SECOND ÉPISODE
SAINT-ESTEVE
A quelque dix ans de là, vers la fin d'avril 1835, du haut de la Perspective, je regardaiiî couler rOrb de'bordé. Il avait fait la veille un de ces orages terribles, comme il en éclate chez nous aux premiers jours du printemps, et la rivière, d'une montagne à l'autre, poussait devant «lie des flots rougeâlres roulant toute espèce de débris : un peuplier déraciné avec sa jeune frontlaison, une poutre fraîchement équarrie et laissée imprudemment trop près de l'eau, un meuble arraché à quelque habitation riveraine, et de temps à autre, chose plus lamicnlable, une tête de bétail. Tout à coup, au miUeu des brancheltes
floUanles d'un saule verligineusement entraîné vers les arches du pont, se détachèrent les corps morts d'une chèvre et d'un chevreau. La pauvre mère avait été enveloppée, saisie à l'étable, tandis que son petit tétait, car celui-ci, en dépit de la violence du courant, protégé peut-cire par les ramures entre-croisées du saule, était demeuré suspendu à la mamelle et semblait téter toujours.
— C'est navrant! dit d'un ton apitoyé un ecclésiastique qui, penché sur le parapet de la promenade, observait l'Orb à trois pas de moi.
— En elTet, monsieur l'abbé, c'est navrant ! répéta i-je.
Je n'avais pas articulé ces mots, que je me trouvais dans les bras de ce prêtre inconnu et recevais sur les joues deux gros baisers retentissants.
— Toi! toi! s'écriait-il Quel bonheur de te revoir, après tant d'années ! Pourquoi n'es-tu pas venu aux Rues-Basses ? Et ton père que j'ai rencontré hier et qui ne m'a pas dit (jue tu étais à Bcdarieux I... Cruit-il par hasard que je lui en veuille encore de la jolie paire de soufTlcls du Mouiin-Trinqual ?... Mais tu n'as pas une parole. Es-tu devenu muet à Paris ? Ma frimousse ne te rappelle donc personne ? Tu ne me reconnais donc pas?
— Mon brave Baptislin... murmurai-je.
Il me considéra un long moment, ne trouvant pas un mot à présent, lui aussi.
— Alors te voilà prêtre ? lui dis je.
— Depuis dix-huit mois, par la grâce de Dieu !
— Est-ce que tu es vicaire à Bédarieux ?
— Je n'ai pas ce bonheur.
— Où ton évêque t'a-t-il placé ?
— Pour le moment, je suis sans poste.
— Aurais-tu fait quelque sottise?
Il m'attira vers une partie de la Perspective qui, n'étant pas en vue de la rivière, se trouvait déserte.
— Tu connais 01argu.es, n'est-il pas vrai ? C'est à Olargues que Monseigneur m'envoya en qualité de vicaire, le lendemain de mon ordination. Mon Dieu, le doyen, M. Terrai, entre les mains de qui je tombais, n'est pas un méchant homme ; mais, dès le premier jour^ je compris que nous ne ferions pas bon ménage. Tu sais que je suis le fils d'un chasseur, que je suis né pour ainsi dire dans la poudre et le plomb... Voyons, sois juste, quand bien même un ecclésiastique t -^erait un coup de fusil par-ci par-là, quel mal en r sulterait-il pour notre sainte religion ? Jules II, qui fut pape, n'était-il pas un grand chasseur devant l'Elernel?
1UG TOUSSAINT r.AL.\ni5U
— Jules II et beaucoup d'autres.
— Malheureusemenl, M. Terrai ne l'entendail pas ain:^i, et son visage sec et dur se fit plus» long qu'un long carêuie quand, assistant au (Icbailage de mes afTaires, il me vit retirer de sa gaine de cuir toute neuve un magnifique lefau- L'heux.
— Eh quoi! tu apportais un lefauclipux A Olargues pour conque'rlrles âmes?
— C'était un cadeau de mon père ; il m'avait ofTert cette arme superbe après ma première messe, durant le repas d'amis qui eut lieu chez, nous.
— Ce fusil, c'était comme l'anneau des fiançailles que tu passais au doigt de l'Eglise, ton épousée, ce jour-là.
— A peu près.
— Et ton doyen?
— Il ne desserrait pas les dents; mais la façon dont il me regardait ne me laissait aucun doute sur son absolue désapprobation. Evidemment, M. Terrai n'aimait pas la chasse, ne comprenait pas la chasse, et il ne me restait, si je ne voulais m'exposer à lui déplaire, dès lors à me perdre, qu'à remettre mon fusil au fourreau.
— L'y remis lu, au fourreau?
— Je ne m'y serais pas résigné sans peine...
Mais attends une minute... Groirais-tii qu'au moment où je rouvrais la gaine de cuir, le Démon fit chanter des cailles sous la fenêtre de ma chambre? — Tri! tri!... Tri! tritrU... — Sauf le jour de mon sous-diaconat, où je m'engageai par un pas décisif devant l'évéque consécrateur, je ne me souviens pas d'avoir éprouvé émotion pareille. Et songe que mon père, prévoyant que, le long de la route, entre Bédarieux et Olargues, je pourrais m'amuser à abattre quelques bestioles, avait mis des cartouches dans les canons. — T7n/ trilri! — Toujours cette musique délicieuse. Comment en serait-il autrement à cette saison? nous sommes au milieu du mois d'août. Je me retourne vers mon doyen. Les yeux de M. Terrai sont plus sévères que jamais. — Tri! tri! — Tant pisi je vais à la fenêtre pour voir si, de là, il y a moyen de cracher un peu de plomb... Quel endroit créé à souhait! Un grand chaume parmi lequel ne doit pas manquer le grain, puis des bordures de vignes à n'en plus finir. — Tri! tritri! — Mon œil, à travers les brins de paille qui hérissent le chaume, sous les feuilles larges des souches qui l'encadrent de tous côtés, cherche, fouille, furette. J'avise deux de mes jolies chanteuses. Elles vont, viennent comme des folles, le gosier rebondi, la
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tête haute, le bec en train. — Tii! iritri! —
J'allonge le bras pour saisir mon fusil Mon
ami, plus de fusil, et plus de M. Terrai. J'étais seul dans ma chambre, absolument seul.
— Le doyen t'avait escamoté ton arme?
— « Passez, muscade! » comme disent les escamoteurs à la foire.
— Que fis-tu?
— Rien.
— Comment! tu ne courus pas réclamer à M. Terrai le présent de ton père, le fusil de ta première messe?
— J'étais dans la force de ma vocation, l'ordination reçue d'hier m'inondait de grâces, et je trouvai le courage de résister aux mauvais instincts qui me poussaient en avant... Pourquoi, un an plus tard, ce courage me fit-il défaut?
— Alnrs, un an plus tard?,..
— Hélas!
— Continue.
— C'était écrit, ces gueuses de cailles devaient me perdre. En septembre dernier, un samedi, dans l'après-midi, vers les cinq heures, je venais d'achever la lecture de mes vêpres çl je refermais le bréviaire , me disposant à me rendre à l'église pour y confesser quelques
dévotes hebdomadaires, lorsque le fatal Tri! iritri! s'éleva tout à coup et m'arrêta net dès mon premier pas. Les cailles se trouvaient en bande, car c'était sous ma fenêtre un tapage assourdissant. Je me sentis ébranlé de fond en c )mble, et, chose que tous les chasseurs comprendront, je n'eus qu'une idée : mon lusil! mon fiisil ! Je n'ignorais pas où mon doyen le tenait caché. Me supposant guéri de ce qu'il appelait « ma maladie de la chasse », comme si on guérissait de cette maladie-là, M. Terrai, en un jour de bonne humeur, m'avait montré mon arme couchée tout du long sur une planche de sa bibliothèque, derrière les douze volumes de la Vie des Saints, par Godescard. Tout conspirait contre moi : depuis une semaine, M. Terrai avait quitté la paroisse pour aller assister à la Retraite annuelle diocésaine, et j'étais seul à la maison. Descendre quatre à quatre l'escalier de la cure, me précipiter dans le cabinet de mon doyen, bousculer la Vie des Saints, par Godescard, enlever mon fusil, ce fut l'affaire de trois secondes. J'étais fou, véritablement fou de fièvre subite et de plaisir.
« — Eh bien? eh bien? » me crie quelqu'un, comme je traverse la salle à manger du presbytère.
« Je ne me retourne aucunement.
« — Monsieur J'abbé! » reprend la même voix»
« Je veux être sourd; je le suis par une sorte d'ensorcellement, et j'ouvre la porte vitrée qui accède au jardin de la cure, pour m'avancer jusqu'à portée de mon gibier. Mais un homme noir se dresse devant moi. M. Terrai.
« — Rentrez ! me dit-il d'autorité.
n — Entendez-les, monsieur le doyen, entendez-les!... Je vous en supplie...
« M. Terrai, âgé seulement de quarante-cinq ans, estdune charpente solide. Il jette une griffe à mon fusil et veut s'en emparer. Mais, si M. Terrai est vigoureux, Baplislin Nizerolles a des muscles qui en valent la peine, et je retiens mon arme fermement. II y a lutte... 0 lutte impie!... Le fusil part, et emporte dans les airs l'oreille droite avec le chapeau de mon pauvre doyen. Voilà.
— Comme tu y vas, toi !
— Je te laisse à penser le bruit que fit celte catastrophe parmi la gent ecclésiastique du diocèse! Si on n'a pas dit que j'ai voulu assassiner M. le curé d'Olargues, c'est tout. Heureusement, M. Terrai est l'intégrité, la bonté même, malgré des sévérités de nature qui me furent parfois
cruelles; il atout raconté à Monseigneur, franchement, indulgemment...
— Et Monseigneur?
— Et Monseigneur, qui, paraît-il, à sa maison de campagne sur le cliemin de Grabels, se distrait à tuer des becfigues, ne jugeant pas mon cas pendable, au lieu de m'infliger la suspense, s'est contenté de me renvoyer jusqu'à nouvel ordre dans ma famille, en me laissant tous les droits conférés par l'ordination.
— C'est égal, il te tarde, j'en suis sûr, de rentrer dans le service actif de 1 Église, lui dis-je, sa soutane rapiécée, l'absence de ceinture aux reins, de rabat au col m'indiquant la gêne où il vivait.
- S'il me tarde! s'exclama-t-il, attristé... Quelles consolations on goûte dans l'exercice du « saint ministère! »
— Puis on palpe son petit mandat au bout du trimestre.
— Je me moque bien du mandat, moi !
— Peste! de quel air superbe tu traites l'argent, mon cher Baptistin! Tu es donc riche?
— Riche comme la mer.
Je le crus fou, et le dévisageant avec curiosité :
— Alors, tu as hérité, car, si je ne me trompe, ni M. Nizerolles-Closcard, ni Cardette?...
— Parbleu! si j'ai licrilé... Ah çà! mais tu devrais connaître cela, c'est de Thistoire ancienne, et tout Bédarieux sait... Quand je te disais que ton père n'est pas aimable pour les Nizerolles-Closcard. . .
— De qui as-tu hérité?
— D'abord, ce n'est pas moi qui ai hérité, c*c.*jI ma bonne, mon adorable mère Cardetle.
— De qui? de qui?
— De M. le doyen Michelin, curé de Bédarieux, mort le 15 juillet dernier d'une attaque d'apoplexie sur la planchette de son confessionnal. — Il confessait Justine Pages, qui a fini par se convertir. — Le testament du vénérable abl)é Michelin, déposé en l'étude de ton ami, maître Rivez, contenait ces simples lignes :
« En reconnaissance du bien que n'a cessé « de faire à ma chère paroisse de Saint- « Alexandre dame Nizerollès, née Anaïs Clos- « card, domiciliée à Bédarieux, quartier des « Rues-Basses, je l'institue ma légataire univer- « selle, et lui demande la faveur de ne pas « m'oublier dans ses prières. »
— A quel chifTre la succession s'esl-elle élevée?
— Au chiffre énorme de vingt-trois mille francs.
— Que vous avez louches?
— M. Rivez a toutre'alisé et tout converti en ui titre de mille francs de rente, cinq pour cent..^ Tu comprends qu'avec un revenu de mille francs et quatre cents francs de messes environ, les Nizerolles-Gloscard ont dans les botles plus de foin qu'ils n'en pourront manger jamais... Je sais, d'ailleurs^ que Monseigneur va me replacer au premier jour.
— Qui te la dit?
— M. le doyen Tony Valibouze.
— Gomment! M. Valibouze, l'ancien premier vicaire, est doyen?
— Et do'^en de Saint-Alexandre, s'il te plaît... Ah çà! mais on ne t'envoie donc rien à Paris, que tu s(»is si peu au courant des affaires de la ville?
— Je suis ravi d'apprendre, mon cher Baptistin, que, désormais, quoi qu'il puisse t'advenir de fâcheux dans une carrière que ton caractère de'terminé doit te rendre plus difficile qu'à un autre, ni ta mère, ni ton père, ni toi, vous ne serez exposés aux dures épreuves de la misère... Maintenant, je souhaite que ton évêque s'occupe de toi au plus tftt.
— Merci.
Ce fut tout ce que ses lèvres balbutiantes
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lui permirent d'articuler. Il me regardait, serrant mes deux mains dans ses mains brûlantes.
— lilst-ce que tu as la fièvre? lui deman^ dai-je.
— Il se pourrait... Certes, je soufl're, p<Hir une étourderie, d'avoir été retranché « du service des autels », comme nous disons nous autres; mais ma mère s'exagère le mauvais ci»té de ma situation et endure mort et martyre d'une exclusion qui l'atteint dans rinlimilé de sa foi. Cela me navre, cela me désole, cela me lue
Il pleurait prescjue.
Trop i)rof()ndémcnt secoué, je ne trouvais pas un mot. Pour couper court à un embarras poignant, j'essayai de me dégager. Mais il ne me lâcha pas.
— Puisque Dieu ta mis sur mon chemin aujourd'hui, lu devrais me rendre un service, nu 1res grand service.
— Dispose de moi.
— Pourquoi ne viendrais-tu pas à l'inshuil voir ma pauvre mère Cardette, aux Rues-Basses? En outre du plaisir que lui procurerait ta visite, tu pourrais lui faire encore beaucoup de bien en lui assurant par exem[»le que, prochainement, Monseigneur me confiera une paroisse..., que lu
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sais cela..., qu'on te l'a dit à Montpellier, où tu as passé en revenant de Paris, que...
Je lui pris le bras, bouleversé.
Nous quittâmes la Perspective, gagnant les bas quartiers de la ville par la rue du Yignal et le Planol.
En cheminant, l'abbé Nizerolles ne tarissait pas sur M. le doyen Valibouze. M. Valibouze lui continuait aujourd'hui l'intérêt qu'il lui avait témoigné dès l'enfance; grâce à M. Valibouze, le premier poste qui, parla mort ou le déplacement de son titulaire^ viendrait à vaquer dans le canton de Bédarieux, lui serait attribué; M. Valibouze avait la parole de Sa Grandeur...
La porte donnant sur la rue du Puits était ouverte. Nous entrâmes.
— Gardetle ! appela l'abbé.
Une femme, tout de noir habillée, sortit à pas traînants d'une pièce voisine. C'était elle, Anaïs, l'ancienne couturière de ma mère, celle qui pi- (juait de si belles fieurs épanouies sur l'indienne de nos couvre-pieds. Je la trouvai maigrie, réduite de proportions, très pâle, un peu courbée
— 0 mon petit! mon cher petit! dit-elle, m'embrassant.
— Et vos veux? lui demandai-je, sentant ses
mains me lâler par des attouchements d'aveugle.
— Toujours la même chose, très faibles... Oh! puis, si j'y vois un peu moins clair, cela s'explique : j'ai tant pleuré! Tu connais le malheur qui nous est arrive, à Olargues?
— Oui, oui; Baptislin m'a raconté Taccideni des cailles...
L'abbé me tira furtivement la manche; je m'arrêtai net.
— M. Nizerolles-Closcard va-t-il bien? m'informai-je à tort et à travers pour ne pas rester bec cousu.
— 11 ne s'est pas fait beaucoup de mauvais sang, lui, quand Monseigneur nous a renvoyé l'enfant à la maison. Va, si quelque chose le mine, mon mari, et lui pèse sur les épaules, ce n'est pas la religion. Présentement, il rôde du côté du Roc-Tantajo. Il m'a dit que les cailles sont aumoment de quitter le pays el qu'il voulait tâcher d'en tirer quelques-unes... Ah! les cailles! les cailles!...
Comme Anaïs achevait ces mots murmurés d'un ton lamentable et comme j'allais lui annoncer les bonnes dispositions de Monseigneur pour uaptistin, une longue silhouette anguleu.se, déjetée se dressa au seuil de la porte. Je reconnus
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le bedeau de Saint-Alexandre, le terrible Astrugou, dont la gaule, d'un coup sec, m'avait tant de fois réveillé dans mon enfance, au sermon.
— Qu'y a-t-il? demanda NizeroUes se précipitant.
— M. le doyen m'a commandé de vous porter ce papier, arrivé tout à l'heure de l'Evéché pour vous.
— De l'Evêché? interrogea Anaïs.
— Cardette! ô Gardette! s'écria l'abbé, faisant explosion.
Il s'affaissa sur une chaise.
— Baplistin! m'écriai-je, effrayé.
— Nommé ! je suis nommé !
Il se releva d'un mouvement brusque des jarrets et, enveloppant sa mère dans ses bras :
— Le bon Dieu vous devait bien cette récompense, à vous ! sanglota-t-il.
Et il la baisa au front avec une nuance très marquée de respect.
Anaïs et son fîls se regardaient. Le ciel était dans leurs yeux. Je balbutiai trois mots; puis, m'étant incliné, je m'acheminai vers la porte. L'abbé, s'élançant, m'arrêta.
— Je suis nommé desservant de Saint-EtiennC' de-Mursan, de Saint-Estève, comme on appelle
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ce village à Bédarieux. II faut que tu me promettes de venir me voir dans ma paroisse, à ton prochain voyage dans le Midi.
— Je le le promets.
Je me sauvai.
La vie dispose de nous et nous ne disposons pas d'elle. Ce n'est qu'après bien des années qu'il me fut permis de tenir, vis-à-vis de l'abbé NizeroUes, l'engagement pris à un moment solennel de sa vie. Assurément, je ne demeurai pas seize ans, de 1852 à 1868, sans reparaître au pays natal; mais le travail, — j'ai toujours travaillé là-bas, — un besoin passionné de solitude au sortir de la promiscuité bruyante de Paris, éloignaient sans cesse de mon esprit et l'abbé Baptistin NizeroUes et Saint-Etienne -de-Mursan. Deux ou trois fois, dans ce long intervalle, je le rencontrai vaguant à travers la ville, les jours de foire particulièrement, au milieu de paysans de sa paroisse dont il aidait les marchés, et je ne manquai pas de lui renouveler ma promesse.
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J'étais sincère. Malheureusement, quelqu'une des mille servitudes qui, pareilles à des fils, enveloppent de toutes parts le travailleur intellectuel, quand j'allais prendre le chemin de Saint-Estève, me forçait à reprendre celui de Paris, et Baptistin, mon cher Baplislin, avait de nouveau le droit de douter de mon amitié.
Je dus m'exécuter pourtant. En 18G8, un livre commence, et que je voulais achever en vue du paysage où s'en déroulaient les scènes, m'avait retenu à Bédarieux jusqu'à la »saison mauvaise. Un matin d'hiver, comme je traversais la Placeaux-Fruits, l'abbé Nizerolles sort de chez le notaire Rivez, m'avise, s'élance de toutes ses jambes démesurées, et je suis pris.
— Par exemple, je te tiens, et tu ne m'échapperas pas! s'écrie-t-il.
— Mais, mon ami, je t'assure...
— Tu passeras les fêtes de Noël chez moi.
— Ce serait avec beaucoup de plaisir...
Sa main longue, mince, velue, saisit la mienne, et il m'attire dans la cour de la maison de maître Rivez.
— Je suis obligé de quitter Bédarieux très prochainement... balbutié-je.
— Chut!
Il promène à la ronde ses yeux noirs énormes;
puis, sûr de n'être aperçu de personne^ se baisse, prend les deux pans de sa soutane par leur extre'mité, et, d'un tour des poignets qui chasse les cinquante boutons de crin hors des boutonnières, l'ouvre de bas en haut comme les battants d'une porte d'office.
Je ne pus m'empccher de rire : l'office était si bien garnie !
Figurez-vous qu'aux bretelles de cuir soutenant le pantalon du desservant de Saint-Estéve, étaient nouées des flcelles et qu'au bout de ces ficelles pendillaient, ballant sur les cuisses du porteur, de magnifiques grappes de grives.
