TOUSSALM b.V^ABKU
aimer sa beîe, ne paraissait pas songer le moins du monde à lui éviter le coup fatal. Raide, grave, fiché entre les pavés, il se contentait de dévisager tour à tour et Grette et Baptistin. Cette impassibilité du sorcier nous dépassait, le suisse et moi, et nous demeurions là sans comprendre, ne trouvant ni un geste, ni un mot, absolument pétrifiés. Je ne parle pas de Guillette, une personne bien étrange décidément : elle n'avait pas l'air de s'occuper de nous. Ayant quitté la chaise où nous l'avions vue bouder, elle s'était installée sur une autre, entre la porte et la fenêtre, et demeurait là indifférente, lançant par intervalles au sorcier, dont elle admirait sans doute l'attitude fatidique, des regards que, je le crains bien pour lui, M. Guillaume Bitirac n'avait jamais connus.
— Je ne veux pas t'empécher de tuer Grette, dit l'homme de Vérénous s'adressant à Baptistin; seulement, comme, de toute nécessité, il me faut une bêle pour obéir aux commandements de l'Esprit, c'est toi qui deviendras ma bêle dorénavant.
Le couteau s'échappa des doigts de mon ami.
Tandis que Grette se secouait de tous ses poils après la bagarre, et se réfugiait entre les jambes
de son maître , mon condisciple de l'e'cole Brémontier, découronné des feux qui un moment lui avaient mis au front une auréole d'archange, nous considérait d'un air stupide. Vraiment, à le voir si piteux, quand il venait de tenir l'Enfer en échec, je me demandai s'il avait bien conscience de la grandeur de la lutte où il s'était jeté d'un élan superbe de tout luimême, et si^ dans le mouvement irrésistible qui l'avait précipité contre la chèvre du sorcier, il n'était pas entré moins d'héroïsme que de peur.
Baptistin alla vers le fond de la pièce et revint aussitôt portant le fusil de son père et son propre fusil. M. Nizerolles-CIoscard, docile à cette invitation silencieuse qui sonnait l'heure de la retraite, ramassa sous la table son carnier vide et, bredouillant des paroles peu intelligibles, remplit son verre à la dame-jeanne une dernière fois. A ce moment, Gorr, oublié sur la terrasse, lança dans l'air des aboiements désespérés. La malheureuse bête d'Escalou s'ennuyait à la fin de ses entraves et nous appelait pour lui rendre la liberté... Ahçàl mais cet ivrogne de suisse boira donc jusqu'à la vie éternelle! Il restait là, le coude levé, les yeux au plafond, le verre collé aux lèvres, avalant le faugères à petits coups, à
très petits coups... Gorr continue à aboyer...
— Quelqu'un pourrait bien rôder par là, dit Baptistin, qui s'inquiète du chien d'Escalou.
Guillette se sépare de son Toussaint, avec lequel maintenant elle chuchote, vole et glisse un œil discrètement.
— Mon mari! crie-t-elle.
Elle s'affaisse sur une chaise.
— Allons^ sa maladie qui la reprend, dit l'homme de Vére'nous.
Bien que M. Nizerolles-Closcard ait lâché son verre, nous ne savons de quel côté tirer. Ce serait mal d'abandonner Guilletle, quand ses souffrances recommencent. En attendant, voilà M. Guillaume Bitirac qui rentre, un panier d'osier passé au bras.
— Qu'y a-t-il ? s'écrie le bonhomme.
— Aïe! aïe! recommence Guilletle.
— Tu souffres toujours, ma poulette?
— Aïe ! aïe !
— Tu te trouvais un peu mieux, quand je suis parti.
— C'est vérité, elle allait mieux ce malin, dit Galabru, qui a pris dans ses mains les mains de Cuillette et les balance de bas en haut, puis de haut en bas, puis à droite, puis à gauche, de façon à décrire des croix sans fin.
— Mais alors, comment se fait-il?. .. balbutie M. Guillaume.
Le sorcier ne re'pond pas ; tout à sa manœuvre diabolique, dont le mouvement imprimé aux mains de Guillette n'e'tait que le prélude, à présent il lui fait lever un bras, puis un autre, et murmure quelque chose sourdement. Une prière à l'Esprit, sans doute. Certes, pour mon compte, j'aime, et beaucoup, le bon Dieu et je déteste de toute mon âme l'Esprit, lequel n'est autre que le Démon. Pourtant, si l'Esprit guérissait Guillette, assise devant nous plus froide qj une pierre, le visage plus blanc qu'une jatte de lait !... Sauf ce Baptistin NizeroUes, farouche et mal élevé, qui d'ailleurs ne s'intéresse pas le moins du monde à Mme Guillaume Bitirac et lui préfère Gorr, avec lequel je l'entends batifoler sur le perron, saut ce rustaud de Baptistin, nous sommes tous là penchés sur la malade, même ce suisse de Saint-Alexandre qui sent la futaille d'une lieue et dont l'haleine épaisse gène un peu ma contemplation.
Cependant Guillette a fermé les yeux et présentement semble dormir. Elle est ravissante. Sa bouche, entr'ouverte tout juste assez pour que la ligne éclatante de ses petites dents apparaisse, laisse passer un souffle léger. Tiens ! dans
146 TOUSSAINT GALABIiU
l'extrême pâleur de ses traits, je remarqje une chose inaperçue jusqu'ici : Mme Guillaume Bitirac, née Julie Mazel, de Lunas, porte moustache. Et comme ce fin duvet sied bien à sa lèvre supérieure ! N'était sa robe de mérinos gris, on pourrait s'y tromper et prendre Guilletle pour un écolier, le plus joli écolier de M. Anastase Brémontier... Quelle misérable robe, décidément, et quelle plus misérable pèlerine ! Je conseille à M. Guillaume Bitirac, qui me meurtrit les côtes avec son panier d'osier, de ne pas persister à m'aplatir ainsi contre le mur, car ma patience sera bientôt à bout, et...
Mais je serai juste : si Guillette était charmante dans sa pose abandonnée sur une chaise entre la porte et la fenêtre, Galabru, debout à côté d'elle, était absolument beau. Redressé de toute sa taille, la main droite étendue au-dessus du front de Mme Bitirac, il n'avait pas le moin dre mouvement. Tout était au repos chez lui, même ses yeux magnifiques, d'ordinaire très ouverts et très agissants. Cette immobilité fatidique communiquait à ce paysan de Vérénous, d'une rigidité de statue, quelque chose de grand, de redoutable, de surhumain, presque de sacré. Son costume de montagnard cévenol n'était plu^ ridicule, la noblesse de l'attitude l'ennoblissait, el
oa ne comprenait pas le sorcier vêtu autrement qu'avec sa casaque et son pantalon de serge, ses guêtres montantes, ses énormes souliers ferrés. Dernière observation : Galabru, qui, vers 1842, devait bien avoir trente-cinq ans, me parut infiniment plus jeune en ce moment unique où toute sa force, toute sa vie rayonnaient au dehors pour pénétrer Guillette endormie, lui rendre la santé perdue, peut-être la ressusciter des morts.
Les paupières de notre malade s'entr'ouvrirent et un coin imperceptible de l'œil apparut.
— Bellement, madame, bellement ! articula l'homme de Vérénous.
