CHAPITRE V
TOURS MODERNE
La période révolutionnaire ne fut, à Tours, ni très sanglante, ni beaucoup plus destructrice que ne l'avaient été les guerres religieuses du xvi° siècle. Les passions y furent très ardentes cependant et des troubles graves s'y produisirent, surtout après la chute des Girondins et le départ de Tallien, commissaire de la Convention à Tours jusque dans les derniers mois de 1793. Les couvents et les églises furent fermés ; un grand nombre d'édifices furent vendus comme biens nationaux dès 1791-1792 ; mais les plus importants furent rachetés à ce moment par la municipalité et la cathédrale fut conservée ; en novembre 1793, on la consacra au culte de la Raison et de l'Etre suprême, à peu près intacte, mais agrémentée de montagnes de terre formant autel, décorée d'un obélisque et du buste de Marat. Les objets du culte furent dispersés et les métaux précieux envoyés à la Convention pour aider à la défense nationale.
Il est à remarquer ici, comme presque partout du reste, que les grandes destructions architecturales furent très postérieures à la période de la Terreur. L'église de Saint-Martin, qui avait d'abord servi à loger des troupes, ne fut démolie qu'en 1797 et 1799. Les bâtiments de Marmoutier subsistèrent beaucoup plus tard encore, et l'on se demande s'il ne convient pas d'accuser de la destruction de tant de monuments précieux
l'incurie, et peut-être aussi l'intolérance de goût des époques qui ont suivi la Révolution plutôt que la fureur des révolutionnaires. Au moment même où les esprits étaient le plus exaltés contre les prêtres rebelles à la Constitution civile du clergé, contre les Vendéens menaçants, bien des hommes se sont trouvés à Tours, comme ailleurs, qui eurent le souci de conserver des témoignages importants de l'art du passé et constituèrent, par exemple, ce dépôt de tableaux et de statues provenant des églises ou des châteaux de la région, l'un des fonds primitifs du Musée de Tours, qui fait songer au musée parisien d'Alexandre Lenoir.
Il ne subsiste guère plus à Tours qu'ailleurs de témoignages des conceptions artistiques des hommes de la Révolution. On vécut trop vite à cette époque, les réalisations furent hâtives et passagères, les monuments à peine élevés se renversèrent trop rapidement pour avoir laissé trace durable. Il faut noter cependant la décoration de l'ancienne salle synodale de l'archevêché qui servit de salle de banquets nationaux, et dont le décor des colonnes ioniques badigeonnées à la chaux, classique, austère et glacial, est bien dans le goût du temps. Nous signalerons aussi aux Archives départementales un très curieux modèle de bas-relief en plâtre, signé Alexandre Regnanlt, statuaire, dont la facture élégante rappelle la manière des artistes encore imbus des traditions du xviii" siècle, d'un Boizot par exemple, mais dont les allégories compliquées et véhémentes, les pompeuses inscriptions : sacrifice à la nature, honneur aux héros de la patrie ! les symboles, chargés de pensées, rendus par des figures académiques ou par des amours jouant, qui avec un triangle, qui avec un bonnet phrygien, sont tout à fait caractéristiques des essais de l'iconographie révolutionnaire.
Après cette période agitée, Tours suivit sans éclat et sans bruit les destinées de la PVance à travers les différents régimes qui se succédèrent. Le régime impérial y fut surtout marqué par des impôts très lourds, des disettes, de la misère, des passages de troupes, des entassements de prisonniers ravagés par les épidémies, avec de brèves apparitions de l'Empereur, célébrées par des fêtes plus ou moins enthousiastes ; une fois, il séjourna un jour et demi à l'archevêché où l'on montrait encore récemment sa chambre décorée en damas jaune et garnie de meubles en acajou à appliques de cuivre. Le gouvernement de la Restauration ne s'intéressa guère davantage à la Touraine.
Aucune époque ne fut. à Tours, plus médiocre dans ses résultats artistiques que celle du premier tiers du xix" siècle. Un certain nombre de changements s'opérèrent pourtant dans la ville, destruction de vieux
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bâtiments, rectification d'alignements, ouverture de rues et de places. C'était le plan du xviii" siècle qui se continuait par les ordres de la municipalité, sous la direction de l'architecte Jacquemin. Mais les constructions entreprises par cet architecte devant la cathédrale, ou sur le côté nord de la place de l'Archevêché, celles qui remplacèrent l'hôtel de la Bourdaisière sur la place Foire-le-Roi, celles des casernes et du grand séminaire furent d'une banalité et d'une pauvreté insignes.
Dès 1795, certaines églises avaient été rendues au culte, l'ancienne église des Jésuites l'une des premières ; la cathédrale le fut seulement
La Préfecture.
en 1801. On les remeubla avec ce qui s'était conservé des unes ou des autres. Nous avons noté aussi quelques affectations d'œuvres d'art passées des églises détruites à celles qui furent conservées. On créa peu à cette époque et fort heureusement sans doute, si l'on en juge par certaines boiseries des chapelles de la cathédrale et par la décoration plaquée dans le transept nord, d'un style classique aussi lamentable que le triste saint Martin qui y figure, peint par Schnetz en 1824.
