‹ Tours et les Châteaux de TouraineChapitre 3 sur 14 · LES ORIGINES L'ANTIQUITÉ KT LE HAUT MOYEN AGE · texte numérisé non relu

LES ORIGINES L'ANTIQUITÉ KT LE HAUT MOYEN AGE

oi Rs n'est pas une de ces villes, comme Arles ou Autun, dans lesquelles le passé antique se survive en des monuments imposants encore debout, ni même comme I.yon ou Sens, où tant de souvenirs, tant de fragments subsistent pour évoquer l'idée romaine ou galloromaine que l'imagination en est forcément frappée et que le visiteur, même ]ieu prévenu, doit accorder quelques instants d'attention à ces restes vénérables.

Une ville romaine d'une certaine importance s'éleva cependant sur une partie de l'emplacement du Tours .ictuel, entre la Loire et le Cher. Certains auteurs voudraient même qu'il eût existé à cet endroit, avant la conquête de César, une cité gauloise, capitale de la tribu des Turons ou Turoncs, qui ont donné leur nom au pays et sont cités par César comme ayant fourni leur concours à la tentative désespérée du patriotisme gaulois sous Vercingétorix. Mais aucune mention précise de textes, aucune découverte de fouilles ne nous en assure. Tout ce que nous savons, c'est qu'en ce lieu s'élevait, aux premiers siècles de notre ère, aux temps où la Gaule pacifiée subissait le joug et

Page d'un Sacramemairc du ix*-' siècle.

(Bibliothèque de Tours)

la culture des Latins, une ville qui avait pris le nom de Cacsarodumini.

Cette ville, au nom essentiellement romain, jouissait de certains privilèges politiques et économiques, si l'on eu croit une inscription retrouvée dans les caves de l'archevêché et dont on peutvoir le moulage au Musée. CIVITAS TURONORUM LIBERA., dit cette inscription que Ton place tantôt au 1", tantôt au ir, tantôt au iiT siècle de notre ère. L'importance de cette ville libre, que ne nous atteste plus aucun monument complet, nous est cependant révélée par les dimensions d'un édifice essentiel, semblet-il, à toute agglomération romaine, son amphithéâtre. Une exploration conduite il y a une cinquantaine d'années par les soins de la Société archéologique, et qu'il est bien difficile de refaire pour son édification personnelle, dans les caves et les sous-sols du vieux quartier qui s'étend derrière la cathédrale, a permis d'en retrouver les substructions. certains passages voûtés, quelques portes, de fortes assises, et d'en dresser le plan complet. Le grand axe n'en aurait pas eu moins de 135 mètres et le chiffre des spectateurs, chiffre énorme et surprenant, aurait pu atteindre environ douze mille. Ces arènes eussent été, si ces chiffres sont exacts, plus grandes que celles de Nîmes. Des thermes voisinaient aussi avec cet amphithéâtre; on en a retrouvé quelques vestiges sous la place même qui s'étend au chevet de la cathédrale. Un aqueduc amenait d'au delà du Cher les eaux destinées à la consommation de la ville et en particulier à ces bains, le grand luxe des Romains, comme les jeux du cirque étaient leur grande joie.

Caesarodunum, villede plaisance et de commerce, reliée par des routes aux villes voisines, à Angers, au Mans, à Poitiers, abritée des inondations par des digues, s'étendait dans la plaine basse qui s'étale entre les deux cours d'eau paisibles, et où l'on a retrouvé sur différents points des vestiges romains, fûts de colonnes, chapiteaux, bas-reliefs, architraves, etc., assez loin souvent de l'endroit un peu plus élevé que nous venons de citer, et qui paraît avoir été dès cette époque le centre de la ville antique. On a déterminé également la place de deux cimetières situés en dehors même des limites actuelles de la ville, l'un en creusant le canal de la Loire au Cher, l'autre en travaillant au chemin de fer de Poitiers. Des urnes cinéraires, des vases en verre à long col, à reflets irisés, ont été exhumés; on peut les voir au Musée de la Société archéologique, avec un certain nombre d'autres objets, notamment une collection de têtes de béliers surmontant des gaines en terre cuite, où Léon Palustre proposait de reconnaître, plutôt que des motifs architecturaux, de simples chenets.