M. Guillaume Bitirac veut voir sa femme qui se réveille, et il m'écrase. Comme je n'entends rien perdre du spectacle non plus, je le bouscule à mon tour. Il me le rend avec son panier toujours collé à son flanc. Diable de panier, qu'on s'obstine à ne pas lâcher et dont le couvercle trop saillant m'entre dans les chairs! En tapinois, je soulève ce couvercle très gênant. Ah ! mon Dieu! une béte s'élance et vole à travers la pièce. Je reconnais cette béte qui tournoie, ailes déployées : c'est un pigeon.
— Polisson! polisson! s'écrie M. Guillaume, courant à la fenêtre, puis à la porte, qu'il ferme toutes deux d'une poussée.
Je demeure déconfit de l'aventure. Que va-l-il m'arriver? Un regard de Galabru. qui me protège visiblement, me rassure. Le pigeon d'ailleurs, après s'être deux fois piqué aux vitres, renonce à tirer vers le large, et s'abat sur la table, au milieu des débris de notre festin. Avec quelle avidité gloutonne ii recueille les miettes de pain éparses sur la nappe! — Ah! ce M. Guillaume Bitirac qui laisse sa basse-cour mourir de faim. — Et, comme l'avait osé M. Mzerolles-Closcard, je marmotte entre les dents :
« Affreux grigou 1 affreux grigou I »
Pourtant Guillette, que la vue du pigeon volant, picorant réjouit sans doute, s'est mise debout €t, rhomme de Vérénous la soutenant, elle chemine à pas très menus. M. Guillaume vou drait bien, lui aussi, aider sa femme à marcher, lui offrir son bras droit, tandis que le sorcier lui a offert son bras gauche, où elle s'appuie, où elle s'abandonne, languissante et lasse. Mais Toussaint, jaloux des privilèges de son état, lui allonge une tape, une tapel...
— J'apporte tout, mon cher Toussaint, pleurniche le pauvre mari.
— Attendez ! répond le sorcier, qui d'un geste habile saisit le pigeon absorbé dans sa mangeaille et le fait baiser par Guillette sur les plumules très molles du cou.
— Croiriez-vous que Justine Pages, de la rue du Moulin-à-rHiiile, sous prétexte que cette bête est blanche et ferme comme le caillé, me Ta fait payer cinq francs?
— C'est maintenant! maintenant! crie (ialabru.
Je regarde. Je reste abasourdi de surprise. Le sorcier a le bras droit tendu ; un de ses doigls développé, je ne sais lequel, me semble prolonger ce bras droit indéfiniment ! 11 est long, long, long... Le pigeon blanc de Justine Pages se tient au bout du doigt interniinable du sorcier, presque sur l'ongle, ébourifl'é, roulé en boule, le bec ramené sons l'aile, endormi là sans gêne comme sur un barreau du pigeunnier.
Qne signifie cette immobilité singulière après tant d'agitation, de vivacité, de joie? Allionsnous assister à quelque nouvelle scène de sorcellerie? A présent, le grand jour nous éclaire, il serait difficile d'avoir peur, et je ne demande pas mieux que de voir des choses que je n'ai jamais vues. Oh ! puis, quand je tremblorais un brin, «•'est si amusant d'assister à ces jeux inconnus de maléfice, à ces mystères incroyables de Toussaint Galabru, de Vérénous!
Mais voilà le pigeon blanc de Justine Pages qui me paraît moins rond. Il dégage sa télé de ses
TOUSSAINT r.ALABUU lol
plumes et montre son bec tendre, un p'^u rosé.— C'est une bêle jeune sans doute. — 11 est drôle, ce pigeon de Justine Pages tout de même ! 11 sautille sur les cinq doigts du sorcier et bat l'air de ses deux ailes doucement. Il tient ses yeux fixés sur Galabru qui, de son côté, le regarde sans se lasser. Que se passe-t-il entre cet homme absolument calme et ce pauvre volatile qui ne sait pas tenir en place, qui va jusqu'au bout de la main du sorcier, revient, s'aventure le long du bras, puis tout àcoup, effaré, retourne d'un élan à son point de départ. Il est manifeste que le pigeon de Justine Pages n'est pas content, qu'il subit quelque contrainte cruelle, qu'il n'est pas libre. Ah ! si on lui ouvrait la fenêtre ou la porte, comme il cinglerait vers la rue du Moulin-â-riluile sansdemander la permission! Mais les ailes repliées, le col rabattu, dans ratlitude la plus résignée, il s'engage de nouveau le long de la manche de l'enchanteur qui le domine , qui le tient, et ses pattes cheminent, cheminent encore;, cheminent toujours.
— Viens ! viens ! lui dit Galabru de cette voix extraordinairement sympathique qu'il trouve en s'adressantà Guillette.
Quel saut brusque fait le pigeon! Il est installé maintenant sur l'épaule du sorcier, qui continue à lui parler, mais trop bas pour mes oreilles, mal-
triS TOUSSAINT GALABRU
licurcusemenl. Cest merveilleux de voir avec quelle attention ce gros oiseau de la rue du Mouin-à-l'tluile, cet ami de l'âne Finou, écoute l'homme de Vérenous. Il allonge le bec jus(|u'à ses lèvres, entre lesquelles il a l'air de le pos^T délicieusement, amoureusement.
— Allons ! dit Toussaint, l'encourageant.
Le pigeon part d'un trait , et tandis que le sorcier, de son bras levé, décrit, au dessus du front de Guillette, des cercles magiques d'un geste très lent, lui d'un vol rapide fait le tour de la salle à plusieur? reprises, poussant de petits cris que l'on prendrait volontiers pour des soupirs. Au fait, c'est peut-être Guillette qui a ces longs soupirs tendres et langoureux. Mais, à mesure (pie l'homme de Vérenous, animé à sa besogne, accélère ses mouvements, le pigeon blanc, plus blanc que jamais dans la beauté superbe de son vol, ralenlit les siens au contraire. Les paraboles qu'il décrit deviennent plus circonscrites et, tout à cou|), son plumage tendu, qui a cessé de frôler lis murailles, le soutient immobile au-dessus de la tétc baissée de Mme Guillaume Bitirac.
Ceci touche au miracle : l'oiseau, ailes éployées, bec en bas, queue en l'air ouverte en éventail, ne remue pas une plume. Comment se
soutient-il au dessus de Guillelte ? Oui, c'est un miracle.
— A moi ! à moi 1 articula le sorcier très doucement.
Le pigeon blanc de Justine Pages remit en train ses deux ailes et vint s'abattre de nouveau sur l'e'paule de Galabru.
— Qu'as-tu à me conter? lui demanda cecelui-ci.
L'oiseau se dressa sur ses ergots, fit trois pas en sautillant, et, de même qu'il avait plongé son bec dans la bouche de l'homme de Vérénous, il le lui plongea maintenant dans l'oreille. Je demeurai abasourdi en voyant ce bec s'entr'ouvrir. Il n'y avait pas à élever le moindre doute : le pigeon blanc de Justine Pages parlait, il parlait. Par exemple, ayant une fois avisé sa langue fine comme une aiguille, il me parut qu'elle roulait quelque chose de très menu, peut-être un grain de mil. Quelle bêtise I l'oreille du sorcier devenue subitement une mangeoire de basse-cour et la volaille y picorant sans se gêner !
— Tu as raison, Blanckety tu as raison, dit Galabru, s'adressant à l'oiseau, qui avait redresse' la tête.
