L'ART ROMAN ET L'ART GOTHIQUE A TOURS XIF, XIII" ET XIV SIÈCLES
Au moment où s'établit la féodalité, la ville de Tours appartint à des comtes héréditaires que certains considèrent comme les ancêtres de Hugues Capet et des futurs rois delà troisième race. Ces comtes qui étaient également comtes de Blois, durent céder, après des luttes sanglantes, des pillages et des incendies sans nombre, la suzeraineté de la ville de Tours aux comtes d'Anjou. Puis vinrent les rivalités non moins désastreuses entre les rois d'Angleterre et les rois de France. Finalement, en 1205, Philippe-Auguste était maître de Tours et des principales villes de Touraine.
Depuis les terribles sièges soutenus par la cité de Tours contre les Normands, au ix° et au début du x" siècle, on avait réparé et amplifié sans doute les vieux remparts delà cité: au xii° siècle, on étendit même nota-
blement l'enceinte vers l'ouest. Mais le chapitre de Saint-Martin avait voulu avoir, lui aussi, une enceinte fortifiée autour de sa basilique reconstruite sur son emplacement primitif et des nombreuses maisons de ses clients : en face de la cité épiscopale s'était élevée une ville forte considérable qui, dans le premier tiers du x° siècle, prit le nom de Châteauneiif \ elle le conserva pendant près de cinq siècles avec son indépendance.
De cette enceinte on rencontre encore des fragments dans le quartier de Saint-Martin, la base d'une tour, notamment, au n" 39 de la rue Néricault-Destouches, avec une belle salle voûtée qui paraît dater du xiir siècle ; le nom même de Châteauneuf y a été donné récemment à une place voisine des tours de l'ancienne basilique. Cette deuxième ville grandit rapidement , plus active, plus marchande, plus luxueuse que sa rivale, grâce au mouvement des pèlerins, au commerce qui s'ensuivit, aux dons royaux, aux privilèges, aux richesses du chapitre de Saint-Martin, à la prospérité de la bourgeoisie qui se développa sous sa protection et qui bientôt allait revendiquer contre lui ses liberté municipales. Réclamée dès II 22, la commune de Châteauneuf fut sanctionnée par une charte de Philippe-Auguste en 118 1.
Les bourgeois de la ville de Tours proprement dite, moins turbulents, moins riches, moins entreprenants et moins nombreux peut-être que ceux de Châteauneuf, vécurentjusqu'au xiv" siècle sous la domination de leurs archevêques dont la puissance, à la fois spirituelle et temporelle, se manifesta surtout par la grande œuvre de l'érection de la cathédrale, édifice religieux et municipal à la fois. Au XIV siècle seulement, sous la menace des invasions anglaises, ils obtinrent du roi Jean la constitution d'un corps d'élus chargés notamment de procéder à la réunion dans une enceinte commune des deux villes de Tours et de Châteauneuf, englobant les bourgs qui s'étaient constitués dans l'intervalle, autour de l'abbaye de Saint-Julien par exemple, ou bien entre Châteauneuf et la Loire ; celle-ci devenait la limitedela ville au nord. Cette réunion, réclamée par les habitants, ne fut du reste tout à fait réalisée qu'un siècle plus tard, sous Louis XI ; mais ce fut le point de départ, malgré les malheurs du XIV" siècle, de la fortune de la ville, de sa prospérité matérielle et artistique.
Avant d'arriver à l'époque glorieuse du xv'' et du xvi" siècle, qui sera la grande époque tourangelle, il faut nous arrêter un moment devant les édifices créés tant à Tours qu'à Châteauneuf pendant la période précédente, celle qui va du xr au xiV siècle.
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On sait quelle fut, pendant ce temps, la fécondité artistique de la France en général, où tant d'écoles originales d'architecture etde sculpture germèrent et s'épanouirent, quelle fut l'activité de certains fo3'ers d'art comme le domaine royal, en particulier, d'où rayonna, à la fin du xii° siècle, un art nouveau merveilleux destiné à se répandre glorieusement à travers l'Europe. La Touraine ne semble pas, durant cette période, avoir créé de formule qui lui fût très spéciale. Au xiT siècle, elle ne paraît avoir connu ni la hardiesse particulière des constructions bourguignonnes, ni la robustesse des auvergnates, ni la forte sobriété du décor des églises normandes, ni l'exubérante parure, toute pleine d'éléments orientaux, des monuments du Languedoc et de la Saintonge. L'art qui s'y développa est analogue à celui de toute la région ligerine. C'est déjà, autant que nous en pouvons saisir le caractère, un art modéré et élégant, sans qualités extrêmes, où dominent les traditions classiques; il se relie presque sans interruption aux travaux de la première époque chrétienne, toute latine encore. Les dates de ces édifices romans tourangeaux cependant seraient intéressantes à considérer, si on pouvait les fixer avec certitude : un grand nombre d'entre eux paraissent tout à fait précoces. La basilique de Saint-Martin par exemple, telle qu'elle fut reconstruite au début du xi" siècle, semble avoir précédé et l'abbatiale de Cluny, et Saint-Hilaire de Poitiers, et Saint-Sernin de Toulouse. Malheureusement cette magnifique église a presque entièrement disparu comme aussi la grande église de Marmoutier dédiée à la fin du xi° siècle, et, s'il subsiste encore en Touraine, à Loches, à Ambroise, àPreuilly, etc., des églises importantes de l'époque romane, nous sommes, à Tours, réduits à juger l'art de cette époque par des souvenirs, par des édifices ou même des fragments d'édifices secondaires.