Parmi les fragments de grandes décorations retrouvés, l'un des plus considérables est certainement cet angle de corniche monumentale orné d'oves, de denticules et de modillons sculptés que nous reproduisons ici. On l'a rencontré il y a quelques années dans les fouilles du Crédit lyonnais, le long de la rue Nationale, et il est déposé, en attendant mieux, dans la cour de la Bibliothèque. La décoration, assez banale de style, en est large, de grand effet, et dénote le goût fastueux et lourd de l'art classique en décadence. A quel édifice appartenait-il ? Temple, palais, arc de triomphe, il est assez difficile de le dire en l'état de nos connais-

Cliché L. Bousrei.

Fragment d'un édifice gallo-romain (Cour de la Bibliothèque).

sances. On sait cependant par des textes du moyen âge qu'il y avait dans cette région des ruines très importantes. On cite quelquefois d'autre part, ici où là, un temple de Mercure, un temple de Vénus, mais sans pouvoir rien préciser à leur égard.

Un fragment beaucoup plus célèbre, quoique de conservation plus médiocre, encastré jusque vers i8i2 dans une muraille du vieux château gothique, passait jadis pour le tombeau de Turnus, ce Troyen légendaire, fondateur de la ville de Tours, que célébraient les mystères érudits du temps de Louis XII, en attendant que Ronsard chantât Francus, fils d'Hector, aïeul de la race française. Un brave historien du xvii* siècle cite encore sérieusement l'opinion d'après laquelle Turnus serait le fondateur de la ville. « Voire, ajoute-t-il, maintenant que son tombeau est

encore aux pieds du château, du côté de la rivière de Loire. » C'étaittout simplement un fragment de frise aux rinceaux très rongés par le temps, mais dont les dimensions comme le style indiquent aussi quelque édifice assez important. Il a pris place aujourd'hui au Musée, dans un vestibule encombré qui sert de musée lapidaire, avec plusieurs autres débris retrouvés en divers endroits de Tours ou des environs, à Langeais, à lisvres, à Civray-sur-Cher, etc.

Un grand nombre de fragments antiques où se voient des sculptures et des inscriptions, sont encore encastrés dans une muraille d'enceinte qui paraît avoir été construite à la hâte, au début du IV" siècle. Après une catastrophe, invasion ou insurrection, qui avait ruiné la luxueuse cité gallo-romaine, on sentit le besoin de se mettre à l'abri derrière des remparts solides et l'on entassa autour du cœur de la cité les débris des édifices qui naguère faisaient son orgueil. C'est la même aventure qui arriva en tant de villes où l'on a retrouvé, comme à Sens ou à Poitiers, les débris des édifices romains dans les remparts démolis.

Ici le rempart du iv= siècle subsiste encore en partie. Il est même apparent en plusieurs endroits, et l'on a pu relever le tracé complet de l'espèce de castriim ou camp retranché, légèrement plus élevé que les alentours, qui fut le noyau primitif de la ville de Tours. C'est comme un trapèze qui va de l'archevêché à la Loire et de la rue Lavoisier (ancienne rue Saint-Maurice) à la rue du Petit-Cupidon. Il semble même que le mur de l'amphithéâtre ait été utilisé pour constituer cette enceinte fortifiée ; la rotondité s'en accusait dans une sorte de bastion avancé vers la campagne, en partie englobé aujourd'hui dans les jardins de l'archevêché.

La rue dite de la Porte-Rouline suit une partie de l'ancien chemin de ronde. Le grand portail delà cathédrale, dont nous verrons bientôtl'histoire, est assis sur le rempart ; on a rencontré aussi des traces de celui-ci, en 1895, en nivelant le préau de Saint-Gatien, sur le flanc nord de ce portail. On suppose même qu'il y avait là une tour analogue à celle qui était placée vers le fleuve et sur les fondations de laquelle s'éleva plus tard la tour actuelle du château, dite tour de Guise, analogue surtout à celle qui est enclavée dans les bâtiments de l'archevêché et qui a été dégagée, puis restaurée en 1893.