Mais Blanchet, ayant à insister sur un point de la conversation commencée, introduisit de
nouveau son bec dans l'oreille de l'homme de Vérénous et se reprit à bavarder.
— Oui, oui, je le lui dirai, poursuivit le sorcier.
Et le pigeon de Jusline Pages s'enlétanl A jal»oter tout le long de l'aune :
— Je te répèle que j'en ferai le reproche a M. Guillaume Bilirac, qui est un brave homme, plein de bonnes dispositions pour sa femme, fille de M. Jules Mazel^ de Lunas,
En prononçant ce dernier membre de phrase, le sorcier avait levé la main. Blanchel plia son cou, ramena ses ailes mi-ouvertes, rentra ses ongles tendus et se laissa capturer timidement.
M. Guillaume Bilirac regardait. Pourtant, le sorcier ayant parlé de reproches à lui adresser, ilouvritla boucheet tenta un effort pour demander une explication. Malheureusement, si sa bouche demeura ouverte, il n'en sortit ni une syllabe ni un son. Le pauvre homme tremblait au point que, l'anse de son panier louchant son cœur et les bords de son panier louchant mescôles, je recevais des secousses terribles. Quels battements, grand Dieu ! Enfin, ses terreurs lui laissant un mince filet de voix :
— El quels reproches, T«)ussainl ? gémit-il. Galabru arrêta sur lui des yeux très durs ; puis
lui montrant le pigeon endormi entre ses doigts :
— Blanchet m'a tout appris.
— Que vous a-t-il appris, Blanchet?
— Je savais, moi, que la maladie de Guilletle venait de ce que vous ne la rendez pas heureuse...
— Elle vous a chanté ça?
— Ce n'est pas elle, c'est Blanchet qui m'a parlé, riposta-t-il, eflleurant le nez de son interlocuteur avec le pigeon de Justine Pages.
— - Et que faut-il faire pour que Guillette soit heureuse?
— Écoutez-moi de toute votre tête... Quand votre femme est tombée en dépérissement, vous avez couru chez le médecin. Qu'a-lil fait, votre M. Barascut, de Bédarieux, qui a étudié son mélier à Paris, dans les temps? Il vous a mis sur les bras un apothicaire qui vous a coûté fort cher, vous a pris au fond du gousset plusieurs beaux écus blancs, puis vous a tiré son salut, ne se souciant pas plus de votre femme que de vous. Voilà. Alors, comme vous avez de l'amitié pour Guillette, qui honore vos jours par sa grande famille et sa grande éducation, vous avez rempli Soumartre de cris, et un matin vous avez eu la bonne idée d'aller pleurer chez votre frère, M. Augustin Bilirac,
156 TOUSSALNT GaLABRU
aubergiste Aux Chevaux-di-Renforl , non loin de Vérénôus, mon pays.
— Tout cela est vrai, Toussaint.
— Il me connaît, M. Augustin, et il connaît aussi mes talents. Demandez-lui donc si c'est M. Barascut, avec des livres et des ordonnances, qui a remis en place les os de son e'paule droite, à moitié brisés par un coup de pied de cheval. On appela M. Barascut comme toujours, mais comme toujours il se contenta de gripper les sous et de laisser la besogne à Toussaint Galabru, deYérénous.
— EtGuillette?...
— Ah çà! pensez-vous que si M. Auguslin ne vous avait pas dit de me faire un signe et que je ne fusse pas venu ici', votre femme vivrait ? s'écria-t-il, élevant la voix de plusieurs tons.
-— Je ne le pense pas, mon ami .
— Je serais morte! articula Guillelle avec l'accent de la colère.
— J'ai visité votre femme, et tout de suite j'ai vu clair dans sa maladie. J'ai devine' que son mal était un languissemcnt de toute sa nature, .que ce languissement provenait de la trop grande différence d'âge entre vous deux, et je l'ai soignée, je l'ai soignée... tant que j'ai pu...
— Enfin, je ne suis pas si vieux, murmura M. Guillaume.
— Ce n'est pas moi qui vous reprocherai vos cinquante ans, bien qu'à parler vérité on puisse rencontrer des cinquante ans mieux portants que les vôtres. Mais pensez-y, votre femme a touché hier ses vingt-cinq ans, et vingt-cinq ans, c'est la jeunesse, la jeunesse dans sa sève et dans son jet.
— Elle n'ignorait pas que j'étais plus âgé qu'elle, en m'épousant, il y a trois ans.
— C'est mon père qui a tout fait, interrompit de nouveau Guillette.
Puis considérant son mari d'un air de bravade :
— Je suis venue à Soumartre pour obéir à mon père. ,
— Ah! si j'avais su! si j'avais su! bredouilla Bitirac, s'adressant à nous plus qu'à sa femme. On m'avait bien rapporté que M. Jules Mazel, très mal en argent, ne m'accordait sa fille que pour les bonnes terres que je montre au soleil ; mais moi, qui avais vu Mlle Julie, un dimanche, au sortir de la messe, à Lunas^ je ne voulais pas écouter ces mauvais rapports...
Il tourna vers le sorcier une face luisante de larmes.
— Toussaint, diL-il, mon frère des Ckevauxdb-Renfort pourrait vous le conter : encore que Mlle Julie Mazel m'arrivât de Lunas Je tablier vide, moi, qui ne fais pas fi de l'argent, je la reçus comme une reine. Demandez à Augustin si j'épargnai quelque chose à la fête de mon mariage et si on vit du monde à la maison, mangeant des croustades, du gibier, des pâtisseries, des drage'es en des cornets de papier d'or vendus par le confiseur Vergély, deBédarieux. Et à quoi m'ont servi tant de sacrifices? A rien, mon brave Toussaint, absolument à rien. Les gens de la noce partis, comblés de viandes et de sucreries, nous nous trouvons seuls, Guillette et moi. Naturellement j'étais pressé de l'embrasser, n'ayant pas osé le faire devant nos invités, surtout devant ses parents de Lunas, et je m'approche d'elle. Mais, au lieu de regarder de mon côté, Guillette regarde d'un autre, et, comme une anguille de l'Orb, me glisse dans la main. Croiriez-vous, Toussaint, que je n'ai pu parvenir à la rattraper encore, depuis trois ans qu'elle m'a échappé ?
M. Guillaume Bitirac, incapable d'en dire davantage^ éclata en sanglots. Mes yeux se remplirent de larmes, et les yeux de M. Nizerolles- Gloscard laissèrent tomber des pleurs aussi gros que des pois. Guillelte n'avait eu l'air de rien entendre tandis que son mari parlait, et maintenant elle n'avait l'air de rien voir tandis que nous pleurions. Du bout de ses doigts elle agaçait le pigeon blanc de Justine Pages, toujours au gîte dans la main du' sorcier, et paraissait se divertir extraordinairement à ce jeu.
— Une chose me peine plus que tout, reprit M. Guillaume fondant en eau, c'est de ne pas avoir un enfant, rien qu'un petit enfantelct poiii" hériter de mes biens quand je mourrai. L'auberge des Chevaux-de-Renforl a retenti, l'autre
160 TOUSSAINT r.ALAHRU
jour, d'un cri de nouveau-né, et ma maison de Soumartre ne retentit que du cri de» oiseaux en été et du hurlement des loups en hiver. Guillelte s'est arrangée de mon lit, — un lit de noyer tout neuf qui me coûte quatre-vingts francs, — et m'a relégué au pailler avec les rats. D'abord, je crus que c'était par manière de s'amuser qu'elle me faisait coucher là-haut sous les tuiles, tandis qu'elle couchait ici, dans cette salle magnifique; malheureusement, quand j'ai demandé à descendre de mon grenier, elle m'a toujours répété : — « Plus tard; je suis malade; plus tard... »
— Monsieur Guillaume, votre femme est malade, en effet, articula le sorcier.
