Toussaint Galabru
quel brave cœur I C'est Baptistin NizeroUes, de la rue du Puits, au quartier des Rues-Basses, qui me valut la première correction paternelle dans mon enfance. Toutefois, si je fus traité avec une extrême rigueur pour un me'fait sans importance, mon père ne l'épargna pas non plus, lui. Quels soufflets! quels terribles soufflets!...
Mais commençons par le commencement.
Vers 1842, à Bédarieux, l'usage voulait qu'à dater du 2 novembre, jour de la Fête des Trépassés, au 2 février, jour de la Fête de la Présentation au Temple, chaque écolier pourvût au cliaufTage de M. le Maître et à son propre chauffage, durant les heures des leçons. Quelle joie, le lendemain de la Toussaint, quand on frissonnait encore de la visite matinale au cimetière, que la bise commençait à piquer, quelle joie de défiler à travers les rues, sa provision quotidienne de bois sur l'épaule I Qui portait un rondin de frêne, qui une branche d'olivier, qui un buisson fabriqué de toute espèce de brindilles, voire, pour les plus pauvres, de ronces sèches arrachées aux églantiers le long des chemins.
Baptistin Nizcroiles-Gloscard — Nizerolles ne constituait que la moitié du nom patronymique de mon condisciple — Baptistin Nizerolles-Closcard et moi, nous fournissions le foyer de sarments. Les parents de Baptistin avaient leur vigne du Roc-Tantajo, mes parents leur vigne du Roc-Rouge, et on nous donnait des sarments pour M. le Maître, toujours des sarments. M. Anaslase Brémontier, d'ailleurs, paraissait fort satisfait de notre persislance à lui apporter les jets plantureux tant des souches du Roc-Tantajo que de celles du Roc-Rouge, et je me souviens du sou-
rire aimable qui éclairait le visage sec et dur de ce grand vieillard étique, quand, à mon entrée dans la classe, il accourait pour me débarrasser lui-même de mon fardeau.
— Les sarments ne me font pas peur, l'entendais-je marmotter, comme je gagnais ma place vers un banc, au fond.
Il s'en fallait que Baptistin reçût le même accueil en paraissant à l'école, où il arrivait généralement en retard. D'abord, M. le Maître ne se dérangeait pas pour le soulager de sa charge; puis il ne lui adressait nulle parole, tandis que, d'un pas traînant, l'échiné basse, dans la posture d'un chien redoutant le fouet après un mauvais coup, il venait s'asseoir à côté de moi.
Un matin que Baptistin s'était encore plus retardé que de coutume, à la minute où il se coulait le long de la muraille, se faisant tout menu pour ne pas attirer les yeux, M. Anastase Brémontier l'interpella de sa grosse voix de chantre attaquant Vlntroît en quelque solennité de Pâques ou de Noël.
— Baptistin I
— Monsieur le Maître...
— Approche 1
Il approcha, se donnant le plus de temps possible pour approcher
— Combien de paquets de sarments contiennent les fagots chez vous? lui demanda M. Anastase Brémontier, avec une crispation violente des lèvres qui, en lui remontant le menton, mit au bas de son visage comme une blessure, un coup de sabre ou de couteau.
— Je ne sais pas, monsieur le Maître.
— D'ordinaire les fagots contiennent six paquets de sarments, et le tien, aujourd'hui, n'en contientque trois. Si c'est la faute de tes parents...
— Non ! non !
— Alors, c'est ta faute? insista-t-il de cette voix féroce que nous lui connaissions, quand, à l'église Saint-Alexandre, il entonnait le Dies iras dans une messe de Requiem.
— Oui, monsieur le Maitre.
— Et où sont les sarments qui m'appartiennent?
— Je les ai perdus.
M. Anastase Brémontier fil trois pas, appliqua sa main gauche, noueuse, velue, sur le front à demi-caché de mon condisciple, l'obligea à relever la tête, puis, lui montrant une longue chose jaunâtre retenue par une ficelle au revers de la porte d'entrée :
— Regarde ce nerf de bœuf 1... Je ne t'en dis pas davantage.
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Justement, à l'heure où la situation de Nizerolles — pour ne pas confondre Baptistin avec son père, qui ne lardera pas à entrer en scène, nous l'appellerons NizeroUes tout court — justement, à l'heure où la situation de NizeroUes tournait à l'orage, je vivais avec lui en des termes plus étroits que jamais. Je ne l'ignorais certes pas, ce garçon louchant à sa seizième année, plus âgé que moi de quatre ans, haut et mince comme une gaule, avec sa mine hardie, ses yeux d'un noir violent, ses cheveux bruns, rudes, hérissés sur le front, effrayait plus d'un de nos camarades, et sa réputation dans la ville n'était pas sans avoir subi de nombreux accrocs. Par exemple, une jeune épicière de la Place-aux- Herbes, Barbette Aubagnac, accusait Baptistin de lui dérober de temps à autre, en courant, quelquefois deux, quelquefois trois caroubes, exposées dans une corbeille à l'étalage extérieur de sa boutique. Par exemple, Justine Pages, une vieille femme malfamée, un peu sorcière , passant sa vie à élever des bétes, particulièrement des pigeons, dans une masure de la rue du Moulin-à-l'Huile, lui reprochait de se glisser, à la nuit, dans son écurie, de détacher son âne Finou de la mangeoire, et d'aller faire, à travers la campagne, trottant du Roc-Rouge au Roc-
Tantajo, des promenades « qui n'en finissaient pas jusqu'à la dernière étoile partie. »>
Je savais cela. Pourtant, du plus loin qu'il pût m'en souvenir, Baptistin Nizerolles avait mes préférences, était mon ami. Nous nous rencontrions non seulement dans la matinée, puis dans l'après-midi chez M. Anastase Brémontier, mais de nouveau chez lui, le soir, après souper. Oh! les veillées dans la maisonnette de la rue du Puits, chez Nizerolles-Closcard, menuisier-ébéniste I...
Ma mère connaissait beaucoup la mère de Baptistin, qu'elle avait jadis occupée pour la couture, quand elle s'appelait Anaïs Gluscard, Clo$cardette ou Cardctle, pour rappeler les diminutifs familiers au pays. Après son mariage avec le menuisier Nizerolles, du hameau de Soumartre, derrière le Gol-du-Buis, Cardetle, en dépit d'une union « mal assortie » et dont elle avait été punie par la défection de nombreuses pratiques, était, paraît-il, venue encore souvent k la journée, rue de la Digue où demeuraient mes parents, car moi je demeurais encore ailleurs. Mais k la longue, soit chagrin, soit excès de travail, sa vue s'était obscurcie, et elle avait été obligée de renoncer aux ingénieuses palmes, aux fleurs compliquées qu'elle s'entendait merveilleusement
à tracer avec son aiguille sur la mousseline des rideaux ou sur l'indienne des couvre -pieds.
La maladie qui condamnait Anaïs Nizerolles à déserter Tart de la coulure, porté si haut par l'esprit poétique, inventif d'Anaïs Closcard, cette maladie, au bout de laquelle se trouvait peut-être la cécité, fut pour le pauvre ménage des Rues- Basses un coup terrible, presque le coup de la mort. Le désespoir s'y montra d'autant plus profond qu'un enfant était né depuis dix mois, et que ce nouveau venu, satisfait jusqu'ici du lait de sa nourrice, attaquerait bientôt la miche à belles dents. Avec quoi NizeroUes-GIoscard, plus menuisier qu'ébéniste, et plus chasseur que menuisier, rassasierait-il ce louveteau, orné du nom superbe de Bapiistin, qui déjà ouvrait une gueule à faire frémir? Raboterait-il assez de planches à la maison, tuerait-il assez de becfigues par les garrigues pour combler l'estomac de son mioche affamé? Patience I Bapiistin avait épuisé sa mère jusqu'au sang et, dans un délai prochain, il les avalerait tous d'une bouchée.
La ville s'émut de l'extrémité déplorable où allaient être réduits les Nizerolles, et, quoiqu'on tînt toujours un peu rigueur à Anaïs Closcard d'avoir épousé un ouvrier ignare et paresseux, quand elle était une ouvrière pleine d'inteUigence
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et de courage, les bonnes paroles et les secours plurent de toiiles paris.
Nous ne fûmes pas les derniers à courir aux Rues-Basses. Ma mère, un cœin- simple et grand, ne se contenta pas d'envoyer du linge, des provisions de bouche, du bois; sous les pre'texles les plus futiles, elle attira son ancienne couturière rue de la Digue et la combla en cent façons. Un détail : ma nourrice, mon inoublie'e nourrice. Victoire Saisset, m'a conté que, le jour de ma naissance, Anaïs Nizerolles était dans la chambre de ma mère, et qu'au moment où la sage-femme me présentait à mon père pour le baiser de joyeuse venue, le petit Baptistin, rôdant par là, s'était élancé d'un bond et m'avait embrassé le premier. Voyez-vous ça, cet effronté!
Mais si ma pauvre mère, avec l'aide de deux ou trois personnes généreuses, parvint à soutenir, durant des années, la famille de Nizerolles-Closcard, ce fut mon père qui définitivement la sauva.
Grégoire Aubagnac, suisse de la paroisse Saint- Alexandre, venait de mourir et vingt candidats se présentaient pour lui succéder. Songez donc, palper au bout de l'an cent écus en bel argent franc et rond , puis endosser l'habit rouge
galonné d'or, puis parader à travers l egiise en faisant la roue, puis traverser les rues à la Fête-Dieu, une haute canne à pomme d'ivoire à la main, une rapière sur les talons!... Mon père était membre de la fabrique de Saint-Alexandre. Chapitré par ma mère, qui ne lui laissait plus de repos depuis la vacance de la « suisserie », il osa mettre en avant le nom de Nizerolles-Gloscard. Il s'éleva de vagues murmures; puis un débat assez vif agita l'assemblée. Au premier jugé, on découvrit au menuisier du quartier des Rues-Basses toute une kyrielle de motifs d'indignité : — Il paraissait rarement aux offices. Les dimanches étaient bien des jours de fête pour lui, mais il les passait au Roc-Rouge, le fusil en joue, ses deux chiens, Flore et Brillant, errant à. la ronde. Sa vie, au foyer domestique, n'offrait guère meilleur exemple, et ses doigts s'y montraient plus coutumiers du verre plein que de la varlope ou du rabot...
Mon père ne fit nulle difficulté de reconnaître quelques travers à son protégé : — Nizerolles aimait la chasse, et peut-être, harassé de soif par des courses interminables à travers nos coteaux pierreux, lui était-il arrivé d'aventure de lever trop fréquemment le coude avec des compagnons. Du reste, c'était moins pour Nizerol-
les-Closcard, — capable de s'amender, — qu'il sollicitait la charge de suisse que pour sa femme et son enfant. Qui, dans la ville, me'rilait plus l'intérêt de la fabrique de Saint-Alexandre qu'Anaïs Closcard et son petit Baptistin?...
— ... Il ne m'en coûte aucunement de convenir que Nizerolles-Gloscard a manqué, par-ci par-là, les offices. Mais elle, cette malheureuse Anaïs, peut-on lui reprocher d'avoir négligé, un seul dimanche, de paraître à l'église pour y chanter, à VElévation? Jeune fille, elle dirigeait le chœur des chanteuses; mariée et accablée par une infirmité cruelle, elle n'a pas déserté sa chaise près de la Sainte-Table, et, par elle, plus d'un cantique nouveau a été ajouté à la liste des cantiques anciens. Et que lui donnons-nous pour un service qui communique aux cérémonies de Saint-Alexandre une pompe que nous envient toutes les paroisses du canton? Rien, absolument rien...
— C'est vrai, interrompit le vieil abbé Michelin, curé-doyen de Bcdarieux, nous sommes ingrats envers Cardelte.
— ToutàTheure, poursuivit mon père, on sollicitait une augmentation d'honoraires pour notre premier chantre, M. Anastase Brcmontier. On demandait d'élever le traitement annuel d'un
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homme qui n'a plus de voix, de trois cents à quatre cents francs. Mon avis est, si Ton touche le chapitre du chant, que les appointements du maître d'école soient laissés à trois cents francs, et que les cent francs qu'on aurait pu lui attribuer soient affectés à reconnaître les services d'Anaïs NizeroUes-Closcard.
— Je me range d'autant plus volontiers à cette opinion, s'empressa de dire M. le curédoyen, que moi seul connais à fond le dévouement de Gardette à notre église. Pour l'aider à surmonter les difficultés d'une existence pénible, je l'ai nommée, depuis un an, Répétitrice du catéchisme. Je lui envoie les enfants, filles et garçons, un peu en retard avec les Vérités essentielles, et elle me les rend instruits, pieux, capables de faire leur première communion. Gardette donne ses répétitions pour rien aux pauvres; les autres payent vingt sous, quarante sous par mois, selon leurs moyens...
s- Monsieur le curé, dit M. Hippolyte Vaquinel, maire de la ville et président de l'assemblée^ ce dernier renseignement sur la famille NizeroUes touche au cœur le conseil de fabrique. Je vais mettre aux voix l'indemnité de cent francs pour notre maîtresse-chanteuse...
— - Et la place de suisse pour son mari?
— Cette nomination est d'importance; peutêtre serait-il sage de la différer encore.
— Il faudrait que Nizerolles renonçât à la chasse, fit observer M. Martel-Laprade, un des gros industriels de la ville.
— Mon Dieul les casuistes n'ont jamais considéré la chasse comme un péché, et pourvu que Nizerolles soit assidu aux cérémonies... insinua M. Michelin, un peu porté sur sa bouche.
— Mais un suisse chasseur I... insista M. Martel- Laprade .
— Je réponds de touti tonna mon père.
On sait comment Nizerolles-Closcard fui nommé suisse de la paroisse Saint-Alexandre et comment sa femme fut confirmée dans les fonctions de Répétitrice du catéchisme. Ces charges rétribuées, en assurant le pain et le fricot au misérable ménage des Rues-Basses, ne contribuèrent pas médiocrement à faire du jeune Baptislin l'enfant, sinon le plus sage, du moins le plus vigoureux et le plus turbulent de Bédarieux.
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Mon ami Baptistin eut-il peur du nerf de bœuf de M. Anastase Brémontier ? Je ne sais. Le fait est qu'à la sortie de l'école, j'eus beau le chercher dans les groupes qui dégringolaient l'escalier de M. le Maître par des bonds de chevreaux se ruant hors de la bergerie, je ne l'aperçus point. Qu'étaitil devenu ? Pourquoi ne m'avait-il pas attendu pour me conter l'histoire de ses fagots de sarments, si minces, si légers ?
Les Vérités de notre sainte religion n'entrant pas commodément en mon esprit, M. le curé Michelin m'avait adressé à Anaïs Nizerolles- Gloscard, « qui me ferait toucher les mystères du doigt )), et j'allais rue du Puits tous les soirs. J'étais donc sûr de voir Baptistin avant de me coucher et de connaître le secret de ses fagots.
lesquels ne ressemblent nullement à mes fagots.
En proie à une curiosité qui n'allait pas sans inquiétude, je ne pus souper ce soir-là. Les îi^ràces dites par ma mère, je me précipitai vers ma répétition du catéchisme. Il faisait nuit noire, et c'était à peine si les réverbères, balancés au bout des potences en fer, semaient çà et là le pavé de lueurs très circonscrites, pâles, tremblotantes. Je filais comme un trait. A l'extrémité de la rue du Puits, je m'arrêtai saisi. Là-bas, juste à l'endroit où s'élevait la maison des Nizerolles, éclatait une immense lumière rougeâlre. Que se passait-ir?Jecourus et me trouvai, hors d'haleine, à la porte grande ouverte du menuisier.
Ils étaient tous là : Anaïs, Baptistin, Monsieur Nizerolles-Closcard, car, depuis des années, le suisse de Saint-Alexandre, décrassé d'abord, puis engraissé par ses fonctions, n'était plus Nizerolles-Closcard tout court. Quand je les aperçus, ils se tenaient penchés vers un feu de copeaux flambants^ et m'apparurent noirs sur un fond très clair et très vif. Us étaient trop affairés pour se retourner à mon entrée. Anaïs et Baptistin présentaient au brasierune longue planche, la faisaient passer, repasser dans les flammes, tandis que M. Nizerolles, un torchon de gros linge humide à la main, imbibait le bois à plaisir.
Une goutte tombait, crépitait, lançait un jet de fumée léger comme une plumule d'oiseau.
— Bonsoir, Anaïs ! dis-je.
On n'avait pas le temps de me répondre. La planche fut retournée, et le menuisier, après avoir alimenté le foyer par des poignées de copeaux, poursuivit sa besogne, mouillant, mouillant encore, mouillant toujours. Mais, à la fin, que faisaient ces gens-là ? Tout à coup, M. Nizerolles saisit la planche, la mit debout devant lui, accrocha ses deux griffes à la partie supérieure, la fit fléchir par l'efl'ort de l'archer pliant son arc, puis la restitua à ses aides, et le premier travail recommença.
— Bonsoir! repris-je, intimidé.
Rien. La planchette virait avec une extrême rapidité.
— Bonsoir, Baptistin ! insistai-je dans un suprême élan de courage.
— M. Hippolyte Vaquinel est mort, me répondit mon ami.
— M. le maire de Bédarieux est mort I m'écriai-je.
— Et ça nous occupe I ça nous occupe I... dit le menuisier.
Encore une fois il s'empara de la planche, et encore une fois il la courba, la courba, la courba.
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Le bois était brûlant sans doute, car, de seconde en seconde, M. Nizerolles-Closcard trempait ses mains en un baquet plein d'eau, maintenant la droite , puis la gauche jusque par-dessus le poignet.
— J'ai mes trois pièces pour le couvercle, articula-t-il avec un soupir de satisfaction. — Cardette, taille-moi des chevilles, et toi, Baptistin, attrape le rabot.
Anaïs vint à moi.
— Mon cher petit, je ne pourrai pas te répéter la doctrine ce soir. Le cercueil de M. Vaquinel presse...
— C'est le cercueil de M. Vaquinel, ça?demandai-je, montrant trois planches bombées vers le milieu que M. Nizerolles, les ayant ramenées avec des cordes pour en forcer le renflement, était entrain d'assembler.
— Et un cercueil numéro i ! répondit le menuisier.
— Alors, il faut que je m'en aille? balbutiai-je.
— Si tu veux nous aider?... insinua Baptistin.
— Au fait, s'il le plaisait, à loi aussi, de manœuvrer le rabot ! dit le suisse.
— Bien entendu, pour l'amuser... ajouta sa femme.
— Avec plaisir! m'écriai-je, avec plaisir!
Une minute après, j'étais installé devant le troisième établi de la boutique, et, tandis que M. Nizerolles confectionnait l'œuvre délicate» artistique du couvercle de l'affreuse boîte dans laquelle M. Hippolyte Vaquinel, mair.e de Bédarieux, un ami de mon père, devait dormir son dernier sommeil; qu'Anaïs, moyennant la masse et le ciseau, débitait des fragments de bois pour en tirer des chevillettes; que Baptistin, avec une longue varlope, détachait d'interminables rubans d'une planche à peine équarrie, moi^ à grand renfort de rabot, je m'exerçais contre une pièce de châtaignier, dure, épaisse, rugueuse, et parvenais à arracher de menus copeaux.
Quelle joie me procurait ce travail, à la lueur fumeuse de trois chandelles plantées en trois goulots de bouteille !... Ah ! les bouteilles vides ne manquaient pas chez le suisse de Saint-Alexandre I... En plus d'une rencontre, il m'était arrivé, avant la répétition de la doctjnne, de reluquer les limes, les ciseaux fichés en de longs manches de noyer, les scies étincelantes comme des lames, le varlet dont la masse de buis avait écaillé la tête, le vilebrequin armé de sa mèche pointue. Du plus gros jusqu'au plus petit, ces objets me charmaient , m'attiraient , m'appelaient, et j'aurais voulu m'en emparer pour
m'en servir de toute l'énergie de ma volonté, de toute la vigueur de mes bras. Maintenant, la boutique était mise à ma disposition, j'avais mon établi, je tenais les outils. Quel ravissement! M. Vaquinel, il est vrai, venait de mourir, et mon père le pleurait sans doute à cette heure. Ne serait-il pas plus convenable de courir rue de la Digue, pour m'associer à la douleur des miens, que de travailler^ rue du Puits, au cercueil de M. Hippohjte? Deux fois, cette idée me fît tomber le rabot des mains. — Au dernier jour de l'An, M. Ilippolyte ne m'avait-il pas donné dix sous d'étrennes, ce qui m'avait permis d'aller voir, rue de l'Hôpital, dans une grange, ces deux pièces merveilleuses : la Tentation de saint Antoine et Geneviève de Drabant ou V Innocence reconnue ? Oui, mais tout cela était si loin I II y avait près de onze mois que cet éblouissement d'une première représentation théâtrale avait bouleversé mes sens, troublé ma raison, et la mémoire seule m'en restait, fort atténuée par l'éloignement. La Tentation de saint Antoine et Geneviève de Drabant ou llnnocence reconnue, c'était le passé, tandis que le cercueil de M. Hippolyte, avec sa lourde planche de châtaignier se déchirant sous mes coups de rabot, se détachant sous des chandelles plus brillantes que les quin-
quels delà rue de l'Hôpital, c'était le présent, et un présent délicieux, puisque moi, moi seul, j'étais tout le drame, auteur et acteur étroitement amalgamés.