L'archevêché fut affecté de nouveau à sa destination primitive en 1804. L'année suivante, la préfecture fut logée dans l'ancien couvent de la Visitation. Le général Lambert, préfet, y fit faire, en 1807-1808, d'importants travaux d'aménagement et de décoration extérieure. L'ordonnance de la façade principale, avec ses pilastres colossaux et son impeccable entable-
ment décoré de triglyphes, date de ce moment, comme aussi sans doute l'avant-corps central de la façade sur le jardin. On utilisa pour l'entrée une belle grille en fer forgé de la seconde moitié du xviii" siècle, venant de l'abbaye de Beaumont, et l'on décora la cour centrale d'une série de colonnes en marbre surmontées de bustes d'empereurs romains provenant de Richelieu et qui appartenaient au dépôt révolutionnaire, devenu le Musée de Tours.
Ce dépôt en effet avait été d'abord installé par les soins de Rouqcot, premier directeur de l'Ecole gratuite de dessin de Tours, et par son gendre Ravcrot, qui lui succéda plus tard, sous les galeries du cloître Saint- Martin, puis dans l'église de l'Union chrétienne. En 1793, on organisa un véritable musée dans le ci-devant archevêché qui abritait aussi la Bibliothèque, l'Ecole de dessin et l'Ecole centrale. Lorsque l'archevêque rentra dans son palais, les collections émigrèrent à la Visitation, avec la préfecture ; elles trouvèrent ensuite un asile provisoire dans l'ancienne Intendance, jusqu'en l'année 1825, où les locaux en furent vendus. La Bibliothèque resta à la préfecture jusqu'en 1862 ; elle s'installa à cette date dans les bâtiments médiocres de la manufacture Papion du Château, où elle est encore et d'où la construction du nouvel hôtel de ville va lui permettre de sortir. Elle emportera, espérons-le, la belle décoration d'armoires et de boiseries XVII" siècle, venant de Chanteloup, qui faisait un cadre somptueux à sa collection de manuscrits.
La construction du Musée définitif eut lieu de 1825 à 1828 : c'est une assez lourde bâtisse élevée pour faire pendant à l'hôtel de ville de M. de Limay ; l'épaisseur pâteuse des allégories qui en décorent la façade suffiraient à indiquer sa date. Le rez-de-chaussée a abrité pendant tout le milieu du siècle l'Ecole de dessin, le premier étage les collections de peintures et le second celles d'histoire naturelle. La distribution des salles est assez bonne, mais plusieurs sont mal éclairées et trop étroites. On a aggravé récemment l'incommodité de ce local en encombrant mal à propos son vestibule des restes mortels d'un éléphant gigantesque qui eut la mauvaise idée de mourir à Tours. Espérons que l'on éliminera bientôt cette curiosité pour badauds qui serait si bien au Jardin des Plantes ! Les oiseaux empaillés et les fossiles devraient l'y suivre et céder à la peinture les salles du second étage. Enfin, l'Ecole des Beaux-Arts étant déplacée, on pourra sans doute bientôt installer au rez-de-chaussée une salle de sculpture qui fait gravement défaut et débrouiller le chaos des documents archéologiques entassés sous l'escalier. Les collections municipales accrues par les envois de l'Etat valent bien cet effort !
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Le premier fonds du Musée avait été composé des objets précieux recueillis dans les châteaux, églises ou couvents fermés révolutionnairement. Malgré l'importance de ce fonds, le Musée de Tours fut oublié en 1800 lors de la création officielle des Musées des départements. Des échanges cependant eurent lieu dès 1802 ; en 1803 un envoi important de l'Etat vint consacrer l'existence du Musée de Tours et accroître surtout ses collections de peintures françaises. En même temps, certains des
Cliché l^eignc.
Ruheiis. — Ex-voto (Musée de Tours).
tableaux italiens réunis jadis au château de Richelieu étaient revendiqués pour le Musée central : le Parnasse de Mantegna, la Continence de Scipion, attribuée au Primatice, Y Amour et la Chasteté du Pérugin, deux toiles de Lorenzo Costa, provenant comme les précédentes du salon d'Isabelle d'Esté. Au cours du xix° siècle, les acquisitions de la ville, celle en particulier des collections Cathelineau et Schmidt, les dons Larrey, Baron, Charpentier, etc., vinrent, avec de nouveaux envois de l'Etat, enrichir le Musée et en faire une des collections d'art les plus intéressantes, sinon les plus considérables de la province française.
Nous avons déjà mentionné, au cours des chapitres précédents, les œuvres assez nombreuses qui s'y rattachent à l'art tourangeau ou à l'art français en général des xviT et xviii" siècles. Nous insisterons moins sur celles qui ne se trouvent là que par le hasard des répartitions officielles, des dons ou des legs particuliers.
Nous ne pouvons omettre, cependant, de signaler ici les deux admirables panneaux de Mantegna que l'administration centrale envoya à Tours au début du xix° siècle, peu de temps après avoir réclamé les tableaux de Richelieu. Ces deux panneaux, représentant le Jardin des oliviers et la. Résurrection, entouraient autrefois un Calvaire et constituaient la prédelle d'un grand retable ramené de Vérone par l'armée d'Italie : les parties principales du triptyque, la Vierge du panneau central et les Saints figurés sur les volets, furent renvoyés à Vérone en 18 15. Le Calvaire seul resta au Louvre. Les deux morceaux de Tours sont en belle place aujourd'hui au Musée et y sont appréciés à leur valeur. Mais on ne peut s'empêcher de regretter la dispersion de l'ensemble, reconstitué seulement par la belle gravure de M. Achille Jacquet.
