‹ Tours et les Châteaux de TouraineChapitre 8 sur 14 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Nous nous bornerons à donner ici quelques renseignements précis sur un certain nombre de ces grandes demeures royales, princières ou bourgeoises qui forment à la ville de Tours comme une séduisante couronne de châteaux : nous pourrons confirmer ainsi, par des exemples nouveaux, les réflexions que nous ont suggérées tout à l'heure les différentes formes d'art qui se sont succédé sous nos yeux. Nous prendrons encore autant que possible, les monuments dans leur ordre chronologique.

L'un des plus anciens est sans contredit le vieux château de Loches, dont une partie sert encore aujourd'hui de prison et dont l'énorme donjon carré, élevé au début du xi° siècle, est un des types les plus jjarfaits de l'architecture militaire féodale. On en attribue la construction, avec celle du donjon de Langeais, dont il ne reste plus qu'un pan de mur, et celle du donjon de Montbazon, au célèbre Foulques Nerra, comte d'Anjou, grand

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guerroj-eur et grand bâtisseur, qui ne serait peut-être pas étranger non plus à la construction des parties les plus anciennes de l'église Saint- Ours de Loches et de l'église abbatiale de Beaulieu-lès-Loches. L'une et l'autre se développèrent du reste au cours du xii° siècle et offrent encore d'admirables spécimens d'architecture romane.

Ce donjon imposant et formidable s'élève à l'une des extrémités du plateau sur les pentes duquel est pittoresquement étagée la ville de Loches. Ses murs épais, étayés de contreforts massifs, entourent, les étages étant disparus, comme un grand puits où croassent les corneilles. Une enceinte l'environne, flanquée de bastions dont la construction ne remonte qu'à Henri II Plantagenet et à Philippe-Auguste, qui occupèrent successivement le château fort au début du xiii° siècle. Des fortifications furent encore ajoutées au xv" siècle sous Louis XI ; tout le bâtiment d'entrée avec la Tour Ronde, où se sont conservées plusieurs belles salles voûtées, et de la plate-forme de laquelle on découvre l'ensemble de la forteresse et de la ville, date de cette époque, ainsi que la Tour du Martelet, en partie détruite aujourd'hui ; les soubassements de cette dernière, outre les cellules de la prison moderne, renferment des cachots compliqués et terribles, entre autres celui où fut enfermé, sous Louis XII, Ludovic le More, duc de iMilan.

Au XV" siècle, du reste, la sombre forteresse, dont le donjon avait été incendié au cours des guerres anglaises, ne servait déjà plus que de prison : la résidence royale avait été transportée à l'autre extrémité du plateau, dans une position charmante dominant la riante vallée de l'Indre. Sous Charles VI, on voyait déjà à côté de l'église Saint-Ours quelques bâtiments d'habitation. Charles VII fit commencer le château qui abrite aujourd'hui la sous-préfecture ; il fut agrémenté et augmenté plus tard sous Charles VIII et sous Louis XII. La tour qui se voit sur la façade contenait, dit-on, les appartements d'Agnès Sorel. On y voit aujourd'hui, au rez-de-chaussée, son tombeau expulsé par les chanoines de l'église Saint-Ours, enrichie par ses dons. Il fut installé à cette place au début du xix" siècle par le général de Pommereul, préfet d'Indre-et-Loire ; les inscriptions furent refaites, quelques-unes forgées de toute pièce, et la statue fut très fortement restaurée. Tel quel, c'est encore cependant un joli spécimen de la sculpture française au milieu du xv° siècle, mais qui n'a aucune raison d'être attribué à Michel Colombe, ainsi qu'on le fait quelquefois.

La décoration gothique fleurie de la deuxième moitié du xv° siècle a laissé en divers points de ce Logis du Roi des motifs charmants et ingé-

nieux, aux culs-de-lampe des tourelles notamment et dans l'exquise petite pièce toute ouvragée de ciselure de pierre que l'on désigne sous le nom d'Oratoire d'Anne de Bretagne. Cette dernière se trouve dans la partie du bâtiment qui est la plus éloignée de la tour et qui peut dater du règne de Charles VIII. Les motifs italiens n'apparaissent encore nulle part au château; on les trouve au contraire en abondance dans l'hôtel de ville de Loches, œuvre des architectes tourangeaux, André Sourdeau et

ClicLû yvun.