— Attention, petit! me cria M. Nizerolles- Closcard, se retournant au bruit endiablé démon rabot.
Je regardai le menuisier.
— La planche du fond a besoin d'être épaisse, me dit-il, et il faudrait lui laisser sa force. — Baptistin , pare cette pièce. Trois coups de varlope en finesse sur chaque face, et voilà.
— Et moi? lui demandai-je^ impatient d'une autre besogne.
— Toi, tu vas m'aider.
Il s'agissait d'assembler les trois planches du couvercle,, et ce travail n'allait pas sans offrir de graves difficultés. D'abord^ ces longs morceaux de châtaignier, renflés au feu comme des douves de barrique, tourmentés diversement par les flammes, ne s'étaient pas infléchis dans la même ligne géométrique, et il se trouvait que les trous destinés à recevoir les chevilles ne se correspondaient pas exactement; puis les chevilles, trop grosses ou mal arrondies^ menaçaient à chaque pesée du menuisier sur son ouvrage de faire éclater le bois.
— Doucement, monsieur Nizerolles-Gloscard, doucement^ répélais-je.
— Passe-moi la masse.
Je lui passai la masse, et lui de taper, de laper...
— Je vous en prie^ monsieur Nizerolles-Gloscard...
— Ça y esl! cria-l-il.
Ça y était.
Anaïs et Baplislin accoururent et contemplèrent avec étonncment, avec admiration l'ouvrier habile, épanoui dans son triomphe. M Nizerolles- Gloscard ne les remarqua pas : il n'avait d*yeux que pour la toiture du cercueil, la tournant, la retournant pour mieux en apprécier les proportions heureuses, se mieux applaudir; puis il balbutiait des mots inintelligibles, qui devaient être autant de compliments qu'il s'adressait à hiimêmc. Enfin, ces paroles distinctes coulèrent de ses lèvres émues '
— VA M. le curé Michelin qui n'osait pas me conlicr la fabrication des cercueils de la paroisse Saint-Alexandre! Kn voilà une farce, par exem pic ! Je confectionnerai aux morts de Bédarieux des caisses plus commodes (|ue leur lit. Nous verrons si M. le maire de la ville se plaindra du coffre où je le loge 1 II sera là comme chez lui,
ce bon M. Hippolyte, et solidement, j'en réponds. D'abord, je n'ai employé que le cœur le plus pur de châtaignier. Certainement qu'il n'en ira pas ainsi pour tout le monde, et il faudra bien que plus d'un se contente de sapin ou de peuplier... Ça boit, le peuplier... Enfin, ceux qui auront des moyens pourront réclamer des bois durs...
En articulant les dernières phrases, il amortissait par de légers coups de varlope les joints qui formaient des saillies trop vives.
— Rondement, Baptistin ! dit-il tout à coup.
Comme Baptistin regagnait son établi, Anaïs, libre, me tira par la manche et me conduisit vers le foyer tout à l'heure brillant de la flamme blanche des copeaux, à peine éclairé maintenant par la lueur rougoâlre de maigres tisons. Je m'assis sur une escabelle.
— Nous en sommes restés au Chapitre des Sacrements, n'est-il pas vrai? me demanda la Répétitrice du catéchisme.
— Oui,Cardette.
— Combien y a-t-il de sacrements?
— Sept.
— M. le curé Michelin n'aime pas ces réponses trop courtes, peu respectueuses. Quand tu réponds à une question, tu dois répéter cette
question en tout ou en partie, selon le cas. Voici ma demande : — « Combien y a-t-il de sacrements? » Ta réponse doit être celle-ci : — « 11 y a sept sacrements. »
— Qu'est-ce que cela fait qu'on répète ou qu'on ne répète point, si on sait son alTaire? intervint M. Nizerolles-Closcard, qui n'était pas sans posséder quelque bon sens,
— Travaille, toi, lui riposta mon institutrice. — Quels sont-ils?
— Le Baptême..., la Confirmation..., le Mariage...
— Ahl pour fameux, c'est fameux! interrompit M. Nizerolles se frottant les mains à s'en déchirer la peau.
— Quoi donc? le Mariage?... m'écriai-je, embarrassé pour découvrir les quatre autres sacrements.
0 surprise! le cercueil était terminé. La boîte tout entière se déployait sur l'établi, qu'elle encombrait d'un bout à l'autre magnifiquement.
— C'est fameux! répétait notre homme, tombé en extase devant son œuvre réalisée... Regarde donc, Anaïsl... Et puis, qu'on vienne dire que je m'entends mieux à traquer un lièvre parles garrigues ou à « siffier la linotte » avec les amis qu'à couper le bois et à le travailler! Certainement
le fusil ne ressemble pas au rabot, ni la bouteille non plus^ mais on peut, sans offenser personne, ne pas être maladroit à les manier tous les trois ensemble... Je veux que M. Michelin me fasse accorder dorénavant, par la fabrique, la fourniture de tous les cercueils. En premier, ça m'amusera, moi, cette besogne; puis c'est commode de gagner sa pièce de huit^ dix francs, en moins de temps qu'il n'en faut à M. Anastase Brémontier pour dépêcher un De profundis... Je te promets quej'ai mis assez d'étoffe à cette boite. Mais, au fait, peut-être devrais-je me rendre un peu compte de la justesse de mes mesures, conclut-il après un silence et non sans un vague souci... — Baptistin!
En appelant son fils, il embrassait de ses grands bras noueux l'une des extrémités du cercueil, — la tête, — et la soulevait. Baptistin comprit ; il étreignit l'autre extrémité du coffre, — les pieds, — et aida son père à le descendre de l'établi sur le sol. Le menuisier, dont un pU au front laissait deviner les préoccupations, s'empara de son mètre vivement et, Tayant développé, le colla aux côtes de son fils. — Pourquoi mesurait-il Baptistin ? — Celui-ci, diverti par ce jeu, riait à gorge déployée.
— J'aurais parié une fève contre un grain de
mil que tu avais juste la taille de M. Hippolyte, dit M. Nizerolles-Gloscard, s'adressant à Baptistin.
Et, lui montrant le cercueil :
— Couche-toi là-dedans et conte-nous si on y est à l'aise.
— As-tu la tête fêlée, NizeroUes ! s'écria Cardette avec un frisson.
Elle essaya de retenir son fils ; mais Baptistin lui échappa d'un bond de carpe, et, avant qu'on eût pu se rendre compte de ses mouvements, se trouva de son long étendu dans le coffre de M. le maire de Bédarieux. Pour le coup, le suisse, à qui ses fonctions à Saint-Alexandre avaient fait des habitudes graves, n'y tint plus. En voyant son fils entre les planches, la mine immobile, les membres raides, les mains jointes sur la poitrine, il se mit les poings à la rate et s'esclaffa de rire avec un abandon, une plénitude qui me blessaient tout ensemble et me remphssaient d'effroi.
— Polisson ! polisson ! criait Anaïs.
— Eh bien, Cardette, il est plus de dix heures, dit une v >ix douce, qui subitement dilata mon cœur serré par une angoisse horrible.
Ma mère, suivie de notre servante Marion,
apparut dans la baie de la porte. Je volai à elle et l'embrassai.
— Je suis sûre que tu n'as pas su ton catéchisme, me dit-elle en sentant palpiter ma poitrine contre la sienne.
— Je l'étudierai mieux une autre fois, balbutiai-jC;, ravi de pouvoir lui donner le change sur le vrai motif de mon agitation.
Ma mère entra dans la boutique, et Anaïs, ayant remué les cendres du foyer, commença à bavarder. Ma mère l'écoutait. La sainte femme! elle élait si profondément pénétrée du service que me rendait son ancienne couturière en m'initiantjour à jour aux Vérités de la religion !
Cependant, Baptistin s'était hâté de vider le cercueil, et maintenant nous jabotions vautrés dans les copeaux.
— Ah çà ! lui demandai-je, pourquoi tes fagots sont-ils plus petits que les miens?
Il passa une main dans la poche de son pantalon, en relira une bille brunâtre et m'en ferma la bouche par un geste rapide, extraordinairement juste. A la même seconde , j'éprouvai d'inénarrables délices. Ma langue roulait une praline. Mon palais en fcte goûtait le sucre et mes dents tâtaient l'amande, avides de la croquer.
— Allons, mon enfant... me dit ma mère.
Je ménageai la praline jusqu'à la rue de la Digue. Mais, arrivé à notre porte, j'eus peur d'être interrogé par mon père, de ne pouvoir lui répondre librement, et l'amande, cette réserve sacrée, fut cassée d'un coup et engloutie.
Le lendemain samedi, jour des funérailles solennelles de M. Hippolyle Vaquinel, notre école, jalouse de s'associer au deuil général, demeura fermée, et je ne vis pas Baptistin. Quand je dis que je ne le vis pas, je m'exprime mal : de notre fenêtre de la rue de la Digue, où je m'étais posté pour admirer le passage de l'enterrement de M. le maire, j'aperçus mon ami dans l'immense cortège, marchant à côté du premier vicaire de Saint- Alexandre, M. l'abbé Tony Valibouze, et chantant le De profundis à pleine voix avec le bedeau Astrugou. Mais comment lui parler de ma fenêtre? Je me contentai de le suivre de mes deux yeux attentifs, persuadé qu'il finirait par lever la tète. A n'en pas douter, il ressentit, làbas, le coup de mes prunelles allumées, électri-
qiies, car il se secoua, impatient de regarder ailleurs que dans son paroissien. Malheureusement, M. Fabbé Valibouze le serrait de trop près, et, malgré qu'il en eût, il poursuivit le De profwîdis sans dévier d'une ligne et sans broncher d'un mot.
Je n'allais jamais à la doctrine le samedi, Cardette s'étant réservé la soirée du samedi pour faire répéter aux chanteuses de Saint-Alexandre les cantiques du lendemain. Mon envie d'entretenir Baptistin, de le remercier de sa praline, cette envie, mêlée à un secret désir de connaUre comment il s'était procuré des douceurs dont mon palais restait encore parfumé, s'irritait de tant d'obstacles et menaçait de ne plus me laisser de repos. Ma mère n'aimait guère de me voir vagabonder par la ville au moment de ma première communion, et préférait me retenir au logis, où elle me préparait à son tour, après Anaïs, « à Tacte le plus important delà vie ». Elle était fort capable de me garder au gîte tout le long de la journée du lendemain, premier dimanche de l'Avont. L'idée abominable de lui échapper me traversa l'esprit comme une flamme.
Chaque dimanche, Baplistin ^«Mnait la première messe basse d»; Saint-Alexandre, que M. le
premier vicaire disait à cinq heures du matin. Je savais cela. Or, à cinq heures du matin, sauf mon père, levé de temps à autre pour assister à la messe de M. Valibouze, « la messe des travailleurs, dès trabaijadous », tout le monde dormait à la maison. Si je rompais le licol qui m'attachait trop étroitement à la mangeoire et, comme l'âne de Justine Pages, j'allais, en compagnie de Baptistin, vaguer à jambes que veuxtu à travers les sentiers du Roc-Tantajo? Il n'était pas rare que Baptistin, entre la petite messe basse et la grand'messe, montât à la vigne de son père pour retirer du mas une dame-jeanne qu'il rapportait à toutes gtiffes jusqu'à la rue du Puits. Si je suivais mon ami une fois, une seule fois?
Je me demande encore aujourd'hui comment, dans les dispositions pieuses, candides, où pour l'instant me mettaient les instructions savantes de M. le curé Michelin, les leçons très développées de Cardette, les exhortations touchantes de ma mère, pareil coup de tête put être accompli. Le fait est que, mon père descendu au troisième coup de cloche annonçant la messe des travailleurs, je me glissai le long des marches à pas allongés de chat en maraude et me sauvai sans me retourner.
L'obscurité était compacte, le froid si vif qu'il m'entamait les joues. Je n'en poursuivais pas moins ma fuite par les rues, évitant avec soin les rencontres, galopant, bondissant, coupant vite. Croiiiez-vous qu'en abordant la grand'rue , je faillis donner en plein dans les jambes de M. Anastase Brémontierl Vous devinez si j'eus un recula me casser les reins, en démêlant dans les ténèbres, que sa lanterne chiche éclairait d'un point rougeâtre, cet homme redouté, fort capable de me happer au collet et de me conduire à mon père sans désemparer...
M. le Maître et son lumignon s'effacent. J'entre dans le quartier des Rues-Basses.
On n'a pas plus de chance dans la vie : les trois NizeroUes-Gloscard se trouvaient dans la boutique, Baptislin et son père mangeant un morceau sur le pouce, « tuant le ver », Anaïs fredonnant à la cantonade le premier couplet de je ne sais quel cantique nouveau.
— Que dis-tu de celui-là, Baptistin? demandal-elle s'interrumpanl.
— Et comment l'appelez-vous, celui-là, mère?
— Le Cantique du Marin.
— Oh ! qu'il est joli 1 qu'il est joli !
— El loi, NizcroUes, qu'en penscs-lu
— Moi, je n'entends rien quand je mange, répondit le suisse ; mais, si tu veux recommencer, Anaïs, je vais faire taire mes mandibules.
Cardette, d'une voix dolente, qui s'anima au cours du couplet de modulations agréables :
« Dans ce triste pèlerinage,
Marie adoucit tous nos maux;
Elle garantit du naufrage
Ma barque errante au sein des flots.
Les vents et la mer en furie
Voudraient en vain me submerger;
Caché sous l'aile de Marie,
Je ne redoute aucun danger... »
— Magnifique I hurla M. Nizerolles-Closcard. Et, altéré par ce cri d'enthousiasme, il empoigna son verre plein et le vida d'un trait.
Cardette, partant d'un nouvel élan :
0 Ma mère m'apprit à redire Ce nom sacré dès le berceau, En lettres d'or Je veux l'écrire Sur la poupe de mon vaisseau.
Si la tempête rompt la voile Et nous éloigne loin du bord, Marie est la brillante étoile Qui nous ramène vers le port.... »
Le menuisier m'avisa.
— Te voilà, petiot ! s'écria-t-il, heureux
d*échapper au Cantique du Marin pour revenir à la mangeaille.
— Te voilà! me dit Baplislin.
— Bonjour, mon enfant! me lança Cardelle entre deux roulades.
— Et Baptislin ne va pas servir la messe de M. Valibouze ? demandai-je.
— M. le Maître doit la servir pour lui ce matin, bredouilla M. NizeroUes-Gloscard.
Puis, bâfrant de plus belle :
— Nous avons convenu ça, M. le curé Michelin et moi, hier, au retour du cimetière... Nous partons pour la chasse en ce moment.
— Vous partez pour la chasse ! Vous n'irezdonc pas à la messe aujourd'hui?
— Nous entendrons la messe à Soumartre, le pays de mon père, dit Baptistin, joyeux.
— Si le lièvre ne nous retient pas dans les luzernes du Moulin-Trinquat, ajouta le menuisier avec un effort pour ne pas pouffer.
M. Anastase Bre'montier assistant M. Valibouze à l'autel; M. NizeroUes-Gloscard entraînant Baptistin à la chasse un dimanche ; l'e'glise Saint- Alexandre privée de son suisse au bénéfice de Téglise du hameau de Soumartre; un lièvre dans les luzernes du Moulin-Trinquat ; toutes ces choses inusitées^ inconnues, si Ton songe à l'étal de
trouble où me mettait déjà mon audacieuse escapade, me bouleversaient l'esprit de fond en comble, et, durant de longues minutes, je demeurai sans souffle.
— Le fait est simple, reprit le menuisier. Tu connais Barbette Aubagnac, la fille de Tancien suisse? Comme on descendait M. Hippolyte dans la fosse, Barbette m'accoste au bord du trou et me marmotte ces quatre mots doucement : — « J'ai vu un lièvre dans ma luzernière du Moulin-ïrinquat. Si vous alliez le tuer, demain, pour M. le curé, qui nous veut du bien, à vous et à moi? » — Un lièvre!... M. le cure' entonnait un dernier Requiem, et tu comprends, petiot, qu'il n'était pas possible de l'interrompre pour lui demander la permission d'abandonner ma canne de suisse le lendemain et de prendre mon fusil de chasseur... Mon Dieu! pour dire vérité, il y avait beaucoup de gens qui, au retour du cimetière, geignaient et sanglotaient en pensant qu'ils ne rencontreraient plus M. Hippolyte se promenant dans la grand'rue et jetant un bonjour aux plus pauvres comme aux plus riches de la ville. Moi, non seulement je ne pleurais pas et ne sanglotais pas, mais je crevais de rire dans ma peau, en suivant, par avance, le lièvre du Moulin-
3i TOUSSAINT GALABRU
Trinquât, qui bientôt aurait du plomb jusqu'au bout du nez..
— M. le curé vous a donné la permission?
— En voilà un, par exemple, qui aime le gibier, le lièvre principalement!... Une fois à la sacristie, j'ai attendu le départ des trois vicaires de la paroisse et de la troupe des desservants accourus des environs à l'enterrement de M. le maire de Bédarieux, puis j'ai abordé notre doyen. A la seule nouvelle qu'un lièvre se promenait comme ça sans se gêner par les luzernes de Barbette Aubagnac, la large et grosse figure de M. Michelin est devenue plus large et plus grosse qu'une vieille lune ronde, et, trop content pour dépenser avec moi longue salive, il m'a crié ceci tout uniment : — « Tue-le, tue-le, Nizerolles, et porte-le-moi I »
— Et vous êtes srtr de le tuer, monsieur Nizerolles-Closcard? demandai -je, considérant le menuisier, qui grandissait démesurément à mes yeux.
— Pourvu qu'il me montre le fin bout de ses moustaches!... Voyons, Cardelle, finis avec ton Cantique du Marin; lu vas l'enrouer...
Baplistin déplaça la chandelle, et, sur l'élabli où j'avais raboté, deux jours auparavant, la planche du cercueil de M. llippolyle. je démêlai
deux gibecières à filet et deux fusils. M. Nizerolles-Gloscard se passa au col la bretelle de son havre-sac, saisit son arme; Baptistin l'imita. Prestement ils sautèrent |hors de la boutique et disparurent dans les ténèbres de l'étroite ruelle du Puits.
Ce brusque départ me causa un étonnement mêlé de douleur. Et moi qui comptais trouver le courage de demander à M. Nizerolles-Closcard de m'emmcner avec Baptistin! Pour Anaïs, soit que son cantique très difficile ne lui permît pas la moindre distraction, soit qu'elle me crût sur la route du Moulin-Trinquat avec les chasseurs, elle persista à demeurer assise en un coin sombre et ne m'adressa pas un mot. Ma situation devenait intolérable ; je ressentais des fourmillements d'impatience par tout le corps. C'était évident, je ne resterais pas longtemps chez Cardette, les pieds noyés dans les copeaux du cercueil de M. Hippolyte...
Tiens ! je me trouve dans la rue du Puits... Je longe les maisons noires... Comment, c'est moi, l'enfant gâté, l'enfant peureux de la rue de la Digue, qui galope de ce train à travers les Rues- Basses? Allons donc! Mais si, c est moi, c'est bien moi, moi-même. J'ignore à quelle ruse j'ai
pu recourir, quelle force j'ai pu employer pour briser les barreaux de la cage où je m'étais emprisonné sottement. Le fait est que, des deux ailes, je cingle vers M. Nizerolles-Gloscard, vers Baptistin. Six heures ne sont pas encore sonnées. La nuit demeure complète. Je suis bien content, et je vais droit devant moi, toujours vers la rue du Château, le seul chemin conduisant au lènement du Moulin-Trinquat, sous le Gol-du-Buis.
Allons, bon ! la cloche de Saint-Alexandre qui m'éclate sur la tête, en passant Est-ce le premier coup de la messe basse de sept heures? Est-ce seulement Y Elévation de la messe de M. Valibouze? Cela m'est bien égal! Cloche, belle, magnifique cloche de Saint-Alexandre, pesant des quintaux et des quintaux, annonce à Bédarieux que nous sommes aujourd'hui le premier dimanche de l'Avent; moi, je vais à la chasse. Voilà la vie que je mène, la voilà!