— Elles sont au genièvre, me murmure- t-il bien bas. Nous les avons tuées, mon père et moi, cette semaine à notre métairie des Vignères, car les Yignères des Buzard nous appartiennent. Mais il en reste encore parmi les garrigues de Vérénous, et si tu viens...
— Tu t'es donc remis au fusil, malgré l'oreille enlevée à M. le doyen Terrai?
— Yiens-tu?
— Je viens, c'est convenu.
— A la bonne heure !... Tu comprends, poursuit-il reboutonnant son habit, tu comprends, si je n'agissais pas de ruse, il me serait impossible d'offrir une grive ou un levraut à M. le curé de
Saint-Alexandre, à qui j'ai tant, d'obligations. Ces gens de l'octroi sont enragés. Une fois, n'onl-ils pas exigé cinq sous pour un lapereau de deux livres! Depuis cette époque, je ne déclare plus rien. Je passe, voilà. La gabelle n'est pas d'insti-. tution divine, après tout...
— Où portes-tu ces jolies bétes?
— Oh ! pour jolies!...
Il soulève, avant de les engouffrer sous le drap de sa soutane, l'un des paquets et souffle dessus avec la vigueur d'un soufflet de forge. Les grosses plumes s'ébouriffent, des plumes impalpables voltigent autour de nous.
— As-tu jamais vu venires pareils! me dit-il, le regard allumé. Est-ce gras? Et puis, cette couleur bleuâtre ! Elles ont tant mangé de baies de genévrier que la peau leur en crève. Les genévriers ne manquent pas aux environs des Vignères... Que veux-tu? ici-bas, chacun fait ce qu'il peut. Tu te souviens, n'est-ce pas, que j'avais la tète dure chez M. Anastase Brémontier? Eh bien! j'ai eu beau vieillir, car me voilà avec plus de quarante ans sur le dos, j*ai conservé la même tôle dure... Ah ! quand il faut étudier! C'était, l'autre jour, la dernière Conférence de l'année, el mon tour arrivait de prendre la parole. Le programme de TEvéché m'obligeait à comparer
TOUSSAINT GALABRU '-^î'^
l'Évangile de saint Jean avec VÉvangile de saint Mathieu. — C'est facile à dire, ça, Monseigneur! — J'avais sué vingt-quatre heures pour écrire une demi-page, feuilletant et refeuilletant un tome sur les Evangiles psu- M. l'abbé Migne, de Paris. — Tu le connais peut-être, M. l'abbé Migne? — Il me coûte dix francs, ce coquin de tome qui ne m'a rien appris, car ma demi-page était absurde...
— Et à quel parti t'arrôtàs-tu?
— Au parti de replacer le livre de M. l'abbé Migne sur les rayons de la bibliothèque et de courir à mon fusil, me répond-il, plantant droit son rabat autour de son cou de héron.
Nous avions quitté la cour de la maison Rivez, et nous arpentii)ns les trottoirs de la grand'rue, vis-à-vis le café Tongas.
— Alors, c'est à coups de fusil que tu traites les Conférences ecclésiastiques? lui demandai-je.
— Mon cher, je te soumets ce calcul, qui n'est pas d'un sot. Je me suis dit : — « J'ai à me faire pardonner, par M. le doyen Yalibouze, mon absence de la Conférence. Or, M. le doyen Yalibouze et SOS trois vicaires apprécient les grives juste autant que je les apprécie peu. — Moi, j'aime la
basse, mais je n'aime pas le gibier. Ah ! un bon
21 i TOUSSAINT GALABRU
plat de haricots gratinés au four avec de juteuses couennes de porc! — Qui sait, me re'pclais-je en mon dedans, si une ou deux douzaines de ces bestioles ne me vaudraient pas Tindulgence d«,' mon supérieur, et si, en croquant mon butin aver ses vicaires, il n'étendrait pas la main et ne m'absoudrait pas de tout péché?... » — J'appelle mon père à mon aide, j'appelle Vincent Galabru, qui ne manque pas une pièce, et nous battons les ténements des Vignères jusqu'à Nolre-Dame-de- Maurian.
— Tu parles d'or, mon cher Nizerolles. Jamais je ne t'eusse supposé une aussi profonde connaissance des hommes.
— On fait ce que l'on peut, te dis-je.
— Porte vite tes grives à ton doyen ; puis bonne ohance pour la réconciliation!
— D'autant plus qu'il doit être bien près de ©nze heures...
-^ ... Et, le temps de plumer les bêles, de leur passer la broche à travers le corps...
Il devint sérieux tout à coup.
— Tu crois donc qu'on va manger les grives aujourd'hui?
— Pourquoi non?
— Et les saintes lois de l'Eglise, impie I - Les lois do l'Eglise?
TOUSSAINT GALABKU 245
- C'est par le jeAne et l'abstinence que nous devons nous préparer à la célébration des grandes fêtes. Si tu jetais seulement les yeux sur le calendrier^ tu y lirais ces mots : — 24 décembre^ Vigile et Jeûne.
L'horloge de Saint- Alexandre sonna onze heures.
— Je compte sur toi, me dit-il au moment de me quitter. Je mange quatre cuillerées de soupei, trois pommes de terre avec ces messieurs de la cure, je fais la partie obligatoire de fté^e homhrée, je tâche de gripper une piécette, je cours à quelques commissions, et je te rejoins... Tu demeures toujours chez ta sœur Rosine, rue de la Digue?... Il sera quatre heures environ quand tu me verras...
Tout en parlant et m'adressant des gestes d'amitié, il disparut à l'extrémité de la grand'rue.
A quatre heures précises, Nizerolles arriva. Sa longue figure basanée, presque noire le malin, affichait maintenant par places comme des rcllels rosés. La soupe, les pommes de terre, h; vin, — il n*est pas défendu d'en boire un doigt lefi jours de Vigile et Jeûne, — avaient été bons s.ins doute, et Ton s'était un tantinet oublié.
— Quoique j'aie pris la précaution de dépêcher mes dévotes dans la matinée, me" dit-il, des retardataires pourraient m'attcndre au confessionnal, et je suis un peu pressé de rentrer... Si lu «.-s prêt?... — Je vous l'enlève, Rosine! cria-l-il, «'adressant à ma sœur.
Avec ces derniers mots, il hapi>ail iiht \.i.i^it et, malgré mes protestations, Teinporlait à Irav rs l'escalier. Je l'entendais rire aux éclats.
TOUSSAINT GALABRU Î17
— Cette brume pourrait bien finir par de la neige, me dit-ii comme nous traversions le pont sur rOrb, en plein dégel. Quelle chance! quelle chance! Tu ne te doutes pas à quel point les grives, les lourdes sont timides avec la neige. Encore un peu , et on les ramasserait sous les cades comme des châtaignes. Je suis content...
— Ah cà! mais il me semble qu'il existe un chemin de fer de Bédarieux à Estre'choux. Estréchoux n'est pas loin de Saint-Estève. Pourquoi ne prenons-nous pas le chemin de fer?
— Tu gagnes donc des mille et des cent, toi, à Paris? Ça rapporte donc gros, ton métier d'homme de lettres? Je me suis laissé conter pourtant que les écrivains n'avaient pas tous des « chevilles d'or », pour te rappeler une expression du pays. M. l'abbé Migne, dans ses prospectus, ne cesse de nous chanter misère. Moi, je ne dépense jamais un sou sur les routes. J'ai un bon compas, et je m'en sers. D'ailleurs, la carriole des yignères, attelée de Butor, nous attend devant le couvent du Garmel ; tu y monteras quand les jambes te manqueront. Vincinet Galabru conduit l'équipage.
— Galabru? dis-je.
Puis, cherchant à débrouiller des souvenirs qui m'assaillaient, entremêlés, confus, j'ajoutai :
— Ce nom de Galabru re'sonne singulièrement à mon oreille. Est-ce que ce Galabru n'était pas?...
— Sorcier?... Oui, oui, il l'e'tait^ et il l'est encore... Tu ne peux avoir oublié une excursion de notre enfance à Soumartre. Te souviens-tu de Guillette Bitirac, de Négrette, du pigeon de Justine Pages, du lièvre tué par moi dans le bois de M. Vernazobres?...
— C'est cela, sorcier, devin, devignairé...
— Le misérable I le misérable!... Enfin la Droite dn Seigneur a saisi le pécheur au milieu de ses iniquités.
11 s'arrêta devant une paysanne assise sur un tas de gravier au bord de la roule, sous les murailles du Carmel.
— "Vous voilà, Tourenque? lui dit-il.
Celte femme, âgée de quarante-cinq ans environ, figure refrognée, assez dure, indiqua une carriole avec un mulet dans les brancards, en station à dix pas; puis, d'un accent où passèrent les notes d'une tristesse accablée :
— Lalie est là. Nous attendons Vin<'in«^i.
— Où est-il allé, Vincinet?
— Chez M. le médecin Barascut, sans doute. Du reste, il devait acheter de la poudre, du plomb,
TOUSSAINT GALABRU SH9
des amorces, et il lui faut le temps de marchander.
— A-t-il bien vendu sa charrete'e de bois?
— Il Ta vendue huit francs. Mais les médecins, les apothicaires sont chers ; la poudre, le plomb, les amorces coûtent plus de trois deniers, et quand on n'a que ses bras en ce monde... A propos, monsieur le curé, avez-vous pu passer les grives ce matin?
— Je les ai passées à la barbe des gabelous.
— Tant mieux! C'est six sous au moins d'économisés...
— Des personnes m'attendent peut-être au confessionnal, Tourenque. Allons devant. Vincinet aies jambes jeunes, il nous rattrapera.
Il s'approcha de la carriole, et, donnant du plat de la main un coup sur la croupe d'un mulet hérissé comme un ours :
— Hardi, Butor! hardi! lui dit-il.
Au moment où le mulet, touché de la caresse, gagnait le milieu de la route, entre les deux claies de la charrette soutenues par des montants solides, se dressa une jeune paysanne ébouriffée, brune comme une mûre des haies, tenant les rênes en main. Sur le plancher du véhicule che- . minant au petit pas de la mOnture,, Lalie m'ap-
parut. C'était une filleltc de quinze à seize ans, mince, délicate, menue. Son poignet, qui tourmentait beaucoup Butor, le tirant tantôt à droite, tantôt à gauche pour s'amuser, paraissait blanc, rondelet, mignon. Sa taille souple se prétaitavec une grâce charmante aux cahots de la rude palache, que les ornières très fréquentes se renvoyaient avec un bruit de ferraille étotirdissant. Sur une observation de Tourenque l'invitant à presser le mulet au lieu de le retenir, Lalie tourna la télé et nous montra un minois vif, espiègle, auquel une moue chagrine communiqua une expression de sévérité comique.
— Vous voulez donc, mère, que Vincinet mouille sa chemise pour nous rejoindre? Je vais finir par croire que vous ne l'aimez guère, mon Vincinet, de Vércnous, qui est si bon et si beau!
— Elle est étonnante! me souffla Nizerolles joyeusement.
— Je la trouve ravissante, en effet , lui dis-je. Quelle est cette jeune fille?
— Ma fille, parbleu! ma fille.
— Certainement, si on en jugeait par la couleur de la peau, on pourrait le la mettre sur les bras. Vous m'avez l'air l'un et l'autre d'être sortis du même sac de charbon.
L'abbé eut un éclat de rire. Puis, revenant à
moi, après avoir aidé Tourenque à monter sur l'arrière delà charrette, à s'y installer:
— Au fait, il ne me convient pas de te laisser emporter à Paris une trop vilaine idée de ton ami Baplislin, qui a l'honneur d'être prêtre, et, puisque nous sommes de loisir, je vais te raconter comment il arrive qu'Eulalie Tourenq, Laliey on l'appelant par l'abréviatif de son nom, est ma fille, et comment il arrive que je l'aime comme mon enfant. Tu étais à Paris à écrire tes livres, et lu ii^nores avec quel enthousiasme je fus reçu à Saint-Estève et la catastrophe qui attrista cette réception louchanln. Après avoir passe plusieurs jours à empiler des malles, des paquets dans un fourgon, le i*' mai 1852, par un temps admirable, ma mère, mon père et moi, nous primes le chemin de ma paroi^se. Quels souvenirs, mon ami ! Cardcttc était radieuse. Je la vois encore assise sur le devant de la charrette qui emportait mon mobilier, je veux dire le sien, vers mon nouveau poste, dans la montagne. Nous ne mar~ cliions pas bien vile. Je lisais tranquillement mon bréviaire, tandis (|uc ma mère récitait son chapelet, que mon père avait l'œil aux alouettes picorant presque à portée de la main. Nous arrivons i'ji vue de Saint-Kstève, et mille voix m'acclament à un détour de la route. — « Vive mon-
sieur Je curé! vive monsieur le curé! » — Mes ouailles étaient là, me pressant dans leurs bras, me félicitant. Tu devines si le cœur me battait haut dans la poitrine! Cette manifestation ayant un caractère absolument religieux, je n'hésite pas une minute : j'arrête le fourgon, j'ouvre une caisse, et, ayant retiré mon étole, mon surplis, mon bonnet carré, devant cette foule heureuse de faire une entrée solennelle à son pasteur, je passe le surplis, Tétole, le bonnet carré, puis j'entonne le « Veni Creator... » Le peuple de Dieu ne traversa pas la mer Rouge d'un élan plu> joyeux que nous ne traversons le Clédou, ruisseau noir, une manière d'Achéron cévenol sorti du bassin houiller de Graissessac qui sépare le territoire de Saint-Estève du territoire de Camplong... Cependant nous approchions, et à notre hymne ébranlant la vallée jusqu'à Vérénous, se mêlait le bruit de la cloche de mon église, lancée à toute volée. — Mon église! ma cloche! Il fautétre prclrepour sentir ce que ces mots signifient réellement^ ce qu'ils résument d'émotions délicieuses. — Tout à coup, dominant nos voix, dominant les roulements de la cloche, une explosion épouvantable ébranle les échos, non plus cette fois jusqu'à Vérénous, mais d'un côté jusqu'aux Nières, de l'autre jusqu'à Notre -Dame-de-Maurian.
Quelque mine venait de sauter sans doute à l'ouverture de l'une des galeries du bassin houil- 1er. Ne me pre'occupant pas autrement d'un fait habituel dans la contrée où j'entrais, comme i;ious touchions à la porte de l'église paroissiale, comme le Veni Creator était achevé, je me recueillais une minute, cherchant la première phrase de ma première allocution au troupeau commis à mes soins, quand^ au milieu d'un désordre effroyable, qui se produisit instantanément, une femme, les cheveux dénoués, le visage livide, se précipita vers moi^ et me tirant par la manche de mon surplis de mousseline, qui se partagea bel et bien :
« — Monsieur le curél monsieur le curé! criat-elle.
« Effaré dans l'universel effarement, je suivis celle paysanne affoice jusqu'à la porte du cimetière, un peu à droite du porche accédant à l'église. Quel spectacle I Un homme était là, couché sur le gazon des tombes, la tête ouverte. Le ?.'ing s'échappait à gros bouillons d'une blessure béante.
— Mort?
— Mort... Ces braves gens, pour solenniser mon arrivée, avaient emprunté les boîtes à la mairie de Bédarieux..,
— Les boîtes ?
— Commenl! tu ne te souviens pas de ces petits canons de cuivre ou de fer, je ne sais pas au jusle, que, dans notre enfance, le jour de la fête du Roi, on remplissait de poudre à moitié, qu'on bourrait avec de l'éloupe et des cailloux, qu'on alignait sur la Perspective, et auquel le valet de ville Tenaille mettait le feu?
— Kh bien?
— Eh bien, un de ces engins ridicules, mal ou trop chargé, avait éclaté, et l'un des éclats, rencontrant le front du garde champtUre, Antoine Tourenq, Tavait partagé.
— Alors cette jeune fille?...
— Ne sois pas si pressé... Naturellement, je ne pouvais abandonner la veuve d'un homme dont j'avais causé la mort, bien innocemment, c'est vrai, mais dont j'avais causé la mort. Et d'autant plus que la Tourcnquc relevait de couches depuis quinze jours à peine, et qu'avec un enfant au maillot elle était incapable d'aller travailler aux champs pour gagner sa vie. — Que faire ? — Un malin, ïouronque vint nous remercier des menus secours «1 we nous lui envoyions journellement. Elle portait le poupon dans ses bras. Nous n'avions pas encore vu la petite Lalie. Ma mère et moi,
nous nous penchons. Lalie, fine dès la première heure de sa naissance, ouvre des yeux de rat et a l'air de nous sourire. Ma foi, ça me touche, le sourire de celte enfant à demi orpheline par ma faute. Ma mère, qui s'ennuie au village, ayant jusqu'ici vécu dans une ville, retrouve quelque gaieté et veut que Tourenque et Lalie passent la journée chez nous. J'accepte hien entendu la proposition, et, tandis que la veuve, vaillante, ordonnée, range tout, essuie tout, époussette tout à travers le presbytère, ma mère et moi, dans une corbeille d'osier d'où je retire précipitamment vingt volumes de la Propagation de la Foi, nous confectionnons un lit mollet à Lalie somnolente, l'y couchons doucettement, l'y berçons plus doucettement encore, puis la contemplons bien pelotonnée dans son nid comme un oiseau.
— Charmant, Nizerolles, charmant!
— Mais Tourenque a terminé ses nettoyages, et, sans respect pour le sommeil tranquille de sa fille, allonge les bras et la retire de la corbeille. Quels cris! quelles larmes! Ma mère et moi, mon père également qui vient de rentrer d'une partie de pèche dans la rivière de Mare, nous sommes furieux. Réveiller cet ange d'une façon pi'es'jue brutale!
22b TOUSSAINT GALABRU
« — Il faut bien que nous retournions clie;: nous, dit la paysanne, s'excusant.
« — Pourquoi retourner chez vous? riposte Gardette, qui, lui ayant arraché Lalie, reTuse de la lui rendre.
'< — Vous n'êtes donc pas bien ici ?hasardé-je, la tête perdue parce que l'enfant tourne vers moi des yeux noyés.
« — OhJ je serais trop bien à la cure, et si vous vouliez me prendre pour servante...
« Cette offre, tout en me comblant d'une secrète joie, m'embarrassait fort : la veuve Tourcnq ne paraissait pas avoir plus de vingt-cinq ans, et je n'ignorais pas les défenses de Monseigneur aux ecclésiastiques du diocèse d'attacher à leur service des femmes âgées de moins de quarante ans... Bah! tant pis! Lalie en pleurs, ma mère séduite, mon père consentant, le sentiment du devoir qui m'incombede prendre soin de ces deux êtres privés par moi de leur protecteur naturel, de leur gagne-pain, l'emporlent sur les peurs qui peuvent me venir de ri'"véché, et je dis à la Tourenque :
« — Puisque ma mère et mon père le désirent, restez h la cure, je vous en prie. Vous ne serez pas une servante ici, vous serez une amie de la famille. Les ennuis d'un emménagement ne m'ont
pas encore permis de baptiser Lalie, née durant la vacance de la paroisse ; je vais écrire à M. le curé de Graissessac de venir la baptiser demain.
« — Et pourquoi ne la baptiseriez-vous pas vous-même? demande la veuve.
« — Parce que, si vous n'avez rfen d'arrangé pour cela, je serai le parrain de votre enfant...
« — Et moi sa marraine, ajoute Cardette.
« Tourenque se cache le visage dans son tablier, et c'est son tour de pleurer. »
Sans nous en apercevoir, nous avions doublé le pas, et mon ami Baptistin articulait sa dernière phrase, que nous touchions la carriole.
— Eh bien, mignonne, ne vois-tu rien venir? demanda l'abbé à sa filleule, dont un œil était à Butor, l'autre au chemin se déroulant derrière nous.
Le ton de Nizerolles était moqueur; Lalie ne s'y méprit pas et répondit par un haussement d'épaules d'enfant gâtée. Le parrain, satisfait, se pencha vers moi.
— C'est incroyable l'esprit qu'elle a! me dit-il.
Et, pour me faire pénétrer plus avant sa conviction, il me saisit la main et me la serra à m'arracher un gémissement douloureux.
— Le voici ! le voici ! cria tout à coup la jeune
•228 TOUSSAINT GALABHU
fille, le bras levé et retenant Butor, qui s'arrèla. Un homme courait à nous, arpentant la route d'un pas efîre'né.
— Il est temps, nous sommes à La Tour, maugréa la veuve... Ah ! ce garçon, s'il aimait un peu moins la chasse, et s'il n'était pas le fils de cet homme de Vérénous!...
— Taisez-vous, Tourenque ! interrompit l'abbé. -- Vincinet! Vincinet! appelait Lalie d'une
voix claire d'oiseau.