Loches.

Le vieux château.

Jean Baudoin, appuyé contre la porte Picoys et datant de 1535 à 1543, dans la tour Saint- Antoine qui est aussi des environs de 1530 et dans les maisons plus tardives encore, toutes classiques, celles-là, de la grande rue, la maison de la Chancellerie par exemple.

Chinon possède comme Loches un ensemble de constructions féodales, dont la masse, imposante encore malgré des destructions plus graves, se dresse au bord d'un plateau régulier qui domine la ville. Des ruelles étroites et pittoresques où l'on voudrait retrouver à chaque coin les souvenirs de Rabelais, enfant du Chinonais, grimpent au flanc du coteau ou serpentent au pied ; le long de la Vienne, des quais modernes se sont dessinés sur l'emplacement d'anciens remparts. Trois églises se logent dans

LES GRANDS CHATEAUX DE TOURAIXE

cet espace étroit, Saint-Mexme(xr et xii" siècle), Saint-Etienne (xv' siècle), Saint-Maurice (xiiT et xv°), mais aucune ne voisine comme à Loches avec les constructions du château. Sévèrement isolé sur son plateau, celuici domine toute la ville ; c'est une succession de forteresses du reste, plutôt qu'un édifice unique. Tout à fait à l'est, le fort Saint-Georges qui avait été construit au XIT siècle par Henri II Plantagenet et qui soutint l'effort du siège de Philippe-Auguste, a été presque entièrement rasé. Les

Clitiio ^uUI'dui

Loches. — La ville et le Logis du Roi.

assises formidables en subsistent seules et le plan, qui se lit très aisément, a des analogies, paraît-il, avec celui de certains châteaux anglais.

Il devait exister dès cette époque un autre château plus ancien à l'extrémité ouest du plateau. Celui-ci remontait au x" siècle, ainsi qu'en témoignent certains murs encore visibles. -Mais les constructions principales de ce côté, celles de la tour du Coudray en particulier, ne furent exécutées qu'après l'occupation de Philippe-Auguste. C'est le xiiT siècle aussi qui vit commencer les bâtiments intermédiaires du Grand Logis ; ceux-ci, accrus au xiv° et au xv° siècle, servirent d'habitation aux rois de France, particulièrement à Charles VII chassé de Paris par les Anglais.

C'est là, on le sait, que Jeanne d'Arc vint le trouver, c'est dans une des salles de ce Grand Logis, dont il ne reste plus que des pans de murs et quelques cheminées, qu'eut lieu la première entrevue entre l'héroïne et le triste roi découragé et humilié. Du xiv' siècle date aussi la tour de l'Horloge qui sert d'entrée à ce château du milieu : c'est de tout l'ensemble la partie la plus intacte. En avant de cette tour, un pont de pierre dormant a remplacé l'ancien pont-levis du moyen âge.

Cliché Neurdein.

Chinon. — La ville et le château.

Si celui de Chinon vaut surtout par sa position pittoresque et par les souvenirs qu'il évoque, mais ne présente plus en général que des débris grandioses, le château de Langeais, au contraire, plus récent, est merveilleusement intact. Il a de plus la bonne fortune d'abriter une installation magnifique et des collections d'œuvres d'art. Celles-ci, pour n'avoir pas toujours fait corps avec le château lui-même, démeublé et vendu à plusieurs reprises, n'en constituent pas moins aujourd'hui un des rares ensembles de décoration intérieure qui permettent de rendre à ces grandes demeures un peu de leur aspect vivant d'autrefois. On sait que 31. Siegfried, pour assurer la perpétuité de cet ensemble créé par lui, a eu la généreuse

pensée déléguer son château et ses collections à l'Institut de France qui le recevra, enrichi sans doute encore, après sa mort.

Nous avons déjà mentionné les restes d'un vieux donjon de Foulques

Clit:ii(; Neurdein.

Chinoii. — Vieille rue et tour de l'Horlotre.