A la Croizette, partie de la ville haute tirant son nom d'une petite croix plantée dans un quartier de roc, je perçois des voix connues. Une clarté me frappe à la vitre de l'homme de l'octroi. Cet homme s'appelle Escalou. Je fourre mon nez à la vitre. 0 bonheur! M. Nizerolles- Closcard est là trinquant avec le gabelou. Baptis-
tin ne boit pas; il caresse Goji\ un superbe épagneul noir qui appartient à Escalou. Je suis sur le point d'ouvrir, d'entrer. Pas si bétel Uoctroyen n'aurait qu'à me dénoncer à mon beau-frère Sire, quand, vers les dix heures moins un quart, il le verra passer allant à la grand'messe.
Je file comme un lièvre, comme filera peut-être, sans être touché, le lièvre que nous allons tuer au Moulin-Trinquat. Je franchis la ligne de platanes de M. Gausse. J'aperçois, à gauche, dans l'obscurité moins opaque, la jolie maisonnette du Blanquissage. L'usine de M. Grand, encore â j;auche, laisse deviner sa masse imposante au bord d'un bief dont l'eau fume , a de fugitifs miroitements. Je cours. Je suis sur la route déserte de Béziers. La ville ne m'obsède plus. En avant! toujours en avant!
Un ruisselet, qui descend en droite ligne du Roc-Tantajo, en hiver hurlant comme un loup, en été, faute d'eau, silencieux comme une marmotte, a néanmoins nécessité un petit pont à l'un des creux du chemin. Le long du parapet, de chaque côté, se trouvent scellées trois quilles en pierre de taille. Je suis en rase campagne à présent, à présent je n'ai plus à redouter de rencontre fâcheuse, et je me repose de ma course elïrénée
t^ur une des quilles du petit pont... OJiîohI devant moi, là-bas, une flamme rougeâlre, large et haute, monte par-dessus les peupliers, dont les cimes agitées par le vent moutonnent au fond de la vallée. C'est le four de la tuilerie de mon beau-frère Sire qui lance ces flammèches mêléesà des nuages de fumée. Je connais ça, et ne m'épouvante point... Pourvu que mon beau-frère, qui, en louant sa tuilerie, s'y est réservé un appartement pour vivre au milieu de ses vignes, ne me devine pas à cette heure matinale sur la route de Béziers et ne vienne pas m'y cueillir d'une enjambée!...
— Que fais-tu là? me crie quelqu'un.
C'est Baptistin. Gorr marche dans sa piste.
— Alors^ tu viens auMoulin-Trinquat, petiot ? me demande son père.
— Si vous me voulez, monsieur Nizerolles- Closcard...
— Et la messe ?
— Je l'entendrai à Soumartre avec vous.
■— C'est que nous... Pas accéléré, les enfants î
J*avais obtenu de Baplistin de porter son fusil, et j'e'tais heureux. Une chose surtout contribuait à me procurer l'aise où tout mon être s'épanouissait avec délice : la discrétion de M. Ni/orolles-Gloscard. Comprenait-on qu'il m'eû4, autorisé à le suivre, sans au préalable s'informer si mes parentsentraientdans mon dessein, s'ils me permettaient, le premier dimanche de l'Avent, d'aller courir la prétentaine au Moulin-Trinquat? Bast ! oublions les parents, oublions le premier dimanche de l'Avent, oublions Bédarieux avec ses servitudes, ses tyrannies de toutes sortes, et marchons vers la luzernière de Barbette Aubagnac.
— Les enfants, une recommandation I dit M. NizeroUes, comme nous attaquions la montée du Col-du-Biiis. Il ne faudrait pas croire que
le lièvre soit une béte aussi bête que les bêles ordinaires, que Finou, l'âne de Justine Pages, par exemple. Le lièvre est un animal très fin, si fin, qu'il ne se risque guère dans nos pays où il sait qu'il y a des tireurs fameux, moi le premier. Ah ! si, quand il me confia la casaque et la canne de suisse, M. le curé de la paroisse m'avait laissé mes chiens ! Mais il s'entêta à me prouver que les chiens ne me convenaient plus, et je fus oblige'de lui céder pour manger du pain. Mon Dieul je n*ai jamais beaucoup regretté Prillant, une bête d'arrêt superbe, mais peu savante du côté du nez ; en revanche, je ne me consolerai pas d'avoir perdu Flore, une chienne douce, obéissante, sentant la piste par tous les vents et par toutes les pluies. Enfin, nous avons Gorr... Tout cela pour vous apprendre qu'une fois à Tespère, vous devez vous tenir tranquilles.
— Moi, je ne bougerai pas, monsieurNizerolles- Closcard, m'empressai-je de répondre.
Baptistin n'articula pas un mot : il venait de retirerde son carnier une tranche épaisse de pain, et d'énormes morceaux emplissaient sa bouche: J'osai couler une main jusqu'au museau de Gorr. I/épagneul, sensible à mon attention, eut un aboi étouffé.
— Ma pauvre Flore, si je l'avais I reprit le
TOUSSAINT GALABRU il
suisse avec une émotion singulière... Il est vrai que, si elle vit encore, elle ne doit plus galoper des jambes. Elle avait six ans quand j'en fis présent à ce Toussaint Galabru, de Vérénous. Baptistin faisait ses grosses dents, et il braillait, braillait !...
— C'est égal, intervint celui-ci, à votre place, je n'aurais pour rien au monde donné Flore à cet abominable sorcier de Toussaint Galabru. Ma mère Cardette m'a répété souvent : — « Flore n'est pas sortie de chez nous par la bonne porte. »
— Pouvais je exposer la suisserie, voyons ! Galabru vient chez nous, un jour de foire, et me tient ce langage : — « J'ai consulté à votre intention ma chèvre 7Ve^re//e, j'ai consulté également mon crapaud Persil, et tous les deux m'ont fait certain que vous seriez suisse de Saint-Alexandre. Seulement, il reste une condition à remplir. Négrette et Persil s'ennuient à Vérénous ; ils demandent à jouer aux cartes avec Flore, qui est une béte très esprilée et pudique. Etant suisse, vous ne chasserez plus. "Voulez-vous me donner votre chienne? »
— Il fallait lui donner une gifle à tour de bras, interrompit Baptistin.
— «... Si vous m'abandonnez Flore, je jette un sort à vos concurrents, et c'est vous qui êtes nomme. »
— Ce n'était pas catholique, ce discours, reprit Baptislin.
— Moi, j'eus peur un brin de manquer la suissérie, un brin d'avoir un me'chant sort sur le dos, et je lâcliâi tout sans compter, jusqu'à une pièce de quarante sous qu'il me demanda pour renouveler ses cartes trop vieilles.
— Ma mère Cardette a raison : Flore n'est pas sortie de chez nous chrétiennement.
— Chut, Gorr I soufllale menuisier s'arrêlant.
Il ne reste dans le pays que le souvenir du moulin Trinquât. Vers 1818, date à laquelle on mil à exécution le premier tracé de la roule de Bédarieux à Béziers, l'administration des Ponts et Chaussées empurla les roues et les meules de la pittoresque farinière du Roc-Tanlajo. A peine si, parmi les chênes verts, de ci, de là, un pan de mur demeure debout, montrant ses lézardes comme des blessures, ses crevasses comme des plaies. Le ruisseau du Col-du-Buis lui-même, autrefois abondant et redoutable pour les propriétaires riverains, n'était plus qu'un fil en 1842 et se trouve a sec aujourd'hui, premier dimanche de TA vent. Les roches secouées, brisées par la poudre de mine, ouvrirent à n'en pas douter dos fissures souterraines où l'eau se gli?sa goutte à goulfo et
OÙ, découvrant de nouvelles pentes, elle finit par se perdre complètement.
— Chut ! chut! répe'ta M. Nizerolles-Gloscard, s'adressant cette fois à Baptistin et à moi.
Il avait quitté le grand chemin, et nous le suivions, adroite', à travers un taillis de jeunes châtaigniers sauvages, dont les surgeons très souples se pliaient et se redressaient sous nos mains avec l'élasticité de ressorts d'acier. Du reste, à la clarté indécise de l'aube, ces jets vigoureux, luisants de rosée, avaient des reflets métaniqu<'s bien capables de faire illusion. Nous montions toujours sur la trace de notre guide, qui se retournait de temps à autre pour u^'inviter d'un geste à avancer plus discrètement. Mais, à la fin, je n'avais pas des ailes pour voler ! Il est de fait que ce diable de M. Nizerolles-Gloscard, il est de fait que ce diable de Baptistin allaient sous bois sans faire craquer une brindille. Qui leur avait enseigné à cheminer de ce pas de velours au milieu de branchages secs, de décombres roulants? Enveloppés d'ombre, Féchine basse, la tête rentrée dans les épaules, ils avaient l'air de deux renards flairant, non pas un lièvre, mais toutes les poules d'un poulailler. Et Gorr, comme il se rasait ! Soudain mes compagnons fléchissent les genoux et s'étendent de leur long, les jambes et
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le ventre au sol, la poitrine un peu relevée sur les bras.
— Petiot, en arrière! me murmure M. Nizerolles-Gloscard.
Parexcmple, ilcommenceàm'ennuyer,le suisse de Sainl-Alexandre. Je ne bouge pas le moins du monde. Je suis venu pourvoir et l'on ne m'empêchera pas de me servir de mes yeux.
— Je t'en prie, me souflle Baptistin, ne nous empêche pas de tuer le lièvre. Si tu restes là, il te verra et n'entrera pas dans la luzernière de Barbette.
— Nous y sommes donc, à la luzernière de Barbette ?
— Oui.
Je me blottis dans un fourré de genêts.
De minute en minute, l'aube devenait nîus blanche, plus claire, et les buées matinales, fort épairses vers la fin de l'automne, après s'être amincies comme des gazes, s'élevaient, se déchiraient, se partageaient, se volatilisaient. Tout k l'heure la luzernière de Barbette ressemblait à In grève do l'Orb, quand une riche ménagère de la ville y a étendu son beau linge tout éclatant et tout neuf ; maintenant, il ne restait plus un drap une serviette, un mouchoir sur les herbages de
Barbette : la lumière naissante avait dispersé la lessive le long des arbres, des rochers, et finalenient l'avait mangée jusqu'au dernier lambeau. La luzerne apparut nettement, assez haute malgré la dernière coupe, et très verte.
Du point élevé que nous avions atteint, la terre de Barbette Aubagnac, d'une jolie contenance, ma foi, se précipitait vers le ruisseau du Moulin- Trinquat en une ligne d'une pente régulière, sans la plus légère ondulation du sol. Pourvu que le hèvre y parût, nul obstacle ne pouvait empêcher M. NizeroUes-Closcard de l'étendre raidc sous le coup. Justement, comme cette réflexion me traversait l'esprit, le père de Baptistin, jugeant sans doute sa position incommode pour amener son fusil en joue et faire feu, se releva et vint se cacher derrière les genêts où j'étais tapi.
Le délicieux, le sublime silence ! A mesure que le jour se faisait plus grand, la bise piquante et criarde, qui nous avait si rudement fouettés au visage, se calmait. Là-bas, dans le creux du ruisseau, de rares saules, de rares ajoncs s'agitaient encore, mais les mouvements devenaient plus faibles, plus circonscrits, plus paresseux. Après une nuit de tempête, la nature, sous les premières caresses de la lumière, tendait au repos. Il n'était pas douteux que le lièvre dé-
pisté par Barbette ne profitât de cette paix adorable de l'aurore pour venir gambader dans l'herbe fraîche et y prendre son déjeuner. Aussi, de quels yeux je regardais la luzernière ! A chaque minutera chaque seconde, je croyais voir ce lièvre énorme, — il était énorme certainement, — déboucher des taillis environnants, montrer d'abord sa tête pointue de silex, ses oreilles plus longues que celles de Finou, tout son dos roussâtre, renflé, se ramassant pour un bond démesuré.
— Veillez , monsieur Nizerolles-CIoscard , veillez ! marmottai-je, éperdu de joie.
Mais M. Nizerolles-CIoscard ne me répondait aucunement, et je continuais à observer le terrain de Barbette Aubagnac pierre à pierre, car je démêlais beaucoup de pierres maintenant parmi les I CFjages ras, flétris par les premières gelées blanches...
Cette fois, c'est lui ! Les basses branches des châtaigniers , en tirant vers le Roc-Tantajo, ont remué. C'est lui , immanquablement c'est lui!
Baptistin et son père ont relevé leurs fusils. Je retiens mon souffle. — Pif 1 paf ! — Mon ouïe fie fait complice de l'envie qui me brûle : j'entends deux détonations et une acre odeur de
poudre m'emplit le nez. Mes compagnons ne bougent pas.
— Tirez donc encore! ne puis-je m'empêcher de leur crier.
— Chut! me répond le menuisier.
Il m'assomme avec son chut ! J'en ai par-dessus les e'paules de son chut/ Comment , c'est pour me traiter avec ce sans-façon ridicule qu'ils m'ont amené au Moulin-Trinquat, au lieu de me laisser à Cardette qui, le Cantique du Marin achevé, m'aurait conduit à la pratique de tous mes devoirs!
A présent, ce ne sont plus des coups de fusil qui m'entrent dans les oreilles, mais des claquements de fouet, jolis, clairs, d'une sonorité merveilleuse dans la combe resserrée du Gol-du-Buis. Tiens ! la diligence de Béziers gravissant la côte à notre gauche. Le voiturin Paulet est descendu de son siège et, pour soulager ses chevaux, marche dans un groupe de voyageurs. La montée est si raide! Dans l'air léger du matin, les paroles de ces gens allant au pas me parviennent nettes, distinctes, et les échos répercutent joyeusement leurs éclats de rire le long de la rampe. Heureux voyageurs! comme je les envie! Eux du moins, jusqu'à ce que mort de la bête s'ensuive,
ne sont pas condamnes à attendre un lièvre dans la luzernicre de Barbette, laquelle Barbette, pour se venger des larcins de caroubes ou de pralines faits à sa devanture par le fils du suisse, est fort capable de s'être moquée de nous.
Grand Dieu! ce serait à en mourir de peur, si la chose était vraie. Non, ce n'est pas possible! Cependant, plus j'entends cette voix, plus j'analyse les proportions de cette silhouette défilant avec les autres sur la route, et plus... // est allé à la messe de cinq heures, est rentré, a pris son bol de café de seigle, — le café de la maison sous prétexte qu'il est rafraîchissant, — a embrassé ma mère et est parti à sept heures pour Béziers, où l'appelle sans doute quelque adjudication. Pourvu qu'i/ m'ait cru couché! qu'il ne se soit pas informé de moi!... N'importe, en découvrant mon père parmi les clients de Paulet, je ne craignis pas de déranger M. Nizerolles- Closcard, de troubler Baptistin, plus attentifs que jamais; je quittai ma place. trop en évidence, et m'enfonçai, à dix pas, dans un fourré de genévriers.
C'était très drôle de suivre ce monde endimanché, cheminant, et je ne le quittais pas des yeux. De temps à autre, bétes et «cens disparaissaient dans les zigzags sans nombre de lamonlée,
puis reparaissaient à un coude aigu de la route surplombant l'échancrure du ruisseau. Du reste, la vallée du Col-du-Buis, si solitaire à notre arrivée, s'animait de plus en plus. De grosses charrettes,ayant croisé la voiture de Paulet, descendaient de bon train, nous étourdissant du grincement de leur mécanique, serrée à immobiliser les roues. Jamais le lièvre promis ne se risquerait dans la luzerne de Barbette Aubagnac au milieu de ce tapage et au milieu de cette lumière, carie grand, le très grand jour était venu. Là-haut, le roc sourcilleux de Tantajo se teintait de reflets roses. Le soleil menaçait-il de se lever par exemple? Si le soleil, lui aussi, se mettait contre nous!...
Le voilà, le soleil! La crête du Col-du-Buis, hérissée de chênes, m'apparaît rase comme la main. Un four incandescent ouvre sa gueule plus large que le portail de Saint-Alexandre et reçoit des arbres entiers, qui flambent avec des éclats d'allumettes phosphoriques. Tout le bois du Col, une forêt qui se développe du Roc-Tantajo au village de Pézènes, va-t-il y passer? La gueule monte, rouge malgré décembre, laissant deviner, dans le fond du brasier, comme des barres noirâtres, — des troncs qui achèvent de se consumer sans doute. Mais ce n'est plus la gueule d'un
four maintenant, c'est une boule, une boule presque blanche. Des points obscurs passent devant cette face éblouissante, dont les grosses lèvres enflammées me collent un baiser chaud sur chaque joue... Quand je songe que ces points obscurs, c'est Paulet, son monde bruyant de voyageurs, ses trois chevaux, son véhicule enfin qui osent traverser le soleil.
Pif! paf!
M. Nizerolles-Gloscard et Baptistin ont tiré. Gorr cabriole dans la luzernière pour happer le lièvre mort. Le suisse et son fils suivent le chien de près. Je m'élance. Baptistin se penche sous un sorbier et arrache à Gorr, qui le serre trop... devinez quoi? un merle. Oui vraiment, un merle, noir comme un corbeau, avec un bec jaune qui, pour le moment, mâche sa langue affilée. Il a fallu deux Ni/xTolles, etdeux Nizerolles-Gloscard. pour abattre cette étonnante pièce de gibier Quand je disais que Barbette s'était moquée dnous!... Ah! ma messe! ma messe!... Dieu me punit.
Le merle dans le carnier, mes compagnons se regardèrent^ puis éclatèrent de rire. Moi, j'étais furieux. Devisant et pouffant toujours, les Nizerolles-Closcard se mirent à remonter le ruisseau. — Où allaient-ils? — Ils ne disaient rien Glacé par une immobilité de plus de deux heures sur la terre imbibée de rosée , la tentation me prit de m'élancer vers la ville. J'arriverais encore àtemps pour la grand'messe ; puis, mon père n'étant pas au logis, il me serait facile d'aborder, avec ma mère, le chapitre de mon équipée matinale et d'obtenir mon pardon.
— Eh bien, petiot! me cria M. Nizerolles-Closcard, comme je me dissimulais derrière un bouquet de chênes blancs pour, de là, prendre mon élan vers Bédarieux.
52 TOUSSAINT GALABRD
Ma main écarta les rameaux, où pendaient d*' rares feuilles, et je risquai un œil. Dieu! qiit mes chasseurs étaient loinl Encore une minute, et je les perdais de vue à travers les sinuosités du ruisseau. Gorr avait disparu.
— Allons donc! insista M. Nizerolles-Closcard, m'appelant d'un geste amical.
Ma foi, je ne me hâtais guère de les rejoindre. Quand ils se seraient effacés, que je ne distinguerais ni la visière de leurs casquettes, ni le canon de leurs fusils, je savais ce que je ferais. J'avais cru la chasse amusante, et j'y périssais...
— Ah ! par exemple ! me dit Baptistin, me plantant une griffe à l'épaule au moment où je détale... Alors, tu ne veux pas déjeuner avec nous?
— Déjeuner?
— Sur le Roc-Tantaj ), en plein soleil.
— Il est de fait que je n'ai pas chaud, et qu'un peu de soleil...
— Mon père va remonter le ruisseau jusqu'au Col-du-Buis, puis il coupera par les châtaigneraies et nous rejoindra.
— Mangera-l-on quelque chose ?
— Ma mèreCardelte m'a farci le carnier... Tu verras comme Bédarieux parait petit regardé de la cime de Tanlajo.
— Cela m'est bien égal;, Bédarieux I Je préférerais planter les dents en une pitance quelconque.
— Une rouelle de misson ferait-elle ton affaire?
— Tu as du misson?...
Baplistin releva le couvercle de cuir de son havresac, et en tira un misson frais et gras, reluisant dans sa tripe rosée. Il me livra tout entier cet odorant saucisson de ménage, que nos cuisinières méridionales font mijoter avec un quartier de mouton et qui donne un goût extraordinairement savoureux à la soupe de chez nous. Le misson, mangé chaud, peut ne pas passer pour un régal exquis : il se ressent trop encore des pertes essuyées au bénéfice du bouillon; mangé froid, il s'est en quelque façon reconstitué et devient un mets agréable et succulent.
Un coup de fusil détona dans la gorge du Moulin-ïrinquat.
— Est-ce le lièvre, cette fois, Baptistin?