— Tu sais, petite, dit Nizerolles avec un effort pour paraître sévère, bien que je sois allé aujourd'hui chez M. Rivez, le notaire, il n'y a rien de fait encore, et je te conseille de ne pas te montrer trop extravagante, quand Vincinet va nous rejoindre. Il faut d'abord que ce vieux sorcier de Toussaint Galabru se convertisse... Puis...
— Puis? interrogea narquoisement la filleule.
— Puis... nous verront, répondit le parrain.
C'est à travers d'énormes rocailles rougeâtres, moutonnant les unes sur les autres pareilles aux vagues déchaîne'es d'une mer de sang, que la Compagnie houillère, voici bientôt soixante ans, traça le chemin qui, du hameau de La Tour, conduit au village de Graissessac. L'argent ne gonflant pas outre mesure le gousset des premiers concessionnaires, devenus si riches depuis, les ingénieurs évitèrent les tranchées trop coûteuses, et le ruban mince, étroit, s'allongea à fleur de peau, suivant les ondulations du terrain, tournant les obstacles, ne les abordant jamais. On devine les montées roides, les descentes rapides, les détours interminables de cette route à bon marché, au milieu de blocs granitiques qu'il aurait fallu attaquer avec la poudre de mine et faire
sauter au loin. Tant que cette voie, folle comme un sentier, fut la voie unique au débit, au déversement du charbon dans les contrées environnantes, on s'imposa de maigres sacrifices pour l'entretenir dans un état de viabilité convenable. On ne pouvait se passer de rendre les mines de Sainte-Barbe, d'Eugène, de Brochin, accessibles aux centaines de charrettes qui, à la file, venaient de la plaine charger de la houille dans la montagne. iMais, après la construction du chemin de fer, dont les rails arrivent maintenant jusqu'aux portes des- galeries, l'ancienne route a été abandonnée. Ici, des ornières profondes comme des fossés ; là, des éboulemenls de roches obstruant le passage; plus loin, los banquettes, imbibées par la pluie, travaillées par les rigoles, ont cédé, laissant des écliancrures béantes. Encore quelques années, et le châtaignier tenace, jadis exproprié de son domaine et dont, par intervalles, on aperçoit des jets vigoureux s'élancer des vieilles souches tronquées, aura repris possession d'une terre faite pour lui, qui le connaît^ qui l'aime, qui est heureuse de le nourrir.
On juge de quel pas devait aller Butor parmi ces décombres; il allait d'un pas de tortue. Nous cheminions tousà côté de la charrette, même La-
lie, descendue précipitamment, moins pour décharger le pauvre vieux mulet suant et soufflant, que pour bavarder avec Vincent Galabru, un garçon trapu, carré des épaules, le visage caché vers le haut sous un feutre gris à larges bords, liérissé vers le bas d'une barbe roussâtre à pointes égales, très longues et très aiguës.
— Enfin te voilà, Vincinet ! te voilà ! ne cessait de répéter Lalie, sautillant, folâtrant, dansant.
L'autre ne soufflait mot ; seulement, sur sa tête, son chapeaU;, atteint par une commotion électrique, avait de légers frémissements.
— On dirait qu« tu n'es pas content de nous retrouver? poursuivait-elle, le taquinant.
Vincinet battait la route et persistait dans son mutisme.
— A propos, l'ami, aurais-tu perdu la langue à Bédarieux? lui demanda-t-elle avec une tapette sur le dos.
— Lalie ! intervint Nizerolles.
— Lalie ! répéta Tourenque, prête à se fâcher.
Mais Vincinet, pour aider Butor à retirer la carriole d'un trou glaiseux où elle venait de s'embourber, avait collé, comme un cric, son épaule au moy^u de la roue engagée/ et, les forces
exaltées par l'aimablo coup de fouet de la jeune iille, soulevait le véhicule héroïquement.
— Hercule jeune dans les montagnes de la Thrace ! m'écriai-je.
— Il est très fort, se contenta de me dire l'abbé. Puis, appelant le jeune homme, qui marchait
un bras appuyé sur l'un des brancards de la charrette et n'avait guère l'air de se soucier de nous :
— "Vincinet!
— Monsieur le curé...
— J'ai à te parler.
Il approcha.
— Quand le médecin doit-il venir aux Vignères?
— Demain.
— Pense-t-il que ton père en réchappera?
— Il ne m'a rien conté de la maladie de Galabru. 11 m'a tant seulement donné un papier, et je suis allé chez M. Martin, l'apothicaire, qui m'a remis un rouleau gros comme le canon de mon fusil. Ça m'a coûté trente-deux sous.
— Que contient ce rouleau?
— Un emplâtre pour l'estomac... Le mal esl à l'estomac... Pauvre Galabru ! si on pouvait lui guérir l'estomac !...
Ces derniers mois sortis de sa bouche, non sans en'ort, il nous quitta pour retourner au mu-
let. Je crus percevoir de vagues paroles articulées à distance. Vincinet parlait-il à Butor? se plaignait-ii à Butor des chagrins dont il n'osait, dont il ne savait se plaindre à nous? C'est possible. Entre l'homme et la bête, il existe aux champs des liens si étroits, des amitiés si profondes ! La vie est constamment mêlée, les services sont réciproques, on s'aime et on se comprend.
L'Aire-Raymond est un des points culminants de ce massif de monticules, qui vont accrocher leur arête vive de rochers schisteux à l'âpre chaîne de l'Espinouse. Du hauldeTAire-Raymond, le chemin se précipite par des circuits sans fin vers la vallée de Camplong, au fond de laquelle coule la jolie rivière d'Espase. On s'arrêta une minute pour donner à Butor le temps de respirer.
— Prenez la route des mines, dit l'abbé, s'adressanl à Tourenque, à Lalie, à Vincinet; nou.» autres, nous filons parle raccourci.
Il m'agrippa au bras de nouveau et, m'entrainant à travers un taillis de châtaigniers, me conduisit par un sentier peu praticable, dégringolant parmi les pierrailles et les graviers.
— Toi qui dois avoir du jugement et de l'esprit, puisque tu fais imprimer des livres à Paris, me dit-il, lu comprends que, nous étant chargés,
à la cure, el de la mère et de l'enfant, notre devoir strict était de leur créer une existence agréable à toutes deux. Pour la veuve, il n'y avait pas à se préoccuper d'elle : menacée d'une misère affreuse, elle était aux anges d'avoir échappé avec la gamine aux dents de la louve affamée qui la guettait^ et elle se montrait satisfaite de tout, contente de tout, heureuse de tout. La chose se compliquait quand il s'agissait de Lalie. Tu me croiras si tu veux, la petite n'avait pas cinq ans qu'elle mettait le presbytère sens dessus dessous, ne respectant rien, ni mes livres qu'elle déchirait à belles griffes, ni mes meubles qu'elle martelait de coups de pied, ni les pots de la cuisine qu'elle semblait prendre un plaisir infini à casser en les tapant jusqu'à ce qu'elle en fût venue à bout contre le perron du foyer. Tourenquc se mettait en des états I... Mais ma mère, mon père, moi, nous ne pouvions nous empêcher de rire. Alors, la veuve s'en prenait à nous de nos gâteries, et nous, nous nous en prenions à elle de ses sévérités. Quels chamaillements interminables!...
— El Lalie?
— Lalie écoutait pelotonnée en un coin, blottie sous la table, accroupie contre ma chaise, tantôt pleurnichant, tantôt fixant sur nous quatre
TOUSSAtNT GALABRU 235
des prunelles ardentes de malice ou de dépit.
— Charmant caractère!
— Caractère adorable, mon cher; et la preuve, c'est que, la scène finie, elle sortait de sa cachette, s'élançait dans mes bras et me dévorait de baisers.
— Merveilleux!
— Mais Lalie grandissait, et on avait beau vouloir la retenir au presbytère, où j'avais commencé à m'occuper de lui enseigner à lire et à écrire, elle nous échappait atout bout de champ, comme une abeille désertant à tout propos la ruche. Elle était du reste si fine, que la moindre fissure de la porte lui suffisait pour prendre son vol. Malgré Tourenque, malgré Cardelte, laquelle en pareille rencontre désertait mon parti, j'étais indulgent à ces escapades, persuadé que le grand air, l'école buissonnière étaient non seulement favorables à la santé un peu délicate de notre enfant, mais que sa nature rebelle, presque sauvage, tirerait quelque bénéfice de la liberté.
— Belle éducation!
— Donc Lalie, qui, de son esprit plus aigu que la pointe d'une aiguille, avait pénétré mes faiblesses, se sauvait de la cure toutes les fois qu'elle en trouvait l'occasion. Hélas! ses vagabondages, avec des garnements de Saint-Estève, le long de
236 TOUSSAINT GALAIJRIT
la rivière de Mare, aux bords du ruisseau du CIôdou, devaient mai finir... Au fail, ajouta l'abhé s'inlerrompant et demeurant fixe au milieu du sentier de l'Aire-Raymond, au fait, je ne sais pas pourquoi je m'arrête à ces détails, au lieu d'arriver tout de suite à mes projets sur Lalie et sur Yincinet. ..
— Ces détails sont fort intéressants, mon cher Nizcrolles, et, si tu veux m'étre très agréable, la n'en négligeras aucun.
— Comment ! ça t'amuse, l'histoire de Lalie? demanda- t-il, riant de son bon gros rire largement épanoui.
— L'histoire de Lalie fail plus que de m'amuser, elle me touche... Va !
— Je l'avais prévu, voici la neige 1... QuelU chasse à ma métairie des Vignèresl...
En effet, de rares flocons apparurent dans l'air, qui s'embrumait toujours davantage aux approches de la nuit.
— Donc les vagabondages de Lalie devaient mal finir? questionnui-je, remettant mon homme sur sa piste.
— Un soir de septembre, six heures venaient de sonner, et la petite ne rentrait pas. Les voisins, interrogés, ne l'avaient point vue. — Où était-elle? — Dix fois, Tourenque et moi, nous l'avions appelée du haut du perron de la cure, et sa voix perçante, qu'on entendait si bien, n'avait pas répondu. La veuve chaussait ses sabots, et moi, je m'élançais, quand Lalie surgit à la première marche de l'escalier extérieur du presbytère. Dans quel état, mon Dieu ! Ses cheveux, ses
vêtements ruisselaient, et, à chaque pas, l'eau débordait de ses souliers. Tu devines si je l'enlevai vivement et si je l'emportai dans la maison comme une proie!
« — Je voulais attraper des demoiselles vertes qui marchaient sur la Mare, et je suis tombée dans la rivière. . . Ah ! j'en ai bu un coup, j'en ai bu un!... chantonnait-elle comme nous la déshabillions «tous devant une flambée de sarments secs.
« — Malheureuse enfant! gémissait Cardelte.
« — Mauvaise gale! grondait Tourenque.
« — Gajnine! disait mon père.
« — Petite folle I petite folle! répétais-je, très content de la voir là.
« — Et Vincinet? s'informa-t-elle.
« — Yincinet? lui demandai-je troublé par un souvenir.
« — Méchant parrain! s'écria-t-elle.
« Elle m'allongea sa menotte sur la joue, puis tout 'à coup fondit en larmes.
« Je me souvins alors que, lorsque je l'avais avisée en bas de l'escalier de la cure, un garçonnet d'une douzaine d'années la tenait par la main.
« — Vincinet 1 Vincinet! appelai-je.
« L'enfant était encore au bas des marches
de l'escalier, marmottant des paroles indistinctes, dans l'attitude humble d'un mendiant.
« — Monte donc, monte ! lui dis-je.
« Rien ne saurait t'exprimer la joie de Lalie, quand elle vit le petit paysan déguenillé, trempé, lui aussi, jusqu'aux os.
« — C'est lui qui m'a retirée de l'eau, s'écriat-elle.
« Elle s'échappa des mains de ma mère pour jeter ses deux bras au cou de Vincinet, qu'elle embrassa.
« — Eh bieni eh bien! se récria Tourenque.
« — Eh bien! eh bien ! répéta ma mère.
« — Eh bien! eh bien! appuya mon père.
« Ma foi, je ne dis rien, jouissant du spectacle adorable de ces deux enfants s'entre-baisant comme des anges. Quelle pureté dans leurs regards ébahis! Oui, oui, tu en penseras ce que tu voudras, je découvrais quelque chose de divin à leurs caresses et je les respectais.
— Et tu avais raison de les respecter, mon bon NizeroUes, mon cher ami.
— Mais, s'étant embrassés à bouche que veuxtu, soudain tous deux se mirent à rire, Lalie plus bruyamment que Vincinet, lequel semblait un brin embarrassé de son personnage et demeurait
planté comme un bâton vétii dans un verger.
« — Alors, tu as retiré Lalie de Teau, toi? lui dis-je.
« Il roulait entre ses doigts rextrc'milé d'une peau de mouton fort sale, dont les bouts lui pendaient du dos aux genoux, et ne sonnait mot.
« — Réponds à M. le cure, polisson! intervint Tourenque.
« — Eh quoi I vous appelez polisson le sauveur de votre fille ? m'écriai-je.
« — Si vous saviez qui est cet enfant, de quelle vermine il est sorti!
« Vincinet coula vers Tourenque un regard farouche; puis, semblable à une bêle menacée du fouet, courba l'cchine et fit un pas pour s'échapper. Mais, avant que j'eusse rien fait pour le retenir, Lalie lui avait pris les mains et, l'ayant acculé à une chaise :
« — Tu vas rester là, lui dit-elle; moi, je veux le donner la moitié de ma soupe.
« La chose me surprit étrangement : le garçonnet, que je voyais déjà se sauver à travers champs pareil à un louveteau impatient de retrouver son gîte sous bois, plus docile qu'un petit saint Jean. — Au fait, sa peau de mouton, ses cheveux éparpillés au vent, son bâton déjeune pâtre le faisaient ressembler au Jean-Baplistede
TOUSSAINT GALABRU 24i
nos églises. — Il ne résista pas au commandement de la fîllelle et s'assit. Ce coup d'audace exaspéra Tourenque; elle ne fit qu'un bond, et^ saisissant Vincinet rudement :
« — Toi, à la curel... Hors d'ici, enfant du Diable!
« — Ma marraine!... mon parrain!... glapissait Lalie éperdue, allant à ma mère, venant à moi.
« — N'aie pas peur, lui-dis-je, ton Vincinet ne sortira d'ici que lorsque j'aurai parlé.
(v Et, m'adressant à la veuve :
« — Je vous prie de ne pas tourmenter pluslongtemps ce pauvre petit; ce soir, il mangera la soupe au presbytère, comme le lui a promis- Lalie.
« — Lui ! le fils de Toussaint Galabru 1
« — Le fils de Toussaint Galabru I » m'écriaije, sentant malgré moi mon âme se noyer dans la colère, dans la haine, et prêt à chasser Vincinet de la maison...
Nous étions arrivés au bord de la rivière d'Espase, et il s'agissait de la franchir sur de hautes passerelles posées de distance en distance en travers du courant.
— Veux-tu que je le porte sur mon dos? me
242 TOUSSAINT GALABBU
demanda mon ami. Tu sais, tu ne me pèserais pas plus qu'un roitelet, malgré ta prestance de chanoine.
— Quelle plaisanterie!
— Attention alors, car la neige rend les passerelles très glissantes.
J'en fus quitte pour me saucer les pieds. Enfin, je rejoignis Nizerolles «sur l'autre rive. Il demeurait immobile à l'entrée d'un chemin plus commode, beaucoup plus large que celui par où nous venions de descendre au creux de la vallée de Gamplong. La nuit était close maintenant, <i les flocons de neige, que nous distinguions à peine, s'abattaient pressés et gros sur nos joues. Une longue colonne de fumée blanchit l'air, puis j'entendis le halètement d'une locomotive. La voie ferrée était sans doute à quelques pas.
— C'est égal, si nous avions pris deux billeU à la gare de Bédarieux... balbuliai-je.
— - Tu le regrettes?
— Pas le moins du monde; car, dans un wagon, avec d'autres voyageurs, lu n'aurais pu me raconter...
— Nous attendrons Butor ici, si lu es {\\' tigué.
— Non, non, marchons; surtout, ne \a\>pas se casser le fil de ton récit. Je m'expliqi:
peu la fureur de Tourenque contre Yincinet et je ne m'explique pas du tout la tienne.
— Je n'ai qu'une langue, ce qui ne me permet pas de te dire h la fois le commencement, le milieu et la fin de mon histoire. Mais, si tu veux me faire crédit de ton attention, peut-être arriveras-tu k tout sentir et à tout voir... Une minute de réflexion.
Sur le chemin des mines, dont la neige comblait les ornières, les crevasses, notre marche devint plus difficile que dans le raccourci, et nous avancions très lentement.
— Prends mon bras, me dit Nizerolles.
Je m'accrochai à lui. A cette seconde, à travers les flocons toujours plus larges, plus épais, plus lourds, passa un son très assourdi de cloche. Mon compagnon demeura fixe.
— On sonne nadalet à Gamplong, me dit-il. Quelle fête, cette fête de Noël ! Tu n'as pas oublié, je pense, ce qu'on appelle nadalet ou nadal dans nos contrées ?
— Certes!... Huit jours avant Noël, tous les soirs, à six heures, dans notre enfance, on mettait les cloches en branle pour annoncer la Grande Naissance, Voilà ce qu'à Bédarieux on appelait sonner nadalet ou nadal.
244 TOUSSAINT GALACUU
— A la bonne heure! on se souvient encore de Dieu et du pays cévenol dans cette Babylone de Paris.
— Et Vincinet?...
— Pourvu qu'il ait emporté la bâche pour la tendre par-dessus les claies de la charrette... Si Lalie allait s'enrhumer, c'est moi qui cesserais de rire 1...
— Et Vincinet?... insistai-je.
— Je reprends mes sornettes, puisqu'elles l'amusent... L'anlipalhie de Tourenque, ses emportements que je partageais dans une certaine mesure ne venaient pas tous de la répulsion que devait inspirer le fils de Toussaint Galabru, l'homme le plus malfamé de la montagne , l'ennemi de Dieu, le partisan avéré du Démon. A ces motifs religieux il s'en ajoutait d'autres qui nous touchaient de plus près, nous, les gens de la cure. Tu n'ignores pas à la suite de quel malheur j'avais recueilli et Tourenque et Lalie. Les premiers mois de mon séjour à Saint-Estève, dont j'étais parvenu h m'attacher la population, ce fut chez nous comme une vie de paradis : ma mère, très souffrante de ses yeux, très souffrante do tout le corps Cl de toute l'Ame, dans le calme, le plein air du village, près de son fils sans cesse occupé d'elle, se
remettait peu à peu ; mon père, débarrassé de ses obligations gênantes de suisse, de ses obligations non moins gênantes de menuisier, la gibecière au dos et le fusil en main, n'avait jamais été si gai ; Tourenque se relevait, elle aussi, de son écrasement, et vaquait avec moinF de tristesse aux besognes diverses du ménage ; quant à moi^ j'avais Lalie, que je gardais sur mes genoux, que j'y berçais tout en récitant mon bréviaire, et j'étais complètement heureux. Mais le Démon, jaloux de sa nature, veillait, et il jugea à propos de venir déranger notre existence de félicité et de paix.
« Cent fois, à Saint-Estève, on m'avait parlé de Toussaint Galabru, et je connaissais à fond l'histoire du sorcier. La rage démoniaque avait saisi ce malheureux quelque vingt ans auparavant, chez les Buzard, à la métairie des Yignères où il était berger. Une nuit, disait-on, M. le curé de Notre-Dame-de-Maurian, le respectable abbé Crébassa, mort depuis, revenant de porter le bon Dieu dans une ferme isolée, l'avait rencontré, à travers les châtaigneraies de sa paroisse, paissant des moutons à face d'homme qui parlaient au lieu de bêler. M. le curé avait luimême échangé quelques mots avec ces moutons extraordinaires, qui s'étaient cabrés en &a
présence, puis lui avaient bramé des injures, en le voyant porteur des Très Saintes Espèces. — Quel était ce troupeau satanique? A qui appartenait-il? — Personne n'ignorait que, chassé des Vignères pour certains maléfices : des brebis rendues stériles d'un regard, des boucs devenus enragés d'un souffle de sa bouche, des chèvres frappées du haut mal par un seul attouchement de ses mains, surtout pour des galanteries coupables avec Nicole Buzard, femme de James Buzard, propriétaires des Vignères... personne n'ignorait que Toussaint Galabru, sans un sou vaillant dans le gousset, ne pouvait avoir acheté les bêles étranges qu'au clair de lune il menait aux champs. Quoi qu'il en soit, des rumeurs de toute sorte circulaient, et, à Saint-Estève, à Vérénous, à Estréchoux, l'ancien pâtre des Vignères, engraissant un troupeau à demi iiumain, se faisait redoutable à tous.