— Aussi ai-je demandé M. le docteur Barascut, de Bédarieux...
— Qui vous a plumé jusqu'au duvet, et n'a pas mis Guillette en meilleur état.
— Pour ça, c'est vrai... Un jour, mon frère Augustin vient nous voir. — « Pourquoi ne consultez-vous pas Galabru, qui m'a si bien remonté sur mes quilles? » nous dit-il. — Encore que j'aie de la religion, moi, je ne réponds rien. Mais (iuillctte crie comme une brûlée : — « Un sorcier! un sorcier IJamais de la vie! » — Je ne la contrarie pas, et, tout en pensant aux enfants
qu'il me serait si doux d'entendre folâtrer autour demoijj'attends, j'attends toujours. Votre femnn; vous quitte, vous pouvez appeler les gendarmes : mais appelez donc la gendarmerie, le brigadier en tête, contre votre femme qui ne vous quitte aucunement et qui, tout de même, est à la maison comme si elle n'y était pas?...
Il est probable que cette pensée de M. Guillaume, pensée où je me perdais, ne fut pas non plus comprise du menuisier de la rue du Puits, car cet affreux suisse, oublié de tout le monde, au lieu de pleurer de nouveau^ comme j'en avais grande envie, partit d'un rire si intempérant, si furieux, qu'il ne pouvait plus s'arrêter. Le faugères, trop comprimé dans la barrique de son ventre, faisait sauter la bonde et débordait en joyeux bouillonnements. Et dire que non seulement on tolérait une inconvenance révoltante, mais que M. Guillaume Bitirac, se tournant vers notre rieur imbécile, au lieu de lui montrer la porte d'un geste, s'adressa de préférence à lui désormais.
— Et savez-vous ce qui arriva dans la suite, mon brave Nizerolles? lui dit-il.
— Mais non, monsieur Guillaume! mais non! brailla notre ivrogne.
1G2 TOUSSAINT GALABRU
VA, se rendant un peu maître de ses mâchoires décrochées :
— Contez-nous ça, monsieur Guillaume, s'il vous plaît.
— Un lundi, Guillelte et moi, nous revenions au marché. En montant la côte du Goi-du-Buis, elle me parlait, et j'étais content, car ses paroles étaient si rares auparavant! Nous rentrons à la maison. Tout heureux de Taise de ma femme, je lui demande la permissiim de l'embrasser. Elle ne refuse pas et je l'embrasse avec des lèvres de charbon rouge. Alors, je m'interroge pour savoir comment a pu se produire un changement si subit, et je finis par découvrir l'auteur du miracle. En traversant le quartier de la Plaine, où j'avais accompagné Guillette, qui ne saurait paraître à Bédarieux sans aller réciter une dizaine de son chapelet devant la statue de saint Joseph, chez les sœurs qui l'ont élevée, nous avions rencontré Toussaint Galabru. Nous nous étions un bout de temps arrêtés avec lui, nous avions un bout de temps causé avec lui, il avait regardé Guillette un bout de temps, et un bout de temps Guillelte le lui avait rendu. — Si Toussaint Galabru, de Yérénous, qui fut jadis si bienfaisant à mon frère Augustin, m'était bienfaisant aujourd'hui? pensai-je. — Bien que
TOUSSAINT GALABRU i63
'eusse couché toujours seul là-haut dans la paille, je n'eus qu'une idée en me levant Je lendemain : décider Guillelte à faire ce qu'avait fait mon frère Augustin, à accepter les soins de Galabru... Vous comprenez ça, n'est-il pas vrai, Nizerolles?
— Pas trop, monsieur Guillaume, pas trop, mâchonna le suisse avec un elTort très visible pour ne pas lui pouffer au nez.
Etait-il bête, ce menuisier des Rues-Basses, de ne pas comprendre! Je comprenais très bien, moi, que, puisque les médecins ne pouvaient rien sur la maladie de Guillette, M. Guillaume eût réclamé Galabru pour la sauver.
— Et comment vous seriez-vous retourné, vous, si Gardette s'était trouvée dans le cas de ma femme? insista l'honnête M. Guillaume.
— Parbleu! répondit l'autre se tenant les côtes, je l'aurais soignée moi-même, comme je le fais d'habitude, au lieu d'appeler quelqu'un pour une besogne qui ne regarde que moi.
M. Guillaume haussa les épaules. Voyez-vous cet inepte suisse se comparant à M. Barascut ou à Galabru !
— Guillette, qui avait éprouvé, au quartier de la Plaine, que Galabru ne mangeait pas Je monde tout vif, poursuivit M. Guillaume, se rendit enfm
ÎC4 TOUSSAINT GALABRO
à mes raisonnements, et ce brave Toussaint, un s >ir, arriva chez nous...
— Et je suppose que vous n'avez eu à. regretter ni ma venue ni ma couchée? dit l'homme de Yérénous.
— Non certes!... Après chacune de vos visites, il m'a semblé que Guillelte était un peu mieux disposée pour moi.
— Puis mes visites ne vous coûtent rien.
— Nous verrons ça, Toussaint...
— ' Vous ai-je demandé quoi que ce soit?
— Mais si, un jour , je glisse quelques pièces blanches dans votre gousset, vous me laissen*/ bien faire, je pense?
— Que dirait l'Esprit, monsieur Guiliaumr: Puisque vous désirez des enfants, ne un.' brouillez pas avec l'Esprit, car c'est par l'Esprit que vous aurez des enfants, beaucoup d'enfants... Quand j'étais berger chez les Buzard, à la métairie des Vignères, je vivais là, je mangeais là et j'y gagnais vingt écus l'an. L'Esprit m'apparut une nuit dans le méchant chemin tirant de Saint-Estève sur Vérénous, aux environs de la rivière de Mare, à un endroit appelé « le Gouffre du Capélan. » — « Suis- moi, Je t'enseignerai tout ! » me cria l'Esprit. — Je !•' suivis, et il m'a tout enseigné. 11 m'a enseigi.é
lOl'SSAlNï GALABRU 165
è secourir les hommes dans la souffrance, plus particulièrement les femmes, les créatures les plus douces et aussi les plus malheureuses, surtout en nos contrées cévenoles, qui sont des contrées de travail et de pauvreté. Si vous connaissiez combien de femmes j'ai mises- en état de prospérité! Et croyez-vous qu'il m'ait fallu des drogues d'apothicaire, à moi, comme aux médecins! Une infusion de trois plantes cueillies à la lune avec Grette ou avec Persil ; quelquefois une simple parole soufflée à moi par l'Esprit; quelquefois un très léger attouchement en des endroits que l'Esprit ne permet pas de nommer; quelquefois un geste tant seulement que l'Esprit, C(mduisant ma main, m'a fait faire sur la tète de la malade, un geste en croix. Et pensez-vous h présent que ce métier magnifique où l'Esprit m'a poussé, m'ait rapporté gros? J'ai une femme, moi, à Vérénous, comme M. Barascut en a une à Bédarieux, et l'idée pourrait me venir d'acheter à Manette une robe, des souliers, quelque affiquet de temps en temps; mais cette idée ne me vient point, l'Esprit m'ayant glissé dans l'oreille, quand il me prit, au Goufi're du Gapélan, ces quatre mots ; — « Tu ne demanderas rien. »
— Oui, Toussaint, mais si on vous donne?