Quelques autres peintures italiennes primitives, une Annonciation de la fin du xiv° siècle, une Vierge et des Saints de la même époque, une Circoncision de l'école vénitienne du xv° siècle, proviennent de la dispersion de la collection Campana sous le second Empire ou de dons récents. Les deux toiles de Rubens furent envoyées à Tours sous le Consulat. Le Mars couronné par la Victoire qui figurait jadis, paraît-il. à Versailles, est une grande composition d'une belle allure décorative, et où certains morceaux, tout au moins, rappellent les admirables qualités de peintre de Rubens. UEx-Voto^ où l'on voit deux donateurs, homme et femme, en prière devant une plantureuse vierge flamande d'un type cher à Rubens, passait autrefois pour offrir les portraits de l'imprimeur Christophe Plantin et de sa femme. Ce fut même le prétexte, Plantin étant né à Saint-Avertin, près de Tours, de l'envoi du tableau en 1803. On a démontré qu'il s'agissait de simples bourgeois anversois sans rapports avec la Touraine. Il n'en reste pas moins que ce sont deux admirables effigies d'une largeur de touche et d'une vérité physionomique singulières.
Les précurseurs de Rubens sont représentés par un triptyque de Van Orley et par un curieux Enlèvement d'Hélène de François Francken, les Hollandais par un joli portrait d'hommes de Terburg et un grand groupe familial attribué à Cuyp Le nom de Rembrandt peut enfin prendre place avec quelque vraisemblance sur deux toiles du .Musée : l'une, répétition d'un petit portrait de vieillard que l'on croit être le père de
TOURS modernp:
Rembrandt, vient de la collection Schmidt, l'autre, attribuée par Montaiglon à Bol ou à quelque suivant du maître, est considérée aujourd'hui comme une œuvre de sa main et comme un portrait de sa chère Saskia. C'est un charmant profil de jeune fille à l'expression douce et un peu triste, enlevé en pleine lumière sur un fond olivâtre d'une riche harmonie. Le tableau a été légué au .Musée en 1872 par Victor Petit de Vauzelles. L'art du xix" siècle, comme il arrive malheureusement trop souvent dans nos musées de province, composés d'envois de l'Etat et d'achats faits sans plan arrêté, n'est guère représenté méthodiquement ici. Peu de peintres tourangeaux : la Touraine, à vrai dire, n'en a guère produit pendant ce siècle, Berthon de Tours, élève de David, qui a peint abondamment sous l'Empire, sous la Restauration et sous Louis-Philippe, est absent ; l'on ne saurait réellement en avoir de regrets bien vifs. Boilly, sans être Tourangeau, fit d'assez-fréquents séjours à Tours, comme en témoignent encore de nombreux portraits conservés dans les collections et les familles de la ville : une délicate figure d'enfant signée de lui est entrée au Musée avec la collection Schmidt.
Quelques bons portraits et d'amusantes études de genre d'une exécution assez savoureuse sont dus à Cathelineau
professeur de dessin à Tours (mort en 1859), qui fut un petit maître dans la tradition de DroUing et de Boilly.
Parmi les envois de l'Etat s'est trouvé, en 1848, le tableau des Bouffons Arabes de Delacroix, qui est sans contredit l'œuvre capitale de la peinture du xix" siècle conservée à Tours. C'est une de ces impressions vivantes, colorées et pittoresques rapportées du Maroc par le grand artiste. On a rapporté aussi récemment au Musée, venant de l'ancien Hôtel de Ville, une copie, donnée à la ville par M™ Pelouze, du Sardanapalc de Delacroix. Cette copie, qui n'est pas sans valeur, est signée d'Andrieu, élève du maître. Son importance s'accroît du fait que l'original de cette composition, d'un romantisme si tumultueux et d'une exécution si puissante, est passé à l'étranger. Un Serinent de Brntiis, correct
Louis Boidaiigcr. — Portrait de Balzac.
(Musée de Tours.)
et froid d'Elie Delaunay, daté de Rome 1866, représente par contre la manière de l'école classique. Quant aux paysagistes, si les grands noms de Rousseau, de Corot, de Daubigny manquent ici, deux jolies toiles de Français et, parmi les modernes, des aspects de nature pris en Sologne par M. Damoye, dans le Vendômois par M. Busson, en Touraine par M. Barau, et surtout le paysage de Loire, si lumineux et si juste, d'Hector Leliepvre, témoignent de l'importance de l'école et montrent son évolution dans la deuxième moitié du xix" siècle.
Notons encore le Velpeau enseignant de Feyen-Perrin, VEgyptologlie de M. Moreau de Tours, un incomparable portrait de M. Legros, digne par sa tenue et sa pénétration des plus grands maîtres du xv° et du XVI' siècle, un dessin de Gaillard qui est de la même qualité; enfin, deux portraits de Balzac, l'un au pastel par Court et l'autre, beaucoup plus significatif dans sa manière libre et son accent de premier jet par Louis Boulanger. Le dernier surtout est un document iconographique de premier ordre.