« Lui, cependant, n'avait pas l'air de s'apercevoir de la terreur superstitieuse qu'il inspirait au voisinage et se prodiguait à dix lieues à la ronde, accompagné toujours d'une chèvre noire, Négrêltc de son nom, animal dangereux, doué de la puissance infernale comme son mailre et capable de dévorer les gens à son appel. On ne tenait pas une foire à Bcdarieux, un marché à Lunas,
qu'on n'y aperçût cet homme, grand comme un peuplier de l'Orb, un large chapeau de feutre rabattu sur sa longue figure osseuse, qui n'allait pas sans quelque beauté terrible, vêtu de cette ample blouse de toile e'crue fendue sur les côtés et tombant jusqu'aux genoux qu'on appelle ^^risaoudo dans le pays et qui ressemble à la dalmalique d'un diacre, tenant à la main un bâton plus haut que sa tête et sur lequel il s'appuyait nonchalamment. Les paysans le suivaient à la piste, charmés par quelque sortilège, mais n'osaient l'aborder. Pour les paysannes, — les femmes, depuis Eve, n'ont peur de rien, — elles 66 montraient moins timides, témoin Mme Guillette Bitirac, née Julie Mazel, do Lunas, dont certainement tu n'as pas oublié l'aventure à Soumartre, puisqu'elle se passa sous nos yeux... Par parenthèse, je t'annoncerai que, depuis, à force de la plumer, ce démoniaque hideux réduisit Guillette à la dernière misère, chose dont son mari est mort. Il faut bien en convenir, un mari n'a pas le droit d'être aussi bêle que M. Guillaume Bitirac : le serpent s'enroulait autour des pommiers de son jardin et il le regardait faire, cet innocent!
— Bien trouvé, Nizerolles... Après?
— On n'est pas parfait; moi, je suis plus eu-
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rieux qu'un merle, et souvent, malgré mon père, qui, renseigné de longue main sur le scélérat, me conseillait de me garer de lui, j'avais dû résister à la tentation d'aller débucher Galabru dans sa tanière, à Vérénous. II était mon paroissien, après tout, et, que sait-on? Dieu, invoqué avec ferveur, m'accorderait peut-être la grâce, mecommuni(iucrait peut-être la force d'arracher cette âme, qui m'appartenait, à la possession, car Galabru réunissait tous les caractères de la véritable possession telle qu'elle est définie dans les Livres Saints : « Po<sessio... cnini... » Encore la mémoire qui me manque... Ah! ces textes de lEcriture!...
— Je te dispense de ton latin... Passons. ..
— En dépit de mes velléités de chasser le Diable hors de son trou et de le pousser sur la voie du ciel, j'assoupissais mes envies batailleuses dans l'espoir dune conversion obtenue par mes prières, et j'avais beau me rendre à Vérénous pour administrer les mourants, enterrer le» morls, j'avais beau passer devant la cabane même où gitait mon ennemi, je ne regardais pas de ce côté et doublais le pas lâchement. Tu m'as connu doué de quebjue courage et tu te souviens peut-être encore de ma lulle contre la chèvre du sorcier, à Soumarlre, chez M. Guillaume Bitirac.
Je suis le même aujourd'hui, je le l'assure. En dépit de la prêtrise qui le décore, Baptistia NizeroUes demeure un lapin qui n'a pas froid aux yeux. Eli bien, pourquoi ne pas le l'avouer? j'avais peur de l'ancien pâtre des Vignères, j'en avais une peur bleue. Avec les hommes on devin»» ce qui peut nous revenir dans un combat inégal : un membre cassé, la mort ; avec le Démon, les choses changent d'aspect, car ce n'est pas au corps, mais à l'âme qu'il s'en prend, lui... Que le dirai-je? il m'en coûta trop à la longue de rentrer mes griffes, de baisser mon poil, et il fallut, en iin de compte, nous mesurer, Toussaint Galabru et moi. C'était écrit : « Scripfum est, quod scriptum est. »
— Bravo, mon cher Nizerolles! Voilà un texte qui ne s'est pas fait tirer Toreille.
Puis, me secouant comme un caniche qui sort de l'eau :
— Quelle neige, sapristi! quelle neige!
— Moi, je ne la sens pas, me dit-il; je pourrais en porter un quintal sur les épaules sans me plaindre.
— Tiens! voici une maison.
A travers les ondes brunâtres où nous cheminions, qui parurent blanches tout à coup, illuminées par un fanal grinçant à l'angle aigu d'une
chaînette en fer, je venais de démêler une haute muraille grise, percée de fenêtres dont quelquesunes étaient éclairées. Sur la vitre du fanal, je déchiffrai ces mots écrits en grosses lettres : Aux Chevaux-de-Renfort.
— C'est l'auberge d'Augustin Bitirac, me dit l'abbé. Avant la construction du chemin de fer, les charretiers louaient ici des chevaux de renfort pour gravir la rude côte del'Aire-Raymond. Les affaires ne vont plus. Nous entrons à présent sur le territoire de ma paroisse.
Il appela de toute la force de ses poumons :
— Bilirac! Bitirac!
Une porte s'entre-bâilla, et, par l'unique ballant entr'ouvert, s'échappa une projection lumineuse qui détacha devant nous chaque flocon.
— Gomment, vous, monsieur le curé! dit un homme debout dans la baie de la porte, qui s'agrandit.
— Moi, mon cher Bitirac, avec un ami.
— Entrez donc, entrez vite!
— Merci... Quand Yincinet va passer, si par maliieur il n'avait pas sa bâche], prêtez-lui-en une pour couvrir la charrette. Lalie pourrait prendre mal...
— Pourquoi n'attendriez- vous pas Vincinot ici, en vous chaufl'ant?
— Et Noël? et le confessionnal? et la messe de minuit? dit l'abbé, disposé à reprendre élan.
— Vous avez le temps... Il n'est que cinq heures et demie.
Les pieds dans la neige jusqu'aux chevilles, durant ce court dialogue je regardais d'un œil d'envie flamber, dans la vaste cheminée de l'auberge, un châtaignier tout entier, — la bûche de Noël ! Des braises incandescentes se détachaient de la grosse souche avec des fusées bleuâtres, des pétillements joyeux. Je ne résistai pas à la fascination de ces claires flammes, de ce feu rouge magnifique.
— Au fait, pourquoi ne nous arrêterions-nous pas trois minutes? hasardai-je, poussant un pas vers Bitirac.
— Parisien, va! cria Nizerolles moqueur et me suivant à regret.
Nous entrons Aux Chevaux-de-Renfort^ et je referme vivement la porte de l'hôtellerie.
YI
J'avais en grande partie laissé ma neige sur la route; mais Nizerolles, véritable paysan cévenol, était entré avec sa charge, ne se préoccupant en aucime façon de la voir tomber sur le plancher, qu'elle inonda. Ce fut tout au monde si mon ami, moins pour se délivrer d'un poids trop pesant que pour donner aise à sa tète de roc, rejeta loin de lui son chapeau pliant sous le faix.
— El où avez-vous Bitiraguc, GuillcUe, Ditira)70M ? demanda-t-il à son paroissien, ne songeant pas à s'approcher du feu.
— Ma femme et ma belle-sœur sont dans les chambres à s'attifer pour la messe de minuit; quant à mon fils, il est allé à Camplong pour y <;hercher des parents qui doivent fèlcr iS'e"! - 1"^/ nous»
TOUSSAINT GALABRir 253
— Tâchez, pendant celte fête de la Grande Naissance, de penser un peu au bon Dieu, Bilirac, dit l'abbd gravement... Et, à ce propos, je vous ferai remarquer que, si j'ai vu ce matin Bitirague et Guillelte au confessionnal, je ne vous y ai point vu.
— Tout de môme, monsieur le cure', on a de la religion.
Nizerollcs avait place' sa chaise près de moi, el, après avoir relevé sa soutane jusqu'aux genoux pour ne pas la roussir :
— Oui, dit-il, à la fin des fins, la bataille entre Toussaint Galabrii, représenlant de l'iinfer, et le curé de Saint-Estève, représentant du Cid, était devenue inévitable. Voici le fait qui me détermina à aller attaquer Je monstre dans son antre de Vérénous. On répétait partout que le sorcier avait, tant chez lui que parmi les sites sauvages de Notre Dame-de-Maurian, des rendez-vous avec des femmes des environs. On parlait même de Guilletle Bitirac, recueillie aujourd'hui dans la maison où nous sommes après sa complète ruine et la mort de son mari. Mon Dieu ! les femmes, chacun le sait peu ou prou, c'est un bétail capricieux, difficile à garder, et tant que les miennes — celles de ma paroisse, s'entend, — n'étaient pas entamées, je me tenais en repos,
Mais un jour il m'arrive sur les fonts bnptîsmaux un poupon presque noir, avec une tache rouge au front, une tache ardente comme une flamme. On a l'air de croire que le doigt trop dur de la sage-femme a mâché les chairs tendres du petit. Je fais une grimace naturellement, et je la fais d'autant plus longue, que le parrain et la marraine, pressés de questions, m'avouent que cet enfant hideux est le fruit de Jeanne Thomasset, veuve depuis plus de cinq ans.
« — Et quel est le père?
« — Toussaint Galabru, » répond la marraine.
« Ma première idée fut de planter lace nouveauné contaminé des souillures de l'Enfer. Pourtant, malgré l'odeur de soufre qui me forçait à cternuer, la charité l'emporta, et, sur ce produit de tous les péchés, de toutes les boues, je versai l'eau régénératrice du baptême, de fort mauvaise humeur, par exemple I II pleura comme si on l'écorchait, le drôle. Le sacrement lui était pénible sans doute... Enfin, je me trouvai seul à la sacristie. Ma fureur était si grande que, dépouillant l'étole d'un mouvement trop brusque, j'en lançai les glands i\ dix pas. — Ah! le Diable, après avoir couru cornes en l'air, gueule ouverte, la haute vallée de Mare, portail maintenant ses
ravages par icil Ahl il avait mis à mal Jeanne Thomasset, une des femmes les plus pieuses de la paroisse, celle à qui dernièrement j'avais donné l'autorisation de prendre soin des vases sacre'sî — Une mer me grondait dans la tète. Je posse'dais un plant de buis très rude, très solide; d'un coup de cette arme, j'avais abattu un loup à mes pieds, une nuit que je revenais de visiter un malade à Estréchoux. J'emporte ce bâton, et me voilà galopant dans la direction de Ve'rénous. A cette époque, Toussaint Galabru, sans miette d'argent au gousset malgré ses trente-six métiers plus infâmes les uns que les autres, demeurait aux bords de la rivière de Mare, en une masure faite de planches, de mottes de terre, à moitié noyée dans le courant. Un jardinet grand comme les deux mains, conquis sur les pierres roulées de la grève, se déployait devant cette manière de hutte, dont on démêlait à peine le toit crevassé dans la profusion des amarines, des frênes, des peupliers. Tu entends bien qu'arrivé à la porte, une claie à jour disloquée, je ne m'amusai pas à frapper. Je soulève la cadole sans façon, puis j'entre tout de go. Quel logement infect! surtout quel désordre! C'était l'image parfaite de l'Enfer, où, j'en suis sûr encore que je n'aie nul empressement d'y aller voir, meubles
256 TOUSSAINT GALADRU
et gens doivent être sens dessus dessous. Mais h travers ce bouleversement : chaises renversées, sabots traînant sur la terre battue, tas de feuilles de châtaignier accumulées dans un coin et coulant entre les planches qui les retenaient pour former un lit, nulle face humaine n'apparaissait.
« — Galabru! appelé-je vigoureusement.
« Rien...
« Tout d'un coup, un mouvement se fait du côté du grabat. Les feuilles dégringolent déplus belle. Je m'approche. Un enfant se met debout devant moi... Mon cher, sauf à Lalie, dont les traits dès le berceau eurent un incomparable charme, charme auquel la seizième année vient d'ajouter son bouquet, je n'avais vu à aucune créature pareille beauté. Des cheveux d'un blond très vif, très brillant; des yeux admirables, aussi bleus que ceux de Lalie sont noirs, deux gouttes d'eau de source sous bois; un nez fin, quoique nourri ; puis, chose qui me réjouit, moi qui prise beaucoup la force chez l'homme, des membres solides, fermes, peut-être un peu gros et saillants. Ma foi, je sens un brin tomber ma colère.
« — Viens, lui dis-je, viens!
« Il me suit avec docilité, nullement honteux de la vieille chemise qui constituait son unique
TOUSSAINT GALACRU 25T
vêtement et dont les trous nombreux mettaient à nu sa jambe droite déjà Iiàlée, sa poitrine plus blanche, que cette loque avait préservée du soleil.
« — Gomment t'appclles-tu ?
(( Il baisse sa tête, dont les papillotes dorées s'agitent, et ne me repond pas. Je cherche dans ma poche un morceau de sucre. — Avec ma folie affectueuse pour les enfants, j'en tiens tcnijours de menus débris en réserve dans un, fragment de papier. — Quel ennui! rien. Je palpe seulement la fiole d'eau bénite. — Pardon, j'ai oublié de te le dire : tandis que ma main gauche, dans la sacristie, s'armait de mon brin de buis, ma main droile avait saisi une bouteille d'eau bénite sur une planche du vestiaire et l'avait emportée. On essayerait d'abord de combattre le Démon avec l'eau bénite; puis, si de toute nécessité il fallait employer le bàlon, on ne reculerait pas. — Je poursuis mes questions :
« — Est-ce que tu es le petit de Toussaint Galabru, toi?
« — Oui.
« — Quel âge as-tu?
« — Huit ans.
« — Si tu me dis Ion nom, je to donnerai quelque chose de joli.
u Je choisis, parmi les feuillets de mon bréviaire, une image et la lui montre. Il tend des doigts avides.
« — Je m'appelle Vincinet.
« — Yincent, lu veux dire ?
« Je lui fais mon cadeau.
« — Vincinet, répète-t-il , tournant, retournant mon image,
« Il me glisse des mains, et, se sauvant vers son lit de feuilles sèches :
« — Si Galabru venait!... dit-il, épeuré.
« Je l'embrasse.
(c — Voulez-vous me laisser, vous ! criait-il, repoussant mes caresses avec des gestes sauvages.
A cet endroit du récit, la femme de Bitirac et une petite créature presque noire, ridée, plus vieillie que vieille, — était-ce la charmante Guillelte, née Julie Mazel, de Lunas ? — entrèrent et, s'approchant, firent la révérence à M. le cure.
— Bilinigue, des verres pour goAter notre vin cuit 1 ordonna l'aubergiste.
Nizerolles, sobre comme un pic de clKUaign»'raie, refusa de boire. Moi, je ne boudai pas le moins du monde le vin cuit, lequel, par cette nuit sibérienne,. me parut excellent.
— Parisien ! Parisien ! répétait l'abbé. Bitiragueel Guillette n'avaient fait que passer,
pour nous montrer peut-être leur endimanchement bariolé; elles s'éclipsèrent, emmenant Bitirac.
Tandis que j'avalais une dernière gorgée de vin cuit, la haute pendule , sonnant son tic-tac tapageur dans sa haute caisse de sapin , frappa six coups.
— Six heures! pesta Nizerolles.
Il se leva, ouvrit la porte^ tendit l'oreille une minute.
— Je n'entends rien, murmura-t-il.
— Et que veux-tu entendre par une neige pareille ?
— L'essieu de la carriole a des cris que la neige ne saurait étouffer complètement^ continuat-il en s'avançant au milieu de la route.
Puis, d'une voix qui, malgré le grand effort, ne dut pas porter bien loin.
— Vincinet, la bâche ! la bâche I cria-t-il. Il rentra.
— Ecoute, me dit-il très agité, quoiqu'il n'y ait pas lieu de s'inquiéter encore, car ce chemin des mines fait des coudes interminables, si, à six heures et demie, mon monde n*est pas arrivé^ tu
2G0 TOUSSAINT GALADHU
me permettras d'allumer une lanterne et d*aller au-devant de la charrette. Lalie est si imprudente, si légère I...
— Mais cette enfant te rend foui Tu serais son père que tu ne te mettrais pas dans l'état où je te vois.
— Je le crois bien ! Un pèrel Ce n'est pas sérieux, ça, un père. J'en vois chaque jour qui perdent leurs enfants et qui s'en consolent. Moi, je mourrais s'il fallait qu'il arrivât malheur h EulalieTourenq.J'ai quelque vigueur de tempérament, n'est-ce pas? Eh bien ! j'ai pleuré en cachette, une nuit que Lalie souffrait d'une terrible rage de dents... Veux-tu une vérité?
— Cède-m'en plusieurs.
— Ici, à travers nos Cévennes pouilleuses, où les alouettes ne tombent pas rôties, il y a une créature admirable, c'est la mère. Dans la pauvreté accablante, dans la misère hideuse, la mère garde l'enfant, le dorlote, lui sourit, le fait pousser. Gomme on devine vite que cet être menu est un morceau détaché de ses flancs! Hier, à Estréehoux, j'entre dansunménage de mineurs. La femme tenait sur ses genoux une fillette de six mois et la berçait en pleurant. Je flaire une détresse épouvantable, car la mère est à moitié nue^ et dans la grille efl'ondréc ne brûde pas la
TOUSSAINT GALADRU iîOl
plus petite miette de charbon. Je questionne : le mari a touché sa pnyc, et la boit dans un cabaret de Graissessac avec des amis. Voilà souvent le père chez nous. La brute a connu les excitations impérieuses de la nature, elle y a obéi et s'en est allée. Mère louchante, mère sublime, endurant là sur une chaise, sans se plaindre, le martyre du froid et de la faim, conservant collé à sa mamelle tarie son petit qu'elle nourrit de la dernière goutte do .«on lait, qu'elle réchauffe de la dernière chaleur de son sang...
— Et qu'as-lufail?
— Ce que j*ai fait !... Tu es trop curieux... Mais nous voilà bien loin de Vincinet.
— Le sorcier te surprit-il causant avec soa enfant ?
— Vincinet, qui s'était échappé d'un effort éner* gique vers son grabat, hésita à se recoucher. Considérant le drap roulé en corde à la ruelle, contre la cloison, il eut une moue de dédain ravissante ; puis, après un regard à mon adresse, regard limide, furlif, d'un bond de jeune chevreau s'élança vers un placard dont il fît sauter le loquet vivement. Une seconde, l'unique battant étalé de cette armoire grossière, creusée dans le mur, me le cacha. Toutefois, je l'entendais haleter fortement. Que faisait-il derrière cette
planche, qui ne me laissait voir de lui que ses pieds nus? Je ne lins pas à ma curiosité', et je courus à mon tour vers le placard. Pauvre petit! il était là suant et soufflant pour entamer une miche de pain presque aussi grande que lui. De haute lutte, il avait enfoncé la pointe d'un long coutelas, dont à ma grande frayeur je le trouvai armé. Malheureusement, la croûte, plus dure que les cailloux de la rivière, résistait à son courage, peut-être à sa faim.
« — Donne! donne ! lui dis-je.
« 11 me passa pain et couteau. Tu devines qu« le combat entre la miche et moi ne fut pas long. A la première tranche de croûte qui se détacha et qui, par l'ofl^et d'un coup furieux, alla tomber à quatre pas de nous, Vincinet eut un cri guttural comme je n'en avais jamais entendu, comme je n'en ai pas entendu depuis.
« — Tu n'as donc pas mangé, cher enfant? lui demandai-je.
« 11 ne m'écoutait point, et ses dents allaient d'un train enragé.
« — Tiens, tiens, petit, rassasie-toi !
« Et je fis pleuvoir sur le malheureux afîanié un, deux, trois, dix morceaux. La manne céles'6 s'éparpilla sur la terre battue de la hutte, sou* les chaises, sous la table, partout. Vincinet riait.
«—Oh ! si Galabru venait î dit-il.
« 11 se jeta à genoux, ramassa les fragment? di pain, les déposa dans le placard, dont il referma la porte d'un mouvement de la main pareil au geste gracieux d'un chat. Moi, — lu vas assurément me trouver très béte, — je ne lui disais rien. Je me tenais à distance, jouissant d»î lui, de sa force, de sa légèreté, de ses airs d'animal farouche me lançant des regards pleins de méfiance, puis me jetant des éclats de rire bruyants, clairs, frais coinuie l'eau d'une source tombant delà hauteur de quelque rucher... Gétaitcela, tout à fait cela. »
— Mon cher Nizerolles, lu es un poète, un véritable et charmant poète.
— « Le battant de l'armoire poussé, Vincinet glissa le long delà muraille et disparut par une ouverture informe, sorte de brèche bâillant vera le fond de la hutte.
