle s’est étendue à Paris, à la Normandie, à la Champagne, à là Bourgogne ?,à la Guienne et au Limousin. Après lui, elle a continué d'exercer la plus profonde influence au moins sur l'administration d’une grande ville comme Bordeaux. Tourny a fait vivre des villes et des provinces, et dans son histoire, on retrouve la leur, comme celle des ministres, eb celle de la France.

Tourny est, dans une province qui peut servir de type, le modèle de ces grands intendants du règne de Louis XV qui ont suppléé par leurs talents et leur travail aux défaillances de la royauté; qui ont prolongé le siècle de Louis XIV; qui ont administré leur généralité avec amour, comme leur petit royaume, jusqu'au jour où le monarque les a eux-mêmes abandonnés, eux et le peuple, pour se rejeter inconsidérément vers les puissances du moyen âge, les parlements et les communautés. Dans le grand courant qui entraîne l'Ancien régime à sa perte, on ne peut s'empêcher de voir

1. M. Marion, L'impôt sur le revenu au xvrIe siècle, particulièrement en Guyenne,

p. xu de la préface.

9. Les domaines de Tourny étaient en cffet s'tués en Bourgogne, Champagne et

Normandie.

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RONA 1 Lavisse, Histire France. L. VII-T. P- 265.

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