Nerra qui s'élevait sur la croupe d'une colline entre la vallée de la Loire et une petite vallée accessoire. Le château actuel fut construit sous Louis XI, de 1465 à 1469, au bas de cette colline; on commençait alors à ne plus rechercher les positions élevées et dominantes, songeant moins

que jadis aux guerres et aux longs sièges. On pensait encore cependant à la défense : extérieurement le château qui, ne paraît avoir jamais formé, du reste, un quadrilatère complètement clos, présente encore un aspect assez austère et formidable. Ces murs gris, d'une construction impeccable, percés de fenêtres rares, ce chemin de ronde, ces mâchicoulis, ces hauts combles sans lucarnes, cette entrée avec son pont-levis, resserrée entre deux tours énormes, tout dégage une impression de force et de solidité puissante. On se demande même comment, si la date que nous venons

Langeais. — Extérieur du château.

de donner est exacte, on a pu construire une telle forteresse au moment où s'élevait, à quelque distance, la jolie maison de plaisance de Plessislès-Tours. Il est vrai que sur la cour, bien que la construction garde encore la même tenue un peu sévère, les baies s'ouvrent plus largement, les lucarnes au pignon dentelé viennent égayer le comble, les dessus de portes et de fenêtres s'agrémentent de moulures, d'arcs en accolade et de crochets de feuilles.

A l'intérieur, l'aile perpendiculaire au corps principal contient de vastes salles, dont l'une a vu sans doute le mariage de Charles VIII et d'Anne de Bretagne, célébré à Langeais en 1491. Un grand nombre de meubles anciens, ou reconstitués d'après des modèles anciens, de statuettes et de peintures, garnissent ces grandes salles, ainsi que les divers

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appartements du château ; on y voit surtout de nombreuses et intéressant tapisseries dues soit aux ateliers flamands, soit aux ateliers français du xv° et du xvi" siècle ; elles font à ces objets d'art et de mobilier un cadre somptueux et témoignent hautement de la valeur décorative de cet art admirable ; nous ne saurions en faire ici l'inventaire et nous signalerons seulement les délicates tentures à fleurettes qui se rapprochent des célèbres séries des Rohan, jadis au château du Verger, ainsi que certaines pièces déta-

Langeais. — Cour intériçure du château.

chées de cette tenture de Saint- Saturnin, qui fut exécutée, au xvi" siècle, dans les ateliers tourangeaux et que nous avons déjà mentionnée'.

Comme type d'habitation seigneuriale, à demi féodale encore dans son allure, mais combien plus riante et plus aimable déjà ! il nous faut mentionner au moins, dans la région de Chinon, dominant la plaine où sont les pays rabelaisiens de Seuilly, de Lerné, où se trouvait le petit manoir de la Devinière, le beau château du Coudray-Montpensier; com-

' Voir plus haut, chapitre ni, page 4g.

mencé au xiv° et au début du xV siècle, il fut consdiérablement augmenté après 1482, par Louis de Bourbon, seigneur de Montpensier, qui avait épousé une fille naturelle de Louis XL II est un peu altéré dans le détail mais il dresse encore sur une colline élevée sa masse de fière et élégante allure, ses tours à poivrières et à mâchicoulis, auxquelles la Renaissance du xvi° siècle n'a rien ajouté.

Au contraire, le château d'Qssé, construit sur un plan tout gothique

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Cliché Neurdein.

Château d'Ussé.

dans la seconde moitié du xv" siècle, a été profondément modifié dans la suite. Son enceinte de murs épais a été coupée, et par la brèche, le jour est entré à flots dans la cour intérieure dont plusieurs façades ont été refaites avec des agréments nouveaux. Le donjon, la porte d'entrée resserrée entre deux tours, les mâchicoulis et les échauguettes ont subsité, mais réduits par les dispositions nouvelles au rôle d'éléments décoratifs et pittoresques. Des bâtiments assez considérables, qui n'altèrent pas du reste la physionomie générale de l'œuvre, furent ajoutés vers l'ouest ; des terrasses régularisèrent les pentes sur lesquelles était comme accrochée la forteresse primitive et lui firent un cadre charmant au-dessus de

l'aimable vallée de l'Indre. On remarque surtout, en dehors de l'enceinte du château une magnifique chapelle ajoutée vers 1530 par Charles d'Espinay, et parée de toutes les grâces séduisantes de la décoration italienne ; la construction et le plan général en restent encore à peu près entièrement gothiques. Avec les collégiales de Montrésor, de Champigny, des Roches-Tranchelion en Touraine et d'Oiron en Poitou, c'est une des constructions les plus achevées de l'architecture religieuse du xvi" siècle.

Cliclio Ncurdeni.