« — Où vas-tu? lui criai-je.
« Il rentra, et d'un air ennuyé :
« — File n'est pas revenue, dit-il.
« — Qui n'est pas revenu?
« — Grette.
« — Et où est-elle, Grette? '
« — Je ne sais pas.
A — Alurs, c'est toi qui la gardes?
264 TOUSSAINT GALADRC
« — Galabru m'a recommandé comme ça ilo la mener pâturer dans les oscraies, et je Vai perdue.
« — Depuis quand Tas-lu perdue?
« — Depuis hier.
« — Galabru n'est donc pas à la maison?
« — Parti, Galabru.
« — Pour quel pays est- il parti?
« — Pour la montagne, du côté de Sainl- <3ervais...
« — Quand reviendra-l-il, Galabru?
« — 11 ne me Va pis conté.
« — Que t'a-l-il c<mlé?
« — Il a pris sa gourde, il a pris son bAlon ferré, puis il m'a dit : — Tu trouveras du pain -dans lo placard, et Gretle ic donnera du lait à l'habitude...
■ '< — Et Galabru t'a laissé seul?
« — Je m'amuse avec Gretle... Mais je l'ai perdue, Grctte, hier.
« — Comment l'as-tu perdue ?
« — Nous étions dans les osiers de la rivière. Elle allait à sa fantaisie d'une pâture à raulrc, ■et moi je faisais des sifOols avec des branchcltes dont j'avais détaché l'écorcc en lapant de&.<us doucement... Elle, clic mangeait, elle mangeait; moi, je sifllais, je sif.lais. Tout d\m coup, elle
TOUSSAINT GALACRU 265
s'enfonce dans les amarines, et je ne la vois plus. Je crois qu'elle se nourrit toujours par là. et je continue mes sifflements, allongé sur Therbe au soleil...
ft L'enfant s'arrôla à bout d'haleine, poutélre de pensée.
« — Et après, mon "Vincinel?
« — Mais bientôt il ne fait plus de soleil, ni sur la grève, ni sur la rivière. Je galope parmi les osiers et j'appelle Grettc. Elle ne me répond en aucune manière. La nuit, toute la nuit est venue. Je pourrais tomber dans l'eau... J'ai bien pleuré en me couchant.
« — Tu t'es couché sans souper?
« — Je n'avais pas faim... Est-ce que Galabru me battra, quand il ne trouvera plus Grette à la maison?
« — Je voudrais bien qu'il osât te toucher !
« — Il est plus fort que vous, Galabru, et s'il lui plaît de me battre, il me battra.
« — Te bat-il souvent?
« — Il le faut bien, quand je ne suis pas sage.
« — Ecoute-moi, mon Vincinet. Moi, je suis M. le curé de Saint-Estève, et le bon Dieu, qui aime les petits enfants parce qu'ils ressemblcnt aux anges du paradis, m'a envoyé pour te rendre Grette. Je te la rendrai...
2G0 TOUSSAINT GALAimU
« — Quand? interrompil-il, se précipitant dans mes .bras.
« — Il est possible que la chèvre de Galabru soit allée pâturer du côté de Saint-Estève. Nous allonsparlir pour la chercherensemble par là-bas.
« — Et si elle n'y est pas, à Saint-Estève, GrcUc?
« — Elle y sera. Elle ne peut pas manquer d'y êlre... Puis, mon gentil Vincinet, à Saint-Estève, je te donnerai quelque chose de bon à manger. Aimes-tu la fouace?
« — Galabru m'en a acheté pour un sou, une fois, à Saint-Gervais.
« — Moi, je t'en couperai un morceau qui vaudra plus de cinq sous.
« — EtGrelle?
« — Tandis que lu mangeras ta fouace, j'irai te découvrir G relie.
« — Oui! oui î
« Il me quitta, sauta sur des loques traînant non loin du lit de feuilles sèches. Il passait une jambe dans son pantalon, un vrai pantalon de Petit-Poucet, quand il s'arrêta. Sur les bords loufTus de sa tignasse rousse, ses deux oreilles se dressèrent.
« — Grclle! Gretteî cria-l il, fou.
• Il laissa retomber le chiffon dont il était en
TOUSSAINT GALABRD zt>7
Irain de se couvrir et s'élança vers la porte. Comme il en touchait le seuil, dans Touverture encore claire, sur le ciel d'où le soleil avait disparu^ se détacha une chèvre noire superbe, les jarrets frémissants, la bouche retenant un rameau de châtaignier dont les feuilles vertes balayaient le sol de tous côtés... »
Mon ami Nizerolles en était là, quand, dans l'auberge, une fenestrelle étroite s'ouvrit avec un fracas épouvantale. Un paquet de neige s'abattit, s'éparpilla à travers la cuisine des Chevaux-de- Renfort, et la rafale hurlante tordit les flammes, dispersa les cendres du foyer.
— Cette pauvre Lalie ! se lamenta l'abbé.
Il marcha vers la fenêtre, passa la tête dans un nuage de neige, essaya de voir au loin, finalement accrocha le volet.
— C'est égal, voilà bien des années que nous n'avions eu une nuit de Noël si terrible, et peutêtre ferais-je bien...
Je bondis vers lui.
— Je pense, lui dis-je, que tu ne vas pas me planter là, à présent que tu as su m'intéresser jusqu'aux larmes.
Il regarda mélancoliquement la pendule, puis se rassit.
vu
Le curé de Saint-Esiève demeura une minute silencieux. Avec de lourdes pincettes il ramenait les tisons épars. Je vidai un deuxième verre de vin cuit.
Tout à coup, Nizerollcs :
« — 0 ma Grette! ma Orettel répétait Vincinet.
« Et il couvrait le museau de la chèvre de baisers qui claquaient aussi fort que des chdtaignes au feu. Pour clic, elle ne paraissait en aucune façon émue de tant de caresses; elle ne bougeait, croquant son feuillage avec une indiflcrence goulue qui m'irrita. Mais l'enfant, soit la-^situde de distribuer des tendresses à qui n'en faisait cas, soit préoccupation d'une besogne de laquelle il devait tirer un proQt plus certain, abandonna
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la chèvre et renira dans l'inlérieur de la pièce, sautillant, baragouinant des mots dont il me fut impossible de saisir une syllabe au vol. Que signifiaient ces cris bizarres , semblables à des appels? Je le suivais de tous mes yeux et ma surprise fut grande, quand il fut arrivé un peu en avant de son lil, de le voir se jeter sur la terre battue et s'y étendre de la tête aux pieds. A cette pantomime singulière, laquelle n'était peut-élre qu'un amusement familier entre la chèvre et l'enfant, Grelte eut un bond démesuré. Tout en retenant quelques folioles de châtaignier, les mâchant, les remâchant avec délices, elle allait à travers la hutte, joyeuse, se cabrant, puis retombant sur ses i)alles avec des va-et-vient de la tôle d'une charmante folàtrerie. Elle fil halte pourtant el, avisant Yincinet qu'elle semblait ne pas avoir remarqué, elle darda sur lui des prunelles ardentes, rouges d'un feu de brasier. Je fus elTroyé, el je me demandai si cette chèvre de sorcier, plus noire de la peau que le péché et plus cnOammée des yeux que l'Enfer, n'était pas quelque béte sauvage, capable de dévorer cet enfant.
« Mais Vineinct, au lieu de partager mes terreurs, souriait a Grelte et, s'étant un peu
relevé sur son séant, lui faisait signe de venir à
lui. La chèvre de Galabru, le cou lendu, semblail toujours observer l'enfant vautre' dans le plus entier désordre, les jambes nues, la poitrine nue, et ne bougeant pas. Je l'intimidais peut-être, car j'avais allongé le bras, saisi mon plant de buis rugueux, et cette manœuvre ne lui avait pas échappé.
« — Grette! Grette! piaula Vincinet.
« Elle sortit de son immobilité et, d'un pas mesuré, l'échiné basse comme un animal allant à quelque mauvais coup, marcha vers le petit. A chaque instant , pleine de méfiance , elle lançait un regard de mon côté. Enfin ses pieds fourchus, décores de grosses bouffettes, touchèrent les pieds de l'enfant. Foulerait-elle son ami, étendu là sans défense? A mon complet ébahissemcnt, Grette avança sur Vincinet de façon à le couvrir sans même l'effleurer. Soudain, comme fia tête venait de dépasser la tête du petit, allongé, aplati sur le dos, la chèvre s'arrêta. Elle releva son museau camus, d'un profil très fin, et, bien que dans sa bouche ne se montrât pas le moindre fragment de feuillage vert, je perçus le bruit de ses mâchoires remâchant d'un mouvement paisible, cadencé...
— Du Thcocrite, mon cher Nizerolles, du Théocrite de derrière les fagots I
— A la fin des fins, je voulus savoir ce que Vincinet, que je ne voyais plus, perdu qu'il était dans les poils très longs de Gretle, faisait par là sous le ventre delà chèvre de Galabru. Mon cher, je n'ai admiré de la vie spectacle de nature qui m'ait ému davantage. Après la maigre croûte de pain, Grette lui servait un copieux déjeuner. Brave béte, tant calomniée par moi î Klle se donnait à lui tout entière, avec l'abondance de ses mamelles pleines, traînant jusque sur le sol les richesses dont elles débordaient. Lui, Vincinet, on le devine, ne se faisait pas prier devant l'office si bien remplie, et il allait d'une mamelle à l'autre avec aisance, tranquillité, avec cette liberté admirable des enfants qui, à peine sortis du berceau, croient que les dons de la terre leur appartiennent, et que, pour prendre ces dons, il n'y a qu'à lever la main. Quelquefois le lait remplissait sa bouche à ce point, que je le voyais fuir en minces ruisseaux de la commissure de ses lèvres à sa poitrine, où il passait en rigoles blanches et se perdait.
« Tandis que l'enfant buvait et mangeait, je réfléchissais dans mon coin. La première idée qui me traversa le cerveau fut une idée d'enlèvement. — Si j'enlevais "Vincinet? Il serait si heureux au presbytère avec Lalie I Ayant quelques
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années de plus que Lalic, il serait comme son frère aîné, il la prolcgcrait, l'amuserait, et, pourquoi ne pas l'avouer? plus tard l'aimerait. — Mais Vincinet avait beau de temps à autre suspendre son repas et de ses mains distribuer des tapettes amicales à la chèvre, ce qui annonçait la satiété prochaine, je n'osais l'inviter à se lever et à me suivre. Chaque fois que l'envie me prenait d'appeler l'enfant, la pensée de Galabru, peut-être en marche vers sa cabane de Vércnous, me retenait. Que dirait le sorcier en trouvant sa maison vide? Que forait-il? Savaiton si cet homme, auquel les puissances infernales étaient capables de communiquer toutes les audaces, ne provoquerait pas, pour récupérer son fils, quelque effroyable scandale dans la paroisse, dans tout le pays? Moi, prêtre, j'avais justement, en raison de l'attitude qu'il avait su prendre dans la montagne, de l'espèce de prestige dont il y vivait entouré, de l'influence superstitieuse qu'il y exerçait, j'avais tout à redouter de sa fureur. Je n'ignorais certes pas que Vincinet était le huitième enfant de Galabru, que les sept autres, filles et garçons, étaient tous morts en bas âge faute de soins, abandonnes sans pain dans la hutte de Vcrénous ; je savais que sa femme, après avoir erré dans
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la contrée demandant raumône aux portes pour nourrir sa couvée maudite, avait fini par succomber un soir, rendue de fatigue et de besoin, sur un chemin de l'Espinouse, par delà Saint-Gervais. Ces souvenirs, invoques avec acharnement, ne me persuadaient pas assez. Toussaint Galabru était un démoniaque, Toussaint Galabru semait l'Enfer dans ma paroisse, quand je tentais d'y semer le Ciel ; mais la vie de Toussaint Galabru, si endiablée qu'elle fût, ne me conférait nullement le droit de lui voler son enfant. Au bout du compte, Dieu avait permis que ce misérable fût père, et, dans la paternité de Galabru, je devais respecter la volonté de Dieu.
« Vincinet s'était repris h léler. Grette, toutefois, manifestait de rimpalience, tantôt soulevant son arrière-train, tantôt bôlant et étirant son cou d'ennui. Soudain, d'un bond droit, elle s'arracha aux lèvres insatiables qui la retenaient, puis cabriola à travers la pièce. L'enfant apparut avec sa large poitrine rebnnlie, ses beaux mollets qui me semblèrent plus gros, tout son visage rouge, nageant dans la vie.
M La chèvre, allégée, enfila la brèche entre le placard et le lit, et s'éclipsa. Le petit se remit debout, demeura fixe une seconde, puis alla veri
ses hardes négligées sur le sol. S'habillerait-il? Mais, s'il s'habillait, c'était peut-être qu'il comptait me suivre à Saint-Estève. Avec mes scrupules, j'étais fort perplexe.
« Cependant, le fils du sorcier, ayant passé son pantalon, était sur le point de passer sa blouse. A quoi me résoudre s'il venait à moi? Ma foi, j'étaig trop engoué de ce bel enfant pour ne pat être sûr que je céderais à la tentation de m'emparer de lui au moindre prétexte et de le faire mien. La peur d'une faute qui pourrait avoir ^ei conséquences très graves pour moi, pour l'Eglise, pour Dieu, car un prêtre a le suprême honneur de ne pas être seulement lui-même aux yeux des populations rurales, mais comme une partie de l'Eglise et une parcelle de Dieu, la peur d'une grande faute fit éclater dans ma cervelle cette lumineuse idée. — Si je m'échappais ? si je fuyais? — M'évader était chose d'autant plus facile que la nuit avait envahi la hutte, et que c'était tout au monde si j'apercevais Vincinel, à trois pas de moi, glissant les pieds dans ses sabots... Je gagne la porte sans bruit... Je traverse le jardinet au bord de la rivière... J'allais franchir de noires touffes d'amarines qui me séparaient du sentier de Vcrénous, quand je me sens saisir une main.
« — Comment, c'est toi?
i' — J'ai fermé la porte, et Grelte ne pourra pas se sauver à pre'sent.
« — Alors tu viens à Saint-Estcve?
« — Pour manger de la fouace...
« — Allons!
« Et nous poursuivons, à travers les ombres de plus en plus épaisses, le chemin perdu dans les saules et les osiers. »
Guillette Bilirac, née Julie Mazel, de Lunas, une jeannette d'or au cou, un fichu bleu à frange de soie croisé sur la poitrine, une jupe de mérinos noir tombant à plis droits sur ses souliers bronzés, vint s'asseoir près du feu pour réchauffer ses pieds , habitués depuis la catastrophe de Soumarlre à des chaussures plus fortes que les chaussures de fête dont elle étalait le lux^ complaisamment. La coquette ! elle était toujours la même qu'à Soumartre, en dépit de ses malheurs. La présence de cette victime du sorcier de Vérénous avait un peu troublé Nizerolles et peut-être me fit-elle perdre plus d'une phrase, plus d'un détail.
— Madame Guillaume, lui dit l'abbé, vous devez, si je ne me trompe, recevoir la sainte communion à la messe de minuit?
276 TOUSSAINT CALABRO
— Oui, monsieur le curé.
— El) bien! allez quillor celte jeannette. Puis vous ferez bien d'arranger votre fichu : il vous découvre trop le cou. Il faut montrer l'âme à l'église, jamais la chair.
Guillette nous laissa.
— Il n'aurait plus manqué que cette malheureuse femme, précipitée par Galabru dans l'abîme de misère où tu la découvres, m'entendit te raconter les aventures de l'homme qui l'a perdue!
— Tu le rencontras enfin, Galabru?
— Chut!... Maintenant, il faut parler à voix basse...
— Te voilà donc, avec Vincinet, dans le sentier de Vérénous...
— Rapproche-loi si tu veux m'enlcndre... Le sentier était fort étroit parmi les arbustes des bords de la Mare; de pUi:5, il faisait nuit complète, et nous ne marchions que très lentement. Bien que les sabots de renfanl résonnassent clair et plein, ce .qui m'annonçait des pas sûrs d'euxmêmes, à la longue j'eus peur de voir Vincinel broncher dans l'obscurité et je lui proposai de grimper sur mon dos.
« — Non! non! r('pon<îi*t-il.
«Je me contentai de lui serrer la main plus fortement.
« Le chemin où nous ni ordâmes enfin, plus large que le passnge broussailleux que nous quittions, n'est pourtant pas sans olTrir de nombreuses difficultc's. Le tracé s'allonge, s'e'tire comme un lîl sur la peau de roches énormes qui menacent, à chaque vingt pns, de le précipiter dans l'eau. Sans compter que le fil casse souvent et qu'on est tenu de se mouiller les pieds jusque par-dessus les chevilles pour passer d'un tronçon du chemin à un autre tronçon et poursuivre plus avant... Mais il était écrit que, ce jour-lài, avant Taltentat dont je fiiillis périr victime , je devais avoir tous les bonheurs. N'avais-je pas eu le bonheur déjà, au Heu de rencontrer Toussaint Galabru, circonstance que j'avais recherchée et dont je pouvais me trouver fort mal, de rencontrer -Vincinet, circonstance que je ne recherchais en aucune façon, et de laquelle je me trouvais fort bien? Figure-toi qu'au moment où nous hasardions nos premiers pas vers le' hameau de Vérénous, il se leva dans le ciel une lune mince, effilée, pas plus grande qu'une serpette recourbée de vendangeur. Je vis la rivière à droite, je vis les châtaigneraies des Yignères à gauche, je vis surtout devant moi les rocailles
OÙ nous devions cheminer. Non, jamais clarlé plus douce à la fois et plus brillante! Manifestement, Dieu, qui a sa face sublime dans le soleil et dans la lune, pour qu'un enfant et un prêtre pussent se guider, ce soir-là, à travers d'affreux précipices, avait passé sa face toute dans cette petite lune éclatante, dont les rayonnements éclairaient l'étendue de la terre et l'étendue du ciel. Oui, mon cher Parisien, je crus à un miracle devant la Mare blanche comme une glace, devant les châtaigneraies des Vignères dont j'aurais compté les arbres, et je me signai dévotement.
— Et tu lis bien, parbleu î de te signer... 3Jon bon Nizerolles, je t'en conjure, sois as^ei mon ami pour te montrer à moi tel que lu es, nu, si tu veux, comme Vincinet dans la hutte de Galabru... Alors la lune était superbe?...
— A nous permettre de ramasser un- sou dans les crevasses des rochers, si l'on trouvait dessous sur nos chemins. J'avais hàle d'arriver à lii maison, et je pressais le pas. D'ailleucs, p.i dessus les châtaigneraies, en un point juste < j'étais parvenu à démêler le toit des Vignèr< j'apercevais de gros nuages, et si l'un d'eux \ nait à passer devant la lune, Vincinet et nu i nous aurions nos têtes dans un sac et pourno:
bien nous casser le cou. Vincinet faisait, avec ses sabots^ un bruit charmant à travers celle belle nuit.
« — Tu n'es pas fatigué au moins? lui dis-je.
« — Et si Galabru revenait de l'Espinouse ? clemanda-t-il.
« — Sois tranquille, demain matin nous retournerons par ici, et, si Galabru est rentré, je lui dirai que c'est moi qui ai voulu t'amener à Saint- EsU've.
« — Et si Galabru n'est pas conlenl que je soii parli?
« — Je tâcherai qu'il soit content.
« — Galabru n'écoute pas les curés.
« — lia tort de ne pas écouter les curés, qui sont des amis du bon Dieu.
« L'enfant se tut. Il est vrai que nous touchions à un endroit difficile et que nous devions porter grande attention à nos pas. J'admirai avec quelle légèreté d'oiseau, malgré les sabots où ses pieds mignons étaient au large comme un ballant dans une cloche, j'admirai avec quelle légèreté d'oiseau Vincinet, qui avait glissé de mes doigls, traversa la rangée de passerelles placées au hasard dans un coude de la Mare, car la rivière, après avoir rongé le senlier, d'inlervaile
280 TOUSSAINT CALABRir
en intervalle a fini par 1« manger, et c'est dans Teau qu'il faut cheminer.
« — Attends-moi !... lui criai-jc, redoutant, quand jele vis libre et seul sur l'autre rive de la petite anse, qu'il ne m'échappât h, la faveur de la nuit.
« Il demeura immobile.
« — Mais pourquoi Galabru n'aime-t-il pas les curés? repris-je, me complaisant à son bavardage.
« — Le dimanche, les petits de Vcrénous partent pour Sainl-Estcve. Mui, l'autre dimanche, je les suivais en m'ainusant avec eux. Galabru m'a rattrape et m'a reconduit à la maison en me fouettant avec une amarine de la rivière. Il me faisait mal, et je pleurais bien... Puis Galabru m'a dit : — Je n'aime pas les curés et je te défends d'aller à ta messe...