Quant à l'art de la période dite gothique, il semble bien que ni Tours, ni la Touraine, dans les compétitions qui se sont élevées pour en déterminer l'origine, n'ait rien à produire pour disputer aux monuments de l'Ile-de-France leur priorité parfois contestée aujourd'hui. Le système fondé sur l'emploi de la croisée d'ogives et de l'arc-boutant y fut évidemment une importation ; les monuments considérables élevés à Tours suivant ce mode nouveau, appartiennent à la période avancée de cet art plutôt qu'à ses débuts : quelques-uns témoignent d'une influence angevine assez caractérisée et assez naturelle, étant donné la proximité des deux provinces et leurs rapports politiques. Ce qui prouve enfin surtout que ce style nouveau n'est pas une création locale spontanée, c'est qu'en dehors des quelques édifices élevés à Tours dans des condi-
tions spéciales, on en rencontre très peu de spécimens dans les églises rurales de la province ; presque toutes présentent au contraire des parties romanes, amplifiées seulement au xv" siècle.
Aussi bien à l'époque romane qu'à l'époque gothique, les productions de la grande sculpture monumentale paraissent avoir été rares en Touraine : à côté de morceaux décoratifs assez nombreux et assez richement
traités, aucunensemble, aucun fragment même de statuaire ne nous offre ou ne nous rappelle l'équivalent des grandes pages sculptées aux portails de nos églises du Languedoc, de la Bourgogne ou de l'Ilede-France. Deux statuettes en bois très médiocres, provenant de Saint-Cyr, une Vierge et un saint Jean, jadis debout au pied d'un crucifix, représentent seules au Musée de la Société archéologique la plastique du xii" siècle ; c'est plus tard seulement que la Touraine connaîtra son école d'imagiers, comme son école de constructeurs, originale et féconde.
Quant à la peinture, si les témoignages subsistants en sont rares, il semble cependant qu'elle ait été assez florissante, continuant sans doute les traditions delà grande école carolingienne du ix° siècle. Des restes de fresques bien mutilés nous apparaîtront à Saint-Julien ; on en a signalé des traces aujourd'hui disparues à la cathédrale, un ensemble considérable en subsiste, d'autre part, à la chartreuse du Liget, près de Loches. Quant aux manuscrits, il y a, à la Bibliothèque de Tours, à côté d'un Térence du xii" siècle (n" 24), plus curieux que beau, un magnifique missel qui provient de Saint-Martin (n° 193) et où figure notamment un Christ trônant de style roman, ainsi qu'une Crucifixion
t^liclm (Iti Léon Puiuslre.
Chef-reliquaire de saint Adrien.
(Trésor de la Cathédrale).
L'ART ROMAN Eï L'ART GOTHIQUE 23
tout à fait remarquable. Le petit séminaire en possédait jadis un autre, antérieur de près d'un siècle, qui appartint à Marmoutier et qui offrait les mêmes représentations, mais avec un caractère plus archaïque et des particularités de décor qui le relient aux manuscrits carolingiens.
L'orfèvrerie et les autres arts somptuaires étaient jadis représentés dans les trésors de la cathédrale et surtout de Saint-Martin, par quantité de pièces magnifiques ; presque toutes furent anéanties dans les pillages qui accompagnèrent les luttes religieuses du xvi° siècle. Le seul objet ancien important que possède aujourd'hui la cathédrale a été retrouvé par un jardinier, en 1827, aux environs d'Esvres. C'est un chef-reliquaire en argent doré qui contenait la tète de saint Adrien et appartenait, croiton, autrefois à l'abbaye de Cormery. La figure largement modelée et d'un très beau style indique le début du XIV siècle ; elle n'est pas sans rapport avec certaines figures funéraires du temps où le sentiment de la nature commence à poindre dans l'idéalisme traditionnel.