Amboise. — La Loire, la ville et le château.

Amboise est le type le plus parfait et le plus important au point de vue historique de ces demeures gothiques où s'épanouissait déjà la grâce de l'art français du xv° siècle et où vinrent se greffer les nouveautés italiennes. On peut dire que c'est là que s'opéra la rencontre, sinon la fusion des deux arts en présence. Avant les guerres d'Italie, les travaux, poussés très activement par Charles VIII, avaient déjà fait de cette demeure de prédilection du jeune roi, qui y avait été élevé, l'un des châteaux les plus brillants de la monarchie française. Ils se continuèrent après 1495, sans interruption, sans brusque changement de plan et de méthodes, mais avec la collaboration certainement des ouvriers ramenés

d'Italie, avec la préoccupation de faire au butin considérable de meubles et d'objets d'art rapportés d'outre-monts, un cadre en harmonie avec leur éclat et avec leur style général. Vingt ans avant l'arrivée de Léonard de Vinci, que François I'^' y amènera mourir (1516-1519). Amboise abrite déjà, en dehors de nombreux ouvriers de luxe, tailleurs, jardiniers et parfumeurs, qui figurent sur les listes des gages des artisans royaux, quelques artistes de valeur comme Fra Giocondo, Dominique de Cortone et Guido Mazzoni. Il est assez malaisé de dire au juste la part qu'ils eurent dans la construction du château. Il ne semble pas qu'ils en aient accaparé immédiatement la direction, mais il est évident qu'ils ne ne durent pas rester inactifs.

Le plateau où s'élève le château, merveilleusement situé au-dessus du confluent de la Loire et de l'Amasse, dominant un des plus beaux paysages du monde, avait été occupé successivement par des établissements gaulois, romains, barbares et féodaux. Mais si l'on a pu relever certaines traces de ces occupants primitifs, rien ne subsiste de très apparent aujourd'hui, avant le xv° et le xvi° siècle. Confisqué par Charles VII sur Louis d' Amboise en 1431, le château féodal fut entièrement renouvelé. Des travaux même de Charles VII et de Louis XI il reste seulement quelques murs de soutènement et quelques tours d'enceinte. Le bâtiment le plus ancien actuellement, celui qui regarde la Loire, date de Charles VIII qui le commença sitôt après son mariage en 1491. Malgré les altérations profondes et les restaurations un peu radicales qu'il a subies au cours des âges, on y peut juger encore du caractère brillant et pittoresque de cette architecture gothique qui est si loin, quoiqu'on en ait dit, de sentir la décadence.

La grande chapelle du château, qui s'élevait au milieu de l'enceinte fortifiée, et qui, jusqu'à Louis XI, servit de paroisse aux Amboisiens, a complètement disparu. Mais il subsiste, de l'époque de Charles VIII, la gracieuse petite chapelle Saint-Biaise qui touchait au bâtiment construit par Louis XI vers la pointe du promontoire et, d'autre part, à un grand corps de bâtiment appelé le Logis de la Reine, orienté au i^lidi vers la vallée de l'Amasse. L'un et l'autre ont disparu et la chapelle est isolée aujourd'hui, en saillie au bord du plateau. C'est une œuvre délicate et finement ajourée, dont la décoration toute en dentelures trahit même, dans sa complication, quelque analogie avec les architectures flamandes de ce temps. En partie refaite à l'extérieur, pour les pinacles notamment et le grand bas-relief du tympan qui porte les effigies toutes modernes de Charles VIII et d'Anne de Bretagne, cette décoration est

intacte à l'intérieur. On peut admirer aussi de confiance le bas-relief qui forme linteau au-dessus de la porte et représente la Vision de saint Hubert, avec la légende de saint Christophe le passager, portant sur ses épaules le petit Christ enfant, tandis qu'un ermite le guide de son oratoire placé sur la rive : c'est une œuvre d'une précision amusante et pittoresque, mais un peu lourde, qui paraît au moins inspirée de certaines sculptures en bois d'origine flamande : bien qu'on l'attribue quelquefois à Michel

Clii'lit: Neur'iiein.

Amboise. — Le château. Façade sur la Loire (avaiil les dernières rcstauraiions).

Colombe, elle n'a rien à voir selon nous avec la véritable école de la Loire. Les vitraux de la chapelle sont des productions lamentables de l'époque de Louis-Philippe.