— Quelque alouette. Elles n'ont pas toutes quitté le pays, et, tant que l'été de la Saint-Martin se prolongera, on en découvrira plus d'une picorant dans les ornières des grands chemins... C'est un oiseau très rusé, l'alouette ; mais mon père n'en manque pas une. En voilà un chas-
54 TOUSSAINT r.AT.AlJlîU
seur, plus fin que n'importe quel gibier, plume ou poil I
— Ton père est fin?... J'ai entendu dire le contraire.
— Par qui ?
— Par M. Anastase Brémonlier. L'autre jour, — tu n'étais pas arrivé à l'école, — ton père rapporte un de nos bancs qu'il avait dû arranger. Ton père parti^ nous nous asseyons tous les écoliers. Graclla planche cède, et on ne voit que jambes et bras en l'air, — « Ce NizeroUes- Closcard, a dit M. le Maître, est plus âne que Finou, l'âne de Justine Pages. »
— Ah! M. Anastase Brémontier a dit ça?... Bon I
Nous avons grimpé, et beaucoup, tout en bavardant de la sorte. Tanlajo dressait immédiatement au-dessus de nos tètes sa masse redoutable, parsemée de trous plus larges, plus obscurs que des cavernes, avec des cassures gigantesques d'où jaillissaient des touffes vivaces de figuiero sauvages aux feuilles larges comme les deux mains. A certains endroits abrités , sur la roche nue, se montraient de délicates fleurettes de jardin. Le charmant et le terrible se mariaient agréablement pour les yeux, et
Tanlajo, un peu effrayant vu d'en bas, se faisait aimable et avait l'air de sourire à ses visiteurs. Une chose me frappa d'un étonnement indicible : l'étendue du bloc couronnant le mont. Du fond de la vallée de FOrb, on eût dit un gros caillou projetant son arête vive dans le ciel ; d'ici, c'était une immense rocaille, présentant un front d'assises cyclopéennes, reliées entre elles par un ciment grisâtre, intact par endroits comme si la soudure était d'hier, écaillé ailleurs et laissant fuir de véritables avalanches de gravier. J'avùis cru Tantajo à pic; pas le moins du monde! Tanlajo, serré de près, perdait sa sveltesse, son côté aérien: il s'écrasait, et descendait vers la ville par des ondulations molles, des lignes presque plates, chargées de vignes, de châtaigniers, d'oliviers, d'amandiers...
— S'il ose me toucher avec son nerf de bœuf, ce M. Anastase Brémontierî... reprit Baptislin.
— Et qu'est-ce que tu lui feras, s'il ose te toucher?
— Ce que je lui ferai?...
Il tendit ses poings fermés vers Bédarieux, dans la direction de notre école sans doute. Il s'assit, épuisé par sa trop grande colère.
— Mais aussi, lui dis-je, pourquoi tes fagots n'ont-ils pas six paquets de sarments ?
— Tu ne sais pas certainement que iM. Ana> tase Bre'montier voudrait m'empécher d'êtr. prêtre...
— Toi, prêtre ! m'ecriai-je, avalant, de surprise. nna dernière bouchée de misson sans la sentir.
— M. le cure' Michelin aime beaucoup ma mèr< Cardelte, qui est aussi sainte qu'une sainte du paradis.
— Pour ça, c'est vrai : Gardette est une saint. > du paradis.
— M. Michelin lui dit, le mois passé: — « Anaïs. tâche que Baptistin soit bien pieux. A dater du jour do l'An, M. Valibouze lui montrera le latin, et plus tard je l'enverrai au séminaire. Monseigneur a besoin de bons sujets. Il m'a écrit ça. »
— Eh bien?
— Eh bien, dimanche, après la messe de cinq heures, M. Valibouze m'a tiré les oreilles tn fort ("ais la sacristie, en me répétant qu'il ii' me prendrait pas à la cure au jour de l'An pour m'y montrer le latin, si je continuais ma vie de dissipation. Tu ci^mprends, M. le Maître m'avait dénoncé.
— G*cst toujours l'histoire de les fagots...
— Alors, pour faire plaisir à M. Anastase Brémontier, il ne faudrait jamais de la vie mettre la langue ni à un bâton de réglisse, ni à une
caroube, ni à une praline^ ni à une pastille, ni à une gimbelelte, ni à un berlingot?
— Et lu y mets la langue, souvent, Baptistin, aux bâtons de réglisse, aux caroubes, aux pralines, aux pastilles, aux gimbelettes, aux berlingots ?
— Des fois.
Les bras m'en tombaient.
— Comment fais-tu?
— Je vends des sarments.
— Tu vends des sarments!... Et à qui vends-tu des sarments?
— A Barbette Aubagnac.
— La Barbette Aubagnac du lièvre?
— Oui, la Barbette Aubagnac du lièvre, qui est épicière...
— Est-ce possible ! balbutiai je, scandalisé et travaillé en même temps par la tentation.
— Je délie mon fagot, j'en retire trois paquets, et Barbette me glisse dans la main, aujourd'hui un cornet de pastilles à la menthe, demain six pralines, après-demain trois berlingots...
— Pour le coup, vous faites là un joli commerce, vous autres ! dis-je, essayant de m'indigner pour couvrir la joie abominable que je ressentais de la découverte... Crois-tu que si, moi, je lui offrais aussi quelques...?
58 TOUSSAINT tîAI.AHHU
Je tremblais comme un voleur et ne pus articuler le dernier mot de ma phrase.
En des brumes blanches, qui flottaient à perte de vue dans les valle'es de Vèbre et de l'Orb, pareilles à des montagnes mobiles recouvertes de neige, retentirent des bruits sourds, prolongés. Je crus à de lointains grondements de tonnerre. Diable I s'il allait pleuvoir ! C'était inadmissible : le solcil, au-dessus de nous, marchait d'un pas radieux, inondant tout de sa lumière, qui balayait le ciel et la terre devant lui.
— C'est curieux comme, de Tantajo, on entend bien la cloche de Saint-Alexandre! dit Baptislin. On sonne le premier coup de la grand'messe.
— Alors, ce tapage dans les nuages?...
— 11 est bien certain que je n'avais jamais vu tant de nuages sur Bédarieux.
— Et où est-il, Bédarieux?
— Là-bas.
J'écarquillai les yeux. Toujours des croupes floconneuses moutonnant les unes sur les autres, semblables aux vagues de la mer. — Tout petit, on m'avait, un été , mené prendre les bains à Celte, et je n'avais plus oublié la mer. — Donc, toujours des croupes se jetant les unes sur les
autres, se marchant sur les pieds, s'entre-choquant, se bousculant, mais pas la moindre apparence de l'église Saint- Alexandre avec son clocher. C'était tout au monde si, sur les bords de cet océan vaporeux , à droite le Roc- Rouge, à gauche lemontCaroux, dressaient visiblement leurs murailles de granit. Le soleil, plus fort de minute en minute, envoyait à ces remparts formidables des reflets qui, de la base au sommet, les lamaient d'or, d'argent, de véritables flammes léchant les parois, rudes comme des flammes d'incendie.
— Regarde! regarde! s'écria Baptistin.
Au milieu de cet entassement monstrueux de blocs montant avec nonchalance à travers les vallées de Vèbre et de l'Orb, une sorte d'eff'ondrement venait de se produire, une brèche s'était faite ouvrant des lèvres déchiquetées, tourmentées, rongées par des rayons furieux, et je démêlai les tuiles d'une longue enfilade de toits.
— Vois-tu, au moins? me demanda-t-il.
— Oui! oui!
— C'est joli, n'est-ce pas?
— Oh!
— C'est la rue de la Digue.
~ La rue de la Digue de ma mère?
— La rue de la Digue de ta mère.
60 TOUSSAINT GALABllU
— Oh!
Mes yeux, obscurcis par des larmes brusques, ne se rassasiaient pas de la vue des maisons de notre rue, de la vue de notre maison, où certainement, à cette heure, ma mère et mes sœurs, tandis que je courais la plus folle aventure de ma vie, s'inquiétaient de moi, se demandaient ce que j'étais devenu.
— Et la messe, Baptistin? m'informai-je à brûle-pourpoint.
— Il faut attendre mon père.
— On devait entendre la messe à Soumartre.
— Soumartre est à cinq cents pas d'ici.
— Si nous partions tout de suite?
— Quelque chose a remué.
Il épaula son fusil. Je me bouchai les oreilles des deux poings.
— Tire! tire donc!
Mais il ne tiraitaucunement. Bien plus, il déposa l'arme sur le rocher. Il riait! il riait! il riait! Tout à coup, d'un fouillis de ronces, un autre rire, plus large, plus bruyant, répondit au sien. Des branchettes se séparèrent en une fente de Tantajo, et la large figure de M. Nizerolles-Closcard, la bouche fendue jusqu'au,\ oreilles, émergea pardessus une muraille d'églantiers.
La gibecière de M. NizeroUes-Closcard était gonflée légèrement, et toute espèce de plumules passaient à travers les mailles de son filet à la longue frange pelucheuse. De l'un des glands qui ornaient aux extrémités ce havresac effondré, il me sembla voir s'échapper des gouttelettes de sang. Il avait tiré plus d'un coup de fusil en venant nous rejoindre au Roc-Tantajo, notre fin chasseur du quartier des Rues-Basses, à Bédarieux.
Le suisse de Saint-Alexandre était de naturel jovial, et, quoique, très maigre, très allongé, il rappelât par son allure de grand échassier plutôt Don Quichotte que Sancho Pança, le rire sayait à sa machine, qu'au moindre prétexte il mettait en vibration de la tête aux pieds. 11 faut
62 TOUS- Al. Ni GALABRU
dire que, si les membres e'taicnt secs et grêles, la face s'offrait aux yeux pleine, ronde, avec un commencement de double menton. Ce double menton aboutirait-il ? deviendrait-il un de ces fanons aux plis faits de joyeuseté et de bonne graisse chrétienne, tels qu'en possédait un M. le curé Michelin? On pouvait en douter. En attendant une poussée , le menton de M. NizeroUes- Gloscard faisait son métier honnête de menton, se relevant, s'abaissant, grossissant, diminuant de volume, selon que la gorge de notre biberon rejetait au dehors des rires plus ou moins retentissants, plus ou moins précipités.
— Oh! je suis content! je suis content! dit il.
— Pourquoi êtes-vous si content, monsieur NizeroUes-Closcard? lui demandai-je.
— Nous aurons le lièvre de Barbette Aiji>.ignac.
— Vous l'avez vu ? s'informa Baptistin.
— Si je l'avais vul...
Ayant appuyé son fusil à la paroi du rocher, il passa par-dessus sa tête la bretelle de son carnier.
— Voici toujours deux perdrix, une douzaine d'oisillons, dont trois coquillades et quatre lourdes... Quand les lourdes arrivent, les grives ne
sont pas loin,.. C'est M. Valibouze qui les aime, les grives I
En prononçant ces phrases sans aucunement s'inquiéter si nos estomacs, à Baptistin et à moi, bramaient carême ou chantaient alléluia, il mordait à toute gueule dans un quartier de bouilli de mouton, retiré à l'instant du sac et abondamment saupoudré à notre barbe de poivre et de sel mêlés. Il ne se gênait pas vraiment, M. Nizerolles-Gloscard. Il porta à ses lèvres, longues de gourmandise, le trou béant d'une gourde de deux htres, et demeura ravi^ en extase, la tête renversée, les yeux noyés d'aise, le menton ramené afin de permettre à sa bouche gargantualesque de se faire petite, toute petite, pour mieux embrasser l'ouverture de la calebasse et ne pas laisser filtrer la moindre goutte de vin.
— Assez! assez I cria Baptistin,
Et, comme son père, endormi aux délices de la bouteille, aux délices du paradis, persistait dans le même jeu de robinet glougloutant sans fin en sa futaille intime, mon ami s'élança et lui arracha la gourde des mains.
— As-tu peur que le vin nous manque ! bredouilla Tautre sans se fâcher. Nous sommes près de notre vigne ici, et quand la bouteille sera
vidée, nous pourrons aller la remplir là-bas, au tonneau du mas.
Il montra, h quelque cent pas, une masure au milieu des ceps dépouillés.
Baplislin,dont une épaisse tartine de conserve, — bouillie de fromage salure de poivre et d'eaude-vie, — avait desséché la langue, buvait à son tour sans se hâter. Il me passa la gourde ; mais je n'avais pas touché h la conserve, moi; puis cette gourde avait essuyé les caresses de trop de lèvres étrangères, et je la lui restituai avec horreur.
La cloche de Saint-Alexandre détona de nouveau formidablement. Le deuxième coup de lagrand'messede dix heures. M. NizeroUes-Closcard persistait à se gaver de bouilli de mouton, tandis que Baptistin continuait à s'empiffrer de conserve. J'entendais le bruit de leurs mâchoires de carnassiers, et cela, je vous en réponds, n'allégeait pas le poids du misson, lequel ne passait pas sans tiraillement. Gorr, n'ayant rien à se mettre sous la dent, mâchonnait des complaintes...
« Ding, dong! Ding, dong! »
Bcdarieux, à présent, s'offre à mes yeux clair comme le jour. Je le vois tout entier, resserré
entre le ruisseau de Vèbre et la rivière de l'Orb. Les bords de l'Orb, en amont, sont magnifiques, avec dix usines de drap échelonnées le long du courant. La Mécanique, — on donne ce nom dans le pays à, l'usine do mon oncle Sicard, la plus vaste, la mieux outillée de l'endroit, — la Mécanique, dont la façade d'un blanc de craie, tachée seulement de cent petits trous noirs qui d<^noncent l'enfoncement des fenêtres, dresse là bas sa haute muraille. En suivant le fil de l'Orb, j'arrive à la Perspective , une longue terrasse plantée de superbes platanes, élevée vers la fin du siècle dernier pour protéger la ville naissante au bec de deux rus. C'est de sa situation au confluent de deux rivières, de deux rus ou ruisseaux, que Bédarieux tire son nom, nous a répété mille fois M. Anastase Brémontier : Dec-dc-rus. Après la Perspective, encore une usine, celle de M. Marlel-Laprade; puis le pont, étroit, s'étirant vers le faubourg Saint-Louis; puis enfin le Rempart proprement dit, qui abrite de la noyade le quar- Her des Rues-Basses, surtout la rue du Puits où demeurent les Nizerolles-Gloscard.
Mais, j'y songe, que deviennent-ils, ces Nizerolles-Gloscard? Mangent-ils encore? Ils mangent. J'entends un ruminement féroce du côté du suisse. Il a rencontré l'os de son mouton et s'y exerce de
rage. Le broiera-t-il, cet os ? ne le broiera-t-il pas? Qu'il le jette donc à Gorr. Il a détaché un fragment à la fin, l'entêté, et ses dents travaillent avec le grincement des meules du moulin Trinquât, quand elles viraient sur le blé des pratiques, dans la combe du Col-du-Buis.Pour Baplistin, je ne perçois guère de fracas à son environ. Il est vrai que le pain et la conserve n'offrant pas de difficulté à la mastication, ce silence n'est pas une preuve...
« Ding l dong ! Ding ! dong ! »
Le troisième coup de la grand'messe. Eh bien ! me voilà dans une jolie position, moi ! Je ne puis pourtant pas, quand Anaïs me prépare à la première communi(jn, manquer la messe ! Maintenant, c'est fini pour Saint-Alexandre, où je n'arriverais pas avant ï Elévation, et il faut me retourner vers l'église de Soumarlre. Pourvu que les Nizerolles-Gloscard, tout à leur appétit de brutes, ne refusent pas de m'accompagner jusqu'à ce village que je ne connais pas, où je ne suis jamais allé 1
— Holà! vous autres... Et la messe? m'écriaije, dévisageant mes compagnons attablés au soleil de la Saint-Martin.
— La messe ? bredouilla le suisse.
— Y va-t-on, ou n'y va-t-on pas ?
— On n'y va pas, pardi !
— Pourquoi m'avez-vous promis qu'on irait, à Soumartre ?
L'affreux M. Nizerolles-Gloscard, comblé de vin et de bouilli de mouton, riait sans nulle vergogne, sans nulle retenue.
— Impie ! impie 1 lui criai-je.
Rien n'y faisait : sa bouche énorme débordait en éclats bruyants, et tout son corps, empli de joie, se gonflait à crever ses habits. Un bouton de son gilet sauta jusqu'à moi, chassé de sa boutonnière trop tendue.
— Si votre bouton m'avait touché !.. lui dis-je, marchant sur lui et le menaçant.
Baptistin me saisit le bras.
— Calme-toi, me murmura-t-il.
— Je veux partir peur Soumartre !
— La messe est dite à Soumartre...
— Et chantée, bredouilla le suisse.
Je les regardai bien en face, et d'un coup de gosier auquel ma foi naïve communiqua les résonnances d'une malédiction terrible :
— Traîtres!... Vous êtes des traîtres I Baptistin, malgré que j'en eusse, m'embrassa.
11 était très ému et balbutia des paroles que mon trouble ne me permit pas de comprendre. Quant au suisse, cet homme quelconque que j'honorais
du titre de Monsieur, il s'était renversé sous les branches d'un figuier, et, le ventre débraillé, sa poitrine d'ours étalée au soleil cru, la gueule ouverte comme un gouffre, s'abandonnait à uno hilarité que, depuis, je n'ai connue à personne, qui devait être tout ce qu'on peut voir au monde de plus inconvenant, de plus abject et de plus bas.
Je me rassis à ma place. Je pleurais de rage, peut-être un brin aussi de remords. Si j'avais su le chemin de Soumartre, malgré les affirmalionde Baptistin j'y aurais couru. Mais ce chemin, j( ne le savais pas. Rentrer à Bédarieux, il ne fallait pas y songer. A cette heure, M. le curé Michelin officiait à l'autel, les enfants de l'école étaient installés dans le chœur, sousM'œil vigilant de M. le . Maitre posté au lutrin, et surgir inopinément dans Saint-Alexandre , c'était dénoncer à tous mon aventure folle à la luzernière de Barbette Aubagnac avec ses suites déplorables au Roc-Tantajo. Je pleurais, vraiment je pleurais. De temps A autre, las de lenir ma tête honteusement inclinéo sur ma poitrine, je la relevais d'un effort héroïque elregardais devant moi. Le paysage me semblait bien changé. Bédarieux, si clair une minute auparavant, Bédarieux dont je démêlais les rues
TOUSSAINT GALABRU 6î)
principales, les promenades ; le pont sur Vèbre et le pont sur TOrb, ressemblait à une masse confuse de blocs détachés des montagnes voisines et roulés au fond de la vallée. Le Roc-Rouge, le Roc-de-Philip, le Roc-Tantajo, ces trois arêtes vives des Cévennes suspendues sur la ville comme autant de menaces, avaient lancé contre elle une première pierre, puis une deuxième, puis une troisième, puis des avalanches de rochers qui avaient bouleversé, détruit, écrasé les maisons et les remplaçaient à présent sur les rives de Vèbre et sur les rives de l'Orb...
— ... Et Toussaint Galabru vous a promis ça ?
C'était Baptistin qui parlait.
— Toussaint Galabru m'a promis ça, lui répondit son père.
Toussaint Galabru ? Je devins tout oreilles.
— Vous vous souvenez sans doute que M. le curé Michelin et M. le vicaire Valibouze le détestent, ce Toussaint Galabru, qui fait un métier d'Enfer? reprit Baptistin. S'ils apprenaient l'un ou l'autre que vous vivez en bonne fréquentation avec le sorcier de Vérénous, ils pourraient bien vous reprendre la suisserie.
— C'est à Toussaint Galabru que je la dois, la suisserie, et puisqu'il me jeta un sort pour l'obtenir, il me jettera un autre sort pour la garder.
— Vous préférez donc le Diable au bon Dieu?
— Si le Diable fait mes affaires...
— C'est très mal, ça, et je le dirai à ma mère Cardette...
— Voici des ans et des ans que je donnai ma chienne Flore à Galabru, et je ne la lui donnai pas pour des prunes... Si j'avais aujourd'hui sur les talons une béte vaillante, espritée, obéissante comme ma Flore de jadis, au lieu d'y avoir Gorr, qui porte un nez de bois au museau, le lièvre que nous sommes venus chercher ici serait dans le caruier.
— Galabru vous a pour lors assuré qu'il y avait un lièvre dans le quartier de Tantajo ?
— S'il me l'a assuré !... Voici ses propres paroles, quand je l'ai rencontré, il y a une demiheure, à l'un des crochets du Gol-du-Buis: — «Je suis attendu et je n'ai pas une minute pour vous mener sur le gibier; mais vous trouverez le lièvre aux environs du pont des Arénass, dans les bas-fonds de Pétafy, près Soumarlre. »
Je me retournai pour voir la mine de Baplistin au beau discours du sorcier de Vérénous. Ma foi, il ne fit aucune mine.