A peu près de la même époque le Musée archéologique possède une crosse en cuivre que Palustre suppose avoir appartenu à l'évêque Vincent de Pirmil (1257-1279). Elle a été retrouvée en 1882 dans une fouille faite aux Jacobins. On y reconnaît dans la volute les deux figures de l'Annonciation : c'est un spécimen élégant, mais très simple, de l'art du xm" siècle,
La plupart des monuments d'architecture que nous allons étudier maintenant, commencés aux xi° et xii" siècles, furent continués au xiii'. Nous les prendrons simplement dans leur ordre d'importance sans faire de distinction entre la période romane et la période gothique dont l'une est vraiment la prolongation de l'autre, son développement logique et continu.
La cathédrale primitive avait été rebâtie au vi° siècle par Grégoire de Tours ; elle dura sous cette forme, protégée par l'enceinte fortifiée de la cité, jusqu'au début du xir siècle. C'est l'archevêque Hildebert de Lavardin qui entreprit sa reconstruction en 1130. Cette église, élevée sans aucun doute selon les principes romans et voûtée en pierre, brûla en ii66, dans une de ces catastrophes comme en connurent Chartres Reims, etc., si providentielles qu'on les croirait préméditées, au moment même où le nouveau système gothique allait permettre de donner aux nefs des cathédrales la magnificence que l'on sait.
lùait-elle achevée? nous ne saurions l'affirmer. On peut le supposer néanmoins, car on commençait en général les édifices de ce genre par
le chœur, à l'est, et celui-ci comprit les tours de l'ouest qui subsistent encore sous les remaniements que leur fit subir le xv" siècle. On en reconnaît parfaitement les robustes assises sur les côtés du portail actuel Quelques autres indices relevés au transept, notamment un pilier à chapiteau de type roman qui se voit à mi-hauteur du croisillon méridional, ont permis d'affirmer que la nef avait des dimensions identiques à celles d'à présent, puisque le transept existait déjà à la même place. Nous ne savons rien de l'abside.
Intérieur de la Cathédrale.
Clichti dos Moiluiii.^nts liislorif^ues.
Le chœur et la net.
Des travaux furent entrepris vers 1170 par l'archevêque Joscius. A cette époque appartient peut-être la réfection de la voûte que l'on voit sous la tour nord du portail. Cette voûte, en effet, analogue à celles de l'Anjou, n'est certainement ni du début du xiT, ni du xV siècle. Mais les ressources manquèrent et c'est au cours du xiii" siècle, après la prise de possession de Philippe-Auguste, que les travaux de réédification commencèrent sérieusement. On ignore à quelle date au juste, on sait seulement qu'en 1267 le chœur et toute l'abside étaient achevés ; quelques années plus tard, on rencontre dans un acte le nom d'Etienne de Mortagne, qui se dit architecte de la cathédrale. C'est sans doute l'auteur de
ce chef-d'œuvre d'élégance robuste, qui comprend le chœur, le déambulatoire et les chapelles rayonnantes, et dont la disposition, ainsi que le style des détails indiquent à peu près le milieu du xiil° siècle. VioUet-le-
Clirlié des Monaiiieiits lnstui'i(|ues.
Intérieur de la Cathédrale. — Bas côté Sud.
Duc admirait la précision et le soin avec lequel cet ensemble avait été exécuté. « C'est l'œuvre, disait-il. d'un esprit rassis qui possède à fond son art. " De fait, on n'y rencontre ni la majesté encore un peu lourde de certaines créations du début du siècle, comme le chœur de Paris, ni la folle hardiesse de celles de la fin, comme le chœur de Beauvais. C'est une œuvre de juste milieu, d'esprit classique, pourrait-on presque dire.
A l'extérieur les contreforts et les arcs-boutants avec leur double volée donnent une impression de sécurité, de force nerveuse et contenue. A l'intérieur, les chapiteaux des quatorze colonnes du chœur flanquées de colonnettes offrent une ornementation végétale sobre et gracieuse. Ce ne sont i^lus les gros crochets gonflés de sève ou les feuillages très stylisés de Notre-Dame de Paris. Les feuilles s'y sont déjà épanouies dans leur vérité, mais sans les complications et les recherches de naturalisme de Reims. C'est dans le même esprit que sont traitées les tètes décoratives qui apparaissent à l'extérieur de l'abside ; elles sont vivantes et expressives, avec un reste de noble gravité .