Cette chapelle était sûrement commencée dès 1493; elle fut terminée après le retour de l'expédition de Naples, mais sans modification au plan primitif. Il est difficile d'en dire autant des deux grosses tours, qui sont les parties les plus célèbres et les plus originales du château : l'une, la tour Ilurtault, regarde l'Amasse et fut terminée vers la fin du règne de Charles VIII, l'autre, la tour des Minimes, vers la Loire, ne fut achevée que sous François L". Elles comprennent toutes deux une montée en

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spirale assez douce pour qu'on pût la gravir soit à cheval, soit même en litière, et supportée par une série de voûtes sur croisées d'ogives. Le procédé de la construction est français ; mais les profils des nervures, le dessin des clefs-de-voûte et des culs-de-lampe (au moins dans la tour des Minimes) s'éloignent de la tradition gothique : quant à la donnée générale, elle paraît neuve. Faut-il y voir une invention des architectes à l'imagination féconde de notre xv" siècle français ? Y eut-il intervention d'un constructeur italien comme Fra Giocondo qui était presque uniquement un ingénieur ? Nous ne saurions affirmer jusqu'ici l'un ou l'autre. Ce qu'il y a de certain, c'est que l'idée de ces montées monumentales fit fortune et que, diversement disposés, plus voisins même parfois dans leur principe des anciennes vis gothiques, les grands escaliers, comme ceux de Blois et de Chambord en dérivent certainement. Ce que l'on peut affirmer aussi, c'est qu'une part de la décoration fut exécutée ici par des mains italiennes ou sur des modèles italiens. Si les culs-de-lampe de la tour Hurtault offrent des motifs pittoresques et réalistes d'une verve toute française, on serait même tenté de dire déjà rabelaisienne, les clefsde-voûte de la tour des Minimes, celles de la galerie où elle aboutit, le couronnement de la porte extérieure, au sommet de la tour Hurtault, sont de tj^pe ultramontain et comptèrent certainement parmi les premiers modèles de cette décoration nouvelle, dont un Jérôme Pacherot, Italien, établi d'abord à Amboise, ira, peu de temps après, colporter les motifs à Gaillon par exemple.

Le Logis de la Reine était postérieur aux guerres d'Italie. Quant au bâtiment transversal qui fermait à l'Est le quadrilatère composé par les bâtiments de Louis XI et de Charles VIII et qui, lui, est encore debout, il date en partie du règne de Louis XII, sous lequel les travaux furent un peu délaissés pour ceux de Blois, en partie du règne de François I"', qui revint quelquefois à Amboise et qui y reçut notamment l'empereur Charles-Ouint.

Louis XII avait aussi embelli la terrasse du château entre les bâtiments conservés aujourd'hui et les remparts. Il y avait fait élever une petite galerie qui abritait du vent du nord les jardins à l'italienne installés sous Charles VIII par Pasello da Mercogliano. Cette galerie aboutissait à la petite porte surmontée du porc-épic de Louis XII où l'on veut, bien à tort, placer le lieu de l'accident qui causa la mort de Charles VIII. C'est de l'autre côté du château que se trouvait la galerie Haquelebac où, suivant le récit de Commynes, Charles VIII heurta du front le cintre d'une porte basse et mourut quelques heures après.

Amboise abandonné au milieu du xvr siècle, ne retrouva jamais son ancienne splendeur. Mal entretenus pendant le xvii° et le xviii° siècle, les bâtiments devaient être en mauvais état quand Roger Ducos, qui en devint possesseur sous l'Empire, se décida à en faire abattre une bonne partie. Ce qui en est resté a subi maintes restaurations. Les dernières ont été conduites, depuis une trentaine d'années, avec science et avec méthode, par MM. Ruprich-Robert, père et fils, sur l'initiative du comte

Cliclu; Neurdein.