Les sculptures importantes sont plus rares. Un buste à l'antique assez banal de Napoléon L' porte la signature de Chaudet, un autre du même auteur offre de Chaptal, une image assez mesquine mais précise. Une Innocence de Lemire, envoi de 1820, vaut d'être notée pour ce que ce parent éloigné de Clodion y a mis encore de grâces xvin" siècle. Le reste, Chute des feuilles, Amphion, Mercure et Amour, ne dépasse pas l'honnête moyenne des morceaux de Salon achetés annuellement par l'Etat et répartis tant bien que mal entre les musées de province, exception faite pour le Faune dédié à la mémoire de Rude par Just. Becquet (1880), qui est un morceau significatif et respectable. Plus intéressants à rencontrer ici, pour témoigner au moins des succès scolaires d'artistes sortis récemment de l'Ecole des Beaux-Arts de Tours, sont les morceaux de concours et de prix de Rome de MM. Roulleaii, Sicard, Alaphilippe, et aussi la série des plâtres originaux de l'un d'eux, M. Sicard, dont nous verrons tout à l'heure en place la contribution à l'embellissement de la ville moderne : il a tenu à faire figurer au musée de la ville qui l'a vu naître et qui a soutenu ses débuts les modèles des œuvres comme VAgar et le Bon Samaritain qui ont fait ailleurs le succès de son talent loyal et robuste.
Après la construction du Musée, l'art officiel vécut encore à Tours sur les formules classiques héritées de la fin du xvill" siècle et de l'Empire. La preuve en est dans le terrible Palais de justice élevé vers 1840.
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dont la façade dorique, la salle des Pas-Perdus néo-grecque offrent un des plus remarquables exemples du style que les ateliers ont baptisé « pompier ». L'architecte Jacquemin, aidé de son fils, y réalisa ce que son éducation, antérieure à la Révolution, pouvait lui faire rêver de plus
Cliché Feigne.
Monument du square Emile-Zola, par François SicarA.
classique. La prison voisine, inaugurée en 1843, s'abstint de ces prétentions au grand style. 31ais lorsqu'il s'agit d'édifier une gare ou, comme l'on disait alors, un « embarcadère » pour le chemin de fer solennellement inauguré par le duc de Nemours et le duc de Montpensier en 1846, c'est au plus pur style ionique que l'on eut recours pour la façade, celui que Hittorf appliquait vers le même temps à la gare du Nord à Paris. Remarquons cependant qu'on signalait déjà comme une curiosité la
légère charpente en fer qui recouvrait la première gare de Tours et qui a été bien dépassée depuis !
Vers cette époque un mouvement très intéressant se produisait, un peu par toute la France, mais à Tours en particulier : c'est cette sorte de renaissance archéologique qui remit en honneur notre art du moyen âge et du xvi" siècle, qui aboutit à la sauvegai'de et à la restauration de beaucoup de monuments menacés, qui amena aussi quelques créations curieuses où le pastiche et l'imitation à contre-sens dénaturèrent toutefois assez souvent les principes féconds puisés dans les exemples anciens. La réunion, en 1838, d'un Congrès archéologique à Tours, sous la présidence d'A. de Caumont, l'un des émules des Mérimée, des Lassus, des VioUetle-Duc, l'envoi d'une lettre aux curés du diocèse, où l'archevêque appelait leur attention sur les monuments dont ils ont la garde, la création au petit séminaire d'un cours d'archéologie confié à l'abbé Bourassé, le rédacteur de la lettre précédente et l'un des hommes qui ont le plus fait à Tours vers cette époque pour la résurrection du passé national, la fondation, en 1840, de la Société archéologique de Touraine, la publication de savants travaux et d'ouvrages de luxe, comme la Totiraine de 1855, édités par la maison Marne, tous ces faits significatifs, tous ces efforts réunis, aboutirent à la restauration de plusieurs églises de Tours, à celle surtout de Saint-Julien qui, tentée dès 1843, fut l'œuvre de l'abbé Plailly et de l'architecte Gustave Guérin.
Celui-ci, né en 18 14, nommé architecte diocésain en 1837, déploya jusqu'en 188 1, date de sa mort, une activité considérable tant pour la remise en état des églises anciennes de Tours et de la Touraine, que pour la création de nouveaux édifices. La restauration de la cathédrale commença en 1848 par le portail, dont Toussaint, élève de David d'Angers, refit les statues; les verrières furent réparées de 1852 à 1863, la chapelle de la Vierge en 1875. M. Marcel Lambert, successeur de Gustave Guérin, s'est employé de nos jours à la rénovation du couronnement des tours. L'importante restauration de Notre-Dame-la-Riche, où les deux portails furent entièrement refaits, est de 1852, celle de Saint-Pierre-des-Corps de 1866, Parmi les nombreuses œuvres personnelles de Guérin, on peut citer la chapelle du petit séminaire (1849), dans le style gothique, celle des Lazaristes (1860) dans le style roman avec des coupoles en briques, l'église Sainte-Anne dans la commune de Lariche-extra (1857), l'église de Jouéles-Tours (1868) et bien d'autres dans un rayon plus étendu où nous ne le suivrons pas. Guérin se préoccupa soigneusement non seulement de la construction, mais de la décoration de ces églises neuves ou rénovées.