Mais rien ne surpasse dans cet ensemble la splendide parure des vitraux qui garnissent toutes les fenêtres supérieures du chœur et celles des trois chapelles absidales. L'harmonie des tons bleus et rouges qui dominent est éclatante et chaude et laisse bien loin derrière elle les fades productions modernes de cet art si mal représenté en général à notre époque. Au chœur, des figures de saints, des scènes de la Genèse ou de la Passion paraissent en de petits médaillons quadrilobés dont les sujets sont assez peu lisibles d'en bas, mais ont été relevés avec soin dans un grand ouvrage de Bourassé et Manceau. Dans les chapelles se voient des scènes de la vie de saint Martin, de saint André, de saint Jacques et de saint Jean. On attribue à un artiste nommé Richard le Vitrier que l'on sait avoir vécu à côté d'Etienne de Mortagne à la fin du xiiT siècle, la composition de cet ensemble merveilleux et si intact ; les frais en avaient été faits par des évêques, des abbés, des bourgeois, même des corporarations de métiers de la ville.
Les transepts datent des dernières années du xiii" siècle et des premières du xiv", ainsi que les deux portails latéraux. La sculpture de ces derniers a été mutilée férocement et méthodiquement pendant les guerres de religion ; quelques cordons de feuillages très élégamment découpés apparaissent encore cependant au portail Sud. Quant à l'architecture de cette seconde partie, les qualités signalées tout à l'heure s'y transforment: on y sent plus de hardiesse, plus d'ambition, moins de certitude et de sécurité ; un accident dut même survenir au cours des travaux : nous en avons la preuve par des textes sollicitant des aumônes, et par le monument lui-même qui présente des adjonctions ressemblant fort à des étais : pour assurer la solidité du transept Nord, on dut ajouter le pilier qui coupe en deux la rose trop gigantesque et aussi les deux énormes arcsboutants qui enjambent d'une façon inattendue et pittoresque le préau de Saint-Gatien. D'admirables vitraux du xiv" siècle garnissent encore
les deux roses. Mais après 1350, les travaux se ralentirent, s'ils ne s'arrêtèrent pas. Nous les verrons reprendre au xV siècle avec une nouvelle activité. Pour le moment, le chœur et les transepts sont achevés ; mais
Clicttij Neurdcin.
Transept nord de la Cathédrale.
la nef est à peine entamée et déjà, peut-être par économie forcée, peutêtre pour rattraper et utiliser les fragments subsistants de l'ancienne église romane, on a rétréci le vaisseau, dont les premiers piliers sont plus rapprochés que ceux du chœur ; on a abandonné ainsi la logique du plan primitif.
Parmi les dépendances naturelles de la cathédrale, le palais archi-
épiscopal s'était développé tout à côté, dans l'angle du mur gallo-romain, où nous l'avons vu établi précédemment. La seule partie subsistante de l'époque qui nous intéresse est le vaste bâtiment rectangulaire dont le pignon apparaît à côté du chevet de la cathédrale, sur la place Grégoirede-Tours. Des fenêtres en plein cintre s'y montrent, aujourd'hui murées, et la construction paraît en remonter au Xll" siècle : le rez-de-chaussée contenait, paraît-il, la prison, le premier étage le tribunal ecclésiastique de rOfficialité. La salle a servi longtemps aussi de salle synodale à l'archevêché, puis de chapelle : le caractère en a été du reste complètement transformé.
Aucune n'est demeurée intacte des églises et chapelles qui s'élevèrent autour de la cathédrale, comme Notre-Dame-de-la-Bazoche qui servit d'abri aux reliques de saint Martin pendant leur séjour dans la cité. Seule, la petite chapelle Saint-Libert, située près de la Loire, à l'est du château, se voit encore en partie rue de la Bretonnerie, transformée en remise. C'était un édifice du début du xir siècle, assez modeste et sans voûte de pierre; l'abside a été détruite, mais, sur la façade Sud, au-dessus d'une fenêtre en plein cintre, apparaît encore une corniche décorée de modillons intéressants, représentant des têtes d'hommes, de femmes, des figures monstrueuses ou des ornements géométriques.
Si nous sortons maintenant de l'enceinte de la Cité et si nous nous dirigeons vers Châteauneuf, en suivant l'ancienne voie romaine (devenue la rue des Halles) qui joignait la cathédrale et la basilique de Saint- Martin, nous devrions nous heurter à l'abside de cette dernière. Mais hélas ! une de ces lamentables destructions comme la fin du xviir siècle et le commencement encore du xix" en ont tant vu, a fait disparaître sous le Directoire, de 1797 à 1799, le magnifique édifice, désaffecté et démeublé par la Révolution ; la rue passe aujourd'hui sur l'emplacement même, sinon tout à fait dans l'axe de la nef de l'église. Celle-ci eut été, par son antiquité, par son ampleur, par l'intérêt de ses remaniements successifs et la richesse de sa décoration, un des monuments les plus dignes de solliciter la curiosité passionnée de l'archéologue et de l'artiste. Il n'en reste plus malheureusement que quelques substructions remises au jour dans les fouilles de 1860 et de 1886 et deux tours encore debout sur les cinq qui s'élevaient au portail, à la croisée et aux extrémités des transepts. La tour Charlemagne était au transept Nord, la tour du Trésor dite aujourd'hui de V Horloge au côté droit du grand portail.