— Alors?... se conlenla-t-il d'articuler tout bas.
M. NizeroUes-Gloscard rejeta sa gibecière au
dos et ressaisit son fusil. Baptistin prit son arme à son tour.
— De quel côté tirons-nous? demanda-t-il .
— Nous allons battre d'abord les environs de Soumartre...
— Soumartre I m'écriai-je.
Et, sur leurs traces, je me précipitai par les pentes de Tantajo.
Nous marchions, nous marchions, et d'un bon pas. Nous dépassâmes la crête du Gol-du-Buis. Devant moi^ se déployèrent des creux, des combes, des vallées à perte de vue. Je remarquai que, dans ce pays où j'entrais, les montagnes étaient plus boisées, mais moins hautes que chez nous. Pas de Roc-Rouge, pas de Roc-Tantaj»», pas de Roc-de-Philip; des- coUines, encore dos collines, noires de forêts, s'abaissant toujours davantage à mesure qu'elles s'éloignaient.
Bon! voilà Baptistin qui arme son fusil. II a donc vu quelque chose sur cet amandier? Oui, vraiment, il a vu quelque chose. C'est un chardonneret. — Mais va-t'en, imbécile de chardonneret, va-t'en! — Pas du tout, il reste dans l'arbre, voletant de branche en branche pour
montrer ses ailes gentiment barrées de jaune, et sa jolie tête rouge, brillant comme une cerise au soleil. Baptistin, froid, implacable, suit ses mouvements du bout de son arme. Je ne veux pas, moi, que cette bestiole si fine, si gaie, qui chantonne tandis qu'on la vise, meure aujourd'hui premier dimanche de l'Avent, et, pour l'effrayer, je me dispose à battre des mains, quand... boum!!! Baptistin a fait feu. Pareil à un chien de chasse, en l'absence de Gorr, attaché au service exclusif de M. Nizerolles-Closcard, je m'enlève des deux pieds et galope irrésistiblement. Je ramasse le pauvre chardonneret sous l'amandier. Le plomb, de trop gros calibre, — songez donc, il était destiné au lièvre de Barbette, — a arraché la tète au malheureux oisillon.
Soulevé d'indignation, tout en glissant le chardonneret sans tète dans le carnier de Baptistin, je lui adresse de vifs reproches. M. Nizerolles- Closcard passe à côté de nous sur la pointe des pieds, les bras en l'air comme des ailes, s'étirant pour être plus Lîger.
— Qu'y a-t-il? lui demande son fils.
— Chut!
— Vous pourriez nous conter ce qu'il y a, voyons! lui dis-je, essayant de le retenir par le pan de sa veste.
Nous le suivons. Je veux bien ne pas faire ma première communion celte année, si je sais pourquoi, Baptistin et moi, à l'exemple de M. Nizerolles-Closcard, nous cheminons sur le bout des orteils. Nous allons à travers une plantation de noyers magnifiques, en un ravin très humide, très vert. Sous ces grands arbres, l'herbe pousse drue, presque noire. J'entends de joyeux babils par là. — Un ruisseau ! un ruisseau! — Moi qui n'ai pu toucher à la gourde^ quel délicieux coup d'eau claire je bois, aplati sur le ventre, mes lèvres noyées au fil du courant. Gorr ne se gène pas non plus.
Mais les Nizerolles-Closcard m'ont distancé, tandis que je m'abreuvais comme un chevreau perdu de soif. Je les aperçois à cent pas penchés l'un vers l'autre. Ils causent. De quoi causent-ils ? Je m'élance pour rejoindre Baptistin.
— Doucement, me souflle-t-il, il y a des bécasses le long du ruisseau de Soumartre
— Nous. sommes près de Soumartre?
— Regarde là-bas, au fond.
A travers les branches des noyers, je démêlé» lia toit, puis, voltigeant au-dessus, une colonne do fumée bleue.
TOUSSAINT GALABRU /O
— C'est la maison de M. Guillaume Bitirac, Id première maison en entrant à Soumartre.
— Chut donc I murmure M. Nizerolles-GIoscard.
Nous n'avions nullement perçu le pas du suisse, très assourdi dans l'épaisseur du gazon, et nous tressaillîmes en le voyant se dresser devant nous. Au même instant, en aval du ruisseau, aux alentours de la maison de M. Guillaume Bitirac, un chant s'éleva dans une haute pyramide d'ormes et de peupliers entremêlés. Ces beaux arbres montraient plus d'une branche nue se dégageant des frondaisons roussies, et mes yeux cherchèrent tout de suite l'oiseau charmant qui nous donnait ce concert inattendu. Pour mon compte, jamais rien de pareil n'était arrivé à mon oreille. J'avais gardé des chardonnerets, des linottes, des verdiers en cage; j'avais même conservé, et Dieu sait avec quels soins, des ribambelles de menues bestioles noires, jaunes, . couleur feu, qu'un contremaître de mon oncle Sicard m'avait apportées de Buenos-Ayres, où il était allé aclieter de la laine pour la Mécanique; mais rien de ce que j'avais entendu à Bédarieux ne pouvait être comparé à ce que j'entendais à Soumartre. La voix était d'une puissance inouïe; elle montait fine, mince, ténue comme un fil,
puis s'épanouissait en des vibrations éclatantes qui parlaient dans l'air pareilles à des fusées. Une chose merveilleuse, à une époque de l'année où les oiseaux ne chantent guère, où le solfège terre à terre du rouge-gorge a remplacé la cavatine aérienne du rossignol, une chose merveilleuse, c'était la constante pureté du son. De la note murmurée à la note filée d'élan, même clarté éblouissante, même velouté admirable, même enveloppement sublime des parties.
Nous demeurions attentifs à l'aubade que nous donnait ce musicien inconnu. Baptistin tenait la tête en avant, plus recueilli que son père et que moi,
— Est-ce beau I est-ce beau ! me répétait-il.
— Ahl oui, c'est bien beau !
— Chut 1 intervint M. Nizerolles-Closcard, ses deux prunelles, grises comme des balles, braquées sur le massif d'ormes et de peupliers.
Son chut! m'exaspérait depuis cinq heures du matin, et, n'en tenant nul compte :
— Gomment s'appelle l'oiseau qui chante? lui demandai-je sans baisser la voix le moins du monde.
— Un loriot. Pourvu que mon œil lui tombe dessus !...
II nous tourna le dos, et, continuant à choisir
ses pas parmi les touffes de gazon, le fusil ramené sous un pan de sa veste, descendit le cours du ruisseau. De cette marche hypocrite, il allait au loriot pour le tuer. Pauvre ravissant loriot, plus confiant en nous que ne l'est, en tout Bédarieux prosterné^ Cardette, des Rues-Basses, quand dans Saint- Alexandre elle entonne un cantique à V Elévation, pauvre bestiole, sois tranquille, je te sauverai.
— Allons, Baptistin! m'écriai-je.
Et par un sentier pierreux, entre deux prairies, je m'élançai de toute la vitesse de mes jarrets, de tout le bruit de mes gros souliers de montagnard bédaricien.
Au fracas des cailloux roulants, de mes cris, car je ne pouvais m'empécher de crier, le loriot se tut d'abord ; puis, dans les ajourements des grands arbres, par-dessus la maison de M. Guillaume Bilirac, je vis passer l'ombre de deux ailes.
Gomme M. Nizerolles-Gloscard faisait mine de courir à moi, dépité, furieux, une voix criarde l'appela :
— Ohé! NizeroUes, ohé!
Le suisse se tournait, se retournait, regardait en haut parmi les noyers, en bas parmi les
saules blancs du ruisseau, et ne voyait personne.
— Faites attention, Nizerolles ! glapit la même voix claire de gamin, — de jeune pâtre peutêtre.
— C'est vous, monsieur Guillaume ? cria à son tour le père deBaptistin.
— Oui, oui, c'est moi, Guillaume Bitirac, de Soumarlre. Ne me tuez pas avec votre fusil.
— Vous tuer !
M. NizeroUes-Closcard laissait tomber ces deux mots, quand, par-dessus une haie de ronces bornant la prairie que nous foulions, passa la cime grisâtre d'un chapeau. Le suisse se précipita, et Baptistin et moi nous dégringolâmes les pentes vers le ruisseau. Là, aif plus profond d'un chemin creux très enfoui, une jolie mule richement caparaçonnée, ayant une housse de sparterie frangée de fils de cent couleurs, se tenait immobile sur ses sabots. Un petit homme grêle, dont les jambes trop courtes dépassaient à peine les tombants bariolés de l'étofTe décorant la bêle, était hissé là-haut. Il retenait, non sans peine, de sa menotte de baby, des rênes jaunes et toutes neuves. Cet enfant, du nom de Guillaume Bitirac, pouvait bien avoir de cinquante à cinquante-cinq ans. Sa tête, plus menue que le poing, était
plutôt enveloppée que couverte par un immense feutre gris, dont les ailes rabattues ne laissaien apercevoir de son visage que deux lampions souterrains très brillants qui devaient être les yeux. Pour le moment, des églantiers vivaces envoyaient, jusque dans les jambes de sa monture, jusque par-dessus ses épaules à lui, des jet? vigoureux chargés de fruits rouges éclatants J'ignore si Baptislin et son père remarquèrent cette sorte de jeu, d'embellissement, de feu d'ar tifîce des ronces faisant fête à M. Guillaume Bitirac ; quant à moi, cette décoration de nature, au milieu de laquelle m'apparaissait le paysan de Soumartre, me frappa beaucoup, et j'en demeurai ébahi.
— Vous êtes beau comme le soleil, monsieur Guillaume, lui dit M. Nizerolles-Gloscard. Vous allez donc à la noce ?
— Hélas ! voilà tantôt trois ans que j'en suis revenu, de la noce, mon brave Nizerolles, gémit notre cavalier.
— Oh I oh I monsieur Guillaume, est-ce que la poule aurait déjà enroué le coq ? Vous me parlez comme si, au lieu d'aller à la noce, vous alliez à l'enterrement.
~ Que sait-on en ce monde de la terre I se inmenia notre homme.
Puis, au bout d'un silence, il accoucha de cette pense'e profonde :
— Qui a vie a mort, et la jeunesse n'y fait rien...
— Il est certain que vous êtes jeune, monsieur Guillaume, et que vous en conterez encore à plus d'une avant de faire creuser votre trou.
M. Guillaume Bitirac toussa, jaloux de nous faire apprécier la solidité de sa poitrine, chaudement abritée sous une veste de grosse serge ; puis, d'un petit mouvement sec de vieux, rejetant son feutre pour nous montrer son visage pâlot, mince, effilé, fort agréable à mon avis :
— C'est de Guillette qu'il s'agit, dit-il.
— Et quoi ! votre épouse est malade ?
— Jevais aux commissions pour elle, à la ville.
— Est-ce dangereux ?
— Qui a vie a mort, murmura-t-il, se complaisant à sa pensée profonde de tout à l'heure.
Les talons de ses bottes frôlèrent le poil de sa mule, qui se mit presque debout.
— Prenez garde, monsieur Guillaume 1 cria M. Nizerolles-Closcard.
— Prenez garde I cria Baptistin.
— Prenez garde I criai-jc à mon tour.
Mais ce nain, ne s'effrayant en aucune façon des écarts de sa bêle, la matlrisa.
— Surtout, nous dit-il, ne tirez à travers ces broussailles que lorsque je serai hors de portée. Il y a un moment, j'ai aperçu le luisant de vos fusils, et j'ai eu peur que vous ne me vissiez pas derrière le roncier. Un malheur est sitôt arrivé !
La mule se disposant à détaler, M. NizeroUes- Closcard s'avança dans le sentier.
— A propos, monsieur Guillaume, dit-il, en passant devant votre cellier, y aurait-il permission de rempUr ma gourde? Nous sommes en course depuis la fine pointe du jour, et on aurait besoin de se rafraîchir la luette.
— La servante voyage pour Guillette, du côté de Lunas, et les clés du cellier sont dans la cachette... Attendez-moi!... Je prends une fouace chez le boulanger Salou, je vais chez Justine Pages pour des pigeons, et je retourne. Attendez-moi!...
La mule avait fait feu des quatre fers, quand ce dernier : Attendez-moi ! nous arriva de loin. Abasourdis tous trois, un peu fâchés aussi, surtout le suisse, plus altéré qu'une motte au soleil, nous suivîmes des yeux M. Guillaume Bitirac, qui disparut aux détours du sentier.
— L'affreux grigou! marmotta M. Nizerolles- Closcard, l'affreux grigou! Me refuser une gourde
de vin, quand le vin vaut deux sous le litre dans nos pays. Et dire que ce tondeur d'œufs est le plus riche agriculteur de l'endroit, qu'il possède des vignes partout : à Faugères, à Pézènes, aux Arénass, sans parler de celle d'ici... Il a bien fallu qu'il en eût du foin dans les bottes pour que M. Mazel, de Lunas, lui accordât sa fille Julie, une petite noire comme une taupe, c'est ve'rité, mais jolie tout de même avec sa mignonne figure de pruneau... Après ça, malgré les embarras qu'ils font à Lunas, ces Mazel ont le bruit de ne pas être très bien dans leurs affaires, et peut-être ont-ils un brin sacrifié M''® Julie... Si elle n'élait pas malade, c'est elle qui me la remplirait, la gourde, et jusqu'au bouchon!
— Vous avez donc bien soif, père.'* interrompit Baptistin.
— J'ai l'enfer dans l'estomac.
— ■ Ne vous gênez pas, alors, lui dis-je. Et je lui montrais le ruisselet clair, frais, invitant, qui babillait à nos pieds.
— De l'eau ! s'écria-t-il avec une grimace affreuse... Je vous demande un peu, reprit-il, pourquoi ce marjolet de cinquante ans, plus faible qu'un fétu, et plus incapable que... Je vous demande un peu pounfuoi ce marjolet de cinquante ans s'est avisé d'appeler sa femme Guil-
leite,^ quand elle s'appelle Julie! Au lieu de lui laisser son joli nom de la ville, il a fallu qu'il l'affublât du sien qui sent le village d'une lieue. — Je suis Guillaume^ tu seras Guilleite. — Voilà son raisonnement à cette vieille cervelle d'oiseau déplumé. Si j'étais à la place de Guillette, c'est moi qui lui en jouerais des tours et des tours ! Ah ! mon pauvre homme, vous voulez que moi, je porte votre nom ! Eh bien, vous porterez autre chose, vous, et sans vous en douter encore...
Il partit d'un éclat de rire tel que mille oisillons, voletant aux branchettes penchées sur le ruisseau, effleurant le courant de leurs ailes, y piquant leurs becs effilés, y trempant leurs têtes menues d'un air de charmant caprice, troublés dans leurs amusements, s'envolèrent de toutes parts. Surpris de cette gaieté brusque, après le long chapelet de lamentations qu'on venait de nous défiler, Baptistin et moi nous demeurâmes fixes, nous lançant des regards interrogateurs. Mais, soit qu'il ne lui convînt pas de laisser notre esprit fouiller le sens de ses dernières paroles, soit que, malgré des apparences contraires, son irritation en réalité fût loin d'être dissipée, le suisse, redevenu sérieux, poursuivit :
— C'est drôle comme on se ressemble peu dans les familles! Au temps où j'habitais Sou-
martre, j'allais souvent chez les Bilirac. Vous comprenez : tantôt une étagère à fixer contre la muraille, tantôt le montant vermoulu d'une armoire à réparer, tantôt une planche du pétrin à resserrer. Je voyais M. Guillaume, et je voyais son frère cadet, M. Augustin. Avec M. Guillaume, il fallait partager un sou en quatre; mais M. Augustin ne regardait jamais au prix que je demandais, et j'aurais emporté la maison qu'il ne m'aurait pas rappelé. Aussi n'a-t-il pas pu vivre avec son frère. A la mort des vieux Bitirac, il a pris son dû et est allé s'établir sur la paroisse de Saint-Estève, où il a ouvert une auberge pour les charretiers qui descendent des mines de Graissessac. Aux Chevaux-de-Renfort, voilà le nom de l'auberge de M. Augustin... Avant d'être suisse de Saint-Alexandre, un soir que je revenais de chasser les grives dans les lènements de Saint-Estève, du côté de la métairie des Vignères, rendu de fatigue et tirant le pied, je m'arrêtai Awo? Chevaux -de- Renfort. Gomme on me reçut! Il y avait des routiers attablés dans la salle, et je vous laisse à penser si, avec de tels compagnons, le fricot fut doux à mon estomac et le verre plein délicieux à ma langue d'amadou.
Trois coups de cloche passèrent par-dessus un toit très enfoui sous les arbres. C'est la maison de M. Guillaume Bilirac. Le charmant réduit, avec un haut perron se déployant le long de la façade ! Des grenadiers grimpent aux murailles, projettent des rameaux encore verts, mais çà et là piqués des rouilles de la saison. L'automne n'épargne pas les /i.renadiers. Si j'avais une grenade, de quelles dents j'y mordrais!... Bon! encore trois coups très distincts, très espacés. Que nous veut cette cloche? Hélas! il y a si longtemps que je ne dois plus compter sur la messe I... Trois coups de nouveau...
— V Angélus ! dit Baptistin se signant.
Il se précipite à genoux sur la première marche de l'escalier accédant au perron de la maisonnette perdue. M. Nizxrolles-Closcard se découvre, fait le signe de la croix et s'incline. Je donne la réplique à Baptistin, en récitant les trois Ave de rigueur.
L'endroit était très abrité et, grâce aux brèches pratiquées par l'automne dans le feuillage mourant des arbres, le soleil nous envoyait plus que des flèches, de véritables gerbes de rayons. M. Nizerolles-Gloscard, desséché par sa soif éternelle, chercha un coin moelleux sur l'herbe et s'y étala de son long; quant à Baptistin et à moi, un peu courbatus, un peu ennuyés, nous demeurâmes, à la grande lumière de l'été de lii Saint-Martin, assis côte à côte sur un vieux tronc de châtaignier abattu à quatre pas du ruisseau.
— Est-ce que ton père va dormir, par hasard? demandai-je à mon ami.
— 11 se pourrait.
— Et le lièvre de Barbette Aubagnac?
— Nous le tuerons ce soir.
— Tu parles comme si tu étais sûr que nous rencontrerons le lièvre et que ton père ne le manquera pas.
— Certainement, j'en suis sûr... N'aie pas l'air de t'en douter, car mon père ne serait pas content : Toussaint Galabru « nous a jeté un sort ».
Baptistin avait articulé cette longue phrase très bas, presque en tremblant.
— Tu as peur? lui demandai-je, au comble de la surprise.
— Je crois bienl... Je te dis que Toussaint Galabru « nous a jeté un sort ».
— Qu'est-ce que cela me fait, à moi ?
— On voit bien que tu ne sais pas ce que c'est, un sort. Te souviens-tu de Théodore Buzard?
— L'apprenti menuisier que vous aviez chez vous, l'année passée?
— Oui, Théodore Buzard, de la métairie des Vignères, proche Vérénous.
— Eh bien?
Un ronflement épouvantable parvint jusqu'à nous. C'était l'énorme M. Nizerolles-Closcard, vautré dans l'herbe comme la première brute venue, qui se repaissait de sommeil à pleine bouche et à plein nez.
— Eh bien? insislai-je.
— Eh bien, Toussaint Galabru lui avait par vengeance jeté un sort, à Théodore Buzard. Ayant rencontré Théodore, un soir qu'il faisait roule vers Bédarieux, il l'arrêta au bord du ruisseau du Glédou et lui parla d'une voix de Démon : — « Va chez Nizerolles-Closcard, puisque cette idéesoufQe dans ta cervelle; mais n'espère pas y rester. Je veux que tu reviennes aux Vignères toutes les fois que le tonnerre éclatera sur Bédarieux, et je veux que tu n'apprennes jamais ton métier... »
Et cet abominable menuisier de la rue du Puits qui, là-bas, mis en gaieté par quelque songe radieux de joyeuse beuverie, riait aux éclats tout en dormant, ouvrait une bouche d'entonnoir et se roulait sur le gazon avec des gestes désordonnés des jambes et des bras. En vérité, pour un suisse de Saint-Alexandre, pour un homme d'église!...
— ... Il en alla de Théodore Buzard comme l'avait prédit Galabru, reprit Baptistin, Déjà, (juand le temps se couvrait, il nous faisait mauvaise mine et, si le tonnerre venait à gronder, n'écoulant personne, ne connaissant personne, pas même ma bonne mère Gardetlc, il lançait les outils dans les copeaux et se sauvait vers ses
parents avec ces paroles de folie : — « Toussaint Galabru, de Vérénous, m'a jeté un sort; il me faut lui obéir! »
— J'ai peur, Baptistin, murmurai-je, j'ai... Je l'avais connu, ce Théodore Buzard, je lui
avais parlé, et vous comprenez...