Amboise. — Le château vu de la vallée de l'Amasse.

de Paris, puis du duc d'Aumale, propriétaires du château. Elles ont fait disparaître certains travaux hâtifs exécutés sous Louis-Philippe et les aménagements modernes créés et utilisés pour Abd-el-Kader, prisonnier à Amboise. Mais quelques parties, il faut bien le dire aussi, sont presque entièrement dues aujourd'hui à l'invention des architectes modernes. Telle la double couronne de créneaux de la tour des Minimes, la prolongation de la série des lucarnes gothiques vers l'ouest, dans le bâtiment Charles VIII (on en compte six aujourd'hui au lieu de quatre), l'aménagement enfin de la grande salle de ce bâtiment avec ses voûtes en pierre et ses colonnettes à chapiteaux ultra-fantaisistes. La transformation du

château en asile de vieillards, indiquée par le testament du duc d'Aumale, y a amené, d'autre part, des additions déplorables au point de vue artistique et est loin d'en faciliter la visite et l'étude.

La royauté, nous venons de le noter à propos du château d'Amboise, quitta la Touraine dès le début du xvi" siècle, pour Blois et ses environs, bientôt pour Paris et l'Ile-de-France. Restèrent les grandes familles de

CUl'Iic Neurdein.

Château d'Azay-le-Rideau.

bourgeois et de financiers qui, par leurs origines ou par leurs affaires, étaient attachées à la Touraine : les de Beaune, les Briçonnet, les Berthelot, les Bohier. C'est à eux que sont dues les plus charmantes de ces habitations élevées pendant le premier tiers du xvi" siècle, où les principes de construction gothique du xv" siècle s'allient aux inventions décoratives italiennes, pour former le style charmant que l'on désigne sous le nom de première Renaissance française.

Les châteaux du grand financier Jacques de Beaune sont disparus comme Semblançay, ou très transformés comme La Carte. Au contraire celui de Gilles Berthelot, son parent, est encore presque intact à Azay-

LIÎS GRANDS CHATEAUX DE TOURAINE

le-Rideau. Il fut commencé en 151 8 sur remplacement d'un château détruit au xv'= siècle. On a désigné comme son auteur un maître maçon nommé Etienne Rousseau qui y travaillait en 1519. Mais, comme Ch. de Grandmaison l'a très justement fait remarquer, il ne s'agit, dans les comptes fragmentaires qui nous donnent son nom, que de travaux peu importants, exécutés par seize ouvriers, et rien ne nous prouve que ce soit là le véritable architecte du château.

Cet architecte, quel qu'il fût, dirigé, paraîtil, par la femme de Berthelot, Philippe Lesbahy, réalisa dans cette gracieuse prairie de l'Indre une demeure d'un charme et d'une élégance particulière. Ces qualités tiennentd'abord à l'unité de la construction entièrement réalisée comme d'un seul jet, de 1518 a 1529. Elles tiennent aussi à un sens très spécial de l'harmonie des proportions. Le plan est très simple ; le dessin général des façades avec leurs tourelles, leurs combles, leurs lucarnes, rappelle encore, dans ses grandes lignes, les châteaux du xv° siècle ; mais les ouvertures se sont agrandies et régularisées, l'appareil de défense s'est réduit à un rôle décoratif, et partout, dans le détail, l'arabesque italienne s'est substituée au décor gothique. D'ailleurs ces pilastres, ces frises, ces balustres, ces frontons de lucarnes aux reliefs adoucis et délicats, aux lignes habilement variées, s'ils sont bien évidemment inspirés de l'art d'outre-monts, nous paraissent, dans leur exécution tout au moins, dus à nos artistes français : leur savoureuse gaucherie, leur ingéniosité décorative nous

semblent s'y faire jour, plutôt que la virtuosité un peu sèche et la calligraphie monotone qui paraissent ailleurs. A l'intérieur, il faut noter la disposition très nouvelle de l'escalier à rampes droites et parallèles avec ses voûtes à caissons garnis de médaillons : c'est un type italien qui apparaît pour la première fois en Touraine. Presque aucune pièce n'a gardé de décoration intéressante, à part un petit oratoire dans l'aile perpendiculaire au corps principal ; la cheminée du salon, refaite au xix" siècle, a été complétée par d'élégantes peintures de Lechevallier-Chevignard.

Château d'Azay-le- Rideau.

Façade de l'escalier.

L'intérêt d'Azay-le-Rideau se doublait encore, il y a peu de temps, de la présence d'une abondante collection de tableaux, portraits historiques pour la plupart, qui a été malheureusement dispersée. Le château luimême vendu et revendu, menaçait de tomber entre des mains peu respectueuses, lorsqu'un heureux concours de circonstances en permit l'acquisition par l'Etat en 1905, sur les fonds légués par M. Léon Dru. Le service des Monuments historiques assurera dorénavant la conservation de ce spécimen exquis de l'architecture privée au début du xvi° siècle. Une

Cliché Neurdein.