« — Et toi, est-ce qu'il l'aime, Galabru?
« — Des fois... quand il est content.
« — Cela lui arrive-t-il souvent d'être content?
« — Oui ! oui!
« — Que fait-il, Galabru, quand il est content ?
« — Il chante des chansons, et nous récouton>, (îrcltc;, Persil cl moi
'< — Il sait donc des chansons?
(« — [A moi aussi, j'en sais.
TOUSSAINT GALACRU 281
« Sans y élre invité, d'une voix claire et vive de chardonneret, il entonna une chansonnette très populaire au pays cévenol :
« La Catherine filait.
Son fuseau glissa^ Son galant passait, Il le ramassa.
Il lui dit : — Petite, File, file, allons!
El puis grandis vite :
Nous nous marierons. »»
« Comme Vincinet achevait son couplet, le chant flûte d'un rossignol monta dans la nuit sereine et douce. Nous étions au mois de mai, et, le long de la Mare, toutes les bestioles ailées étaient en pleine haleine dans les saules et dans les peupliers...
« — Tu chantes très gentiment, mon Vincinet, lui dis-je... Et puis ?
« — Je ne sais pas toute la chanson, moi ; mais Jeanne Thomasset la sait toute, elle.
« — Jeanne Thomasset?
« — Elle vient chez nous, Jeanne Thomasset.
« — Affreuse femme I marmottai-jo.
282 TOUSSAINT GALADRU
« — Elle est bien bonne, Jeanne Thomasscl. L'autre jour, elle m'a apporté ce couteau qu'elle avait acheté à la foire de Bédarieux.
« — Un couteau à toi, si petit I
« — Il faut bien que je fasse des sifflets quand je garde GreUc. Je bats les amarines avec le manche démon couteau et l'écorce glisse au long du bois.
« Une émotion subite m'avait coupé les jambes au nom de Jeanne Thomasset, et je ne regardais guère l'enfant qui me montrait son couteau en en de'pliant la lame et la repliant à plaisir.
« — Tiens ! s'écria-t-il, au moment où nous nous remettions en marche, des gens, là-bas.
<( Au point où nous étions parvenus, la montagne, qui dégringole par bonds énormes de terre et de gravier du haut de la crête del'lîspinouse, s'échancre en une anfractuosité broussailleuse et noire. Le sol du chemin, entre deux coulées gigantesques, s'est maintenu néanmoins aune certaine hauteur et la rivière n'a jamais pu le submerger. En cet endroit désert, sauvage, la Mare, trouvant quelque abîme souterrain, a acquis des profondeurs insondables. Partout ailleurs le courani, qui ofl're à peine une épaisseur de dix cenlimclri>, rit, jase, s'amuse avec les cailloux qui sèment à sa s'irfacc de faibles verrues de mousse ; Jci,
l'eau ramassée est grave, silencieuse, sinistre. Ce coin tragique de ma paroisse s'appelle le « Gouffre du Capélan », autrement dit le Gouffre du Chapelain, du Prêtre. Une légende veut qu'autrefois le prieur de l'abbaye de Villemagne-sur-Mare ait fait pre'cipiter dans ce trou un moine surpris en conversation criminelle avec une jeune fille de Saint-Etienne-de-Mursan. Des genévriers, des genêts épineux, des figuiers ont poussé aux pentes de la rocaille et dissimulent l'horreur de ce paysage âpre, violent, posé à l'entrée des Hautes- Cévennes comme un averlissemont. La contrée vers TEspinouse sera terrible, bouleversée, dangereuse ; mais dès le premier pas vous avez été prévenu.
« — Où vois-tu des gens, mon Vii.cinet ? lui demandai-je, m'cngageant avec lui dans un défilé tournant sur la rivière.
« — Là- bas.
« Là-bas, en effet, parmi de rares arbustes, deux formes vagues m'apparurent. Était-ce des hommes se reposant sur Iherbe après une rude journée de travail? Etait-ce dos bêles, chèvres ou moutons, paissant à la lune? J'avais beau regarder, il m'était impossible de rien affirmer. Je pensai au troupeau fantastique de Toussaint Galabru.
« — Nous verrons bientôt, dis-je à Vincinct
qui s'en allait seul en avant, assourdissant le bruit de ses sabols avec des précautions de chat en maraude.
« J'allais entre deux murailles de granit. J'y voyais à peine, la lune ayant des forces suffisantes pour éclairer les surfaces immédiates, mais pas assez d'énergie pour jiénctrer les profondeurs. Soudain, les sabols de Yi:icinet, que je n'entendais plus guère, firent un vacarme épouvantable. Dans la cassure de ces assises de pierre où le chemin se lorlillail comme un serpent, ils éclataient pareils à des coups de fusil. L'enfant me rejoignit.
• — Galabru ! Galabru ! cria-t-il.
« — Galabru?
« — Il vient avec Jeanne Thomasset.
M — Jeanne Thomasset?
« — 11 vient, répéla-t-il se blottissant dans ma «outanc.
« Nous sortons du noir déPilé, et arrivons en pleine lumière. Tandis(|ue ji. reliensl'enfanl, mes yeux, aigus comme d(îs baùmnelles, explorent le mamelon en face de moi. Kien de suspect ne m'apparait. J'ai beau s.onder les arbustes, rien, absolument rien.
« — Tu le trompes, mon Vincincl: Galabru n'est pas ici.
TOUSSAINT GALABRO 285
« — Il y est, rcpond-il, se faufilant entre mes jambes, se cramponnant à mes mollets... >♦
Le diable soit de Guillette Bitirac, née Julie Mazel, de Lunas! la voilà qui rentre dans la cuisine pour nous déranger encore une fois.
Guillette avait dépouillé sa jeannette d'or cl serré son fichu autour du cou. Elle vint à nmis, la tète basse, humiliée.
— Vous avez froid? lui demanda Nizerolles.
— Oui, monsieur le curé.
— Attendez.
Avec une sûreté de main qui annonçait une longue pratique de l'auberge des Chevaux-dc- Renfort^ d'un coup des pincettes sous la plaque en fonte du foyer, il amena une petite caisse de forme carrée, débordant de cendres et de menu charbon.
— Garnissez votre chaufferette et laisseznous.
Guillette recueillit des braises éparses sous les landiers, les versa dans sa boite cl s'en alla.
TOUSSAINT GALADIW 287
— Sais-tu que tu traites assez durement celle pauvre femme, toi I ne pus-je m'empècher de dire.
— Mme Guillaume Bitirac demeure trop attachée à la parure. Elle aime à se montrer dans l'éclat d'un luxe qui ne convient plus à sa situation.
— Ecoute donc, bien qu'elle ne soit plus jeune, elle est toujours femme... Revenons à Vincinet.
— Cependant, Vincinet, épouvanté, ne me lâchait pas, poursuivit-il.
« -^ N'aie pas peur, lui dis-je.
tt Et je déliai ses bras non sans effort.
« Une fois libre, l'enfant, obsédé de ses mêmes terreurs, me lança un regard suppliant, et, pareil à un levraut détalant à toutes griffes, rélrograda à travers les granits, enfila le passage déjà parcouru et se perdit dans l'obscurité de ses détours. Au même instant, une voix forte, où il n'était pas difficile de démêler les accents d'une colère rude, ébranla la nuit.
« — Vincinet! Vincinet! criait-on.
M A la pente rocheuse qui dominait l'autre côlé du Gouffre du Gapélan, un homme, entraînant une femme, venait de s'élancer de iout lé branle de ses jarrets.
« — Vincinet ! Vincinet I
« Il n'y avait pas moyen de prolonger l'illusion : Toussaint Galabru se dressait devant moi. Je ne suis pas poltron ; je le l'avouerai néanmoins, ma prcniiore pensée, à la vue du sorcier courant dp mon côlé, fut de me cacher dans une fente de la rocaille et de le laisser passer. Un coup dVr.'il rapide m'avait fait découvrir l'endroit propice à mon dessein, et je hasardais un pas furtif pour m'y blottir, lorsque, les cailloux cessant de dégringoler, je me retournai surpris. La lune me montra Galabru delà tète aux pieds. Je l'aperçus au milieu du chemin, gesliculant avec fureur. Jeanne Thomasset — Vincinet ne s'était pas I rompe en donnant le nom de ma sacristine à la femme assise tout à l'heure sur le gazon — Jeanne Thomasset demeurait plantée à trois pas de lui, un peu penchée en avant, l'écoutant, car des paroles devaient [accompagner les gesleK violents de Galabru.
— Ça se corse ! ça se corse!
— Sois tranquille, je ne songeai plus à déserter mon poste de combat. C'était bien assez d'avoir eu la faiblesse de laisser fuir Vincinet et d'avoir cammis la lâcheté de ne pas le rattraper dans le labyrinthe où je l'avais perdu. Un bruit de paroles m'arrivait, mais je n'entendais rien distinctement. La patience m'échappe A la fin. et
TOUSSAINT GALABIIU 289
l'ennemi de Dieu ne venant pas à moi, je vais à lui tout simplement. Je saisis au vol quelques mots. Mes drôles, mécontents l'un de l'autre, se chamaillaient.
« — Viens à Yére'nousl criait Galabru.
< — Jamais de la vie ! répondait Jeanne.
« — Tu y es bien venue dans les temps.
« — Vous m'aviez jeté un sort.
« — Jeanne ! ma Jeanne I articula le sorcier d'un accent très amiteux.
« Et il lui passa à la taille un bras où elle demeura prise, comme une perdrix dans un collet.
« — Je ne veux pas! je ne veux pas! répétaitelle, se débattant.
« Elle reçut en plein visage tout un boisseau de baisers.
« Ah çà! mais est-ce que le Démon allait continuer à se livrer aux œuvres de l'Enfer, devant moi, armé d'une bouteille d'eau bénite pour l'exorciser, et d'un bâton pour lui rompre les os? Je ne fis ni une ni deux, et, me ruant de l'obscurité noire sur mes paroissiens trop étroitement unis, me semblait-il, d'un coup terrible de ma tète de fer je partageai le groupe en deux.
— A la bonne heure !
- Galabru, qui aurait dû rouler à mes pieds par l'effet de mon attaque brusque, soit que la
puissance infernale Vent défendu, soit que sa force physique l'eût protégé, s'était contenté de lâcher Jeanne et de reculer de cinq semelledans une échancrure du rocher. Il se tenait là. immobile, droit comme une colonne dans un église, sa face tournée vers moi, rigide, muet...
— Et Jeanne?
— Pour elle, moins robuste que Toussaint Galabru, elle n'avait pu résister à mon impétuosité brutale et s était abattue à quelques pas, au bord extrême du sentier. C'est horrible à penser : une enjambée de plus à droite, et ell' tombait dans le Gouffre du Capélan. Je me liàlai de la relever.
« — Malheureuse! lui dis-je.
<< Elle eut un redressement brusque; puis, dans un effort d'énergie farouche, effort dont je ne l'eusse pas soupçonnée capable, elle me gliï>sa des mains.
« — Jeanne ïliomasset! appelai-je.
« Elle ne m'entendait en aucune façon, galopant le long de la corniche, au-dessous de I.i Mare.
« — Jeanne T!iuma&bel! criai-je une dcruir.c fois.
« Mais je me sens louché à l'épaule. Je me retourne. Toussaint Galabru se tenait haut devant
moi. Dieu avait enlevé la femme, mais il me laissait l'homme. J'eus un mouvement de joie sauvage, et, mon regard ayant mesure' l'eau du Gouffre du Capélan, Tide'e me traversa l'esprit que cette eau profonde, en ce coin perdu de la valle'e de Ye're'nous, e'tait là pour me prêter secours, que, grâce à moi, dans cette eau solitaire où un prêtre avait péri, Satan tout entier périrait.
— Et Toussaint Galabru.
— 11 gardait sa langue au nid, se contentant de me brûler la face de ses prunelles plus embrasées que les prunelles d'un loup dans la nuit. De mon côté, je n'avais pas les yeux dans ma poche, et j'attendais un geste, un mot pour agir. Faudrait-il employer l'eau bénite? Faudrait il employer le plant de buis ? Gela dépendrait de Galabru, et, je te le répète, une main àla })Outeille, l'autre au bâton, j'attendais.
« — Pourquoi me prenez-vous Vincinet? màchonna-t il enfin.
« — Pourquoi m'avez-vous pris Jeanne?
« — Vous me conterez, je suppose, ce que vous voulez faire de Vincinet?
« — Quand vous m'aurez conté ce que vous voulez faire de Jeanne.
« — Vincinet est mon garçon.
« — Jeanne est ma pénitente.
« — Où alliez-vous avec mon enfant?
« — Où alliez-vous avec ma sacristine?
« — Nous allions à Vérénous.
« — Nous autres, à Sainl-Estève.
« — Dans quelles intentions?
« — Je serais curieux de connaître les vôtres.
« — J'ai de l'amitié pour Jeanne.
« — Et moi pour Yincinet.
« — Hier, vous ne le connaissiez pas.
« — Je le connais à présent, et j'ai promis h Dieu de le sauver.
« — Vuus!
« Avec ce monosyllabe, sa main droite mo tomba sur l'épaule. Je dus faire un efTorl pour contenir toute ma machine, qui venait de s'enflammer sous les doigts du sorcier, comme au contact d'un tison de l'Enfer, et je lui '!'< ^y»' douceur :
« — Toussaint Galabru, je n'ai jamais eu le dessein de vous voler votre enfant. Je l'ai trouv.dans votre maison, menacé peut-être d'y périr dfaim, et je le menais chez moi pour l'y soigner jusqu'à votre retour.
« — Un curé n'a pas le droit de se mêler de mes afl'aires.
« — Aussi, n'est-ce pas pour vos affaires qu** j'étais venu vn- l?"Mvor à V^'rênMU?, nini« pour
TOUSSAINT GALAIÎRU 203
celles de Jeanne Tliomasset. Aujourd'hui même, j'ai baptisé l'enfant né de vos œuvres abominable^î.
« — Vous l'avez baptisé! hurla-t-il, m'égralignant de ses gros ongles carrés.
« J'éprouvai le long de la nuque, sous les cheveux, une sensation de douleur très vive. La peau avait été déchirée par une véritable griffe de bête, et le sang coulait. Un bond en arrière me plaça hors d'atteinte, et, lui montrant mon bâton, je lui criai :
« — Si vous levez de nouveau la main sur moi, je vous abats comme un chien enragé.
« — Et vous croyez qu'un curé me fait peur! Moi, Toussaint Galabru, je vous doublerai sur mon genou plus doucement qu'un osier. Je suis l'Esprit.
« A ce dernier mot, sans que je puisse certifier comment la chose arriva, mon brin de buis glissa de ma main, et je me trouvai devant le sorcier, tenant seulement la bouteille d'eau bénite, dont la lune éclaira le ventre et le goulot.
« — Est-ce du vin de Saint-Georges? me demanda-t-il en goguenardant.
« — Je t'exorcise, murmurai-je, au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit!...
« — Mais c'est de l'eau aue vous me jetez I
294 TOUSSAINT GALADRU
« — De l'eau bénite... Tombez à genoux et adorez I
« Au lieu de tomber à genoux et d'adorer, il se prit à rire d'un rire sataniijuo, d'un rire qui tout ensemble me remplissait de colère et d'épouvante.
« — Adorez! adorez! ne cessais-je de répéter, vidant toujours sur lui ma bouteille d'eau sainte, c'est-à-dire la grâce de Dieu à flots.
« — *hçà! fiuirez-vous de me mouiller! vociféré:-! il,
« Lu .luage passe sur la lune, et je ne vois plus le sorcier; mais il rôde par là, car je l'entends haleter du halètement court d'un fauve guettant sa proie. Tout à coup, je me sens harponné aux côtes avec une rudesse inouïe. Je palpe mon ennemi dans les ténèbres et je finis à mon tour par l'envelopper de mes deux bras.
« — Galabru, lui dis-je, ci vous me promettez de vous convertir et d'épouser Jeanne Thomasset, qui est libre, je vous laisse aller sans vous faire le moindre mal.
« Je n'ai pas parlé, que le sorcier me soulève comme une plume. Il n'en faut plus douter, un Démon me tient, me secoue, m'enfonce sa fourche dans le corps. Tu penses si, dans celle luUe, je me démène de toute ma personne, debout,
courbé, tordu, furibond, exaspéré... 0 désespoir! mes membres raidis fléchissent. J'ai beau, à chaque hasard de la bataille sur un terrain raboteux, m'acharner contre ce monstre vomi de l'abîme, qui me harcèle, me presse, me broie, je ne puis rien contre des muscles plus résistants que la pierre, plus durs que l'acier. Parfois mes doigts crispés, en quête de quelque accroc que la miséricorde du Tout-Puissant convertira en blessure béante, rencontrent l'habit de Galabru, et je perçois le cri sourd d'un déchirement. Mais il m'importe bien que la veste, le pantalon, la chemise de l'Esprit, car c'est à l'Esprit que j'ai affaire, se déchirent, si je ne puis atteindre sa chair, faire couler son sang. En attendant, je reçois de ce damné des horions sans les compter. A présent un soufflet me meurtrit la face, puis un coup de poing sur la tonsure me fait rentrer la tète dans les épaules. Ma poitrine n'est pas épargnée, et des lapes rudes, dont mes côtes, toute ma machine se trouvent ébranlées, pleuvent comme grêle. 11 n'est pas jusqu'à mes cuisses, à mes jambes^ à mes pieds, qui ne soient criblés de mâchures brutales par Satan qui ne me lâche plus.
« Cependant, mes forces, dépensées inutilement, s'épuisent, et Toussaint Galabru, ainsi qu'il l'a dit, va « me plier sur son genou plus
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doucement qu'un osier ». Une pensée désolante me traverse le cerveau : Dieu n'est pas avec moi. Dès le commencement de la lutte, la bouteille d'eau bénite à demi pleine m'a glissé de la main et est tombée dans une anfractuosilé des roches, où je l'ai entendue se briser. Il ne m'en faut pas davantage pour me découvrir perdu, et pour être perdu, en effet. Moi, Baplistin Nizerollcs, que tu as connu d'une vigueur exceptionnelle, je n'offre plus de résistance au personnage diabolique qui m'étreint; je suis un objet quelconque sans solidité, qui s'écroule, fuit, disparaît. Une dernière attaque de Galabru m'élend sur le rocher, où je demeure couché, impuissant à trouver un mot pour maudire mon vainqueur abhorré, un geste pour tenter les chances d'un nouveau combat. Je suis mort.
— Aussi, pourquoi compter sur Dieu au lieu de compter sur toi I Galabru ne fut pas si bêle.
— Galabru eut à sa disposition toutes les forces de l'Enfer.
— Galabru ne songea qu'à se battre, et il s battit bien. Pourquoi attendais-tu un miracle toi?
— CVst que, contre le Démon, un miracle seul peut nous sauver. •
— La fin de ravenhire?
— La fin fut cxpéditive, épouvantable. Je n'étais pas allongé sur le chemin depuis cinq secondes, que la béte de Vérénous, acharnée sur sa proie, me plantait ses deux pattes au ventre, à la poitrine, partout, et me soulevait à une hauteur extraordinaire. En perdant pied, j'eus un soubresaut terrible. Je me débattis, luttant des griffes et des dents. Mais le sorcier me tenait bien, et, malgré mes révoltes désespérées, il me précipita... J'ai l'impression d'un vide immense. . Je suis seul... La tète me tourne... Je vois trente-six chandelles ... Il fait nuit complète. . . J'enfonce.. Horreurl je suis au fond du Gouffre duGapélan... »
— Bitirac! Bitiracl crie une voix de détresse qui vient de la route.
L'abbé saute à la porte, l'ouvre toute grande. Vincinet paraît.
— Eh bien? lui demande Nizerolles.
— Butor s'est abattu sur le pont de l'Espase; je viens chercher un renfort.
— Bitirac! appelle à son tour mon ami. Tandis que l'aubergiste court à l'écurie, Nizerolles accable Vincinet de questions.
— Avais-tu la bâche?
— Oui, monsieur le curé.
— L'as-tu tondue au moins?
— Oui, monsieur le curé.
— EtLalie?
— Elle rit.
— Alors, ça ne l'ennuie pas, ce mauvai temps?
— Elle rit.
Des grelots tintent à deux pas. Un renfort est harnaché.
— As-tu besoin de moi pour dégager la carriole?
— Non, monsieur le curé.
— Dans ce cas, je laisse ici mon ami do Paris lu le prendras en passant. Je m'en vais.
Nizerolles descend le perron.
— La lune se lève^ dit-il.