— Je déteste ce Toussaint Galabru, raoil poursuivit Baptistin, avec une colère qui me soulagea dans mon angoisse.
— Et moi aussi, je le déteste, ce Toussaint Galabru!
— Je t'assure bien que l'autre soir, au beau milieu de la Place-aux-Herbes^ quand je l'ai vu embrasser Barbette Aubagnac...
— Il a embrassé Barbette Aubagnac?
— Et à pleines lèvres encore!... Des fois, lorsque Barbette ferme sa boutique vers six heures, je rôde par là. Si un morceau de réglisse tombe des boîtes, je le ramasse. L'autre soir, au moment où Barbette décrochait les gimblettes, une gimblette se détache et fait clic sur le pavé. Je me jette dessus. Mais une grosse patte m'empoigne les cheveux dans la casquette, et je me redresse. C'était Galabru, de Vérénous, l'ami de Justine Pages, une créature d'Enfer. Il me tenait toujours et riait en me montrant ses dents de Démon.
— Que fis-tu ?
— Je tremblais comme un levraut pris au gllc Mais par exemple, si je n'osais pas me batlrcavec le sorcier, je criais joliment, va.
— Pourquoi crier?
— Tiens! parce qu'il continuait à me serrer les cheveux dans la casquette, et ce n'était po> bon pour moi^ cet amusement qui le divertissait, lui... Enfin Barbette Aubagnac m'entend. Ellr accourt. Par bonheur, comme la nuit commence et que, du reste, je me garde de lever trop la tête, elle ne voit pas sa gimblette accrochée à mes dents, sagimbiette où, malgré mon supplice, ma langue s'est promenée plusieurs fuis, et elle me retire desgrifîesdusorcier. Crois-tu quecedamn('' de Vérénous fasse des difficultés pour me lâcher? Point. Il me lâche tout de suite; mais c'est pour prendre Barbette, qu'il baise et rebaise sur Je*^ deux joues à se soûler de baisers comme un tourde se soûle de raisins.
— Et que disait Barbette à tous ces baisers qui lui pleuvaient?...
— Elle ne disait rien.
— Elle ne disait rien, celte malheureuse! hurlai -je, révolté.
— Elle se contentait de glousser, comme unr poule prête à p"?i<]n' «'n œuf; puis, finalement.
elle se mit à rire aux éclats... M. Valibouze m'a dit que j'avais eu tort de manquer de courage et de ne pas lutter plus hardiment contre le sorcier. Il m'a répété trois fois : — « Mon enfant, Dieu t'aurait secouru ! Dieu t'aurait secouru ! Dieu t'aurait secouru ! »
— Il a raison, M. Valibouze... Baptistin, Dieu t'aurait secouru !
— Une autre fois!... D'abord, moi, je veux être prêtre, et il faut, paraît-il, que je m'habitue de bonne heure à ne pas reculer devant le Démon.
— Ah cà ! vraiment, c'est décidé, tu veux être prêtre ?
— « Ta mère et ton père ont un pied dans l'Église : toi, Baptistin, tu y auras les deux pieds^ » m'a dit M. Valibouze.
— Ta mère, oui ; mais ton père aurait aussi bien fait de ne pas y entrer, dans l'Église.
— Il a de la religion.
— Regarde-le, et dis-moisi c'est de la religion, ce qu'il fait là-bas.
Il est certain que le suisse de Saint-Alexandre était étendu parmi les herbages de M. Guillaume Bitirac, dans une posture peu édifiante. Sans parler de sa chemise trop ouverte sur sa poitrine,
de son pantalon outrageusement débridé sur son ventre, son visage très brun, animé de flammettes vives aux joues et au front, apparaissait parsemé de grosses gouttes de vin. Tout d'abord, je ne sus déterminer la nature de ces gouttes par-ci par-lù aussi larges que des deniers, — on se servait encore de deniers chez nous; — mais, en approchant à pas glissés, je reconnus le vin. Du reste, ses bras ramenés vers le côté gauche, aux environs du cœur, pressaient la gourde débouchée, et ses yeux mi-clos contemplaient ce cher objet avec ravissement.
— Vous avez donc bu en dormant, monsieur Nizerolles-Closcard? lui demandai-je.
Dans l'extase où il était perdu, mes paroles ne durent pas lui parvenir, car il ne me répondit nullement.
— Il fallait que votre main tremblât comme la main d'un vieux, pour vous éclabousser à ce point la figure.
H serra plus tendrement la gourde et ne sonna mot. Oh ! si à cette époque de vie libre, de vie d'oiseau sans cervelle, mais tout ailes, j'eusse connu maître François Rabelais, tant feuilleté depuis, avec quelle joyeuse humeur j'aurais jeté à la léle du suisse de Saint-Alexandre ces rimes de Pantagruel :
a 0 bouteille
Pleine toute
De mystères,
D'une oreille
Je l'escoute,
Ne diffères, Et le mot profères Auquel pend mon cœur! »
— Tiens ! laisse-le dormir, soupira Baplistin, me tirant par le bras.
Il se pencha sur son père et, ne s'inquiétant en aucune façon de lui arracher la gourde, avec une sollicitude touchante il ramena sa chemise sur sa poitrine velue et parvint à glisser dans leurs trois boutonnières les trois boulons défaits de son pantalon. Ça, c'était gentil,, et je ne pus m'empôcher de penser àSem, fils de Noé, poussant le dévouement filial jusqu'à protéger l'ivresse de son père, pour mettre ce patriarche à l'abri des affronts des hommes et peut-être de la colère de Dieu. Pénétré de celte leçon à' Histoire sainte, récitée cent fois chez M. Anastase Brémontier, je m'éloignai de M. NizeroUes-Closcard, l'image actuelle de Noé, tète basse, saisi d'un vague respect.
Je n'avais pas repris ma place sur le tronc de châtaignier, au bas du perron de la maison de M. Guillaume Bitirac, que, de cette maison soli-
taire, s'échappèrent comme des cris étouffés, comme des gémissements contenus. Mon Dieu ! c'était peut-être Mme Guillaume Bitirac, celle qu'on avait appelé Guillette, qui poussait ces cris étouffés, ces gémissements contenus? Je réfléchis que la chose était possible, Guillette étant seule et malade. Si par hasard elle réclamait du secours? Comprenait-on que ce m.ilingreux de M. Guillaume eût abandonné ainsi sa femme, qnand la servante était à Lunas? Et si Guillette, en ce moment même, était à l'article de la mort, devrions-nous la laisser mourir sans assistance ? Gela n'était pas possible.
Baplistin me rejoignit.
— Tu sais, lui dis-je, très affairé, Mme Guillette Bilirac est malade et nous ferions bien d'entrer chez elle pour la secourir.
— M. Guillaume ne tardera pas à arriver, me répondit-il.
— VA\ quoi ! tu as le courage de ne pas avoir pitié de cette pauvre Guillette, qui peut-être va rendre le dernier soupir?
— Je ne l'ai vue qu'une fois dans ma vie.
— Moi, je ne l'ai jamais vue; mais Inut do même...
Des bruits semltlal)l»-s à des pi-pirun nts o oiiîeaux, dont mon imagination exaltée (it des sou-
pirs, des râles de mourant, filtrèrent à travers les fenêtres closes à demi.
— Tu entends! tu entends! dis-je à Baptistin.
— Oui, j'entends les rouges-gorges.
Il leva la main et me montra les grenadiers décorant la façade de la maison. Ces jolis arbustes, si gracieux à la belle saison, quand la sève rient s'épanouir en touffes d'un vert délicat et tendre à chaque bourgeon des rameaux, piteusement écartelés au commencement de décembre contre des murailles dont ils ne suffisent plus à cacher le badigeon criard, apparurent à mes yeux brouillés par un trouble inexplicable, aussi vivaces, aussi touffus qu'au printemps ou à l'été. Partout, à profusion, des feuilles agitées par la brise et des fleurs balançant leurs calices avec la nonchalance gracieuse des jours torrides de juillet. Quelquefois, ô prodige ! toute une brindille, chargée de feuilles et de fleurs, tombait à terre; puis, sous l'influence de je sais quelle haleine, se ramassait elle-même, s'enlevait, se recollait au tronc du grenadier à l'endroit même d'où, une seconde auparavant, je l'avais vue se détacher.
— Je suis sûr qu'ils sont plus de deux cents, me dit Baptistin.
— Deux cents?...
— Oui, y il a certainement plus de deux cents rouges-gorges sur les grenadiers.
— Des rouges-gorges?
— Le bon coup de fusil, si ces bestioles en valaient la peine!
Comment, les feuilles, les fleurs, dont foisonnait le mur de la maison de M. Guillaume, c'était une légion de rouges-gorges ! Mais alors les gémissements, les soupirs de Guillette, c'étaient soupirs, gémissements d'oiseaux ? Je fus honteux de la méprise, mais intimement consolé dans mon cœur, car mon cœur de douze ans n'était pas à son aise, il s'en fallait. J'aurais voulu avouer quelque chose à Baplistin sur mon état; malheureusement je ne m'expliquais en nulle façon mon état, et ne savais quoi lui avouer. Par exemple, j'aurais pu lui dire qu'il m'aurait été agréable d'entrer chez Guillette, de lui donnerde la tisane de bourrache, de m'entretenir avec elle tout en arrangeant l'oreiller sous sa tête, de lui adresser toute espèce de recommandations, l'engageant à se tenir tranquille, à ne pas bouger pour transpirer plus abondamment. Oui, j'aurais pu lui dire cela, et peut-être d'autres sornettes encore que j'aurais trouvées et qui me pesaient lourd. Je n'osais pas, je n'oserais jamais. Une pudeur me retenait; puis mon
instinct d'enfant m'avertissait que, si j'étais embarrassé pour saisir clairement ce qui se passait en moi, Baptistin, à qui je le révélerais en termes très obscurs, le saisirait encore moins clairement que je ne le saisissais. Du reste, mon ami du quartier des Rues-Basses s'occupait bien de Guillette Bitirac!...
Cependant, M. Nizerolles-Gloscard avait laissé fuir la gourde de son cœur, et s'était remis à ronfler de plus belle. Nous, nous demeurions sur notre tronc de châtaignier, Baptistin cherchant je ne sais quoi dans sa gibecière, moi suivant ses mouvements et ne pensant à rien. Tout à coup, sa main, qui avait touché plusieurs menus paquets : la boîte à poudre en fer-blanc, le sac à plomb en peau de castor, un quartier de pain bis, un morceau de fromage enveloppé dans du papier, amena un tire-bouchon à double vrille.
— Je le tiens ! murmura mon ami.
— Et qu'est-ce que tu vas faire avec ça?
— Je vais décharger mon fusil, puis^le recharger avec de la cendrée.
— De la cendrée?
— VoisI
— C'est cela, ta cendrée?
— Tu comprends, le plomb que j'ai dans mon
fusil est trop gros pour chasser le long du ruisseau de Soumartre, où l'on ne rencontre que des rouges-gorgey, des linottes, des bergeronnettes, des bouvreuils...
— Alors, tu vas tirer sur ces bestioles, à pre'sent ?
— 11 se pourrait qu'une brochette de becfigues ne de'plût pas à M. le vicaire Valibouze. Mon père offrira ses deux perdrix, son merle, ses coquillades, le lièvre à M. Michelin; moi, j'offrirai mes becfigues à M. Yalibouze...
Et, me montrant la boîte qui contenait la cendrée :
— C'estune ancienne tabatière deM. Valibouze ; il me l'a donne'e l'autre jour.
L'ope'ration du déchargement m'intéressa beaucoup. Avec quelle habileté Baptislin manœuvrait la baguette du fusil, armée à son bout le plus fin de pointes aiguës! Debout sur le tronc du châtaignier, il plongea les yeux dans le canon encrassé. La baguette descendit. Une fois au fond, Baptistin la fît tourner avec précaution sur elle-même; puis, devinant que les crochets avaient mordu^ il la retira vivement. Ojoieî une bourre était accrochée à la mignonne fourchette. Je crie : « 0 joie ! » parce que ces souvenirs me
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reviennent vivants, et que je ne suis pas maître de ne pas me rappeler mon enthousiasme, mon émotion, quand ce lambeau de charpie qui bourrait le long fusil à un coup de Baptislin parut à l'extrémité de sa baguette noircie au contact du canon.
Tous ces essors, tous ces élans, toutes ces folies de l'enfance sont assurément chose bien futile, et peut-être y a-t-il quelque ridicule à y insister avec cette ardeur passionnée. Mais, hélas I est-il certain que ces premiers épanouissements de la si misérable créature humaine ne constituent pas les seules déhces qu'elle goûtera jamais? L'enfant, à peine échappé du berceau, se jette à tous les amusements simples, naïfs, honnêtes, avec un tel abandon, une telle furie, qu'on le croirait pressé, avant d'entamer sa vie d'homme, qui sera la lutte, le chagrin, de faire provision de bonheur. Il ramasse, il ramasse encore, il ramasse toujours, et tout ce qui se trouve à sa portée, car la roule sera longue, et il aura tant besoin, pour endurer les souffrances de l'avenir, des jouissances du passé!...
Voilà Gorr qui aboie. Nous nous retournons. M. Nizerolles-Gloscard a l'air de marcher à qua-
tre pattes à côté du chien d'Escalou. Il se hisse sur ses pieds. Il fait trois pas, droit comme une personne raisonnable. Il vient à nous en caressant Gorr, qui bondit, batifole, s'élance. Enfin!...
Au moment où son père nous touchait presque, Baplislin, qui avait relevé son fusil chargé de cendrée, lui fit un signe. M. Nizerolles- Gloscard, croyant à la présence d*une grosse pièce le long du ruisseau de Soumartre, à la présence d'une bécasse, demeura fixe. Gorr, le museau en l'air, la queue raidie, ne bougea pas non plus, furetant à la ronde de ses narines et de ses yeux.
— Je voudrais en accoupler plusieurs, me souffla Baptislin.
En un coin du verger enveloppant d'une ombre discrète la maison de M. Guillaume Bitirac, se déployait une ligne de figuiers. Les premières gelées avaient découronné ces arbres, gras d'écorce, superbes de vie ; mais les basses bran-
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ches conservaient leurs larges feuilles charnues, et plus d'une i'gue, le col desse'ché et penchant, ridée, réduite de volume par la vieillesse,, mettait, par-ci, par-là, dans les profondeurs, des points d'un bleu intense, mordoré, presque noir. C'était cette qualité de figues appelées chez nous figues contes, parce que la peau, fendillée, affiche comme de véritables caractères, tracés à la pointe légère d'une aiguille au sommet du fruit, sur son ventre à la pointe plus brutale d'un couteau.
Des bandes de fauvettes-babillardes et de fauvettes d'hiver, parmi lesquelles s'étaient faufilés de rares verdiers gourmands, venaient de s'abattre sur les figuiers^ y besognaient à qui mieux mieux. Il fallait voir l'entrain de ces oiseaux, entr'ouvrant le fruit trop mûr d'un coup d'ongle, fourrageant dans ses entrailles pantelantes! Quelle frénésie ! Certains des oisillons, trop avides, — les verdiers particulièrement, — avaient de la peine, de temps à autre, à retirer leur tête de la proie que des soleils réitérés avaient faite trop sucrée, trop gluante, et devaient recourir à leurs pattes roses pour sedésempétrer.Oh ! alors, quels efforts de leurs jolies ailes barrées de blanc, de leur queue d'un jaune amorti, de tout leur corps vert comme une poignée d'olives quand on
les cueille aux olivettes du Roc-Bouge ou à celles du Roc-Tantajo I
Pour les fauvettes, par exemple, elles se montraient d'une extrême discrétion. Peut-être les fauvettes d'hiver, plus rustiques que leurs camarades, eurent-elles quelques frappements de bec trop féroces sur les malheureuses figues, dont le suc pourpré coula pareil à un court fdet de sang; mais les fauvettes-babillardes ne les imitaient en aucune façon. Celles-ci, qui ne savaient suspendre leur babil, piquaient le fruit, y puisaient une, deux, trois graines, des graines dorées plus menues que la cendrée de Baptistin, les croquaient en ramageant..
Spectacles charmants, spectacles adorables, spectacles radieux de la nature éternellement jeune, spectacles inoubliables, qui m'emplîtes l'âme pour jamais en ce petit coin si cher de la terre natale, est-il donc vrai que ma vie, emportée à tous les soucis de l'homme, ne vous connaîtra plus?
Baptistin, qui avait fini par appareiller plusieurs fauvettes, épaula la culasse de son fusil. Mais un cri perçant, un cri désespéré s'éleva de l'intérieur de la maison de M. Guillaume Bitirac. Cette fois, il n'y avait pas moyen de s'y méprendre, et on ne pouvait accuser les rouges-gorges de lancer
104 TOUSSAINT GALABRD
pareilles notes le long du ruisseau. Les oiseaux, épouvantés, s'enlèventd'une volée, et nous demeurons à nous regarder stupidement tous les trois.
— Quand je disais, moi, que Guillette réclamait du secours I m'écrié-je.
— Guillette? demande M. NizeroUes-Closcard.
— Elle va mourir sans doute...
— Certainement, il faut qu'elle soit bien malade pour se plaindre ainsi, dit Baplistin.
— Allons voir, bredouille le suisse.
Et péchant dans son carnier sa gourde vide, il ajoute :
— Puisque M. Guillaume ne revient plus, je suis bien sûr que Guillette ne refusera pas de me la remplir.
Gourde en main, il prend les devants. Nous le suivons, sans oublier Gorr, qui, reconnaissant de mes caresses^ s'attache de préférence à mes talons.
Le perron de ce réduit champêtre, sorte de nid caché dans la feuillce, avait dix marches en pierre de taille. En gravissant ces marches à pas muets, nous écoutions. — Guillette soulTrait-elle moins ? Guillette allait-elle pousser de nouveaux cris de détresse? — M. Nizerolles-Closcard et son Gis montaient assez allègrement, le premier préoe-
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cupé du cellier plein de M. Guillaume, le second, ouvert à des sentiments moins égoïstes, l'œil aux volets de la maison. Baptistin avait-il entendu quelque chose? Cela était probable, car, sans affirmer que mon oreille attentive au moindre jbruit ne fût pas la dupe du vent dans les noyers, des balbutiements du ruisselet sous les saules, de la respiration deGorr marchant dans mes jambes, je percevais par intervalles comme des soupirs, comme des sanglots. Guillette pleurait, sans doute, mourant sans son mari, mourant si jeune, n'ayant pas même auprès d'elle ses parents de Lunas. M. Jules Mazel ignorait donc l'état de sa fille ? A l'idée de cet isolement épouvantable, je n'ai pas honte de l'avouer, mes yeux se mouillèrent
C'est à cette minute d'attendrissement respectueux, que M. NizeroUes-Closcard, disposé par nature à une hilarité sans bride, se prit à rire à tour de gorge. Mais il riait! il riait !.. Il collait son œil au trou de la serrure des Bitirac, fort élargi par l'usure du bois ; puis se retirait pour s'esclaffer de plus belle en nous regardant — Devenait-il fou, cet odieux menuisier de la rue du Puits? — Baptistin et moi, avides de connaître ce qui pouvait bien mettre notre homme en gaieté, nous nous précipitons. Nous aussi, nous voulons guigner par le trou de la serrure. Maià
lui, sans discontinuer ses éclats, qui jaillissent de sa gueule avec la pleine aisance de l'eau jaillissant d'une caverne de la montagne, nous repousse violemment, et, nous menaçant de ses deux poings serrés :
— Vous oseriez regarder ce qui se passe chez M. Guillaume Bitirac! vous oseriez I
— Et que s'y passe-t-il, chez M. Guillaume Hitirac, imbécillas que vous êtes? demanda une belle voix étoffée, sonore, que je n'avais entendue de la vie.
Mes yeux, d'une portée rapide, allèrent à cette voix. Dieu ! quel homme superbe àla fenêtre, audessus du perron ! Non, jamais, à Bcdarieux, où l'on comptait pourtant de beaux hommes, parmi nos fabricants de drap surtout, je n'en avais remarqué de comparable à celui-ci. Peut-être le soleil qui, sur le midi, frappait en plein la façade de la maison, me fit-il paraître plus blonds les cheveux de cet inconnu, lui descendant en anneaux sur les oreilles a la mode des paysans de nos contrées cévenoles, demeurées un peu primitives, un peu barbares ; peut-être l'or, dont les rayons énergiques de l'astre à son heure d'épanouissement Iuîjtraient,ilhiminaient son visage, lui communiquait-il une beauté radieuse qu'il no possédait pas; peut-être... Quoi qu'il en soit, les
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traits immobiles de la face, sur lesquels les jeux de la lumière ne pouvaient rien, me semblaient d'une pureté admirable, et pourquoi ne pas le dire? surnaturelle. L'appui de la fenêtre en me cachant la moitié de son corps, ne me permettait pas de déterminer d'une manière précise la tailk de celui qui venait d'interpeller si familièrement M. Nizerolles-Gloscard ; mais, à en juger par le développement de son bras un instant tendu vers nous, par la longueur de ses mains fines, blanches, des mains de monsieur de la ville, il devait être grand.