Nous ne saurions entrer ici dans le détail patiemment reconstitué, un
peu incertain toutefois encore, de l'histoire de Saint-Martin. Nous avons déjà mentionné la construction commencée par le trésorier Hervé, en 997 : c'est une des premières grandes entreprises architecturales de cette
Clidlc Niiiideiii.
La rue des Halles sur rcmpiaccnient de la ncl de Saint-Martin. La tour du Trésor.
période si glorieuse pour l'art chrétien, la seule véritable Renaissance artistique des temps modernes. A cette construction primitive appartiennent sans doute la base robuste de la tour Charlemagne et les chapelles absidales dont les fondations se voient encore dans la crypte de la basilique actuelle'. L'église d'Hervé, selon Ch. de Grandmaison, était ' Celle-ci est beaucoup plus petite et différemment orientée; mais on a pu en'établir
en forme de croix latine, avec une abside accompagnée de collatéraux et de déambulatoires, et entourée de cinq absidioles, à moins que les chapelles absidales aient été ajoutées lors d'une des restaurations entreprises au cours du xr siècle, après et non avant la création-type du chœur de Saint-Sernin de Toulouse. Quoiqu'il en soit, on travailla encore activement à la basilique pendant le xii° siècle, et c'est de ce moment que date la majeure partie des tours subsistantes. Leur décoration, les chapiteaux notamment, dont l'un des plus anciens se voit à la base de la tour Charlemagne sur la rue des Halles, témoignent d'abord de cette influence classique persistante que nous notions tout à l'heure ; le t)'pe du chapiteau à feuilles d'acanthe s'y perpétue avec une pureté rare ; mais on voit apparaître ailleurs, dans des parties plus récentes, cette décoration naturaliste aux gros crochets bientôt épanouis qui se développera pendant le xiir siècle.
C'est à cette dernière époque qu'appartient sûrement l'étage supérieur de chacune des tours. Au cours des luttes entre Philippe-Auguste et Jean sans Terre, en 1202, Châteauneuf avait été livré aux flammes, et l'on dut réparer et agrandir après cette date l'église de Saint-Martin. On amplifia notamment l'abside et l'on engloba dans une ceinture nouvelle de chapelles les absidioles primitives. Après le milieu du xill" siècle, toutefois, l'édifice était complet et il subsista à peu près tel jusqu'à la Révolution, sauf quelques additions, dont la plus importante est le cloître du chapitre, sur le flanc sud de la nef, qui fut bâti et décoré au xvi" siècle.
De l'autre côté de ce cloître s'élève encore la chapelle Saint-Jean, qui dépendait anciennement de Saint-Martin ; elle nous offre un excellent spécimen du style gothique de la fin du xii° siècle, tel qu'il s'était manifesté dans la basilique elle-même. Presque carrée, une grande verrière remplaçant l'abside, elle présente sur les côtés quelques robustes arcades en arc brisé, restaurées du reste récemment.
Au culte de saint-Martin se rattache aussi un édifice, dit le Petit Saint-Martin, encore debout dans la rue du même nom : c'est une chapelle transformée en magasin de meubles ; de plan très simple et de décoration presque nulle, elle avait remplacé, au xiv" siècle, un ancien sanctuaire établi à l'endroit où, suivant la tradition, avait été déposé le corps de saint Martin, lorsqu'il fut ramené de Candes, où l'évèque était mort.
Aux environs de la basilique de Saint-Martin, églises, collégiales ou paroissiales, chapelles, sanctuaires de tout ordre avaient pullulé. Tout un
le chœur et le maître-autel à la place même où ils étaient ancientiement, c'est-à-dire sur le lieu où reposèrent les restes de saint Martin. Voir plus loin chap. v, p. 145.
peuple de clercs et de moines s'agitait autour de ces reliques, occasion de tant de piété et de bénéfices. Il est superflu de mentionner ici tout ce qui a disparu sans laisser de traces : assez nombreuses sont encore et assez voisines pour nous donner une idée de ce prodigieux entassement, les églises qui subsistent, en tout ou en partie, et dont les besoins du culte n'ont pas réclamé la conservation au xix° siècle.
L'une des plus anciennes et des plus importantes était Saint-Pierrc-lc- Puellicr, reconstruit dans la deuxième moitié du xii" siècle. Le portail existait encore, il y a peu d'années, rue Briçonnet, et l'on en a conservé derrière une maison de la place Plumereau (ancienne place aux Fruits), toute une travée de la nef, enclavée dans une habitation particulière : c'est une construction d'un très beau style, où apparaît dans toute son énergie primitive le principe de la voûte en croisées d'ogives ; on y remarque un groupe de chapiteaux d'une allure magistrale où s'aperçoit de façon tout à fait caractéristique le développement dans le sens gothique et naturaliste de cette décoration classique des chapiteaux de Saint-Martin que nous observions tout à l'heure ; les feuilles d'eau s'y substituent aux acanthes par une espèce de transition insensible et douce qui est bien dans l'esprit de la région.