Un mulet s'arrête devant la porte. Vincinc^l s'élance dessus d'un bond et lui serre les flancs. La bête, jeune, pleine de sang, se cabre. Vincinet la maîtrise mm sans noblesse.
— Fais attention à Angel, petit, lui recommande Nizerolles, dont le visage s'empourpr d'aise à la vue de tant de force unie A tant d. grâce robuste.
Angol, la plus fougueuse béte de récuric d(^^ Ritirac, s'élance, et Vincinel disparaît dans \\n tourbillon.
— Mon cher, me dit l'abbé, excuse-moi de te fausser compagnie. Dieu avant tout, Dieu le premier. — Bitirac, ajoute-t-il^ je vous confie monsieur. Versez-lui encore un verre de vin cuit.
Il s'éloigne à longues enjambées.
L'aubergiste des C/ieuauar-(/e-/?(?w/b;7 n'eut garde de manquer à la recommandation de son curé, et je dus lui tendre de nouveau mon verre.
Augustin Bitirac était un petit homme de soixante-cinq ans environ, sec et mince comme un copeau. L'œil éclatait très vif dans la maigreur d\m visage creusé, dur, avec des plis de vieux parchemin aux tempes et au front. Le nez s'effilait en lame de couteau. Il jeta des branches dans le feu par des mouvements saccadés, rapides, <jui attestaient chez ce paysan une surprenante vitalité. En dégustant sa liqueur, je le suivais vaguant à travers la cuisine de l'auberge, à présent le balai de genôl à la main pour faire disparaître les mottes de neige tombées de la limousine de Vincinet, puis remettant en place la chaise que
Nizerolles avait abandonnée au milieu de la pièce sans nul souci. Ce vieillard, rangeant chaque objet méticuleusement dans sa maison, m'intéressait. J'allais l'interroger sur Guillette, sur lui-même, sur son commerce, sur le pays, j'allais, en un mot, faire mon métier de romancier, tenter de recueillir des observations, des renseignements, des indications de choses et de caractères, quand ce petit homme, ainsi que cela arrive aux gens de la campagne, habitués à tromper leur solitude par le bruit de leur pensée exprimée à haute voix, se prit à parler tout seul.
« C'est égal, disait-il, voilà une communion bien mal préparée, cette communion de Guillette, et c'est plutôt le Diable qui s'en frottera les mains en Enfer que le bon Dieu en Paradis. Il faut tout de même qu'il soit joliment de son p&ys, M. le curé de Saint-Estève, pour avoir donné ce matin l'absolution à ma belle-sœur... Après ça, qui m'assure que cette fine mouche de Guillette ne l'ait pas trompé? On le trompe si facilement, ce saint homme, h qui l'occupation de la chasse est plus familière que celle du confessionnal! Bien sûr, Guillette ne lui aura pas conté que, hier encore, elle est allée voir ce misérable qui l'a détruite et qui ago-
302 TOUSSALNT GALABRU
nise aux Vignères. Ah! les femmes, quel bétail rusé!...
Je posai mon verre sur la table, et, regardant l'aubergiste avec curiosité :
— Auriez-vous à vous plaindre des femmes. vous, Bitirac?
Le petit vieux referma la porte, vint k moi, et vivement :
— Est ce que vous les connaissez, les femmes, vous, monsieur?
— Moi!... pas le moins du monde...
— Pourtant, vous vivez à Paris, où il n'en doit pas manquer, je pense.
— 11 y en a quelques-unes.
— ' Et vous ne les connaissez pas?
— Je ne suis pas marié, bredouillai-je avec un mensonge.
— Ça, c'est une raison.... Eh bien, monsieur, si vous vous mariez jamais, je désire que vous tombiez mieux que mon frère Guillaume...
— ... Quand il épousa Mlle Julie Mazel, de Lunas.
— Gomment! liiisloiro de ma belle sœur est arrivée jusqu'à Paris?
— Toutes les histoires y arrivent
— Elle a fait tant de bruit!... \.< :-, \hus
TOUSSAINT GALACRlî 303
savez que Guillette, encore aujourd'hui, voit Galabru, qu'elle est encore à sa merci?
— Et qu'importe qu'aujourd'hui votre bellesœur aille ou n'aille pas voir Galabru !
— Qu'importe! Vous ne réfléchissez donc pas, monsieur, qu'allant à la métairie des Vignères, où Toussaint Galabru a trouvé gîte, Guillette est capable de nous en rapporter un mauvais sort?... 11 y a deux ans, par une nuit venteuse, j'entends mes mulets battre de coups de pied les murailles de la maison. Je me lève pour accrocher, dans l'écurie, l'arc-boutant du portail. Malgré la bise hurlante, il faisait une lune plus claire que le jour, et j'avise un homme debout au milieu de la route, qui me toise en ricanant.
« — Que voulez-vous à cette heure, là-bas? lui dis-je.
« — Ce qui m'est dû.
« — Je vous dois donc quelque chose?
« — Guillette, qui m'appartient.
« — Ah! c'est toi, brigand. Attends une minute,, mon fusil va te parler.
« Je cours à mon arme, bien décidé à en finir avec ce hideux Galabru, de Vérénous, à débarrasser la montagne de ce sacripant qui la perd, la déshonore, la pourrit de honte. Mais le sorcier,pareil à un gibier qui a senti la poudre et ne veut
J04 TOUSSAINT GALAHRU
pas recevoir la décharge, avait détale'. Que m'en revint-il sur le dos, de cette visite pour réclamer Ouillelte? Un cheval mort, monsieur, un cheval superbe, acheté une quinzaine auparavant à la foire de Garante, dans le Minervois.
— C'est fort, ça.
— Aussi vous devinez si j'ai été content en apprenant que l'homme de Vérénous avait reparu dans nos pays. Comprend-on qu'il ne se soit pas trouvé quelqu'un dans la montagne pour lui casser les os!... Osera-t-il, une de ces nuits, venir redemander Guillette? J'ai mis une balle dans mon fusil. Il ne s'est pas montré encore ; mais Guillette n'a pu se tenir d'aller lui baiser la pantoufle, elle.
— Elle vous l'a avoué?
— Il n'était pas difficile de remarquer le changement qui s'était produit dans sa figure devenue tout d'un coup moins triste, dans son habillement plus propre, plus joli. Encore que vous ne soyez pas marié, vuus savez sans doute que, si une femme a des sourires aux lèvres, des affiquels au cou, c'est pour un galant.
— Je ne sais pas cela aussi bien que vous, Bilirac... Et Guillette?
— Guillette! Elle lire de l'armoire, où elle les li«3nt serres, les ors, les fichus que je n'eus pas le
TOUSSALNT GALABRU 305
courage de laisser vendre à Tépoque de la ruine de Soiimarlre et s'en pare sans rien dire à personne. Avant-hier, comme elle rentrait à la vesprée, je lui lançai de but en blanc :
« — Reviendrais-tu des Vignères?
« Elle demeura muette.
« — Alors, tu /'as revu? insistai-je.
<( — Je ne le re verrai plus, Augustin.
« — Que t'a-t-i7 dit?
« — Il ne m'a rien dit.
« — Et toi, que lui as-tu dit?
« — Moi !... Rien.
« — Gomment ! vous ne parlez pas ?
« — Souvent nous ne parlons pas.
« — Tu /'as donc revu plusieurs fois ?
« — Six fois.
« — Et tu n'es pas honteuse?
« — Si fait, je suis honteuse... Je ne puis pas faire autrement... 5a voix m'appelle dans Tair, et j'y vais... Que le bon Dieu ni 3 pardonne !
« — Mais tu as plus de cinquante ans, et lui en a plus de soixante. *
« Elle m'a regardé avec des yeux brouillés, puis elle m'a dit d'une voix qui me faisait mal à l'estomac :
« — Nous n'avons plus besoin de nous aimer aujourd'hui comme nous nous sommes aimés au
temps jadis. Pourvu que nos mains seient unes dans les autres, nous sommes heureux.
<( — Prends garde ! ce bonheur est un gros péché,
« — Ce bonheur ne durera pas longtemps : Toussaint va mourir...
<( Les grosses larmes qu'elle retenait avec peine ont coulé. Je me suis souvenu alors que, dans le passé, Galabru m' ayant remis une épaule en place, c'était moi qui avais ouvert au sorcier de Vérénous la porte de mon frère de Soumartre, et avais travaillé du même coup à sa ruine et à son déshonneur. Un regret m'a traversé le cœur comme un couteau. Je n'ai pas osé regarder du côté de Guillelte... Que voulez-vous? on croit faire le bien et l'on fait le mal. L'homme ne sait rien de rien...
— Enfin, nous voici tous, avec Butor! chanta une voix plus fraîche, plus éclatante, plus pure que la voix du rossignol.
Était-ce le printemps qui faisait irruption après l'hiver? Pas encore : c'était Lalie.
— Eh bien ! nous en avons reçu de la nt iu.! babillait-elle, secouant sa robe ainsi qu'un oi-- an fait ses plumes, nous en avons reçu! Pour une belle nuit de Noël, c'est une belle nuit de Noël !
Et, m'inlerpellant sans plus de façon :
— Mais, monsieur, où est mon parrain?
— A Saint-Estève, probablement.
— Il aurait bien pu nous attendre. Il me payera ça.
Kl le vola jusqu'au pas de la porte demeurée ouverte.
— Yincinet, siffla-t-elle d'un sifflement de merlette, viens boire un doigt de vin cuit, mon garçon. — Vous le voulez, n'est-ce pas, Bitirac? ajouta-t-elle s'adressant à l'aubergiste en train de dételer les deux bétes de la charrette pour les réconforter d'une botte de foin.
— Oui, oui, qu'il boive un coup, répondit-il.
— Eh bien, Yincinet, le décideras-tu I
Le fils de Toussaint Galabru apparut. De ses cheveux à l'extrémité de ses orteils, la neige le recouvrait pittoresquement. Il s'avança fort embarrassé, semant le plancher d'énormes flocons qui se détachaient de ses vêtements à chaque pas.
— Ote donc ton chapeau, mon Yincinet, lui dit Lalie : il y a du monde.
Le paysan n'eut pas l'air d'entendre et resta couvert. Mais la jeune fille, jalouse sans doute
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de me montrer le visage de celui qu'elle aimait, le décoiffa d'un lourde main.
— Lalie! balbutia-t-il.
— Je vais le laver un verre pour trinquer avec monsieur, lui répliqua-t-clle.
Tandis que la filleule de mon ami Nizerollcs allait à la cruche et, dans une maison qui n'était pas la sienne, besognait aussi librement que chez elle, moi, les yeux arrêtés sur le fils du sorcier de Vérénous, debout sous le large manteau de la cheminée, fumant au feu comme un tison vert, je le considérais attentivement. Je ne vis jamais tête à la fois plus énergique et plus charmante. Les primitifs Itahens, Giotto, Orcagna entre autres, ont caressé un type de Saint Jean-Baptiste dont se rapprochait beaucoup le type de Vincinet : Tœil bleu, long, farouche; les pommettes saillantes ; la bouche grande, bien meublée ; le nez élargi par une ligne qui ne l'écrase pas ; une barbe peu fournie, à travers laquelle on entrevoit le menton. Chez Vincinet, la barbe était plus
épaisse, le buste moins dégagé que chez le mangeur de sauterelles de la Judée; c'était tout.
— A la santé de mon parrain! préluda la jeune fille, s'emparant de la bouteille de vin cuit et la levant au-dessus de sa tête.
— Ça, c'est une idée, mignonne, dit Yincinet.
— Une idée excellente, ajoutai-je, tendant mon verre.
Bitirac et Tourenque s'occupant d'essuyer, de bouchonner les mulets, nous demeurions seuls autour du brasier de Noël.
— Ah! le bon feu de châtaignier! le bon feu ! répétait Lalie, passant et repassant ses mains grelottantes sur les charbons rouges. — Chauffetoi, mon Vincinet.
— Je n'ai pas froid.
Kllc le regarda fixement.
— Est-ce parce que tu as de l'amitié pour ma jolie personne que tu n'as pas froid?
— Oui, parce que j'ai de l'amitié pour ta jolie personne.
Lalie, penchée, se redressa, et tournant vei moi son visage espiègle, où la brtche de Nevenait de faire épanouir tout un bouquet de roses :
— Vous, monsieur, qui écrivez des livres à Paris, à ce que conte mon parrain, et qui en sn
vez plus long que moi sur tous les chapitres, je voudrais vous demander quelque chose.
— « Deinandez, et vous recevrez, » comme s'exprimerait votre parrain.
— Est-il vrai que l'amitié tienne chaud?
— Certainement, elle tient chaud ; mais pas aussi chaud que l'amour.
— Tu vois, Yincinet, c'est de l'amour, c'est de l'amour qu'il faut pour avoir plus chaud, toujours plus chaud...
Et, osant lui prendre les deux mains, puis les secouer, joyeuse :
— M'aimes-tu? m'aimes-tu?
Elle se trouvait à sa portée, presque sous ses lèvres; il ne fut pas maître de tenir sa tête droite, m'inclina d'un mouvement brusque, et deux baisers remplirent la salle avec un bruit très long et très doux.
— Dieu! si ma mère Tourenque le savait 1 s'écria-t-elle, allant à travers l'auberge, chancelante, grisée.
Vincinet la saisit, l'enleva, la reporta près du feu. Elle n'avait pas un mot; elle gloussait tendrement, la bouche mi-ouverte, les yeux dilatés.
— Alors, Tourenque se fâcherait si elle apprenait votre embrassade? leur demandai-je.
Lalie ne parvenant pas à retrouver sa langue, ce fut son ami qui répondit :
— Tourenque exige, avant de m'accorder sa fille, que Galabru se convertisse. J'ai parlé de ça à Galabru; malheureusement, il s'entête à ses idées anciennes et ne m'écoute pas.
— Quelles sont les idées anciennes de Galabru?
— Ses fariboles de sorcier, sans doute... Et pourtant, quand j'y pense, si on connaissait Galabru !...
— On ne le connaît donc pas?
— Peut-être M. le curé, un peu ; la Tourenque, pas du tout.
— Yous, vous l'aimez, Galabru?
— Il est mon père, et, malgré ses fautes, je Taime.
Ces mots avaient jailli d'une ànie profonde, d'une âme douloureuse.
— Et quelles si grandes fautes peut-il avoir commises, votre père?
Il se mordilla l'ongle du pouce, m'enveloppa d'un regard soupçonneux, finalement demeura muet.
— Est-ce parce qu'il est sorcier qu'on lui reproche de si grandes fautes?
Il persista à me dévisager et à ne pas desserrer les dents.
— Tu peux parler à cœur ouvert, va, mon Vincinet, lui dit Lalie, réveillée de sa torpeur amoureuse : monsieur est un ami de M. le curé, et ce n'est pas lui qui nous refusera un conseil.
— Eh bien, non, ce n'est pas à cause de ses sorcelleries que j'en veux un brin à Galabru, s'écria le jeune paysan, la langue subitement déliée. Se& sorcelleries! moi qui les ai vues dès mon plus jeune âge, je n'y ai jamais cru, elles ne m'ont jamais fait peur. Les sorts jetés par Galabru, les troupeaux à face d'homme gardés par Galabru, les conversations de Galabru avec les oiseaux, particulièrement avec les pigeons, ses jeux avecsa chèvre noire, autant de sornettes à endormir les enfants. C'est vrai, Galabru a vécu de ces sornettes, et son métier, qui consistait à effrayer les gens de la montagne pour leur arracher tantôt leur femme, tantôt des provisions, tantôt de l'argent, était le plus malhonnête des métiers. Que voulez- vous? il faut vivre, et souvent, quand la. faim brame dans l'estomac vide, on comble l'estomac sans y regarder de trop près. Mais, je vous^ le redis, ce n'est pas h cause de sa vie débandée que je tiens un peu rancune à Galabru...
Il s'arrêta net.
— A cause de quoi lui tenez-vous un peu rancune?
— Ne me demandez pas de vous cuiiler ça.
— Au contraire, je vous le demande.
— Les mois ne pourraient pas sortir.
— Allons, mon Vincinet, allons! lui soupira Lalie, l'encourageant.
— Et si toi qui as la voix plus douce qu'une flôte de pastoureau, tu parlais à ton tour, mignonne? lui dit-il. Pendant ce temps, j'irais voir si Ton attelle nos bêtes...
Il s'esquiva.
La jeune fille, ébaliie de cette relraile soudaine, se leva pour rappeler le jeune homme. Je la relins.
— Laissez Yincinet, lui dis-je. Pourquoi le contraindre à des confidences trop pénibles? J'en sais assez sur le compte de ce garçou pour vous féliciter de l'avoir choisi.
— Ce n'est pas moi qui l'ai choisi, c'est mon parrain.
— Eh bien, mon ami M/t^nlies a eu la m. un heureuse ; je lui en ferai mon complinienl. Vincinet est une nature franclie, honnèle, loyale...
— 0 monsieur, merci, merci! inlerrompilclle, pleurant.
— 11 y a donc quelque difficullé à voire mariage?
— Une grosse, grosse comme ]a montagne de TEspinouse. C'est justement cela que n'a pas osé vous avouer mon Vincinet...
— Et que vous m'avouerez, vous?
— Voici la chose contée d'un saut : Toussaint Galabru, il y a des années de cela, voulut noyer mon parrain et le jeta, en effet, dans le Gouffre du Capélan.
— ... Où votre parraifi fil trempette une minute...
— Gomment! vous savez?...
— Je sais cette noyade...
— Vous comprenez si l'affaire fit du bruit dans la contrée ! Grâce à Jeanne Thomasset, une mauvaise peste d'ici qui avait vu le coup et avait lâché sa langue, les gendarmes de Bédarieuxne quittaient plus Saint-Estève, fouillant les bois, les taillis, depuis Estréchoux jusqu'à Notre-Damede-Mai rian. J'étais bien petite à l'époque, mais je n'ai pas oublié le désespoii de mon parrain qui, n'ayant soufflé mot de son aventure à âme qui vive, était furieux d'entendre le tapage qu'elle menait... Pourquoi Vincinet ne revient-il pas? Il vous défilerait cet article mieux que moi..
— Je vous en conjure, continuez.
— Mais la gendarmerie, lasse de chercher sans découvrir, finit par quitter le pays. C'est
alors que mon parrain, à qui, un soir, j'amen; . Vincinet, disparu comme son père et mendiant dans la montagne, le prit tout à fait à la cure. C'est moi qui fus heureuse de l'arrivée d'un camarade I II faut que je vous dise que j'étais tombée dans la Mare et que Vincinet m'avait sauvO. Ah! nous nous amusions, nous nous amusion??, je vous le promets... Tout de même Butor et Angel en prennent à leur aise devant le râtelier. Si j'allais les déranger, à la fin? Il faudra que je m'habille, moi, avant la messe de minuit.
Elle s'enleva par un mouvement de linotte qui repart après quelque vive ariette à la cime d'une branche, et se trouva au milieu de la pièce. Je la saisis au vol.
— Encore une minute,ma chère Lalie... Après?
— Après?... Eh bien, après, mon Vincin»i s'en alla.
— Où alla-t-il ? .
— A la métairie des Vignères, près Vére'nous, pardi I
— Je ne comprends pas.
— Le vieux Buzard étant mort, son fils Théodore avait fait afficher son bien, et mon parrai', l'avait acheté pour y chasser avec son père. C'e-i là que mon Vincinet en a dépensé des bras. M.NizeroUes-Gloscardabien donné, par-ci, par-là,
un coup de main à la besogne ; mais il est plus coutumier du fusil que de la faux, de la serpe, de la pioche... puis une gourde pleine ne lui fait pas peur, vous savez. Enfin, mon Vincinet seul, sans un journalier, a remis en état les Vignères, où tout reluit comme la prunelle de mon œil... Mais voici le point pour lequel mon Vincinet aurait également manqué de salive.
— Vite ! vile !
— Il y a un mois à peu près, un soir qu'il ventait comme si tout devait être emporté dans la vallée de la Mare, mon Vincinet, qui venait de se coucher, après une rude journée pour Tensachement des châtaignes, entendit frapper un grand coup au portail de la métairie. — Quelqu'un à cette heure de nuit? — Il saute à ses sabots et quatre à quatre descend.
« — Qui va là ? demande-t-il.
« — Ami, répond une voix faible, enrouée, qu'il a de la peine h entendre, qu il ne reconnaît nullement.
« — Qui, ami ?
« — Moi.
« — Moi, ce n'est pas un nom. Passez votre chemin.
« — Je suis Toussaint Galabru..,
« — Mon père J
« Il ouvre, et la lune lui met devant les yeux un vieillard courbe' sur un long bâton, vêtu d'une grisaoudo en lambeaux, pieds nus, les cheveux au vent.