— Cela, c'est différent... Et encore devrai-je
ir»6 TOUSSAINT GALABRU
consulter l'Esprit.. . Au fait, monsieur Guillaume, demandez aux curés, qui me font la guerre dans les paroisses de la montagne, tout uniment parce qu'ils ne disent jamais une messe pour rien, lorsque je soigne les malades gratis, — demandez aux curés combien, au temps de son existence terrestre, Notre Seigneur prenait pour redresser un membre, rendre la lumière à un aveugle, faire marcher un paralytique, ressusciter un mort?...
— Mais, mon brave Toussaint, il faut vivre, hasarda M. Guillaume, transporté d'enthousiasme.
— Est-ce que je vis, moi ! Je marche, je vole vers les malheureux, de préférence vers les malheureuses, mais je ne vis pas.
— Pourtant, tout à l'heure... objecta le suisse, montrant des débris de victuailles partout épars.
— Des fois, continua le sorcier avec bonliomie, pour ne pas désobliger ceux qui m'appcllei.t, je m'assois à table chez eux. J'ai connu des personnes affligées, soit de l'âme, soit du corps, qui 8e seraient laissées mourir de faim, si j'avais refusé de mangeravecelles. Moi ouvrantmabouche, l'Ksprit tout-puissant ouvrait la leur, et elles se nourrissaient, et elles étaient sauvées. Ainsi de
votre Guillette, il y a un moment. M. Nizerolles- Closcard passe; il a du gibier dans sa gibecière; l'Esprit, appelé par Grelte, me livre le gibier, et notre malade, qui ne touchait à nulle viande, mord à la perdrix à belles dents...
— Eh quoi ! tu as mangé, ma jolie Guillette ? demanda M. Guillaume, attendri.
— Avec un plaisir infini, répondit-elle. Puis, ô miracle ! Galabru lui ayant murmuré
je ne sais quoi à l'oreille, elle sourit à son mari.
— Ah! Toussaint! ah! Toussaint !...»répéla celui-ci^ la tête ballant de droite à gauche, puis de gauche à droite, comme ébloui par un brusque coup de soleil.
L'homme de Vérénous, un peu courbé, se redresse, et, reprenant son grand air solennel et ses longues paroles, dont l'Esprit entle chaque syllabe :
— Monsieur Guillaume, le jour tombé ; des occupations m'attendent aux quatre coins du pays. L'Esprit m'a fait dire par Grette que l'Amour était l'unique remède pour votre femme. Aimez-la donc de toutes les forces de votre vie...
— C'est ainsi que je l'aime, Toussaint. Seulement...
— Aimez-la aussi de toute votre bourse.
— Ma bourse?... geignit l'avare^ portant la main à son gousset.
— Blanchet, qui cause avec l'Esprit, lui aussi, comme Grette et comme Persil, m'a recommandé de vous faire des reproches. Pourquoi laisser Guilielte vêtue pauvrement, chichement de son uniforme du couvent de Saint-Joseph ? Pourquoi ne pas achètera Guilielte les étoiïosqni conviennent à une demoiselle Julio Mr/d. ri ■ ^ ••- «-'>
— Mon beau-père, M. Jules Mazel, de Limas, s'est irifs sur la paille avec ses hal»iludes de dépense.
— Alors, c'est décidé, vous ne voulez pas obéir à l'Esprit? gronda Galabru.
— Si fait! si fait!...
— Donnerez-vous tout ce qu'on demandera?
— Je le donnerai, mon ami... Mais Guilielte consentira-t-ellc?
— Guillette, l'Esprit le commande, embrassez votre mari, ordonna le sorcier.
Elle se pencha, et M. Guillaume la baisa sur les deux joues avec des larmes de joie.
— Alors lu me promets, ma chérie, lu me promets!... balbutia-t-il.
— Oui... oui... soupira-t-elle.
— Ce sera si gai, un enfant, chez nous!
TOUSSAI^T GALABRU 169'
— A condition que je reviendrai souvent soigner Guillette, l'Esprit, qui aime les familles nombreuses, ne vous refusera rien^ conclut l'homme de Vérénous.
Il laissa Guillette seule avec son mari, vint ouvrir la porte et regarda d'un œil fixe les gros nuages bruns en grande course à travers leciel.
— Blanchet, dit-il, interpellant le pigeon de Justine Pages perché sur son index, mon Blanchet, va rapporter à l'Esprit les bonnes intentions où l'on est ici.
Il leva la main, et l'oiseau partit d'un vol fou.
— Comment, vous l'avez lâche? demanda.
M. Nizerolles-Closcard.
— Il sait son chemin et je sais le mien.
Suivi de sa chèvre, sans même articuler un^ bonsoir, il descendit les marches du perron. Ce fut uoe disparition plus qu'un départ. L'Esprit, qui avait enlevé Blanchet, les enlevait, eux aussi.
Cependant M. Guillaume et Guillette, incline's l'un vers l'autre, s'entretenaient tendrement, amoureusement. Nous ne fûmes pas non plus très polis : comme le sorcier, nous quittâmes ces.
braves gens de Soumartre sans un mot d'adieu. Il faut dire que Baptistin venait de nous rejoindre et que Gorr, mis en fureur par le passage de Grotte, aboyait insupporlablement.
XIY
Jamais colère comparable à la colère de Baptistin. Tandis que Gorr, gueule sonnante, semblait vouloir nous dévorer, c'était à croire qu'il voulait nous battre,, lui.
Nous nous mettons en route vers le Col-du- Buis.
— .... Et que lui répondrez-vous, à M. Michelin, criait mon ami, que lui répondrez-vous, quand il vous demandera le gibier que vous avez tué?
— Pardi ! je lui répondrai qu'il faisait du vent et que je n'ai rien tué du tout, dit M. NizeroUes- Closcard.
— C'est cela, mentir. Moi, je me suis promis de ne plus menlir de la vie.
— C'est que toi tu veux être prêtre, et le
mensonge, pour un prêtre, ça n'est pas propre.
— Si le bon Dieu veut que je sois prêtre un jour, ce n'est pas à vos exemples que je devrai celle grâce, car vous faites bien tout ce qui drpend de vous pour me perdre avec les mauvaisf's -compagnies.
— Je te perds?
— Si vous aviez pour une once de religion, au lieu de demeurer comme un chien couchant auprès de ce sorcier de Vérénous, vous auriez sauté sur lui au moment où je sautais sur sa chèvre...
— Alors, tu aurais du plaisir à voir assommer ton père, toi?
— Est-ce qu'on n'a pas manqué d'assommer votre fils?
— Je n'aime pas les coups...
— Et lorsque c'est pour le bon Dieu?
— Si on m'écorche la peau que je porte sur les os, le bon Dieu ne m'en donnera pas une autre pour la remplacer.
— En attendant, nous rentrons à Bédarieux -sans un roitelet dans le sac. Et dire que ce Galabru du Diable a mangé notre chasse, à notre nez!
— J'en ai mange ma part, moi, et le peliul aussi la sienne, et Guilletle aussi la sienne...