Plus près de Saint-Martin, aux environs de l'ancienne place aux Légumes, aujourd'hui place de Châteauneuf, se voyait Notre-Daniede-VEcrignole, construite à peu près à la même époque que Saint-Picrrele-Puellier. Un pignon qui se voit sur la place, avec des baies en arc brisé, aujourd'hui murées, devait appartenir à une dépendance de l'église, dont quelques pans de murs apparaissent encore sur la rue du Panier- Fleuri. De l'autre côté de cette place, l'église Saint-Denis, autrefois paroisse, aujourd'hui écurie de l'auberge de la Croix-Blanche, fut reconstruite, paraît-il, à la fin du xii" siècle ; mais la majeure partie de ce qu'on en voit date seulement du xv° siècle. Non loin de là, après avoir passé la rue du Change, on rencontre l'église Sainte-Croix, plus intéressante peut-être, mais englobée dans un grand magasin d'épicerie et où il est peuaisé de se reconnaître ; sur la rue Sainte-Croix, aujourd'hui rue Henry- Royer, apparaît une double baie romane très élégamment décorée qui appartenait à la façade occidentale. A l'intérieur, deux nefs se dessinent encore : celle de gauche, plus basse, maintenue par de robustes arcs doubleaux, est antérieure, semble-t-il, à la pénétration du principe gothique, c'est-à-dire au milieu du Xli° siècle ; mais elle se termine par une absidiole dans laquelle les motifs décoratifs de feuillage, aussi bien que les nervures transversales de la voûte, indiquent une époque plus avancée.
Parallèlement, l'autre nef, qui devait être la principale, coupée aujourd'hui par des planchers, présente encore une série de belles travées voûtées ; on y reconnaît, de même que dans l'absidiole, les formules à la fois robustes et élégantes du style gothique angevin qui prévalut à Tours à la fin du xir siècle, sous la domination des comtes d'Anjou. L'église enfin, sur plusieurs côtés, a été environnée et complétée au xv" et au XVI" siècle, par des constructions dues aux Briçonnet et aux Berthelot.
L'abbaye de Saint-Julien, établie, nous l'avons déjà noté, entre la cité de Tours et Châteauneuf, avait des origines fort anciennes, sans avoir un passé aussi illustre que Saint-Martin ou Marmoutier ; elle avait connu dès l'époque carolingienne des moments de splendeur et d'activité artistique. Ruinée par les Normands au ix° siècle, elle s'était relevée au x% et c'est une question de savoir si la tour actuelle, sous laquelle se trouve le porche de l'église, n'est pas celle-là même que fit élever en 966 un certain abbé Bernard. Divers détails de structure et de décoration très primitive semblent le prouver, parmi ceux que des restaurations modernes n'ont pas irrémédiablement altérés.
L'église, cependant, réédifîée à la fin du xi" siècle, s'écroula par une violente tempête en 1225, et, en dehors de la tour, il n'y a plus que quelques parties du mur septentrional, qui soient antérieures au xiirsiècle. Une reconstruction totale s'imposa : elle s'exécuta assez rapidement du reste ; car la nef et les transepts sont d'une seule venue. Une légère interruption se produisit peut-être seulement avant que l'abside fut achevée. Celle-ci, à la différence de l'abside de la cathédrale, fut élevée sur un plan carré sans déambulatoire ; les collatéraux, simples le long de la nef, se dédoublent à la hauteur du chœur et donnent à celui-ci une importance considérable par rapport au reste de l'édifice, disposition très naturelle dans une église d'abbaye. L'ensemble, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur, est d'une grande pureté de style avec les mêmes qualités à peu près que nous avons relevées à la cathédrale ; l'édifice était peut-être ici quelque peu antérieur, partant plus simple et plus robuste encore.
Désaffecté à la Révolution, vendu à des particuliers, et utilisé pour des besoins divers, ce chef-d'œuvre d'architecture risquait d'être anéanti, lorsque, vers le milieu du xix° siècle, un mouvement d'opinion se produisit en sa faveur. Des souscriptions s'organisèrent et l'édifice fut restauré par les soins de l'architecte Gustave Guérin et de l'abbé Plailly, qui fut installé comme curé dans l'église devenue paroissiale. Le mobilier et la décoration en ont été faits ou refaits à ce moment : l'autel dessiné par Gustave
Guérin, les vitraux de Lobin, les fresques de Douillard sont honnêtes et moyens. iMais l'excellente décoration sculpturale des chapiteaux de la nef, celles des galeries du triforium, où se voient notamment, dans le transept sud, deux cariatides accroupies d'un très bon style, s'est conservée intacte ; les quelques restaurations qui y ont été faites n'en ont nullement altéré le caractère. Au bas de la nef, sous la galerie plaquée au xin° siècle, à mi-hauteur du vieux mur de la tour romane, se voient encore les traces d'une décoration picturale appartenant à l'église primi-
Hglise Saint-Julien (côté Nord).