Cette tour de l'archevêché nous offre, avec son petit appareil et ses chaînages de brique, un très bon spécimen du mode de construction gallo-romaine qui va se transmettre pendant la période mérovingienne et servir à la construction des premiers temples chrétiens (on en retrouve encore çà et là des vestiges dans les églises les plus anciennes de la

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région de Tours). Elle était à l'angle sud-ouest de l'enceinte. Le mur se continuait ensuite/formantun angle droit avec la partie précédente ; il subsiste dans le soubassement des bâtiments de l'archevêché ; mais c'est un peu plus loin, sur le front sud de l'enceinte, parallèlement à la rue des Ursulines, en face du petit séminaire, qu'on peut le mieux se rendre compte de la nature

Tour de l'enceinte gallo-romaine (Palais de l'Archevêché).

du vieux rempart. A la base, apparaissent d'énormes blocs de grand appareil entassés sans mortier, comme dans un mur cyclopéen : ce sont les fragments des édifices détruits; on y discerne des moulures, des fûts de colonnes, parfois des inscriptions, notamment dans les caves de l'archevêché; au-dessus, la muraille est en petit apparel avec des chaînes de briques.

Ce vieux mur de la rue des Ursulines, qui nous raconte la ruine des amphithéâtres et des temples gallo-romains, nous rappelle aussi la constitution d'une cité forte, indépendante d'abord, a}'ant secoué le joug

romain, soumise ensuite à la domination des Wisigoths, puis à celle des Francs après les victoires de Clovis, vivant enfin à travers les temps troublés des Mérovingiens sous la tutelle de ses évêques, dont l'un fut le célèbre Grégoire de Tours: il nous est encore un témoin, après l'éclat passager du règne de Charlemagne, des incursions désastreuses des Normands dont l'effort vint se briser contre ses vieilles pierres, après avoir ruiné tous les établissements plus récents qui s'étaient fondés alentour. On croit en effet reconnaître ici la brèche des Normands, aux réparations qu'ordonna Charles le Chauve (elles sont en appareil différent), en même temps qu'il permettait l'édification des châteaux forts et constituait la féodalité future.

Sur cette période de cinq cents ans (350 à 850 environ) qui a sollicité souvent la sagacité... et l'imagination des archéologues et des historiens, période que remplissent d'ailleurs tantd'évènements importants, dramatiques et obscurs, bien peu de témoignages matériels subsistent, qui soient facilement discernables dans les monuments tourangeaux. Nous passerons rapidement pour notre part et nous nous contenterons de signaler un certain nombre de fondations, institutions ou édifices, qui nous permettent de noter l'origine et comme le prétexte de futurs monuments d'art plus durables.

C'est d'abord l'apparition du christianisme qui se produit, suivant toute vraisemblance, en Touraine, vers le milieu du 111° siècle, avec l'apostolat de Saint Gatien ; celui-ci est mentionné, du reste, par le seul Grégoire de Tours, qui vivait trois cents ans plus tard. Par les soins de saint Lidoire, au milieu du iv° siècle, fut fondée l'église métropole, dans l'enceinte de Caesarodunum, à l'emplacement sans doute de la future cathédrale; mais c'est le successeur de saint Lidoire, saint Martin, qui fut le grand propagateur de la religion chrétienne en Touraine et le plus grand nom de l'épiscopat tourangeau. Il consacra la cathédrale à saint Maurice et fonda aux portes de la ville le monastère de Marmoutier [i"] 2)\ ce n'était d'abord qu'une sorte de lieu de retraite, où l'évèque se retirait avec ses disciples, dans des cellules creusées dans le roc, comme le sont encore tant d'habitations de la côte, le long de la Loire; mais on sait que Marmoutier devint plus tard un des centres monastiques les plus considérables de France. On montre encore quelques-unes des cellules des disciples de saint Martin, sanctifiées par la tradition et par l'imagination des fidèles.

Enterré, suivant l'usage, aux portes de Tours, en dehors de l'enceinte de la ville, le corps de saint Martin allait devenir le prétexte, par la dévotion dont il fut aussitôt l'objet, de créations considérables. Saint Brice élève d'abord sur son tombeau une chapelle. Mais, dès avant la fin du v" siècle,

saint Perpet transforme celle-ci en une basilique insigne, que nous décrivent avec enthousiasme les historiens tels que Sulpice Sévère et Grégoire de Tours, apologistes de saint Martin.

