II. — La Méthode du nouvel Intendant
Quand le marquis arriva à Bordeaux, il n'était pas sans expérience. Sa méthode d'administration, inspirée des traditions de Colbert, portait aussi la marque profonde de son originale personnalité.
L'intendant traite avec la même conscience, les affaires les plus graves, comme les plus courantes. A ses yeux, toutes les décisions doivent être motivées, ainsi que des sentences , il les prépare el les mûrit, en prenant toutes précautions utiles pour éviter l'erreur, pour être à même de prononcer en pleine connaissance de cause. Pour qu'une affaire soit instruite, son dossier doit être complet, et les arguments pour ou contre, doivent ressortir avec évidence. Dans ces conditions, la balance de justice ou de raison penche d elle-même d’un côté; il ne saurait y avoir ni doute ni équivoque. Tourny l'entend ainsi ; il cherche à s’entourer d’une” information complète. Comme 1éé habitants de Branlôme veulent un jour démolir une tour qui les gêne, Tourny répond sur leur requête « Avant que nous autorisions la démolition de ce portail... il convient que nous sachions ce que c'est que ce portail, et à qui il apparlient 2.» Non content de demander des mémoires, d'étudier les affaires sur pièces, l’intendant aime à se rendre compte par lui-même et sur place, s’il le peut. Il fait appel aux plus compétents,
1. Cf. lettre de Tourny à Saint-Florentin du 31 janvier 1752, A. D:, Gir,, C 916, Nous y reviendrons ultérieurement.
2 A. D., Gir,, C 414, réponse sur requête du ? avril 1751,
il les réunit en conseil, et il se laisge guider par eux vers la décision à prendre.
Pour que tous les renseignements utiles puissent être confrontés, il dresse des états, de beaux états divisés en colonnes, très lisibles, très clairs, à telle fin que les conclusions puissent sauter aux yeux, que les faits puissent parler eux-mêmes !. Il fait tenir à jour des cahiers où l’on peut suivre avec les dates, les progrès de la discussion ?.
Les enquêtes doivent durer aussi longtemps que l'affaire n'est pas instruite, mais pas un jour de plus. Elles doivent dans tous les cas viser à leur terme. Elles ne sont opportanes qu'à condition d'aboutir dans le plus bref délai. Tourny ne supporte pas que les affaires traînent en longueur : si l'esprit vient à s’en détacher, toute l'information est > reprendre. Aussi l’intendant n’accorde-t-il point de répit à ses partenaires, il leur écrit chaque Jour, et même plusieurs fois par jour *.
D'une autre manière encore, on ne doit pas se laisser distraire de la ligne droite que suit l'affaire en cours. Pour le marquis, l'amitié, la considération que l’on a pour un important personnage, n'engagent pas à des préférences, qui ne seraient que d’indignes faiblesses. Il écrit quelque part: « Ma façon de penser doit être la même à l'égard de l’homme que je considère, comme à l'égard de celui qui m'est inconnu f. » Pour un peu, il ne ferait pas de différence, en matière d'administration, entre un marquis etun manant, pas même entre un protestant .et un catholique. La justice est stricte, l'équité s'impose à l'administrateur; elle lui rend la tâche facile; il ne se sent gèné que du moment qu'il cesse
1. Comme modèle, la circulaire aux subdélégués, du 4 mars 1752, AD CGT, C 3423.
2. Comme exemple, le registre spécial de correspondance de la Jurade bordelaise avec l'intendant, années 1751 et 1752, A. C., Bordeaux. Malgré les instructions de Tourny, les Jurats ne persévérèrent que quelques mois dans la tenue du registre.
3. Les Jurats se plaignaient que Tourny leur eût adressé jusqu’à sept lettres, certains jours ; A. D., Gir., C 2297, lettre de Comarrieu à Tourny.
4. À. D., Gir., G 2403, lettre de Tourny du 8 octobre 1749. M. de Sarrau lui écrit deux jours plus tard, au sujet d'une requête pour laquelle les solliciteurs ont fait plus de vingt lieues: « Vous l'auriez aussi bien ou aussi mal reçue sans eux, comme avec eux, selon que vous auriez jugé les conclusions justes ou déraisonna-
bles. » À. D, Gir,, C 3306.
d'observer la règle. L’intendant fait, à ce propos, la leçon à l'un de ses subordonnés: « L'embarras où vous me marquez vous trouver ne vient que de ce que vous êtes sorti de la règle... Vous deviez savoir qu'un juge ne doit jamais rien ordonner que sur des requêtes, ni s'écarter des formes judiciaires !. » La justice doit suivre son cours, en s'appuyant sur l'autorité de la règle. L'administrateur est un justicier.
Tourny est toujours dans son rôle, et il prend toujours ce rôle au sérieux. Poli et courtois dans ses lettres mondaines, dont le style est parfois enjoué, il ne se déride jamais dans sa correspondance administrative, on y. reconnaît la gravité rigide d'Orry et de Colbert. L'intendant laisse dire qu'il «ne-sait jamais faire Île plus pelit plaisir, ni rendre aucun service ? », que la douceur, l'affabilité, l'aménité sont des qualités indispensables à qui veut plaire. L'intendant ne veut pas plaire; il veul exercer ses pouvoirs; ilne croit pas que la douceur et l’affabilité soient, pour ainsi dire, de son ressort; il refuse de se livrer à des amis, de peur de s’exposer à des compromissions; il veut pouvoir donner des ordres au plus célèbre de ses administrés el lui écrire: « Si quelque chose de cette espèce s'était commencé, je vous prie, qu'il n'ait point de continuation *. » 5
Administration signifie pour lui, non pas confiance aveugle, mais contrôle incessant, méfiance de principe, avec recours éventuel à l'autorité. L’intendant ne peut pas oublier qu'il est le dépositaire de celte autorité, qu'il l'a reçue de son souverain, qu'il en use en son lieu et place. Il veut êlre et il s'intitule : Commissaire du Conseil, Commissaire du Roi.