— Ne me parlez pas de cette femme abominable.
— Elle est très gentille, Guillette...
— Mes idées s'ouvrent un peu plus chaque jour, et je devine que votre Guillette ne fait rien de bien honnête avec votre Galabru.
— Baptistinl
— Du reste, je consulterai M. Valibouze làdessus.
— Gomment, tu aurais le front de raconter à M. le premier vicaire ce que tu as vu chez M. Guillaume Bitirac?
— Je lui raconterai tout, et à ma mère Cardette aussi...
— Je te le défends!
— Donc vous êtes d'avis que ce n'était pas très joli, la conduite de Guillette avec Galabru?
La tuilerie de mon beau-frère Sire apparaissait là-bas, à ma droite, et il me semblait qu'à travers les vitres de la maison, je voyais une personne passer et repasser. Peut-être mon beau-frère qui s'habillait pour aller, comme tous les dimanches, souper à la ville, chez nous.
— Bonsoir! murmurai-je.
Et, par le chemin de la papeterie de M. La Faugère, j'allais me précipiter vers la tuilerie,
quand M. Nizerolles-Closnard, me retenant au bras :
— Chut!
Encore son chutl
— Nous aurons le lièvre de Barbette, conlinual-il plus bas.
Le lièvre de Barbette ! Je demeurai fixe. Le menuisier et son fils, les yeux hors de la tôte à force de curiosité' et d'espérance, regardaient Gorr zigzaguant à travers la route, le nez au sol, les jambes fléchissantes, battant l'air avec le panache de sa queue. Parfois, de sa forte haleine, le chien d'Escalou soulevait, sous son museau traînant, de petits nuages de poussière qui s'évaporaient en minces jets de fumée.
— Tout doux! tout doux! lui re'pétaii le suisse.
Evidemment, le lièvre est par là. Quelle émotion tout ensemble délicieuse et terrible ! L'épagninil flaire toujours les traces du gibier, lequel, A n'en pas douter, vient de traverser le chemin du Gol-du-Buis. M. Nizerolles-Closcard et Baptistin, hissés sur la pointe des orteils, plus grands que je ne les ai jamais vus, hasardent de rares pas, un doigt à la détente de leur fusil. Je les suis, grandi moi-même de quelques pouces, le cœur me battant dans la poitrine comme ne bat
pas la grosse cloche de Saint-Alexandre dans son clocher.
Mais Gorr quitte la grande route de Bédarieux à Béziers^ et, la têle parmi les pierrailles, parmi les buissons, descend vers le Moulin-TrinquaL Une fois dans le creux du ruisseau, il tire de-ci, de-là, sans ordre, sans méthode, ne sachant ce qu'il fait. Aurait-il perdu la piste? Je tremble sur pieds. Songez donc, si le lièvre de Barbette nous échappait encore une fois! Sans compter que, du haut du Col-du-Buis, nous avons vu tomber le soleil derrière le bloc de Caroux et que le jour, à chaque minute, referme davantage ses portes pour faire place à la nuit.
L'épagneul d'Escalou se réfugie soudain entre nos jambes, l'échiné basse, les oreilles rabattues, l'œil éteint. 11 demeure là, piteux, léchant les souliers de M. NizeroUes Closcard. Ah! si j'étais M. Nizerolles-Gloscard, quel bon coup dans le flanc j'allongerais à ce paresseux, à cet inepte, qui n'a ni le courage, ni le savoir de tenir les traces de son gibier! Mais croiriez-vous qu'au lieu de corriger Goor, le suisse et son fils le flagornent de mots tendres et le caressent à l'envi en promenant sur son poil tout à l'heure droit, maintenant aplati comme tout son individu, leurs mains largement développées.
476 TOUSSAINT GALABRD
Je m'impatiente à la fin de tant de retards qui ne me rendront pas à Bédarieux ayant la nuit faillie, et je recule pour rallier le sentier qui, par les près, coupe droit vers la papeterie de M. La Faugère et de là vers la tuilerie de Sire. Tiens! une brassc'e de surgeons de châtaignier sauvage détachés de leur souche par la cognée de quelque maraudeur, et que ce maraudeur, traqué par le garde champêtre, a laissée là. Je ramasse un de ces jets vigoureux, je le fais siffler au vent. Il est merveilleusement souple et vibrant. Au fait, si, avant de m'éloigner, je cinglais Gorr d'un maître coup? Je retourne, d'un pas hypocrite, vers nos chasseurs, et... v'ian! L'épagneul pousse un jappement aigu et se sauve à travers le lit desséché du ruisseau.
— Drôle! drôle ! aboie à son tour M. Nizerolles Gloscard.
li s'élance après Gorr.
— Alors, c'est décidé, tu veux nous empêcher de tuer le lièvre ? me dit Baptistin, furieux.
— J'en ai assez comme cela de votre h> vre, répliquai-je, mon bâton levé à tout évên ment.
— Dans ce cas, va-t'en! nous le tuerons sans toi.
Baptistin avait articulé ces paroles avec une •telle confiance, une telle conviction, que j'en demeurai ébahi.
— Tu crois donc ?... balbuliai-je, courbant le front, en proie au plus cuisant remords.
— Regarde Gorr, regarde-le !
Le chien d'Escalou avait quitté le ruisseau du Moulin-Trinquat et était entré dans la luzernière de Barbette, vis-à-vis. Les herbes étant fort courtes à cette saison, je le voyais immobile, droit sur pattes, cou tendu, oreilles raidies, nez très haut, très pointu, singulièrement effilé. M. Nizerolles-Closcard, à quelque distance, le dos courbé, le fusil presque en joue, essayait un pas après l'autre, se rasant tant qu'il pouvait.
— Est-ce que le lièvre est là, Baptistin? murmurai-je.
— Gorr est tombé en arrêt.
Mon ami n'avait pas parlé, qu'un coup de îusil détona dans la gorge pareil à un coup de ^canon.
— Manqué! grommela Baptistin, s'elançant par bonds vers la terre de Barbette Aubagnac.
— Le lièvre 1 le lièvre! m'écriai-je, enlevé, cnoi aussi, et me précipitant.
178 rOUSSALNT GALABIU'
C'est que je l'avais vue, bien vue, de mes propres yeux vue, celte énorme bêle, longue jusqu'à demain, filant parmi la luzerne rase d'une vitesse enragc'e, montrant un dos presque rouge et des oreilles plantées comme des quilles à jouer. Par exemple, Gorr ne lâche pas la piste cette foiil galope après le gibier, ne se laissant dérouler ni par ses crochets brusques ni par ses sauts. — Pan ! — C'est le suisse de Saint-Alexandre qui fiiit ce vacarme épouvantable. Mais le lièvre de Barbette se soucie bien du suisse de Saint-Alexandre I Il gambade de plus belle, grimpe, grimpe vers le Iloc-Tantajo, — les lièvres, ayant les pattes de devant plus courtes que celles de derrière, montent plus facilement qu'ils ne descendent, — dislance Tépagneul, s'engoufTre dans un petit bo de chênes verts...
— Nous le tenons, Bapli.stin ! <iil V Wn'v.A].-^^ Closcard.