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Des autels comme ceux de Saint-Julien et de Saint-Saturnin atfirment son souci du détail. Il fut aussi des plus actifs à encourager, pour réparer le vandalisme des époques précédentes, l'industrie renaissante du vitrail. L'abbé Plailly, plus tard curé de Saint-Julien, avait dessiné et fait cuire lui-même des vitraux destinés à son église de Saint-Pierre-des- Corps. Une manufacture se fonda en 1848 sous la direction du dessinateur Marchand qui avait relevé les verrières de la cathédrale, puis du peintre Léopold Lobin. Les produits de cette fabrique qui a continué acti-
Lliciie f^cuiaciii.
Le Palais de Justice.
vement jusqu'à nos jours, ont été très abondants : on en trouve un peu partout à Tours et en Touraine ; les plus remarquables sont ceux de Saint- Julien, de Saint-Saturnin et de Saint-Pierre-des-Corps, la paroisse des verriers, etc. Ils ont été très admirés et très vantés jadis par ceux qui furent les premiers à saluer, ou crurent devoir encourager de tout leur pouvoir, cette renaissance de l'art religieux en Touraine. Nous sommes peut-être un peu plus sévères aujourd'hui, et nous ne pouvons nous empêcher de constater, à côté de certains pastiches assez réussis, le caractère hâtif et banal de cette production industrielle, le dessin sans caractère décoratif et sans personnalité, l'insuffisance surtout de la technique quand on la compare à celle des verrières anciennes.
En dehors de ses travaux religieux, Gustave Guérin eut assez souvent l'occasion de travailler pour la ville ou pour les particuliers ; c'est lui qui établit en 1866 les premiers marchés couverts de Tours, qui agrandit à plusieurs reprises en 1840, 1866 et 1873, les bâtiments du Lycée et construisit en 1868 les établissements Tonnelle. On construisit, du reste, beaucoup à Tours, sous le second Empire, au fur et à mesure de la démolition des remparts, le long des boulevards Béranger et Heurteloup, sur-
Clirh,- (le lAuli-ur
La rue Descartes et le nouveau Saint-Martin.
tout dans les vastes espaces englobés après 1845 dans l'enceinte de la ville, grâce au maire Walwein : une ville neuve régulière, qui s'étend chaque année davantage, se dessina de chaque côté de l'avenue de Grammont. Mais l'esprit archéologique qui avait prévalu porta très souvent les architectes à adopter pour ces habitations modernes l'un des styles qui avaient fleuri jadis en Touraine, celui surtout de la Renaissance du xvi= siècle. Leurs adaptations, continuées jusqu'à nos jours, généralement discrètes et assez simples, les proportions modestes et harmonieuses de la plupart de ces maisons donnent aux nouveaux quartiers de Tours, un aspect élégant, un peu monotone et neutre ; car tous ces pastiches manquent évidemment d'originalité et de fantaisie ; on y sent, de même que
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dans les églises neuves dont nous parlions tout à l'heure, le respect et l'intelligence des créations du passé, l'ingéniosité à utiliser des procédés constructifs et des inventions décoratives dont on comprend la grâce et la valeur, mais l'impuissance, en même temps, d'un art trop savant qui renonce pour lui-même à toute invention, à toute personnalité.
C'est une impression analogue que nous font éprouver les produits de l'art industriel du dernier siècle. Ce que nous avons dit à propos des
Intérieur de la basilique de Saint-Martin.
vitraux, nous pourrions le redire à peu près des soieries dont les fabriques connurent au xix° siècle un renouveau de prospérité matérielle très sensible et un succès mérité, même de ces produits céramiques très vantés dont le principal créateur fut Avisseait père. Artiste très désintéressé et très chercheur, technicien souvent habile, celui-ci tomba dans le travers de son temps. Il crut trouver dans l'imitation de la Renaissance la voie de la création moderne, et s'inspira trop directement des majoliques italiennes, des poteries françaises du temps de Henri II, surtout des faïences encombrées de motifs naturalistes de Bernard Palissy, modèles dangereux du reste et d'un goût très contestable. D'assez nombreuses pièces représentent l'art d'Avisseau au Musée de Tours, celui de son fils et de
Brard qui a continué ses procédés, notamment un grand drageoir légué par M. Cottier et des séries de plats contenant des poissons ou des animaux en plein relief colorés au naturel. A l'archevêché, on voyait une aiguière offerte au cardinal Meignan et signée d'Avisseau le fils qui était d'un style pur et plus châtié, mais encore conçue suivant des formules toutes archéologiques.
En dehors des monuments de cette « Renaissance tourangelle » un peu factice, le second Empire a vu s'élever à Tours quelques constractions publiques ou privées, où le style officiel de l'époque, celui qui s'exprime à Paris dans les architectures de Lefuel et de Visconti s'affirme aussi dans l'emploi d'éléments classiques souvent chargés et composites, dans la recherche de l'aspect luxueux et cossu, recherche tempérée, du reste ici, par un certain goût général. C'est par exemple, la Caisse d'épargne, datée de 1864, l'hôtel Torterue, rue de la Grandière, l'hôtel Eugène Gouin, l'hôtel du Grand Commandement, d'aspect plus sévère et plus régulier, l'hôtel Budan de Russe, etc., etc.