Ce vaste édifice qui affectait certainement le plan des basiliques latines, avec, en plus, une lanterne entre la nef et le chœur, devait être assez pauvrement construit, mais richement décoré de peintures à fonds d'or et

cliché Neurdein.

Emplacement de la basilique de Saint-Martin. — La nouvelle basilique et la Tour Charlemagne.

de mosaïques, comme les plus belles églises du temps ; il a fait l'objet de reconstitutions, toutes conjecturales du reste, de la part de Lenormant. puis de Quicherat. On en a à peine retrouvé quelques vestiges dans des fouilles, postérieures à ces travaux. On a reconnu notamment l'emplacement exact du tombeau du saint, sur lequel s'élève aujourd'hui l'autel d'une basilique moderne dont nous reparlerons. On a cru retrouver aussi quelques fragments du marbre que saint Euphrone, évèqued'Autun, envoya pour recouvrir le corps du saint, mais rien, hélas ! du riche reliquaire en orfèvrerie que saint Eloi, sur l'ordre de Dagobert, avait confectionné plus tard de ses mains pour enfermer les reliques précieuses et vénérées. Celui-ci dut disparaître ainsi que toute la riche décoration de l'église pillée et incendiée

parles Normands en 853 ; les moines avaient à peine eu le temps de sauver les reliques. Après quelques voyages, celles-ci vinrent s'abriter dans l'enceinte fortifiée dont nous avons parlé tout à l'heure, de 887 a 918. Elles échappèrent ainsi à une deuxième invasion normande; le début du x" siècle vit, en effet, ravager, encore une fois, toute la plaine où s'étaient élevés puis relevés, autour de la basilique de Saint- Martin et de son abbaye, nombre de chapelles, de monastères, de maisons, d'hôtelleries etd'hospices ' pour les pèlerins riches ou pauvres, rois, princes, clercs ou manants qui affluaient de toute part ; toute une ville nouvelle s'était ainsi constituée, la ville de Saint-Martin, en face de la vieille ville gallo-romaine, la civitas. Cette ville dut même de bonne heure avoir son enceinte fortifiée, car on a remis au jour en 1906 au 37 de la rue Néricault-Destouches une partie de mur carolingien, peut-être même antérieur, avec ses assises de grand et de petit appareil, ses lignes de briques disposées régulièrement.

Nombre d'églises qui ont subsisté, ou plutôt qui furent reconstruites à partir du x° siècle, existaient dès avant les invrasions normandes. C'étaient à l'ombre même de la basilique, Saint-Pierre-le-Puellier, Saint-Vincent, le baptistère de Saint-Jean, Notre-Dame-de-l'Ecrignole, Saint-Saturnin, Notre-Dame-la-Pauvre qui devint plus tard Notre-Dame-la-Riche, etc.. Entre l'agglomération martinienne et la cité, c'étaient Saint-Hilaire, Saint-Julien, Saint-Etienne, beaucoup d'autres encore.

Mais aucun de ces édifices religieux antérieurs au x'' siècle n'a laissé de traces appréciables. La tradition même d'après laquelle la base de la tour dite de Charlemagne, un des rares débris encore debout de la basilique de Saint-Martin, serait de construction carolingienne, n'a guère de chances d'être exacte. Luitgarde, femme de Charlemagne, qui mourut pendant un séjour de l'empereur en ïouraine, était enterrée dans le transept de la basilique de ce côté ; mais c'est Hervé, chanoine de Saint- Martin, qui dut faire construire la tour, après 997.

Par contre, dans l'intérieur de la cité, le long du vieux mur galloromain, il subsiste une petite construction, englobée aujourd'hui dans les bâtiments de l'archevêché, qui comprend trois travées couvertes en pierre, avec voûtes d'arête. Église, oratoire, fragment du palais épiscopal primitif, il est assez difficile de se prononcer sur sa destination ainsi que sur sa date exacte. Il semble bien en tous cas que ce soit un fragment des édifices qui avoisinaient la cathédrale primitive, avant le X'' siècle.