Eh bien! il a de l'aplomb, le menuisier d' Rues-Basses ! Gomment, il vient de vider les den canons de son fusil sur la bêle débuchée pn Gorr,deux fois la bote s'est encourue, la quei: en l'air, lui montrant ce qu'il n'est pas convenable d'appeler par son nom, el, quand il devrait rougir de sa maladresse, il affiche la cerlitu<i du triomphe I
<— Tu verras, petiot, tu verras! murmura-l-il, rechargeant son arme et me souriant.
— Entrons dans le bois de M. Vernazobres, souffla Baptistin.
Le bois de M. Vernazobres était un maigre bouquet de chênes verts enveloppe' d'une large bande de prairie. Cette prairie artificielle, imposéc à un sol rocailleux et sec, recevait sa nourriture — l'eau fait naître l'herbe et la nourrit — d'une rigole, dérivation du ruisseau du Moulin- Trinquât. Si quelque orage éclatait dans les hauteurs du Col-du-Buis ou du Roc-Tantajo, le ruisseau, en joie sous l'averse; transmettait à labienheureuse rigole un mince filet qui venait: tout vivifier, tout reverdir. Pour le moment^ la prairie, pénétrée des premières humidités,, des premières fraîcheurs de l'automne, déployait de toutes parts de beaux tapis d'cmeraude piqués çà et là de grêles fleurette? blanches, et les chênes verts étalaient des braiiche»,^
des ramilles où pas une feuille ne manquait. On laisse, il n'en faut pas douter, quelque chose de soi aux endroits oii l'on a vécu enfant ; après de longues années, je vois tous les détails de ce paysage, il surgit dans mon esprit avec le moindre de ses accidents, s'empare de moi. Ah! le doux pays natal, et comme Ovide avait raisnn lorsqu'il disait : — « La terre natale a je ne sais quel charme qui vous enchaîne et ne vous peimet pas d'en perdre le souvenir :
Nescio r/ua nniaîe solum dulcedine captos Ducit^ el hninemores non sinit essesià! »
Mais le chien d'Escalou, à qui je n'aurais pas suppose tant d'ardeur, est déjà A, la besogne, aiïolé, lançant aux chênes verts tantôt des aboiements sonores, leur envoyant tantôt des jappements étouffes.
— La paix, Gorr, la paix! lui dit M. Nizerolles- Closcard.
Puis, s"adressant à Baptistin :
— Toi, tu vas entrer dans le bois et me déloger le gibier... Si le petiot veut te suivre, ce sera un rabatteur de plus... Le lièvre prendra le vent et passera de ce côté pour regagner son gîte vers Tantajo. Je l'attends... Je garde le chien... Allez!
De la vie je n'avais entendu le suisse parler de ce ton péremptoire, pas môme à Saint-Alexandre quand il intervenait de son autorité pour mettre le holà parmi les écoliers de M. Anaslase Brémonlierse chamaillant, se bousculant, jouant à la main chaude dans le chœur. Baptistin apprécia la valeur du plan de son père, un plan de [chasseur comme on n'en voit plus; il n'éleva pas une objection, et, courbant sa longue échine de roseau, s'insinua sous les chênes verts. Vous devinez si je fus lent à me jeter sur ses talons.
Quel silence sous les arbres de M. Vernazobres, quel délicieux et poétique silence! La brise du soir, qui agitait le petit bois vu de la prairie, ne remuait que les feuilles, car les troncs que ma main touchait, où d'aventure je m'appuyais après un faux pas, ne bougeaient aucunement. Ce n'est pas chose aisée de cheminer à travers des ronces qui vous déchirent le pantalon, vous emportent la peau. Je marche tout de même, ravi de me trouver à pareille fête, de traquer de ma personne le lièvre de Barbette Aubagnac, un lièvre qui n'est pas un mythe, qui existe en chair et en 08, que j'ai vu, que je palperai de mes dix doigts bientôt, si M. Nizerolles-Cioscard n'est pas le dernier tireur de la contrée.
A travers les brancheltes, peu fournies sous
bois, j'allonge un coup d'œil vers la prairie, et je découvre le menuisier des Rues-Basses, bien redressé sur jambes, le front penché et recouvert de son feutre gris pour conserver, sous l'auvent du chapeau, un regard plus juste, le moment venu de viser... Ma foi, quand cet homme de Soumartre consent à négliger la gourde, il sait prendre des attitudes qui ne manquent pas de crânerie. La confiance dans le succès final de l'entreprise m'enlève ; je ne vois plus les obstacles, que je surmonte d'une sorte d'emportement, et je rejoins Baptistin.
— Eh bien , as-tu vu quelque chose ? me demande-t-il.
— Rien... Et toi ?
— Rien... Mais le lièvre est ici... Peut-être s'eslil tapi en quelque refuge.
— Un refuge ?
— C'est très fin^ ces bêles !... Vous traquez un lièvre à travers un champ découvert, et vous l'apercevez se sauvant à toutes jambes. Tout d'un coup, vous n'apercevez plus rien. — Où est-il? qu'est-il devenu? — Vous allez, vous venez dans tous les sens. Pas plus de gibier que sur la main. Pourtant le lièvre ne peut pas s'être envolé comme un moineau. Vous remontez, puis vous redescendez parmi la terre fraîchement labourée,
184 TOUSSAINT GALABHU
OÙ VOUS enfoncez jusque par-dessus les chevilles. Pas un rat. Las de vous enléler, votre chien perdu dans les garrigues à la poursuite d'on ne sait quoi, la nuit survenant, vous vous dé cidez à regagner la maison, et vous retraversez la pièce de terre où vous avez tant trime. Vous n'avez pas fait dix pas que, crac ! le lièvre vous part entre les jambes, et, comme vous ne comptiez plus sur lui, que votre fusil est accroché a l'épaule, vous n'avez pas le temps de tirer. Il était là devant vous, blotti au creux d'un sillon ; dix fois vous avez failli lui marcher sur le corps; mais il n'a pas bougé, confondu avec les mottes «lont son pelage a la couleur.
Nous continuons à battre le petit bois, à le fouiller minutieusement. Tout à coup, un bruit singulier, traversant la combe du Moulin-Trinquat, m'emplit les oreilles sous les chênes verts. Cela part des hauteurs du Col-du-Buis. On dirait les éclats lointains d'une de ces trompes de terre comme nous en achetons pour deux sous chez Barbette Aubagnac, à l'époque de la semaine sainte, et qui nous servent b. faire tant de tapage à l'office de Ténèbres.
— Ah ! joli, très joli, n'est-ce pas, Baplislin? dis-je.
— C'est la trompette de Paulet, me re'pond-iL
— Paulet?
— Il sonne toujours de la trompette^ quand il arrive au Col-du-Buis...
Baptistin parlait encore, que je m'e'cartais en tapinois et m'e'garais dans la partie la plus touffue du petit bois, de'terminé à en sortir, à m'e'chapper vers la tuilerie de Sire. Il n'j^ a pas à dire, la pensée de mon père arrivant avant moi à la maison m'était intolérable, intolérable absolument. Quitte à mécontenter M. Nizerollcs- Gloscard, que j'avise là-bas toujours planté très dignement dans la prairie ; quitte à contrarier la stratégie de Gorr, qui tourne, flaire, hume l'air très intelligemment, moi, je fonce à droite, je fonce à gauche parmi des broussailles inextricables, cherchant une brèche par où me sauver... Eh ! bon Dieu ! qu'est-ce donc que ce paquet roussâtre jeté là entre deux pierres roussâtres comme lui ? On dirait que ça remue. Si c'était le lièvre I Je retiens mon haleine, je retiens mes pas. Le paquet ne bouge plus, mais je démêle un petit point noir qui se fronce de temps à autre, puis s'allonge doucement, très doucement. C'est le bout du nez du lièvre de Barbette, c'est le bout de son nez. Je demeure saisi, mes yeux se troublent... Et la trompette
de Paulet qui continue à faire des siennes vers le Gol-du-Buis !... Ma foi, tant pis ! je ne puis pas être partout, à la maison et dans le bois de M. Vernazobrcs, et, quoi qu'il puisse m'arriver de fâcheux, je reste ici. 11 faut bien que je jouisse du lièvre de Barbette, puisque le voilà accroupi à mes pieds.