Les événements de 1870-71 rendirent un instant à Tours le rôle de capitale qu'elle avait joué jadis dans d'autres crises. La délégation de la Défense nationale siégea dans ses murs pendant les mois d'octobre et de novembre 1870. Crémieux logeait à l'archevêché, Gambetta à la préfecture, où l'on montre encore le balcon d'où il harangua la foule enthousiaste, après sa sortie de Paris en ballon. Le 15 décembre, la délégation se transporta à Bordeaux ; le 21, Tours fut bombardé et bientôt occupé, après un vain essai de résistance. Nombreux ont été les efforts tentés depuis ces jours de deuil pour accroître l'importance, la prospérité et la beauté de la ville, en même temps que le pays tout entier reprenait et développait son activité en tous sens sous un régime nouveau.
Le mouvement des constructions religieuses que nous avons constaté au milieu du siècle se continua sous la République. L'église paroissiale de Saint-Etienne s'éleva notamment de 1873 à 1874, dans un style roman assez bâtard, sous la direction de Gustave Guérin dont ce fut une des dernières œuvres. Mais surtout on vit s'édifier nombre de chapelles, pour des œuvres particulières ou des communautés, les unes ayant pignon sur rue, les autres modestement dissimulées derrière de hauts murs de couvents, celles par exemple du Sacré-Cœur de la Fuie et de l'œuvre de Sainte-Marie, sous la direction de M. Charles Guérin, celle des religieuses de Sainte Ursule ou Dames de Lignac sur les plans de MM. Bataille et Boue ; sur la rive droite de la Loire celles des religieuses de la Présentation (M. Meffre, architecte), et des religieuses du Cénacle (M. Charles
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Guérin), etc. Une chapelle fut reconstruite à Marmoutier, une autre au collège Saint-Grégoire, rue de la Scellerie. On pourra dire sans nul doute de l'époque qui s'étend jusqu'aux lois récentes, comme de l'époque de Louis XIII, que ce fut un temps de fécondité monastique. Les pierres sont là pour le prouver. La plupart de ces édifices sont fermés aujourd'hui : on ignore ce que l'avenir leur réserve ; mais, s'ils disparaissent, l'art n'y perdra guère, car c'étaient pour la plupart de simples pastiches
(.licb; Uiigoieau.
Statue du cardinal Meignan, par François Sicard. (Crypte de Saint-Martin)
des styles anciens, depuis le roman jusqu'au jésuite, sans grande valeur originale et sans qualités vitales bien profondes.
Il faut faire cependant une place à part dans cet ensemble à la nouvelle église Saint-Martin élevée par M. Laloux, dont les travaux commencèrent en 1887 et dont l'achèvement est tout récent. Des fouilles, sous le second Empire, avaient mis au jour l'emplacement du tombeau du saint, et des plans colossaux avaient été conçus par Baillargé pour la reconstruction totale de la basilique. On dut se contenter de proportions plus modestes. L'église actuelle, orientée du nord au sud, a son chœur à
peu près sur l'emplacement du chœur ancien, mais ne s'étend pas beaucoup plus loin que le bras de l'ancien transept sud. Elle comprend essentiellement une reconstitution d'un très beau caractère du tombeau de saint Martin et de sa crypte. A l'intérieur de cette cr\pte, en face du tombeau, se voit une statue priante du cardinal Meignan. œuvre du sculpteur Sicard (1900) : parla largeur des effets décoratifs tirés du manteau de soie et d'hermine, par la vérité pénétrante du masque incorrect et fin, elle se range sans faiblir dans la série des plus belles statues iconiques de l'art français. Au-dessus, le maître-autel, surmonté d'un ciborium en cuivre abritant une châsse, prend place dans une niche colossale en forme d'abside. En avant de l'autel, le chœur surélevé est éclairé par le jour d'une coupole formant lanterne. La nef est séparée des bas-côtés suivant le mode des églises primitives par des rangées de six colonnes de marbre; le portail s'ouvrira sur une petite placette qui n'est pas encore complètement dégagée. La construction qui affecte de se souvenir des formes de l'église carolingienne est au fond, de même que la décoration sobre et puissante, très personnelle à l'artiste qui l'a conçue ; les effets d'ensemble et de détail témoignent d'une habileté consommée : ils sont d'une largeur voulue, un peu théâtrale peut-être, mais très grandiose dans des proportions relativement minimes.
Parmi les édifices municipaux élevés depuis 1 870, le Théâtre est un des plus anciens. Installé vers 1796 dans l'ancienne chapelle des Cordeliers, il fut reconstruit sur le même emplacement, à partir de 1875, par M. Rohard, gendre de Gustave Gué ri n. Incendié en 1883, il a été repris, pour l'intérieur de la salle, pour l'escalier et le foyer par M. Hardion et inauguré en i8go. La façade de dessin ambitieux et compliqué, est encore celle de 1875. On y sent l'inHuence de l'Opéra de Garnier et la suite du style surabondant du second Empire. Mais le grand escalier est de dessin élégant et de proportions heureuses. Il est orné, ainsi que le foyer, de peintures de Clairin, brillantes et pittoresques.