Si l'architecture a disparu, les autres arts au moins nous renseignentils sur ces époques lointaines du haut moyen âge, où la ville de Tours,

grâce surtout au culte des reliques de saint Martin et à ses conséquences, jetait déjà un éclat considérable ? A Tours comme ailleurs, les fragments conservés jusqu'à nous, de la plastique proprement dite à l'époque mérovingienne et carolingienne sont bien rares. Quelques fragments plus ou moins ornés, au Musée martinien ou au Musée de la Société archéologique, nous font penser cependant à des monuments très voisins, comme le fameux pilastre de Gravant: ils sont, comme lui, décorés de ces entrelacs très particuliers qui témoignent de l'intrusion des imaginations septentrionales et barbares dans notre art roman si complexe, où subsistent nombre de souvenirs gallo-romains, et où sont venus se greffer déjà quelques éléments orientaux ou byzantins.

On peut voir aussi, au Musée de la Société archéologique, un peigne en ivoire qui a figuré à mainte exposition rétrospective : c'est peut-être un objet d'usage courant, peut-être un de ces instruments liturgiques avec lesquels le prêtre se peignait, ou était censé se peigner, avant le sacrifice de la messe, et que conservent encore beaucoup de trésors d'églises. Son ornementation assez grossière est très caractéristique de l'art mérovingien et de son décor géométrique. Il a été retrouvé il y a une vingtaine d'années dans la rue de Jérusalem. Quelques autres objets de même époque et de style analogue, boucles, armes, bijoux barbares, ont été découverts dans d'anciens cimetières ou dans des fouilles quelconques, à Tours ou aux environs, et déposés aussi dans les collections du Musée. On conserve enfin dans le trésor de la cathédrale l'anneau de saint Leubais, abbé de Sennevières, qui date du vi° siècle.

Les grandes peintures qui décoraient les basiliques primitives et dans lesquelles se formait déjà une iconographie liturgique immuable, un art d'enseignement, traduisant avec plus ou moins d'habileté les vérités essentielles de la religion, ont naturellement disparu et ne nous sont plus connues que par les textes. Mais il est resté nombre de témoignages de l'artdes miniaturistes du temps de Charlemagne et de ses successeurs, où Tours fut, comme l'on sait, un des plus grands centres de production de beaux manuscrits liturgiques. De remarquables écoles de calligraphes et aussi d'enlumineurs s'y formèrent dès la fin duviii" siècle et pendant tout le ix°, dans les abbayes de Saint-Martin et de Marmoutier, autour de l'église métropole de Saint-Maurice également. On y fabriquait les parchemins, on copiait les te.xtes sacrés ou profanes et on les enrichissait, à l'origine, de belles lettres ornées rehaussées d'or ou d'argent, un peu plus tard, de vignettes ou de peintures à pleine page, représentant les personnages ou les scènes du livre, parfois le portrait de l'auteur ou quelque scène de dédicace.

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Des ateliers de moines calligraphes existaient dès le temps de Grégoire de Tours, mais c'est sous Charlemagne qu'un religieux d'origine saxonne nommé Alcuin, un savant et un artiste, devenu abbé de Saint-Martin par la grâce du prince qui estimait assez son savoir pour avoir reçu luimême ses leçons, lui imprima une très active direction (796-804). Alcuin dut prendre ses modèles dans la tradition antique, conservée assez vivace en Italie (il y était allé lui-même à plusieurs reprises), mais aussi dans les productions des écoles monastiques anglo-saxonnes d'où il était sorti et auxquelles on sait qu'il demanda des livres pour servir d'exemples à ses scribes. Nombreux sont les manuscrits qui sortirent du scriptorluni de Saint-Martin, surtout peut-être sous les successeurs d'Alcuin, Frédégise, son élève et son ami (804-834), Adélard (834-845), le comte Vivien, abbé séculier de .Saint-Martin (845-854), pour être offerts à Charlemagne, à Lothaire, à Charles le Chauve, à tel ou tel puissant personnage du temps. C'étaient des Bibles, des Evangiles, souvent des copies de la vie de saint Martin, patron de l'abbaye, par Sulpice-Sévère, parfois des livres profanes, comme le Virgile de la bibliothèque de Berne ou l'Arithmétique de Boecc delà bibliothèque de Bambarg.