Mon œil, avide de voir, dc'brouilla vite la bêle du fouillis ronceux où elle m'apparaissait, et, après l'avoir avise'e, la constitua tout entière au fond de la fente rocheuse où elle se trouvait blottie. De la tcte à la queue rien ne manquait. Quelle joie ! ce n'est pas assez, quel délire foui car j'avais une folle envie de crier, de sauter, de danser. C'était moi qui, plus fort que M. Nizerolles-Gloscard, plus fort que Baptistin, plus fort que Gorr, avais découvert le lièvre de Barbette. Un orgueil immense m'enlevait, et je n'aurais pas craint d'effrayer ce pauvre animal transi de peur, dès lors de le jeter aux fusils des chasseurs ou aux crocs du chien d'Escalou, que je me serais livré aux plus ridicules gambades, aux plus singuliers appels, aux plus bizarres vociférations dans ce tèncmcnt sauvage du Roc-Tanlajo... Allons! Paulet qui s'amuse toujours à faire résonner les échos. Est-il ennuyeux, ce voilurin, avec «a trompette de cuivre, avec ses chevaux retentis-
fiants de grelots comme des chevaux de vendanges, avec le train de ferraille de sa patache enragée ! Vous verrez que tant de vacarme, quand moi je respire à peine, e'pouvantera le lièvre à la fin et que, l'esprit égaré, il s'encourra pour se faire tuer. Pour de l'esprit, elle en a à revendre, celle bête extrordinaire, car il est impossible de mieuxse conduire au gîte, de mieux s'y pelotonner, de mieux s'y réduire, d'y disparaître mieux en un mot. Entre elle, étendue là, et le premier roc venu, un peu roussi par le soleil... Horreur ! un coup part. Mon lièvre cabriole, fait un bond en avant. Mais, hélas ! il retombe, et Gorr, qui a volé, lui plante au poil ses crocs voraces, plus tranchants que des couteaux. Des gouttes de sang parsèment les pierres, les feuilles sèches, les mousses...
— Misérable! dis-je, tournant vers Baplistin, dont le fusil fume, un visage brûlant.
Les deux Nizerolles-Closcard ont arraché le lièvre au chien d'Escalou. Ils rient comme des brutes. Moi j'ai des larmes plein les yeux.
— Pas accéléré ! crie le suisse.
Ils décampent , père et fils, et me laissent, ne se souciant pas plus de moi que de la bourre du fusil de Baptislin qui achève de se consumer
188 TOUSSAINT GALADRU
parla. Une peur aflreiise m'égare; je m'élance à leur poursuite. Le jour s'efîace, mangé parles ombres que projette au loin le bloc de Tantajo. Si n'étaient les aboiements de Gorr, qui me guident, je me perdrais à travers la prairie ou me romprais le cou dans le ravin du Moulin-Trinquat. Il faut voir si je galope ! Je gravis un talus très rude. Je touche la grande route. Allons, bon ! la voiture de Paulet qui stationne là tout exprès pour me recevoir.
— Comment, c'est vous qui avez tué ce gros lièvre, Nizerolles ? demande une voix qui part de l'impériale de la diligence.
— Non, c'est Baptistin, répond le menuisier.
— Le beau coup de fusil!... Passez donc la bêle^ que je la soupèse.
Le suisse, lestement, pose un pied au moyeu d'une roue, allonge le bras, hisse notre gibier jusqu'à la bâche. Le lièvre de Barbette Aubagnac circule de main en main, et chaque voyageur de s'exclamer.
-— Quel morceau I s'écrie Tenaille, « le valet de ville, » paré de son riche uniforme à boutons de métal.
— Vous savez, Nizerolles, si vous n'êtes pas assez de monde à la maison pour venir à bout
TOUSSAINT GAT.ABRU 1 8î^
du râbie !... dit le cordonnier Aupresby, en goguenardant.
— Il pèse au moins douze livres! ajoute M. Bousquet, un « rat de cave » qui habite la ville, mais qui n'est pas de Bédarieux.
Je me remets de mes peurs et j'écoule, ravi^ les éloges que chacun, là-haut, le tournant, le rélournant, le palpant, distribue au lièvre de Barbette, à mon lièvre, car c'est moi qui l'ai découvert, et c'est moi, hélas I qui l'ai fait tuer. Soudain, aux deux côtés de la tête, j'éprouve une très vive douleur. Si on me tirait les oreilles, parhasard? Je crois que c'est tout à fait cela,
— Vous me faites mal I
— Que cherches-tu, à cette heure, au Moulin- Trinquat ?
C'est donc pour laisser descendre mon père que Paulet a arrêté sa patache ? Mon père me parle, mon père me tient.
— Assez, je vous en prie, assez!
La diligence s'éloigne. Nous voilà seuls. Mon père me lâche ; puis, s'adressant à Nizerolles- Gloscard; abasourdi, sa pièce de gibier accrochée aux doigts :
— Je me plais à croire que vous n'avez pas traîné mon fils toute la journée à travers les garrigues?
— Ecoutez un peu, monsieur François, ce n'est pas ma faute, si le petiot a voulu venir...
— Et les offices ?
— Nous devions aller à la messe, à Soumartre...
— Et vous n'y êtes pas allés ?
— Nous avions bonne intention, bredouille iC suisse, mais Mme Guillette Bitirac, mais M. Guillaume Bitirac, mais Toussaint Galabru...
Mon père se retourne vers moi et m'applique le plus joli soufflet que j'aie reçu de ma vie.
— Monsieur François, vous êtes mcchanl ! s'écrie Baptistin, qui se dresse, je ne sais comment, entre mon père et moi.
— Tu en veux ta part aussi, loi? Eh bien ! tu en auras le double.
Et la même main qui m'a si ardemment giflé couvre et recouvre les belles joues brunes de Baptistin.
— Mon Dieu I gémit-il.
Il ose lever un bras sur mon père; mais, le laissant retomber :
— Ah ! si Mme François n'était pas l'amie de notre Cardelte !... balbutie-t-il.
Il part au galop vers la ville, et son père I f ait du même train.
Les Nizerollcs dispersés, nous nous acheminons , par la papeterie La Faugcre , vers la tuilerie.
Ni chez mon-beau frère, ni une heure après à la maison, il ne fut dit un mot de mon extraordinaire escapade de la journée. Le lendemain seulement, comme sans bruit, en catimini, je chargeais mon fagol de sarments pour M. Anastase Brémontier, ma mère m'annonça que nous allions tous nous établir à Saint-Martind'Orb, village situé au centre des chantiers de mon père, entrepreneur de la route départementale de Bédarieux à Lunas.
Je ne revis pas Baptistin.