— Vous I vous ! balbutia le suisse, ayant quelque peine à donner branle à sa langue.
— Oui, moi! moi! répondit-il, dédaigneux.
— Ne croyez pas au moins que j'eusse envie de me moquer de vous, en riant. J'avais vu un homme parler à Mme Guillette de si près que, malgré moi... Mais, je ne savais pas que cet homme, c'était vous. Si je l'avais su, vous auriez bien pu chanter ce que vous auriez voulu à Mme Guillette et à toutes les femmes de Soumartre... Excusez-moi...
— Que venez-vous réclamer par ici ?
— Je venais prier Mme Guillette... qui est charitable... de me remplir comme ça...
Le souiïle lui manquant, il montra sa gourde.
— Je VOUS ai prédit que le vin vous jouerait quelque mauvais tour. Il serait temps de vous corriger.
— Je me corrigerai, je vous le promets.
Et, dans l'hébétement où il venait de tomber, il présentait quand même sa calebasse, au lieu de Tenfouir dans son carnier.
Le personnage étrange qui terrifiait M. Nizerolles-Gloscard aurait-il fini par accepter la gourde et par la poser sous un robinet de la cave ? Je l'ignore. Au moment peut-être où il allait céder aux prières du suisse, un incident se produisit qui changea la face des choses. Gorr, jusque-là tranquille à mes pieds, venait de s'élancer contre la fenêtre en poussant de formidables abois. Ce n'était certes pasàJ'homme peu dangereux, me semblait-il, malgré les terreurs inexplicables du menuisier des Rues-Basses et le trouble non moins inexplicable de Baptislin, ce n'était pas à l'homme qu'en voulait notre épagneul, mais à une chèvre noire comme la suie qui soudain, projetant deux pattes en avant, s'était plantée, elle aussi, à la fenêtre, et nous dévisageait avec une incroyable efl'ronlerie.
M. NizeroUes-Closcard se rue pour retenir «iorr.
Gorr n'est pas commode, il n'e'coute rien, il n'entend rien ; sa rage l'empêche de sentir les coups dont on l'accable, et il bondit au seuil de la fenêtre, gueule baveuse, crocs aiguisés, pour saisir la chèvre, impassible, comme de pierre, continuant à darder sur nous des prunelles embrasées. Mais le suisse de Saint-Alexandre redoute le maître de celte bête extraordinaire, et, encore que tremblant dans sa peau, une peur qui lui vient de plus haut lui donne du courage, et, au risque d'être mordu par Gorr, un animal qui ne lui appartient pas, qu'il ne connaît pas à fond par conséquent, il le saisit à bras le corps, roule à terre avec lui, se relève, reçoit sur son visage l'écume du chien furieux, et le maîtrise héroïquement. Baptistin s'est jeté, lui, dans la bagarre; il a secouru son père menacé, et maintenant il l'aide à maintenir Gorr, couché sur le sol et se débattant.
— Une corde ! une corde ! crie mon ami.
Où diable veut-il que je trouve une corde? Tiens ! une petite main brune passe entre la chèvre et l'inconnu ; une corde apparaît. En voilà une corde qui nous tombe du ciel, par exemple ! En cinq secondes, le chien d'Escalou se trouve lié, garrotté, réduit à une complète
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impuissance. Baptistin et son père relèvent leurs fronts ruisselants.
— C'est magnifique, ça, les .amis ! leur crie l'homme de la fenêtre, l'air réjoui à la vue de tant de vaillance. Un combat où voue pouviez être dévorés mérite plus qu'une gourde de vin. Nous allons dîner ensemble.
La porte de la maison s'étale, et nous entrons, laissant Gorr, pattes liées, sur la terre battue du perron.
La pièce est spacieuse, mais un peu obscure. C'est à peine si je distingue la cheminée, fort élevée et fort large, comme sont les cheminées de nos paysans. Aussi, pourquoi vient-on de ramener les volets, au lieu de permettre au joyeux soleil de pénétrer partout librement?
— Bien le bonjour, madame Guillette Bilirac, bien le bonjour ! balbutie M. Nizerollcs-Gloscard avec des mouvements de tout son corps si humbles qu'on les prendrait pour des génuflexions.
— Bonjour, répond une voix fine, partie on ne sait d'où.
— Bien le bonjour, monsieur Toussaint Galabru, bien le bonjour I poursuit le suisse, dodeli-^ nant de la tôle gracieusement.
TOUSSAINT GALABRU 1H
— Bonjour! bonjourl articule notre inconnu, lequel, ô terreur! n'est autre que le sorcier de Yérénous.
— Il fait aussi noir que dans un four ici, ose dire le menuisier de la rue du Puits, qui, par ses salamalecs maladroits, vient de renverser une chaise.
— Puis-je ouvrir, Guillette? demande Galabru.
— Pas encore ! pas encore ! répond Mme Guillaume Bitirac, née Julie Mazel, de Lunas.
Je cherchai de mes deux yeux à travers la salle, où je commençais à démêler un pétrin contre la muraille à droite, une table carrée vers le milieu, puis, dans le fond, des rideaux très amples cachant un bois de lit, je cherchai et recherchai avidement de mes deux yeux et ne découvris personne. Où donc se tenait-elle blottie, cette Mme Guillaume Bitirac?
— Voici ce que c'est, NizeroUes-Closcard, dit le sorcier de Vérénous : Guillette est malade, et comme elle était couchée, elle s'habille pour vous recevoir. Vous savez, moi, je respecte les habitudes des femmes, des êtres supérieurs à nous, et je fais un peu d'ombre pour que Guillette ait pleine liberté d'aller, de venir sans se troubler. Elle se trouble si facilement, la pauvre mignonne, quand elle n'a pas tous ses habillements sur elle I
112 TOUSSAINT 6ALABRU
Dans sa propre maison, elle est sauvage comme une me'sange sur un ne'flier.
— Et, comment va-t-elle de sa maladie? s'informa le suisse.
— Mieux, beaucoup mieux. Que je reparaisse encore quelques foisàSoumartre, et elle est guérie. Le médecin de Bédarieux, M. Barascut, plus savant qu'un livre, n'a rien compris à l'état de Guillette; mais moi, j'ai vu le mal tout de suite et l'Esprit m'a fourni le remède.
— Quel remède?
— Interrogez Grette. — Grette ! appela-t-il. La chèvre contre laquelle Gorr s'était emporté
surgit d'un coin où elle se tenait accroupie, ruminant, et eut, à travers la salle, des bonds extravagants. Ens'élançantvers son maître, elle me frisa une jambe, et je me souviens de la subite cuisson que j'éprouvai à l'endroit où elle m'avait touché. Un fer rouge ne m'aurait pas à ce point brûlé la chair.
— Béte du Diable! grommela Baptislin, qui avail été frô])'». lui aussi.
Cependant, la chèvre, plantée sur ses pattes de derrière, se tenait debout comme un homme à côté de Toussaint Galabru. Un rayon, sorte de gros fil d'or, filtcait par une fente des volets mal
joints et mettait la scène vivante devant nous. Jamais je n'oublierai l'impression d'effroi horrible que je reçus, quand, le sorcier lui ayant effleuré le bout du museau, Grette tourna sur elle-même avec la rapidité vertigineuse d'une toupie. Les cornes de cette bête effroyable dépassaient de beaucoup ses oreilles; eh bien! tandis qu'elle virait pareille à un tourbillon de fumée chassé par l'orage, ses oreilles pointaient au-dessus de ses cornes. Et puis il fallait voir combien son poil, hérissé de pied en cap, la faisr.it paraître énorme ! Sans compter que, de ce poil endiablé, tantôt noir comme il l'était en réalité, tantôt rouge comme il ne l'était pas, s'échappaient des étincelles bruissantes, éclatant avecle pétillement vif d'une brassée de sarments secs.
Mais, pendant que Grette grandissait à vue d'œil dans ce tournoiement fantastique, l'homme de Vérénous ne rapetissait pas, lui. Son front lisse et blanc montait encore, montait toujours. Au moment où la tète du sorcier toucha le plafond, le fil d'or de la fenêtre l'entoura-t-il de sa flamme mince? Je ne sais. Le fait est que Toussaint Galabru portait une couronne comme Pharamond de mon Histoire de France, par l'abbé Le Ragois.
— Le remède pour guérir Guillette , le remède
pour guérir Guillette , répétait ce géant de Vérénous.
Puis, entrant en danse avec sa chèvre :
— Allons, ma chère Négrette ! allons, ma belle l commandait-il.
Et la béte, harponnée aux côtes par son maître, dont les traits paisibles avaient revêtu une expression farouche , cruelle , allait , allait, plus enlevée qu'une feuille et plus prompte que le vent.
— J'ai peur! m'écriai-je, me sentant mourir.
— Monsieur Toussaint Galabru, de Vérénous, ayez pitié!... implora M. Nizcrolles-Gloscard, h genoux, les mains jointes, comme, en l'église de Saint-Alexandre, à la bénédiction du Très-Saint- Sacrement.
— Voulez-vous finir votre sabbat, vous 1 hurla Baptistin.
Se souvenant sans doute des recommandations de M. Valibouze, il trouva le courage de jeter un pas en avant.
Mais le sorcier, emporté à sa rage démoniaque, loin d'arrêter son élan, s'y abandonnait, poussant Grclte ou Négrette à droite, la poussant à gauche^ ne cessant de baller dans tous les sens. PafI un heurt violent contre la table, qui est rejetée bien loin; paf! M. NizeroUes-Closcard, qui chan-
TOUSSALNT GALABRU 115
celle et tombe, bouscLilé par l'ouragan en pleine furie; paf ! Baptistin, qu'une boule de feu roulant dans la maison de M. Guillaume Bitirac aplatit contre la muraille en passant; pafi moi, qui... Non, non, je n'ai aucun mal, l'Enfer m'a épargné,
— Finirez-vous! s'écrie Baptistin.
Galabru, jusqu'à présent silencieux, interpelle sa chèvre et lui parle un langage inconnu. Impossible de comprendre une syllabe de ce jargon, dont on ne saurait découvrir les racines dans aucun de nos patois cévenols. Il fixe ses yeux sur Grette, au repos à présent, et lui fredonne, s'emparant de sa barbiche pour la forcer à relever la tête :
« Chevrette
Negrette,
Micliou,
Miclaou,
Caiulélo,
Paslélo
Dé tcrnabaou,
Teirù,
Beirè,
Natiis,
Tus,
Clotiis. » (1)
(1) M. le chevalier Alexandre du Mège, qui a publié, à Toulouse, une édition si érudite de la célèbre Histoire
Gretle se redressa.
— Connais-tu le remède qui guérira Guillette? lui demanda le sorcier.
Elle fit de la tête un mouvement affirmalif.
— Peux-tu parler pour me déclarer le remède? La tête cornue alla de droite à gauche, puis
de gauche à droite, comme quand on dit non.
Je crus remarquer que Baptistin, le seul de nous tous qui eût conservé quelque lucidité d'esprit, essayait d'ouvrir la porte sur le perron, mais vainement.
— Vous avez donc fermé la porte à clef? vocifcra-t-il.
Galabru n'écoutait pas, et, continuant à considérer Grette :
— As-tu toujours dans l'estomac des billets pour me dire ce que tu veux?
■ Elle répondit oui à sa façon.
— Donne-moi un de ces billets que tu écris dans ton estomac.
Grette ouvrit une gueule immense, si immense que la main du sorcier s'y perdit tout entière. Un morceau de papier apparut au bout des doigts de l'homme de Vérénous. Il bondit à la
au Languedoc par les brnôdictins Dom de Vie et Dom Voissette, trouve, dans co chaut bizarre de nos pay« cévenols, nombre de mots d'urigiue sémiliquo. (?)
TOUSSAINT 6ALABRU 117
fenêtre, dont les deux volets battirent contre les murailles. Un grand jour aveuglant inonda lo pièce.
— J'ai le remède! cria-t-il, j'ai le remède!
— Voyons-le ! demanda M. Nizerolles-Closcard, tout pâle.
— Voyons-le! articulai-je à mon tour.
Il déplia le chiffon et l'étala complaisamment. Il ne contenait que ce mot en e'criture tremblée, formé de lettres d'inégale grandeur, avec trois points d'exclamation :
AmOuR 111
— Oui, l'Amour! l'Amour! chantait Galabru.
— Vous avez eu bon nez tout de même d'ouvrir la fenêtre, lui dit Baptistin, car j'étais capable de tirer sur vous à bout portant.
Gomme il montrait son fusil, dont le chien était relevé, prêt à faire feu, le sorcier le lui prit d'un mouvement adroit; le coup partit à travers le jardin.
En dissipant les demi-ténèbres qui nous enveloppaient, le grand jour dissipa aussi tout mystère. Galabru et Grette, nageant dans une atmosphère de soufre et de feu, de proportions surnaturelles, reparurent tels que je les avais vus à la fenêtre, lui de taille fort au-dessus de la moyenne, c'est vrai, mais n'atteignant pas au plafond, elle plus vigoureuse, plus solidement membre'e qu'une chèvre ordinaire, et c'était tout. On devine si, après la scène d'incantation dont nous tremblions encore, nous regardions et le sorcier et sa bétel Peut-être M. Nizerolles-Gloscard, peut-éire Baplislin. plus afTeclionnés aux animaux qu'aux hommes, se montraient -ils trop attentifs à Grette, autour de laquelle ils tour-
TOUSSAINT GALABRG 119
naient ébahis. Pour moi, c'était Galabru qui me tenait, qui m'attirait, qui me « charmait », en laissant à ce mot sa véritable et primitive signification. Je ne me rassasiais pas de l'admirer. Il m'avait fait peur, bien peur; mais je ne lui en voulais pas : je le trouvais si beau.
« Mon Dieu, pensai-je, si le sorcier de Vérénous, au lieu d'être affublé de celte veste de serge verte, si courte sur le devant, avec deux maigres pochettes sur le derrière, de ce pantalon lui montant jusqu'aux aisselles, de ces énormes souliers ferrés, se faisait habiller par Caumette, chausser par Gassan, le tailleur et le cordonnier de mon père, lequel de nos fabricants de Bédarieux pourrait lui être comparé? »
— Viens, Guillette, viens! dit Galabru.
Mme Guillaume Bitirac refusait donc de nous voir? Pourquoi se cachait-elle? Au fond de la vaste cuisine, — dans les ménages les plus aisés de nos montagnes^ la cuisine, la salle à manger, la chambre à coucher n'occupent souvent qu'une seule et même pièce, — au fond de la cuisine, de grands rideaux de cotonnade grossière, rayée de bleu et de blanc, drapaient le Ut, et, de temps à autre, ces rideaux remuaient, dissimulant mal une personne debout qui s'y tenait blottie. En examinant les choses de près, je démêlai même
120 TOUSSANT GALVBHU
de petits pieds dépassant la lourde cotonnade, une étoffe surannée, une étoile d'avare, tombant sur les carreaux. Vraiment, ces carreaux fendillés de toutes parts montraient trop combien M. Guillaume était dur à la desserre, car enfin il n'aurait pas fallu dépenser cent mille francs pour réparer ce plancher.
Je ne saurais dire combien j'en voulus à M. Guillaume Bitîrac de ne pas avoir fait une réparation qui eût permis à sa femme de poser les pieds sur une surface plane, tandis que l'un penchait à droite, Tautre à gauche, par le mauvais état du pavé. Oh ! ces pieds menus, dont les bas blancs étincelaient en des mules de cuir bronzé, — un souvenir sans doute de la maison paternelle, un souvenir de Julie Mazel, de Lunas^ — ah! ces pieds menus!...
— Viens, Guillette, viens! répéta Galabru.
Le rideau s'agita, puis une voix claire et douce, la voix d'une des fauvettes picorant sur les figuiers, répondit :
— Je viens.
Cette promesse me fit quelque chose. J'avais été si inquiet de Guillette, quand elle se plaignait, gémissait, sanglotait! Qu'il me tardait de la voir ! Pourvu qu'elle fiU en bonne santé, je ne lui en demandais pas davantage. — Gomment
TOUSSAINT GALABRl) 121
était-elle faite? Etait-elle grande ou petite? brune ou blonde? laide ou jolie? — Je la soubaitais d'une taille ordinaire, plutôt petite que grande, aussi blonde que Laurelle, une jeune couturière d'Hérépian qui venait en journée chez nous, je la souhaitais jolie à ne pouvoir la regarder, à me faire baisser les yeux comme le soleil.
— Voulez-vous ne pas toucher ces perdrix! hurla quelqu'un.
Je fus arraché aux songeries, aux fumées capiteuses qui me grisaient, et me retournai. Par quel tour d'adresse Galabru s'était-il emparé de la gibecière passée au col de M. Nizerolles- Gloscard? Toujours est-il qu'il la tenait à pleines griffes et ne paraissait pas disposé à la lâcher.
— Ce gibier est pour M. le doyen de Bédarieux, criait Baptistin, les bras portés en avant pour ressaisir lehavre-sac.
Mais le sorcier, s'adressant à M. Nizerolles- Gloscard :
— Suisse, il y a des sarments empilés en un coin du potager; allez-en chercher une brassée et allumez le feu. Dans l'état où se trouve Guillette, une aile de perdrix peut lui devenir une nourriture très profitable. Du reste, on vous permettra, ainsi qu'à Baptistin et à ce petit, d'arroser les croupions de ces bêtes d'un vin
vieux de Faugères qui vous maintiendra en bonne droiture pour l'âme et en bonne graisse gaillarde pour le corps.
— Du vin vieux de Faugères ! du vin vieux de Faugères ! répe'ta notre ivrogne de menuisier, dont les paupières battaient de plaisir.
Happant des cinq doigts de sa main droite son fils, qui récalcitrait, il l'entraîna vers le fond du jardin.
— Petit, commence par plumer ça, me dit Galabru, jetant une perdrix sur la table.
Je saisis la bête. C'est étonnant avec quelle rapidité les plumes du dos s'en allèrent! J'entamais une aile, quand le sorcier s'éloigna de la table et marcha vers le lit à petits pas, à très petits pas. On eût dit qu'il voulait prendre la pie au nid.
— Jeté tiens! l'entendàis-je articuler en badinant.
— Non! non! répondait Guillelle.
Expliquez pourcjuoi je bcnlis incontinent des
flammes me lirûlcr les joues, et pourquoi inconlinontaussi la perdrix, dont j'arrachaislesgn^sses plumes de haute lutte, me glissa sur les genoux, [)uis m'échappa. Ah çà ! mais elle était donc encore vivante , cette bélc? Si elle s'envolail
par la fenêtre ou la porte, ouvertes toutes deux?
— Viens, ma mignonne, viens ! reprit Galabru pour la troisième fois.
— J'ai honte... soupira-t-elle.
Guillette avait honte? Et moi donc qui, pour un million, n'aurais pas levé les yeuxl
— Ah! par exemple!... dit l'homme de Vérénous. Alors, tu ne déjeuneras pas avec nous?
— Je n'en aurai jamais le courage.
— Veux-tu que je t'en donne, du courage, moi?
— Oui, Toussaint, donnez-m'en.
— En voilà, mignonne, en voilà I
Et, j'entendis claquer de gros baisers, des baisers très longs.
— Assez, Toussaint, assez!
— Jusqu'à ce que tu aies beaucoup de courage, répondait l'autre, continuant son jeu, car il jouait sans doute.
— Et si mon mari arrive pendant que nous serons à table?
— Ton mari!
J'essayerais en vain de traduire l'accent dont furent articulés ces mots. C'était de l'impertinence, de la moquerie, du dédain amalgamés, sans qu'on pût certifier positivement lequel l'emportait sur les autres. Mais si le langage était
42 i TOUSSAINT GALABRU
difTicile à pénétrer quant à sa vraie, quant à son absolue signification, les éclats de rire qui le suivirent ne laissaient aucun doute sur les sentiments de Galabru pour le malheureux M. Guillaume Bitirac.