Cet édifice pompeux, un peu trop vaste pour les besoins actuels de la ville, est loin d'être le seul témoignage de l'activité municipale à Tours, pendant ces trente dernières années. Sans parler encore des monuments comme l'LIôtel de Ville où s'affirme le légitime orgueil de la grande cité tourangelle active et vivante d'aujourd'hui, il faut noter, par exemple, ces intelligentes créations de jardins, comme celui des Prébendes ou comme le square Mirabeau, établi en 1891 sur l'emplacement de l'ancien cimetière de Saint-Jean-des-Coups, dont les verdures apportent au milieu des constructions urbaines un peu de santé et de grâce. Le Jardin Botanique,
TOURS :\IODERNK
créé dès 1842, sur les terrains occupés jadis par le ruau Sainte-Anne, a été notablement embelli et agrandi. Le square qui s'étend devant l'Archevêché est assez ancien également : mais il fut récemment remanié et orné d'une statue allégorique de la Touraine, œuvre de jeunesse de M. Sicard, sentant un peu l'école, mais d'un assez bel effet décoratif; sur le piédestal largement dessiné par M. Laloux s'inscrivent les médaillons des trois docteurs Velpeau, Trousseau et Bretonneau. Dans le vieux Tours même, la cité 3Iame a laissé place au milieu de ses constructions
Le Théâtre.
de briques régulières et un peu tristes qui font penser à quelque béguinage flamand, pour un petit jardin planté de magnolias.
Les préoccupations de la société moderne, le souci croissant de l'enseignement répandu à tous ses degrés, les sacrifices consentis par l'État et par la ville pour donner à cet enseignement un cadre en harmonie avec son importance sociale et avec les exigences de l'hygiène moderne, ont amené la création à Tours de nombreux édifices, utilitaires, sans doute, mais qui n'en ont pas moins leur beauté ; c'est parmi eux que l'avenir recherchera peut-être les créations d'art les plus intéressantes de notre temps. L'École des Beaux-Arts, réorganisée à côté du Musée en 1882, s'est installée dans un clair bâtiment aux fenêtres largement ouvertes sur la Loire. Les groupes scolaires Rabelais et Mirabeau, celui de la place de la Liberté, en haut de l'avenue de Grammont, sont des édifices considé-
rables, d'une architecture robuste, sérieuse et 'élégante ; les travaux en ont été conduits par M. Prath, architecte de la ville et du département. Enfin le nouveau lycée déjeunes filles, installé en 1903, peut être regardé comme un établissement modèle pour le souci extrême des perfections techniques qui a été apporté dans son installation et pour la note d'art qui y a été ajoutée. Dans la plupart de ces bâtiments scolaires, l'habile utilisation de la brique mêlée à la pierre, comme dans l'architecture tou-
Cliciie Ncurdciu.
Le nouvel Hôtel de Ville.
rangelle d'autrefois, mais sans pastiche servile, l'adaptation de matériaux nouveaux, tels que le fer apparent et les céramiques architecturales, créés par l'industrie moderne ont donné une allure de gaieté et de pittoresque aux constructions les plus simples. Les façades intérieures du lycée de jeunes filles notamment, élevées par M. Becq-Rouget, ont, dans leur sobriété, une grâce très séduisante. On a voulu faire mieux, et pour les façades extérieures de ce dernier établissement, on s'est adressé à un jeune architecte tourangeau retour de Rome, M. Chaussemiche. Celui-ci a dessiné deux façades régulières, dont le classicisme n'est pas sans
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rappeler, dans ses proportions élégantes et la sobriété de son décor, les architectures du xviii" siècle tourangeau, mais dont la solennité est peutêtre un peu froide pour la simplicité pratique du reste des bâtiments. L'une au moins de ces façades est agrémentée de la composition charmante et toute moderne que JM. Sicard a inscrite dans son fronton rigide. Cette assemblée de jeunes filles dans un parc nous parait une des œuvres
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Salle des fêtes du nouvel Hôtel de Ville.
modernes où la grâce de l'esprit tourangeau, cette douceur calme qui s'y était si merveilleusement exprimée aux temps lointains du xv° et du xvi" siècle, est réapparue avec le plus de bonheur au sein du classicisme qui l'avait jadis submergée. Pourquoi faut-il que des constructions voisines, que l'on aurait dû prévenir, soient venues en rendre la vue si difficile? M. Sicard a aussi donné pour le Lycée de garçons un monument à la gloire des anciens élèves morts pour la patrie qui, sans avoir la même originalité, est de grande allure et de composition harmonieuse et forte. Il est très supérieur en tous cas aux quelques effigies soi-disant monumen-
taies dont Tours s'est enrichi pendant la fin du xix" siècle. Au Descartes du comte de Nieuwerkerque (1852) est en effet venu faire pendant en 1880, à la tête du pont, un Rabelais de Dumaige, plus banal encore ; Balzac n'a pas eu plus de chance avec le bronze triste et lourd qui se dresse au bas de l'avenue de Grammont.