Cliclie Nriinloin.
tive : ce sont des restes de fresques du XT ou du xiT siècle, qui représentent des épisodes de l'histoire de Mo'ise : très difficilement lisibles d'ailleurs aujourd'hui, ils comptent parmi les monuments les plus vénérables de la peinture murale du moyen âge. Ils ont été relevés à plusieurs reprises notamment, par M. de Galembert, lors de la restauration de l'église.
Il reste de l'abbaye, sur le flanc nord de l'église, une belle salle capitulaire qui date de la fin du xiT siècle ; elle est très défigurée malheureusement par l'exhaussement du sol, par les coupures qu'on y a faites, et par l'encombrement qui y règne. Elle servit pendant plusieurs années de salles de séances au Parlement de Henri III, chassé de Paris par la Ligue.
Une autre église monastique s'éleva non loin de Saint-Julien, au cours
du XIII' siècle : c'est celle des frères prêcheurs Dominicains ou Jacobins qui s'établirent sous Philippe-Auguste près de la Loire, entre l'enceinte de la cité et la place Foire-le-Roi. Elevée aux frais de saint Louis vers 1260, leur église, entièrement conservée, sert aujourd'hui de manutention militaire. Ici, point d'édifice ancien à conserver ou à continuer, presque pas de prétention artistique : la construction fut à peu près toute utilitaire ; elle consiste uniquement en un grand vaisseau rectangulaire de cinquantequatre mètres de longueur, flanqué, sur la moitié environ de son étendue, d'un bas-côté unique destiné aux profanes, tandis que le reste était réservé aux religieux. Mais la puissante logique de la construction lui donne une mâle beauté toute particulière, ainsi que la sobriété austère de sa décoration réduite à quelques chapiteaux entre les deux nefs voûtées en bois, à quelques larges moulures sur les deux pignons dont l'un est flanqué d'une tourelle, l'autre percé d'une grande baie, garnie jadis d'un vitrail.
Dans les faubourgs mêmes de l'une et l'autre ville, des chapelles s'étaient élevées, modestes d'abord, accrues plus tard ou reconstruites complètement. C'était, à l'ouest de Châteauneuf, Saint-Clément et Notre- Dame-la-Pauvre, élevée sur l'emplacement du primitif cimetière chrétien où fut enterré Saint-Gatien, et devenue plus tard Notre-Dame-la-Riche ; rien n'y subsiste plus de l'édifice du xir ou du xiii" siècle. A l'ouest de la cité s'élevait aussi l'église Saint-Pierre-des-Corps, dans le faubourg du même nom ; cette église fut entièrement remaniée par la suite, l'abside appartient encore cependant au xii° siècle. Dans le voisinage, la chapelle Saint-Jean-Descous, qui datait également du xil° siècle, a subsisté jusqu'à ces dernières annés, au milieu d'un cimetière, aujourd'hui transformé en jardin public, dénommé parc Mirabeau. Plus au sud, englobés maintenant dans les nouveaux quartiers, se voient encore entre le chemin de fer et l'avenue de Grammont, les restes de lamaladreriede Saint-Lazare, une nef avec pignon sur la rue Biaise Pascal (n° 38) dont la construction et certains détails encore très lisibles de la décoration accusent les caractères de l'époque romane ; à l'extrémité du JNIail, enfin, l'ancien prieuré de rOrme-Robert, conserve, profondément transformé du reste, le bâtiment d'une chapelle dédiée à saint Eloi, de construction rude et simple.
De l'autre côté de la Loire, nous rencontrerions, dans le faubourg de Saiiit-Symphorien, l'église de ce nom, dont la fondation remonte à l'époque mérovingienne et dont l'abside et la croisée du transept appartiennent encore à une reconstruction du xii° siècle. L'église fut refaite aux xv" et xvi" siècles, et, de notre temps, les parties anciennes que nous venons de mentionner ont été fortement restaurées. A l'intérieur, les deux
groupes de chapiteaux de l'entrée de la nef dont l'un présente une double sirène très répandue dans la décoration romane de la région de la Loire et, au dehors, la corniche de l'abside avec ses modillons barbares offrent pourtant encore un aspect archa'ique très sincère et très curieux.