Au demeurant, que faisait cet homme de Vérénous, un sorcier sans sou ni maille, que faisait-il dans la maison de M. Guillaume Bitirac, le pinriche agriculteur de Soumartre? Comment s'y était-il introduit, dans cette maison? M. Guillaume, quand nous l'avions rencontré, nous avait il annoncé que Toussaint Galabru fût chez lui ? Pas le moins du monde. Galabru avait usé de quelque sortilège abominable pour se faufibi chez Guillelte, très malade, très affaiblie. Et dir» qu'après avoir donné du vous à Guillette, devant les Nizerolles-Gloscard, de la rue du Puits, il lui donnait du tu devant moi, de la rue de la Digue, la plus belle rue deBodarieux! Encore, s'il s'était contenté de ces familiarités sans conséquence ! Mais il baisait et rebaisail Guillette à mon ne/, comme il avait baisé et rebaisé Barbette Aubagnac au nez de Baplistin. C'était donc son métier à ce sorcier d'embrasser les femmes qu'il rencontrait?
^Si ton mari revient, mms V invitons, dit-il.
— Après tout, tant pis pour lui! dit-elle.
A cette minute même, le suisse et son fils rentraient charge's de sarments comme deux ânes allant au marché.
— Suisse, le feu, et vivement! ordonna Galabru.
Il ramassa à mes pieds ma perdrix à moitié dépouillée.
— Est-ce que tu dors, petit? me demanda-t-il. Je ressaisis la béte et lui arrachai de nouveau
quelques plumes. Mais la besogne n'était pas des plus commodes, mon attention étant attirée ailleurs. J'avais beau lutter contre d'incessantes distractions, j'y succombais à tout propos, et je donnais plus de coups d'œil à Guillette que de coups d'ongle à la perdrix. Elle travaillait, elle aussi, Guillette; je la voyais du bout de ses doigts faire voler les plumules d'une alouette. Les plumules s'abattaient autour d'elle doucement. J'aurais bien voulu voir son visage, mais elle tenait la tête si profondément penchée sur sa poitrine, que je n'apercevais qu'une tache brune fuyante, puis un point imperceptible qui tantôt m'apparaissait blanc, tantôt doré. Il me fallut du temps pour deviner que cette tache brune fuyante et que ce menu point tantôt blanc, tantôt doré, étaient le front et le nez de Guillette, tou-
chés d'un rayon parti des volets. Toutefois, je voyais ses cheveux, aussi noirs, aussi luisants que le museau de Gorr. Ah! pour ses cheveux, réunis en deux nattes lourdes ramenées sur le cou, je les voyais, je vous en réponds. Et à propos de cette crinière s'en allant de tous côtés, je trouvais que Guillette Bitirac était bien mal peignée. Vraiment, pour une demoiselle Julie Mazel, de Lunas !...
Oh! puis, moi, je n'aime pas que les femmes, jeunes ou vieilles, aient des corsages qui leur dénudent trop la poitrine. La chair n'est déjà pas une si belle chose, et, si on ne devait pas la cacher, le bon Dieu ne nous aurait pas donné des étoffes certainement. Est-ce parce que Guillette se tient trop courbée en avant que ses épaules et... des choses que je n'ose pas nommer se montrent presque à nu? Dans tous les cas, si le corsage de sa robe était moins échancré par le haut, je ne serais pas scandalisé comme je le suis. Ajoutez que sa nuque ne se contente pas de recevoir la charge pesante de sa chevelure ébouriffée, elle fournit des cheveux pour son propre compte, cette nuque presque noire, où je démêle de légers anneaux frisottants. Vraiment, pour une demoiselle Julie Mazel, de Lunas!
Mais Toussaint Galabru, qui décidément est le maître céans, qui connaît les coins et les recoins de la maison, a ouvert un placard, en a retiré une longue pièce de lard fin et en détache des bandelettes minces et larges. C'est dans une de ces chemisettes blanches que ma perdrix va rôtir. Je dépose sur la table ma bête, pure, nette comme la main. Tiens! toute notre chasse est là, rangée à la file : deux perdrix, un merle, trois alouettes-coquillades, quatre tourdes, le chardonneret sans tête. Tandis que l'homme de Vérénous fait la dernière toilette à chaque pièce et la passe à M. NizeruUes-Gloscard, qui l'embroche brutalement, Baptistin regarde d'un air navré.
— On aurait bien pu garder une perdrix pour M. le premier vicaire Yalibouze, dit-il.
— Sais-tu que tu es gai comme un glas, toi, avec ton antienne sur les curés? lui répond le sorcier.
— Les curés sont les hommes de Dieu, et vous, vous êtes un homme du Démon I
— Suisse, si vous ne liez Baptistin, comme vous avez lié Gorr, il va me manger tout vif.
M. Nizerolles-Closcard fut très effrayé, et jt; l'entendis murmurera son fils :
— Veux-tu un sort sur le dos? Veux-tu qu'il
128 TOUSSAINT GALAIJRIJ
Tarrive ce qui arriva à Théodore Buzard, des Vignères?
Baptistin, dompte', alla vers la cheminée; il demeura là immobile, regardant brûler les sarments.
— Tourne la manivelle! lui cria le sorcier, qui venait de passer la broche dans le double anneau des landiers.
Baptistin, sans plus se révolter que Samson tournant la meule chez les Philistins, tourna la broche docilement.
« 11 a son sort sur le dos, pensai-je, il l'a! »
Cependant, Galabru, après avoir besogné de diverses façons à travers la cuisine, s'était rapproché de Guillette.
— Où est la clef du cellier? lui demanda-t-il.
— Là, répondit-elle, montrant un tiroir.
• - Cela vous ferait du bien d'agir un peu, mignonne, lui dit-il. Si vous mettiez la table avec le petit?
Avec moi !
Il était déjà sorti, et je ne pus le remercier que par ce cri de m'offrir ainsi à Guillette pour l'aider dans la maison.
— Madame Guillaume Bitirac, voulez-vous
que je déplie la nappe tout seul, si vous êtes fatiguée? implorai-je, osant m'approcher d'elle, osant la regarder, osant lui parler.
— Je suis un peu fatiguée, en effet, soupirat-elle.
— Je vous ai entendue quand vous pleuriez.
— Moi, j'ai pleuré?
— Je vous en réponds !
— Tu te trompes, petit : je ne pleure jamais.
Ayant articulé ces mots d'un ton ferme, presque rude, elle me tourna le dos pour me dissimuler ses traits ; puis elle marcha vers une vieille armoire de noyer, dont les battants se trouvèrent étalés d'un tour de main. Peste! quelle vigueur! Guillette était-elle en colère? Elle fouillait dans l'armoire, la tête à moitié enfouie sous les étagères chargées de linge, et se parlait à elle-même d'un accent rapide. Si du moins j'eusse saisi un mot! Elle chuchotait encore entre ses dents, quand elle déposa sur mes deux bras tendus une nappe, plusieurs serviettes... Enfm je vis son visage, je le vis...
Et moi qui, dans ma pensée, n'avais pas craint de comparer Mme Guillaume Bitirac à Laurette, notre jeune ouvrière d'Hérépian! Quelle différence ! Tandis que la petite couturière, fille d'un forgeron de village, était blonde comme une
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alouette huppée, aussi gracieuse qu'elle, aussi grisollante qu'elle, Guillette, malgré sa naissance illustre, était noire comme une mésange charbonnière, menue comme elle, mais aussi l'air méchant comme elle. Je ne saurais exprimer l'impression que me fît son regard pointu, lorsque, pour la première fois, elle tourna vers moi sa face pâle et me dévisagea à bout portant. Ses yeux hardis, deux taches d'encre très fraîches sur du papier pas très blanc, me trouèrent. Je fus blessé, blessé grièvement, car sur le coup mes bras laissèrent fuir serviettes, nappe, ronds de buis pour les bouteilles, et le tout se répandit en désordre sur le plancher.
— Est-il sot vraiment, ce petit garçon de Bédarieuxl-dit Guillette.
Ébaubi de l'accident, humilié des reproches, je demeurai là quelques secondes, bayant aux corneilles, ne songeant pas même à ramasser les objets éparpillés sur le carreau. Quand je m'en avisai, il était trop tard : M. Nizerolles, à raffut de se rendre utile dans une ripaille qui lui élargissait d'avance l'estomac, s'était précipité cl avait recueilli nappe, serviettes, ronds de buis. Je vis Guillette lui tendre les couteaux. Alors, elle tenait absolument à se passer de moi et ne voulait plus avoir affaire qu'au suisse de Saint-
Alexandre ? Eh bien^ tant mieux I il ne serait pas dit que j'aurais trempé en quoi que ce fût à la ribote impie qui se préparait. Un premier dimanche de l'Avent!...
Tout de même j'avais beau me raidir^ faire le brave, dans le fond j'étais très fâché que ce rustaud de menuisier aidât Guillette. Une chose m'agaçait particulièrement, c'était de voir à toute minute, en posant un couvert, une assiette, les gros doigts de M. Nizerolles-Gloscard, né tout simplement Nizerolles, du hameau de Soumartre, effleurer les doigts délicats de Mme Guillaume Bitirac, née Julie Mazely de la ville de Lunas. Au lieu de frôler la main du suisse, j'aurais voulu qu'elle frôlât la mienne. Ma déception avait été cruelle, en découvrant la jeune femme de M. Guillaume tout autre que me l'avait créée mon imagination. Mais, au bout du compte, elle était une femme , et j'étais porté intimement , tout intimement , à les trouver toutes charmantes.
Un souvenir contribua à modifier mes dispositions à l'égard de Guillette. Au 15 août dernier, fêle de l'Assomption de la Sainte-Vierge, un Père carme était venu prêcher chez nous le panégyrique de la « Mère de Dieu y>. Naturellement, ma mère me tenant par la main, je fus du
sermon malgré le prix fort élevé des chaises, qui ce jour-là monta jusqu'à cinq sous. Le Père carme c\-.-Timença par ces mots : « Nigra sutriy sed forma -:■: », qu'il traduisit aussitôt ainsi : « Je suis noire, mais je suis belle. » Celte phrase étant revenue vingt fois à travers le discours, bien qu'à douze ans je n'eusse pas encore commencé le latin, cette phrase très courte, je ne l'avais pas oubliée, et Dieu sait avec quelle spontanéité naïve j'en fis l'application à Guillette.
« ISigra sum, sed formosa, je suis noire, mais je suis belle », me disais-je à moi-même, la dévorant des yeux.
En ce moment, Guillette de ses mains prestes, très vives, façonnait les serviettes, leur communiquant pour s'amuser toute espèce de formes : celle-ci figurait une fouace toute ronde sortant de chez le boulanger Salou; celle-là, une boîle carrée pareille aux boîtes farcies de bombons (joe j'avais contemplées cent fois à la vitrine du pâtissier Pailhès ; cette autre, uii lièvre aux longues oreilles droites, ramassant ses reins pour prendre son élan. — Il en avait pris un élan, le lièvre de Barbette Aubagnac ! — C'était chez son père, M. Jules Mazel, de Lunas, que Guillette avait appris ces badinages, sans doute. Parfois, quand elle avait réussi son arrange-
ment, elle minaudait d'un petit air de souris heureuse. Il est de fait qu'avec les plumules, les duvets de nos bêtes, qui s'étaientabattus comme un nuage sur ses cheveux noirs, le nez pointu de Guillette, ses traits allonge's, ses gestes courts, rapides, mignons, la faisaient ressembler merveilleusement à une souris. Non I ce n'était pas la mésange-charbonnière, querelleuse, intrépide à l'attaque, féroce contre les oiseaux timides, piquant son bec acéré d'aiguille dans le crâne de ses ennemis pour manger leur cervelle,, boire leur sang; c'était la souris innocente, la souris très douce^ soignant bien ses petits dans leur trou, ne sortant de chez elle que pour s*en aller en quête d'une miette de fromage ou d'une miette de pain.
— Voici le vieux faugères! dit Galabru, survenant.
Il déposa sur la table une dame-jeanne de dix litres pour le moins.
— Et le rôti? s'informa-t-il.
11 saisit la broche, dont Baptistin abandonna la manivelle, et les bétes, juteuses, dorées, dégringolèrent dans un grand plat de faïence à fleurs.
— Guillette, vous devez vous asseoir la première, ditle sorcier, arrêtant M. Nizerolles-Closcard qui se précipitait déjà, bouche béante.
Guillette s'assit, en effet, sur une chaise que
lui tendit l'homme de Vérénous, en s'inclinanl avec une aisance, une grâce dont n'aurait pas été capable le plus riche fabricant de Bédarieux.
— Vous êtes la reine de la fétel poursuivit-il, se plaçant à côté d'elle.
Un long couteau amena dans l'assiette du sorcier la plus grosse de nos perdrix. Les quatre membres de la bêle furent détachés en un clin d'œil. La fête commençait.
Ah I si la fin de la fête avait répondu au commencement! Ma foi, il fut très gai, le commencement, et, sauf Baptistin, entêté dans sa mauvaise humeur, tout le monde, sans négliger cette friponne de Guillette, moins malade que ne if croyait son mari, que je ne le croyais, tout le monde s'en donna à cœur joie. Peut-être le suisse aurait-il pu s'abandonner un peu moins à son naturel, qui parfois déborda sur nous en propos un peu trop salés. Pour son excuse, il ne faudrait pas oublier la dame-jeanne de vieux vin de Faugères, laissée trop près de lui^ et que sa rude poigne ne se faisait pas faute d'atteindre après chaque bouchée.
— Attention à l'eau bénite de cave, NizeroUesl lui criait Galabru.
— Came connaît, repondait-il.
— C'est que l'eau bénite de cave n'est pas comme l'autre eau bénite.
— Heureusement !
Par exemple, à part cet imbécile de Baptistin, absent en quelque manière du repas, et dont il n'y a pas à juger l'attitude réservée, presque hostile, quelqu'un qui m'édifia par sa tenue à cette table un peu bruyante, ce fut Mme Guillaume Bitirac. Ecoutez donc, on n'est pas Julie Mazel, de Lunas, pour rien. De quelle façon distinguée sa main droite, où j'aperçus pour la première fois des bagues très brillantes, tenait la fourchette! Une seule chose me choqua: ce fut de lui voir rompre son pain avec ses doigts, au lieu de le débiter avec son couteau en menues tranches, ainsi que je le faisais, ainsi que devaient, à mon avis, le faire les gens de bonne compagnie. Et puis quels mouvements d'une grâce inimitable, quand elle portait un morceau à sa bouche, qui s'entr'ouvrait rouge comme une grenade mûre! Du reste, elle mangeait fort peu, et cela me contrariait, en remuant dans mon esprit l'idée de sa maladie et le souvenir de ses souffrances de la matinée.
— Encore celte moitié d'alouette, lui disait Toussaint.
— Merci.
— C'est raloiielte que vous avez plumée.
— Merci, mon ami.
« Mon ami! » Elle lui devait bien cette caresse pour ses attentions. Il est impossible, en effet, de se figurer à quel point il se montrait préoccupé d'elle. Une fois, sa faiblesse ne permettant pas à Guillette de partager sa moitié d'alouette, il vint à son secours, et de son propre couteau découpa le morceau lestement. La familiarité me parut un peu forte, mais j'en fus touché dans le fond. Guillette, d'ailleurs, n'avait pas l'air de s'offenser le moins du monde de tant de services rendus; elle les acceptait avec simplicité, renvoyant à Toussaint — elle l'avait appelé par son prénom unique devant moi — renvo^^ant à Toussaint, en remerciement, tantôt un sourire qui découvrait ses fines dents de rat, tantôt un regard qui tout à coup faisait pétiller ses yeux comme pétille une allumette frottée la nuit sur un mur. D'abord une traînée de phosphore, puis un éclat très vif.
Moi, pour dire vrai, n'entendant malice à nulles choses, je m'amusais beaucoup à ces manèges continuels et de Mme Guillaume et du sorcier de Vérénous. Je prenais intérêt à leur moindre geste, je m'attachais à saisir leur
moindre parole , car ils en murmuraient parfois que je happais au vol. Les délicieuses becquées !
— Que tu es jolie ! lui chucholait-M, un peu trop penché sur elle, oui, trop penché sur elle.
— On m'a dit souvent que j'étais plus noire qu'une merlette, soupirait-elle.
— Non, lues noire comme la nuit, et tes yeux brillent comme les étoiles du ciel.
Ne sachant pas résister à une envie qui n'était pas très honnête, il s'inclina encore davantage, et je visses lèvres, devenues soudain plus longues, se noyer dans les frisons pareils à des herbes folles poussés au cou de Guillette.
— Pour le coupi s'écria Baptislin.
— Est-ce qu'une abeille du jardin t'a piqué, toi ? lui demanda Galabru.
— • Si M. Guillaume était à la maison...
— Depuis trois ans que nous sommes mariés, il me laisse par avarice avec mon costume du pensionnat de Saint-Joseph, à Bédarieux, intervint Guillette.
Elle ne mentait pas : je reconnus la robe de mérinos gris et la pèlerine noire que j'avais vu porter à mes sœurs. 11 était un peu fripé par-ci par-là, l'uniforme de Saint-Joseph, défraîchi, passé de couleur. Toutefois, les paroles de Guil-
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lette à l'adresse de son mari me surprirent par leur violence, leur singulière amertume. Je la voyais bien en ce moment, son visage étant tourné vers Baptistin et la grande lumière de la fenêtre me permettant d'en juger à fond l'expression. J'eus peur, tant les traits de Guillette, fins, souples, délicats tout à l'iieure, me semblèrent maintenant rudes, tendus, grossiers à force d'être méchants. La souris charmante venait de faire place à la mésange cruelle. Elle se leva de table, dépitée, et alla s'asseoir à distance, boudeuse, maugréant, hérissée de toutes ses plumes, claquant du bec avec fureur.
— Grette I cria le sorcier.
La chèvre, couchée en un coin perdu, surgit au milieu de la pièce comme une apparition, droite sur son arrière-train, tête renversée, barbiche en avant, oreilles plus hautes que les cornes, telle que nous l'avions vue à notre entrée. Galabru ne bougea pas de sa place ; néanmoins les volets, étalés contre les murailles de la maison, se refermèrent. Qui avait poussé les volets ? Le vent sans doute, car soudain le vent s'était mis à hurler effroyablement au dehors. On n'en pouvait douter, l'Enfer se soulevait et menait son brouhaha de tempête h travers le pays. L'homme extraor-
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dinaire de Vérénous recommençait à grandir, à grandir...
— Nizerolles-Gloscard, attention à votre fils ! La chèvre noire tourna.
— Je vous en prie, monsieur Toussaint Galabru, e'pargnez Baptistin, bredouilla le suisse, tombant aux pieds du sorcier.
— Oui, monsieur Toussaint Galabru, e'pargnez Baptistin^ répétai-je, essayant trois pas dans la nuit et me précipitant à genoux parla, au hasard.
— On m'a dit que Baplistin voulait être prêtre, repartit le sorcier d'un ton menaçant.
— Il priera pour vous, monsieur Toussaint Galabru, sanglota le menuisier.
— Il vous convertira, monsieur Toussaint Galabru, ajoutai-je, me sentant mourir.
— L'Esprit est mon maître !
Et la chèvre de feu nous éclaboussait d'étincelles.
— Grette, va, ma belle, va! dit l'homme de Vérénous... C'est pour Baptistin Nizerolles-Gloscard, de Bédarieux, que tu travailles, maGrette... Que lui feras-tu?...
— Votre bête ne me fera rien, beugla Baplistin.
— Ah! elle ne le fera rien, ma Grette !,..
— Je la tuerai !
A travers la nuit infernale où nous étions plonge's, dans la lueur fulgurante de Ja chèvre emportée en un tourbillon de flammes courtes et fumeuses, passa Baptistin aussi rapide que la charge atteignant dans les airs le gibier visé par le chasseur. En moins de temps que je n'en mets à le dire, il avait saisi Grette dans son tournoiement épouvantable, s'était collé à sa peau, et, après deux tours de valse effrénée, avant que Galabru, troublé dans son sabbat, eût pu intervenir, avait roulé avec elle sur le carreau.
— Qui m'empêchera de la tuer, à présent ? cria Baptistin.
Une lame blanche raya l'obscurité.
Incontinent, portes et fenêtres se rouvrirent d'elles-mêmes, comme elles s'étaient fermées. Quel spectacle ! la chèvre étendue, râlant sous les genoux de son ennemi qui lui comprimait les côtes sans pitié; puis Baptistin, cet ennemi glorieux, le visage rouge, les yeux embrasés, le front illuminé de rayons, brandissant d'un poignet solide le long couteau à découper qu'il venait de prendre sur la table pour engager sa première bataille contre le Démon. Ah! monsieur Tony Valibouze, si vous vous fussiez trouvé là!...
Cependant, ô surprise! Gala))ru, qui devait