L'ancienne gare étant devenue insuffisante, on la réédifia selon des
CliiUu l'eli:iic.
Escalier du nouvel Hôtel de Ville.
plans beaucoup plus monumentaux dus à M. Laloux, entre i8g6 et 1898. Un très beau hall en fer abrite maintenant le terminus des deux lignes de l'Orléans et de l'Etat. La disposition des différents services très simplement conçue, la largeur des dégagements en font un édifice type, et si l'on peut reprocher quelque lourdeur aux pylônes de la façade et aux statues qui les surmontent, la façon dont s'accusent sur cette façade les pignons des deux parties du hall est d'une franchise et d'une simplicité de parti tout à fait louable.
Les travaux du nouvel Hôtel de Ville, entamés dès 1896, sur l'initiative
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de M. Pic-Paris, maire de Tours, ont duré jusqu'en 1904, date de l'inauguration. On sent qu'on a voulu frapper ici un grand coup et faire colossal par-dessus tout. Le talent de M. Laloux se prêtait à merveille à ce dessein. Sans tenir aucun compte, et on le lui a assez reproché, des architectures environnantes, il a, plutôt que de compléter un ensemble médiocre, dressé au coin de la placette régulière où s'élevait déjà le Palais de Justice, un monument énorme d un style fastueux et un peu écrasant, où s'accusent les souvenirs du classique et même du baroque
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Panneaux décoratits d'une salle du nouvel Hôtel de Ville, •pàx Albert Tboiiias.
italien, mais imposant dans sa masse et dans ses larges effets décoratifs. A l'intérieur surtout, l'ampleur du développement de l'escalier, son parti de décoration très sobre témoignent de qualités architecturales de premier ordre. La salle des fêtes est immense et d'un luxe un peu étourdissant peut-être avec ses cheminées colossales dues à M. Varenne; mais l'ensemble en révèle le même tempérament fougueux et puissant, qui frappe et s'impose, comme celui de certains grands décorateurs italiens de la fin de la Renaissance.
Il est regrettable surtout que les grandes lignes de l'édifice aient été gâtées par de redondantes sculptures pour lesquelles on a eu recours à des artistes par trop étrangers au tempérament artistique de la région.
MM. Injalbert, Hugues, Carlier, Cordonnier ont peuplé la façade d'allégories tumultueuses et débordantes. JM. Sicard, le seul tourangeau de la pléiade, a exécuté les cariatides très étudiées et consciencieuses du balcon central. Encore les lui a-t-on demandées par trop conformes aux œuvres provençales du Puget. Parmi les peintres, MM. Schommer, Jean-Paul Laurens, Henri Martin, tous Toulousains, sont les auteurs des plafonds
Monument aux anciens élèves du lycée de Tours morts pour la patrie, par François SicarJ.
de la grande galerie des fêtes célébrant la « Renaissance tourangelle », du triptyque de Jeanne d'Arc dans la salle du conseil, des plafonds allégoriques des salles de commissions. M. Thirion et M. Cormon ont décoré la salle des Mariages d'oeuvres qui sont également de grand mérite, mais qui témoignent de manières et même de styles très divers. Seule une petite salle a été accordée à M. Albert Thomas, un tourangeau par extraordinaire, qui y a évoqué, dans une série de panneaux très poétiques, les nymphes et divinités bocagères, comme eût dit Ronsard, de la vallée
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de la Loire, en des paysages d'une profondeur discrète et mélancolique, d'une vérité légèrement arrangée, mais très touchante néanmoins.
Enfin, dans l'ensemble, on peut aimer plus ou moins cet art officiel, inspiré, c'est le plus grave reproche qu'on puisse lui adresser, d'un goût manifestement étranger au pays même, d'un goût né de l'éducation par trop italienne et classique de nos artistes ; mais on doit reconnaître que ce nouvel Hôtel de Ville de Tours témoigne, chez ceux qui l'ont conçu et dirigé, d'un effort d'art considérable et de qualités personnelles singulières, chez ceux qui en ont inspiré et obtenu la réalisation, d'une volonté non moins remarquable d'exprimer, en un monument représentatif, la vitalité et l'activité présentes d'une ville qui, pour avoir un long et glorieux héritage d'histoire et d'art, ne veut pas être une ville morte et figée dans le passé.
Certes, ce passé doit être respecté ! L'édification des Archives départementales, terminées il y a quelques années, la réinstallation de la Bibliothèque qui va s'opérer, les aménagements nouveaux qui ne pourront manquer de se faire bientôt au Musée, l'assainissement, sans destructions inutiles, des vieux quartiers, voilà pour la mise en valeur du Tours d'autrefois. Mais la vie moderne peut et doit se développer à côté suivant ses lois nécessaires : les créations municipales dont nous venons de parler en sont la preuve, de même la masse des constructions particulières qui peuplent les nouveaux quartiers, le succès des concours annuels et des expositions d'art décoratif que devrait bien venir compléter un musée permanent d'art industriel ancien et moderne, le renouvellement enfin tenté çà et là, timidement encore, du décor de la vie publique ou domestique qui cherche à échapper aux formules surannées, classiques ou archéologiques, pour devenir franchement moderne.
Château de Chenonceaux.