Pami les œuvres les plus célèbres qui se soient conservées, la cathédrale de Nancy possède un Èvangêliaire dit de saint Gau^elin qui fut exécuté pour un grand personnage de la cour de Louis le Débonnaire, le grand Séminaire d'Autun un Sacramentairc exécuté vers 845 pour le comte Rainaud abbé de Marmoutier ; notre Bibliothèque Nationale enfin renferme les Evangiles de Lothaire, ainsi que la célèbre Bible de Charles le Chauve, les deux chefs-d'œuvre de l'Ecole. Cette dernière Bible contient huit grandes pages enluminées dont l'une nous montre le comte Vivien et ses religieux faisant hommage du livre à l'empereur, représenté assis, la couronne en tête et le sceptre en main.

A Tours même, on peut voir à la Bibliothèque de la ville plusieurs spécimens assez importants de l'art des scribes et des enlumineurs tourangeaux du ix" siècle. L'un de ces manuscrits vénérables (n" 22 du catalogue), le plus remarquable peut-être par sa pureté d'exécution, un recueil des Evangiles écrit tout entier en lettres d'or sur vélin blanc, offre de plus l'intérêt d'un souvenir historique considérable ; c'est le livre sur lequel les rois de Prance prêtaient serment comme abbés de Saint- Martin et juraient de maintenir les privilèges de la célèbre collégiale.

Le texte offre un exemple excellent de cette écriture soignée en lettres semi-onciales, élégante et claire, véritable œuvre d'art par elle-même, qui est la création originale des ateliers de Tours et trahit déjà le génie

logique et limpide des artisans qui y travaillent : c'est elle qui fournira plus tard des modèles aux imprimeurs du xv" siècle pour leurs caractères minuscules. Quant au décor, il est très sobre, un peu sévère même, la netteté du texte faisant la principale beauté du livre. On rencontre, çà et là, quelques lettres initiales de grand style ; mais la partie la plus typique de l'ornementation se voit aux canons de concordance des

Clicli.- Je Liun Kilustre.

Page d'un Évangéliaire du ix" siècle (Bibliothèque de Tours).

Evangiles ; ils sont encadrés, suivant l'usage déjà traditionnel, sous des sortes de portiques de marbre aux couleurs éclatantes, dont le dessin général révèle des souvenirs évidents de l'art antique et dont la disposition rappelle sans doute aussi certaines décorations des églises du temps : on y voit suspendus parfois des lampes, des calices, des couronnes de lumières. Mais ce qui fait ici le caractère propre de l'art local, c'est la clarté et la logique de la composition. Ni complications, ni surcharges; point de fantastiques entrelacs, ni d'imaginations confuses

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et bizarres : la grâce et la simplicité sont déjà nées sur le sol tourangeau.

Une influence peut-être des écoles voisines, un désir de richesse plus accusée altère légèrement, semble-t-il, cette pureté de goût dans les productions des ateliers de Marmoutier et de Saint-Ma'irice, un peu plus tardives en général (deuxième moitié du ix° siècle). C'est à Marmoutier qu'appartiennent peut-être déjà le Sacramentaire de Rainaud et la Bible de Charles le Chauve: on attribue à Saint-Maurice un Sacramentaire qui est conservé à la bibliothèque de Tours (n° 184), et qui appartint autrefois au chapitre de la cathédrale. Nous en avons reproduit en tête de ce chapitre une lettre ornée, un peu plus chargée que celles de l'Evangéliaire de Saint-Martin, mais d'un agencement de décor ingénieux et d'une élégance très caractéristique.

L'importance exceptionnelle de l'école de miniature carolingienne de Tours a été soulignée dans les savants travaux de M. Léopold Delisle qui ont établi le classement des manuscrits et en ont déterminé les caractères paléographiques. M. Paul Leprieur a indiqué tout récemment sa place et sa valeur artistique parmi les école de peinture du viu" et du IX' siècle. M. l'abbé Bossebœuf lui avait consacré aussi dans les Mémoires de la Société archéologique une belle étude d'ensemble.

L'influence de cette école fut considérable dans l'art du temps ; elle est sensible jus-que dans les produits des ateliers rhénans. L'école cependant déclina au cours du x° siècle : l'écriture garde encore sa belle allure dans les productions de cette époque ; mais l'ornementation s'appauvrit et l'on s'aperçoit du trouble jeté dans les ateliers et les monastères par les invasions normandes qui ruinèrent Saint-Martin à plusieurs reprises.

Abside de U Cathédrale.

Cliché Neurdein«

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