Sur la rive gauche de la Loire, mais en dehors de la ville actuelle, presque en face de la charmante embouchure de la Choisille, subsistent aussi de cette époque les restes d'un prieuré de Saint-Côine qui
ULiclic de 1 AuU
Abside de l'Église du prieuré de Saint-Côme.
comptent parmi les morceaux les plus importants de l'art roman à Tours et aux environs. La majeure partie de l'église est détruite ; elle avait été en partie reconstruite d'ailleurs au xv" siècle ; mais l'abside en cul-de-four a résisté avec une partie du déambulatoire et une absidiole ; on y remarque, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur, plusieurs corniches, modillons et chapiteaux d'un décor roman très caractéristique. En dehors de l'église, le temps a épargné aussi un vaste bâtiment voûté en bois, salle capitulaire, réfectoire ou grange aux dîmes, dont les murs sont percés de plusieurs ouvertures en plein cintre ; quelques-unes de ces baies sont richement décorées, dans leurs voussures intérieures, de rosaces.
de palmettes et d'entrelacs ; nous y retrouverions les caractères déjà relevés dans le roman tourangeau à propos de Saint-Martin.
Les constructions civiles sont, comme il arrive le plus souvent pour cette période du xil° et du xm" siècle, beaucoup moins importantes que
Cliché L, Bousrez.
Maison gothique rue Briçonnet.
les édifices religieux. Il faut ajouter cependant aux restes de l'enceinte de Tours et de Châteauneuf que nous avons déjà mentionnés une énorme tour carrée que l'on voit encore rue Boucicaut, convertie en habitation. Elle a gardé, à la partie supérieure, sa décoration, ses arcades et ses chapiteaux déjà gothiques : on suppose qu'elle protégeait une des portes de Châteauneuf. Quant au château féodal des comtes de Tours, il est loin d'avoir conservé l'aspect formidable de celui d'Angers, par exemple ; il en subsiste seulement quelques pans de murs utilisés dans les constructions
modernes et banales d'une caserne (la caserne Meunier), et plusieurs tours dont la principale, la tour de Guise, assise sur des fondations galloromaines, présente un couronnement du xV siècle. On croit que l'édifice fut construit vers i i6o par Henri II d'Angleterre. Il formait l'angle nordouest de l'enceinte de la cité et commandait un pont de pierre jeté entre les deux rives de la Loire au xi° siècle, démoli au xviii' ; on voit affleu-
Ancienne abbaye de Marmoutier. — Portail de la Crosse.
ClicUé Neuidein.
rer les fondations des piles de cet ancien pont par les basses eaux, à peu près parallèlement au pont suspendu actuel de Saint-Sj^mphorien.
Par contre, un important morceau d'architecture féodale et militaire est celui qui se dresse encore aujourd'hui à l'entrée de l'ancienne abbaj'e de Marmoutier. L'église, dédiée au xi" siècle et commencée de reconstruire vers 1220, sous l'abbé Hugues I"des Roches, fut vendue et démolie sous le Consulat; le réfectoire et les bâtiments abbatiaux, même leurs ruines, ont disparu au cours du xix" siècle, et il ne subsiste plus, en dehors d'une tour carrée adossée au rocher et de quelques fragments de l'enceinte fortifiée, que ce Portail de la Crosse élevé par Hugues des Roches qui fit reconstruire l'église ; par sa puissante sobriété, ses lignes austères et robustes, c'est
un type admirable de la plus belle construction gothique. Au-dessus du portail, une galerie éclairée de fenêtres étroites servait à la défense de la porte. Sur le flanc, une tour hexagonale surmontée d'un clocheton dentelé était destinée au service du guet.
Tours conserve nombre de maisons anciennes, mais presque toutes du xv" et du xvi' siècle. A la période qui nous intéresse présentement appartiennent seulement une façade, située au numéro 2 de la rue du Poirier, que ses détails de structure et de décor rattachent à l'art roman, une autre, non loin de là, au 31 de la rue Briçonnet, qui présente une série d'arcs brisés retombant sur des colonnettes à chapiteaux, malheureusement mutilés, mais paraissant bien indiquer la première moitié du xiii^ siècle ; une autre enfin, très simple, mais très robuste, qui se voit au 23 de la rue des Cerisiers. Enfin, on attribue au xiii'' siècle une maison à pignon assez bien conservée, située près de l'église Saint-Denis, aujourd'hui auberge de la Croix Blanche; on y veut assez communément voir l'ancien Hôtel de ville de Châteauneuf, ce qui n'est que fantaisie ; la maison même dans son état actuel nous paraît appartenir en grande partie au xV siècle.
Médaille en or exécutée d'après le modèle de Michel Colombe
et offerte au roi Louis XII par la ville de Tours.
(Bibliothèque nationale.)