Château de Chenonceaux.

restauration respectueuse en a été décidée en même temps qu'on projetait la création d'un Musée de la Renaissance qui y doit être installé peu à peu, grâce au dépôt d'objets d'art appartenant à l'Etat ou provenant des générosités particulières qui se sont déjà manifestées.

Les travaux de Chenonceaux sont à peu près contemporains de ceux d'Azay-le-Rideau ; mais ils furent repris et complétés un peu plus tard, au temps de la Renaissance classique. L'édifice fut élevé pour Thomas Bohier, général des finances de Normandie, qui devint propriétaire en 1 5 1 3 de la terre et du château, appartenant jusque-là à la famille Marques. Le château des Marques était construit sur le bord du Cher, dont l'eau

alimentait ses douves. Il fut rasé par Bohier : il n'en subsiste plus aujourd'hui qu'une grosse tour (encore la décoration en fut-elle remaniée), sur le terre-plein qui précède le château neuf. Celui-ci, par une idée singulière, fut édifié sur les piles d'un ancien moulin, dans le cours même du fleuve.

Dans la conception de cette demeure originale et pittoresque, nous retrouvons encore une femme comme à Azay ; c'est Catherine Briçonnet

Château de Villandry.

qui dirige les travaux pendant que son mari accompagne les armées de François I" en Italie : quant à l'architecte, on a nommé Pierre Nepveu, dit ïrinqueau, qui construira plus tard Chambord ; mais les preuves manquent pour l'affirmer. Il est bien probable en tout cas, que c'est un Français : car nous retrouvons ici les mêmes qualités que dans l'édifice précédent, qualités d'adaptation ingénieuse, de charme décoratif, avec moins d'harmonie tranquille peut-être et plus de recherche de l'effet pittoresque. Le bâtiment est sur un plan carré avec des tourelles aux angles et deux pavillons en saillie vers l'amont du fleuve : l'un contient la chapelle, l'autre la bibliothèque. L'intérieur a été restauré à plusieurs reprises

dans les trente dernières années ; chaque étage est divisé régulièrement en quatre grandes pièces suivant un plan très simple, très fréquent à l'époque gothique et encore au xvi° siècle ; on y voit de belles cheminées sculptées, un peu trop remises à neuf peut-être, ainsi que les façades et les lucarnes ; on y remarque aussi un escalier à travées parallèles comme à Azay.

Le fils de Thomas Bohier vendit le château à François I'' en 1535 et Henri II le donna en 1547 à Diane de Poitiers. C'est celle-ci qui fit jeter en 1557 le pont qui traverse le Cher et commencer la construction de la galerie. Catherine de Médicis qui reprit Chenonceaux en 1559 fit continuer cette galerie qu'avait dessinée Philibert Delorme. Le grand constructeur a réalisé ici un morceau d'architecture très sobre et très pur, mais auquel fait tort le brillant voisinage du chciteau de Bohier. La décoration de la galerie ne fut jamais complètement terminée. M"'" Pelouze, en même temps qu'elle faisait restaurer le corps principal du château, y avait fait essayer une décoration d'un goût tapageur et détestable, qui disparaîtra sans doute un jour.

Cette galerie de Chenonceaux est un des rares morceaux d'architecture classique que nous rencontrions en Touraine ; ce n'est pas ici, nous l'avons déjà noté, que se développa la véritable Renaissance italoantique, et parmi les grandes demeures tourangelles, nous n'avons à signaler pour le milieu du siècle, que le château de Villandry rebâti à partir de 1532 pour Jean Le Breton, secrétaire d'Etat et dont les façades régulières, les fenêtres encadrées de pilastres, nous rappellent un peu l'architecture du P^ontainebleau de François I". Celui de Champignysur-Veude devait avoir à peu près le même caractère ; mais il a été en grande partie démoli ; la chapelle toutefois, justement célèbre pour ses admirables vitraux attribués à Robert Pinaigrier, est un très remarquable spécimen de l'architecture religieuse des environs de 1540.

Clii'lié Neurilein.

Château d'Amboise. — Linteau de la chapelle Sainte-Biaise.

TABLE TOPOGRAPHIOUE

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