« — Vous ! vous ! lui dit-il.
« II l'enlève d'une brassée, l'emporte en l'intérieur de la métairie, allume un grand feu dans la cheminée d'en bas...
— Superbe !
— Ce n'est pas fini, monsieur... Vous devinez si je suis étonnée, le lendemain matin, de voir arriver à Saint-Estève Vincinel, pâle, triste, tout défaillant. Mon parrain, aussi étonné que moi l'interroge coup sur coup. Alors lui, les paupièrepleines mais empêchant ses larmes de couler, raconte la visite de la dernière nuit. Il demande que M. le curé lui donne la permission de quitter la métairie pour aller s'établir avec son père dans leur hutte de Vérénous. Après le tort que, dans les temps, Galabru a porté à M. le cur'. Galabru ne doit pas séjourner aux Vignères , quant à lui, Vincinet, il ne le veut pas...
(( — Du reste, ajoute-t-il, Galabru est dans un tel étal de maladie, qu'il ne peut tarder à mourir...
« — C'est ce qu'il a de mieux à faire, interrompt ma mère Tourenque.
« Ces mots méchants crèvent le cœur à mon Yincinet, et des pleurs arrosent son visage, comme s'il venait d'y tomber de grosses gouttes de pluie. M. le curé ne peut parler. Tout d'un coup, il prend mon Yincinet dans ses bras et l'y serre si fort que j'en pousse un cri.
« — Eh bien, ma mère, demande-t-il à Cardette, que pensez-vous de la conduite de Yincinet ?
« — Il a bien fait d'ouvrir les Yignères à Galabru.
« — Et vous, mon père, quel est votre avis? demande-t-il à M. NizeroUes-Closcard.
« — Yincinet a bien fait.
« — Tu vois, mon enfant, continue mon parrain^ tout le monde ici t'approuve, et moi, qui ne place rien au-dessus de la charité, je t'approuve plus que tout le monde. Tu as accueilli ton père misérable, et tu ne t'es pas préoccupé de l'endroit où tu étais ; tu as agi comme tu le devais. Maintenant, il te reste encore plus à faire. Puisque ton père ne t'a pas oublié, qu'il vient de trouver auprès de toi l'assistance qu'il n'eût trouvée auprès de personne dans la montagne, je compte sur ta religion pour arracher le grand pécheur Toussaint Galabru a ix griffes de Satan et le conduire à Dieu. Garde ton père
aux Yignères et préche-le. La conversion d Toussaint Galabru est nécessaire à toutes !•paroisses de l'Espinouse et des monts d'Oil' mais elle est surtout ne'cessaire à ma parois-' où eurent lieu des scandales abominables. Si. par toi, Toussaint Galabru reçoit les demie i sacrements, non seulement je te promets Laii-^ mais les Vignères aussi seront à toi... »
— Et Galabru ne veut pas entendre à se convertir?
— Il ne veut pas.
— Mais, devant l'insuccès de Vincinet, pourquoi votre parrain n'a-t-il pas essaye de réussir lui-même? Il ne va donc jamais aux Vignères. lui?
— Il y va tous les matins après sa messe basse, depuis que M. NizeroUes-Gloscard lui a signalé un gros passage de tourdelles.
— Et qu'a répondu Galabru au prône de M. le curé ?
— Galabru n'a pu rien répondre, par la raison qu'on ne lui a pas parlé. Mon parrain lire dt< coups de fusil avec son père dans les taillis, rentre à Saint-Estéve la gibecière farcie, plume les bestioles, nous les fait manger, car il n*y toucherait pour rien au monde, lui, et... voilà.
— Il manque à ses devoirs de prêtre.
Lalie rapprocha sa chaise de la mienne et me -souffla d'une voix éteinte :
— Monsieur, j'ai dans l'ide'e que mon parrain a peur de Galabru. Hier, comme Gardette, qui nous veut du bien, à Yincinet et à moi, lui demandait de ne pas nous abandonner comme ça toute la vie en face l'un de l'autre sans nous marier, il lui a lancé ces paroles que j'ai retenues dans ma tête jusqu'à la dernière :
« — Toussaint Galabru est en proie à l'Enfer, Toussaint Galabru est un possédé. La pécheresse Madeleine put vomir sept Démons di trouver la délivrance. Dieu fît un miracle... Ma mère. Dieu refuse un miracle à mon indignité. J'ai eu beau asperger Toussaint Galabru d'eau bénite, le Démon a été le plus fort. C'est à Yincinet d'agir sur son père. »
« Il frissonnait.
« Gardette, effrayée, a pris le bras de ma mère Tourenque, furieuse elle, me montrant le poing, ■et toutes les deux se sont sauvées vers l'église. Nous en sommes là, monsieur, à la cure de Saint- Estève...
— On part ! cria Vincinet surgissant au seuil des Chevaux-de- Renfort,
Je lui fis un signe.
— Mon garçon, lui dis-je, écoutez mon con-
322 TOUSSAINT GALAURU
seil : s'il est dans vos moyens d'aimer Lalie encore plus que vous ne l'aimez, ne vous gênez pas. Quoi qu'il en soit, j'arrive tout exprès de Paris pour vos accordailles, et, je vous le garantis, vos accordailles seront célébrées durant ces fêtes de Noël...
— Eh bien! eh bien! glapit Tourenque, impatiente là-bas sur la neige.
Nous nous installâmes dans la carriole altelé( prête à partir.
Le temps avait changé. Pas un flocon dans Tatmosphère, balaye'e par un vent du nord très vif. La charrette allait, enlevée rapidement sur la route qui, à chaque pas d'Angel et de Butor, se faisait de plus en plus résistante, de plus en plus ferme. Nos mulets, saisis par la fraîcheur de l'air, s'ébrouaient bruyamment, et les éclats du fouet de Yincinet partaient comme des pétards. Et puis, quelle magnifique pleine lune, joyeuse, aimable, pareille à une énorme pièce d'ori Sa grosse face débonnaire envoyait des sourires jusque sous le pas de nos bêles, .jusqu'au fond de notre véhicule, où Tourenque se tenait accroupie, un bras passé à la taille de Lalie.
Enfin, Saint-Estève nous apparut là-bas, au
324 TOUSSAINT GALABRtr
confluent de la rivière de Mare et du ruisseau da Clc'dou. Un cordon de maisons blanches se détachait piltorcsquement au creux delà vallée.
— Hardi! commanda Vincinet.
Butar, qui cheminait en arbalète, appuya sur la gauche, et nous laissâmes la grande route des mines pour nous jeter en un sentier caillouteux, dégringolant, ou la neige, inviolée, semblait et plus blanche et plus dure. Mais nos mulets demeurent fixes, les oreilles droites, les naseaux dilatés, flairant haut. Des bruits terribles, qui se mêlent aux bruits sifflants de la bise, âpre, glacée, coupante, les ont efl'rayés.
— Yous avez donc peur de nadnl, h présonf ? leur crie Vincinet.
Angel et Butor, rassurés, poursuivent.
— Ça, c'est notre cloche de Sainl-K<tève l chante Lalie.
— Ça, c'est la cloche de Graissessac ! dit Vincinet.
— Ça, c'est la cloche de Castanet-le-Bas! marmotte Tourenque.
— Et ca? demandé-je, percevant comme un mugissement lent, sourd, prolongé.
— C'est peut-être le bourdon de Bédarieux, ui pèse des quintaux jusqu'à la semaine prochaine, hasarda Vincinet.
— De Bédarieux ! Nous en sommes trop loin.
— Le son suit la rivière de Mare... Oh! puis voyez, monsieur, quel temps il fait. Le vent s'est levé tout exprès pour nous apporter toutes ces musiques de NoëL
Nous traversons le Cle'dou, grossi, chargé de gros paquets de neige flottants. Au sortir de l'eau, nos bétes, excitées par un sifflement de Vincinet, prennent le trot, et, après deux minutes, s'arrêtent.
Nous sommes arrivés.
Quel bruit, quel vacarme, quelle confusion dans le presbytère de Saint-Estève! Tout le monde y parlait à la fois.
— Combien je suis heureuse de te revoir^ mon enfant! me disait Gardette avec une bonne embrassade maternelle.
— Enfln, te voilà dans nos pays, Parisien ! me tambourinait M. Nizerolles-Gloscard avec des coups de poing dans le dos qui voulaient être des caresses.
— Tune te plaindras pas de l'accueil^ j espère! criait l'abbé.
— Est-ce qu'on a repassé ma guimpe? demanda Lalie parmi le tumulte.
— Je l'ai repassée moi-ini^mp, lui répondit Cardolle.
— Ah ! si ma mère de Saint-Estève était gentille comme ma mère de Bédarieiixî...
— Heureusement que Tourenque est à la cuisine, murmura M. Nizeroiles-GIoscard.
— J'ai également tuyauté ton bonnet de dentelle h rubans, reprit Gardelle.
Puis avec une tendresse émue :
— Mes yeux malades et mes mains un peu vieilles ont fait ce qu'ils ont pu, ma mignonne, j)our que tu sois belle.
— Eloignez-vous tous! ordonna Lalie d'un geste souverain.
Et, folle par toutes les gâteries dont on la comblait, folle par l'amour qui la gonflait, l'enlevait, la faisait tourner comme un duvet dans un tourbillon, elle pirouetta sur elle-même, sifflant d'une voix déliée de fauvette :
<( Madomoiselle, Faites-vous belle, Votre galant Vient à l'instant... »
— Voyons, Lalie ! voyons ! interrompit M/.orolles.
Mais elle, droite au bout des orteils, mince,
TOUSSMNT GALABRU 327
étirée, gracieuse, plus flexible qu'un osier de la Mare, entonna le deuxième couplet de sa chanson;
« S'il [vous embrasse, Faites-lui grâce, Et s'il vous mord.
Criez : « Encor ! »
Elle fut immobile, les yeux humides; puis, crevant notre cercle, car nous formions cercle autour d'elle, elle disparut.
— Vincinetlui a tout à fait troublé la cervelle, opina M. NizeroUes-Closcard.
— Mais non, mon père, mais non ! riposta Tabbé. Ce qui lui trouble la cervelle, c'est la jeunesse, la jeunesse, « cette fête de la Vie qui grise comme le vin », a écrit saint Jérôme... A présent, ajoutat-il avec une véritable gravité sacerdotale, un peu plus de calme ici, et préparons-nous tous à célébrer dignement la naissance du divin Sauveur. Pour moi. Dieu me réservait aujourd'hui une double consolation : ce matin, j'ai confessé et j'ai absous Guillette Bitirac, et ce soir, il y a un quart d'heure à peine, j'ai confessé et j'ai absous Jeanne Thomasset, ces deux victimes pitoyables de Toussaint Galabru... Ah ! si cette malheureuse Nicole Buzard n'était pas mortel... Nous
prierons, et peut-être Dieu permettra-t-il que Toussaint Galabru tombe comme tomba « le cèdre du Liban, sicut cedrus Libani, »
— Monsieur le curé, la soupe de châtaignons est servie ! glapit Tourenque, traversant la pièce, une faïence fumante dans les mains.
— Peste ! de la soupe de châtaignons!... Comme je me récriais d'aise, M. Nizerolles-
Closcard m'entraîna vers la cuisine, au fond. Dans une cheminée aussi vaste qu'une chambre, une brasse'e de sarments flambait haut.
— Vous allez mettre le feu! dis-je.
M. Nizerolles-Closcard, nullement effrayé, entre-bâilla un placard, me fit un signe et me souffla à l'oreille :
— Comment trouves-tu ce monde-là, Parisien?
— De très bonne compagnie, monsieur Nizerolles-Closcard.
— J'ai tué le lapereau hier à travers nos taillis et les grives aujourd'hui parmi nos genévriers... Tout cela pour t'inviter à ne pas manger trop de soupe de châtaignons. Baplistin ne tardera pas A repartir pour l'église, et, nous autres, nous souperons tranquillement.
Tourenque rentrant, nous rejoignîmes l'abbé. Mon ami Nizerolles se tenait devant une grande
table, taillant, dans une miche ronde, de minces tranches de pain.
— A propos, Parisien, dois-je tailler ta part? me demanda-t-il.
— Non, non, Baptistin, se hâta de lui répondre son père. Il est neuf heures, et d'un moment à l'autre tu peux être appelé à l'église par quelque pénitente en retard. C'est moi qui servirai à souper au petiot de Bédarieux...
— Parfait, parfait.
Il recueillit ses languettes, les empila au fond d'une écuelle, et, saisissant un pot de chaque main, versa à présent du lait, puis un long jet de bouillon brunâtre, — le bouillon doux, gluant que donnent les châtaignes sèches bouillies à l'eau, les châtaignons. En engloutissant sa soupe à cuillerées lourdes, gargantualesques, comme un paysan affamé, il relevait la tête de temps à autre, et son visage ruisselant me souriait. Ce sourire, qui me disait sa joie de me voir là, dans sa maison, assis en face de lui, me touchait infiniment. Une fois, entre deux bouchées, il lui arriva de se frotter les mains, puis de m'appliquer une tape amicale en bredouillant :
— Enfin, je t'ai !...
— Mon cher ami, je voudrais bien te parler un peu des Yignères, lui dis-je.
Parle-moi des Vi^nères, cela me fera plaisir.
— Plaisir!... peut-être.
— C'est donc sérieux ?
— Tu vas journellement tuer des grives à ta métairie, n'est-il pas vrai ?
— Certes!
— Pourquoi n'es-tu pas entré dans la chambre de Galabru?
— Allons, Lalie t'a endoctriné. Il faut qu'elle babille toujours comme une cigale.
— Lalie aime Yincinet, et ce n'est pas sans raison qu'elle babille. Elle croit que, si tu t'étais un peu acharné après le sorcier, tu en serais venu à bout.
— Elle se trompe. Cet homme appartient à Satan, et Satan ne le lâchera pas.
— Tu devais tenter la lutte.
— Je l'ai tentée, la lutte, et j'ai été précipilé dans le Gouffre du Gapélan. Par des attaques nouvelles contre Toussaint Galabru, je ne veux pas m'exposer à être précipité dans le Gouffre de l'Enfer.
— Ah çà I mais, Nizerolies. . .
— Tu me coupes l'appétit, dit-il, repoussant son assiette.
Je l'observai : il était horriblement pAIe, et
le bout de ses doigts tremblait sur la serviette.
— Enfin, que crains-tu? lui dis-je.
— Mon cher, — il yade celaquelquevingtans, — Valquières, qui avait pour curé le respectable abbé Bouzac, était infesté par le sorcier Parado, des Garigues-Rouges, comme Saint-Estève aujourd'hui est infesté par le sorcier Galabru, de Vérénous. M. Bouzac, un prêtre selon Dieu, priait, gémissait, pleurait. Un jour, on vient lui dire que Parado va mourir. Notre saint vole vers la grange des Garigues-Rouges, où râle le possédé. Parado montre à M. le curé de Valquières une face sanglante, que ses grilTes démoniaques déchirent à plaisir, et refuse les derniers sacrements...
— On raconte, interrompit M. NizeroUes-Gloscard, que, M. Bouzac ayant fait le signe de la croix, Parado sauta dans son lit comme un chat maigre et que, dans la grange des Garigues- Rouges, ce fut un bruit épouvantable de chaînes de puits traînées par les basses-cours et par les escaliers...
— Gela n'est rien, reprit Nizerolles avec exaltation. Tout d'un coup, une idée diabolique traverse la tête de Parado. Il ne veut pas recevoir les derniers sacrements ; mais, avant de mourir,
il veut serrer la main à M. le cure'. Il s*entéte à ça, en poussant des hurlements de bête qu'on e'trangle. Moi, je me serais un brin méfié. Il ne se méfia pas le moins du monde, lui, le bon, l'excellent M. Bouzac, etilallongale bras...
Mon ami s'arrêta; les dents lui claquaient à ne plus lui permettre un mol.
— La suite?
— Mon cher, un mois après, on dut mettre la camisole de force au pauvre M. Bouzac, l'emporter à l'Hôpital-Général de Montpellier, où il mourut fou. Parado lui avait passé le Démon.
Dans le profond silence qui suivit ces paroles, jetées sur nous avec une volubihté fiévreuse, un coup de cloche, un coup unique, — les sonneries de nadal avaient cessé depuis longtemps, — se détacha et tomba dans la salle à manger net et clair comme un appel.
— On te demande à l'église, Baplistin, dit M. Nizerolles-Gloscard.
L'abbé, qui n'avait pas entendu, égaré dans un récit d'un caractère tragique, se mit debout; mais, pris d'un étonrdissemcnt, il fut contraint de se rasseoir. Il demeura une minute immobile. Ce paysan robuste, membre comme un centaure, ce bon prêtre pliait âme et corps sous une angoisse dévorante : la peur du Démon. Kmu d'une subite
TOUSSAINT GALABAU 333
pitié, je lui tendis une main par-dessus la table. Sa main fondit sur la mienne. Il se sentit plus fort et se dressa solide de la tête aux pieds.
— Galabru se décidera aux derniers sacrements, je t'en réponds^ lui dis-je^ comme il enjambait le pas de la porte.
— Mon parrain, attendez-moi I attendez-moi I cria Lalie. Les noëls commencent à dix heures, et je veux les entendre chanter.
A la voix de cette enfant adorée^ Nizerolles était demeuré fftie. Ils s'en allèrent, fredonnant un vieux cantique célèbre en toute l'étendue de l'Espinouse :
« Notre Seigneur est né
Là-bas dans une étable;
Le ciel nous l'a donné
Pour nous sauver du Diable... »
La fillette et l'abbé partis, M. Nizerolles-Closcard n'eut qu'une idée : obliger Cardette et Tuurenque à prendre à leur tour le chemin de Téglise. Ni l'une ni l'autre de ces pauvres femmes ne l'empêchaient certes de mener, depuis une heure, toutes choses à sa fantaisie dans la maison, de flamber lui-même le lapin des Vignères, d'arroser lui-même dans la lèchefrite les grives grésillant en des chemisettes de lard fin. N'importe, il ne se sentait pas assez libre pour le grand œuvre de notre souper.
— Enfin, me débarrasserez-vous le plancher! criait-il à la mère de LaUe, inquiète, affairée, turbulente.
— Tout à l'heure, monsieur; ne soyez donc
pas si prompt dans votre humeur. Avant de conduire Mme Cardette à la messe de minuit, il faut bien que je prépare la chambre de ce monsieur qui nous tombe de Paris.
— Ce monsieur qui nous tombe de Paris prend la chambre de mon fils. C'est mon fils lui-même qui a changé les draps du lit, quand vous étiez encore en route.
— Et M. le cure', où couchera-l-il?
— M. le curé couchera avec moi... MaintenanI, laissez-nous tranquilles.
Tandis que Cardette et Tuurcnqae, Tiuie dolente, l'autre maugréant, bouclaient leurs sabots dans la pièce à côté, M. NizeroUes-Gloscard débouchait des bouteilles à tour de bras, ne cessait d'en déboucher...
— Arrêtez! lui criai-je, arrêtez!
— Tu n'aimes donc pas de boire un coup, toi, petiot! Moi, la neige m'altère, mais m'altère I... Du reste, voici du vin de Saint-Georges qui a plus de dix ans et dont tu me diras des nouvelles.
— Le saint-georges est le vin le plus capiteux de la contrée.
— Est-ce qu'il te ferait peur, par hasard ! Dans mon gosier un peu sec, ça passe comme de l'orgeat.
— Vous êtes loiijoiirs jeune, vous.
— Paris t'a donc entamé? Moi, je suis le même qu'au temps où j'avais ma belle canne et ma belle casaque de Saint-Alexandre, et je n'ai pas encore pris l'habitude de tourner le dos à la mangeoire... Attaquons le lapin.
Il n'avait pas poussé ce cri quelque peu féroce, qu'en trois coups de couteau, avec une adresse de chasseur, il avait découpé la bête et fait sauter dans mon assiette un quartier du râble, pitpié, juteux, tout à fait à point.
— Nous allons voir si tu as la gale aux dents! me dit-il, s'esclafîant de rire.
Un bruit de sabots retentit dans les cori ui«u .< : Gardette et Tourenque s'en allaient.
Quel pauvre convive je fus ! Était-ce la fatigue, l'heure tardive, le froid et la neige endurés? Je ne sais. Le fait est que l'appétit n'y était pas. M. Nizerolles-Closcard avait beau m'inviter par des gestes énergiques, car il ne parlait plus guère, mon assiette demeurait pleine et mon verre débordait.
— A notre heureuse rcunioni bégaya-t-il.
— A notre heureuse réunion !
Sa rasade de saint-georges engouffrée, M. Nizerolles-Closcard remplit son verre de nouveau.
versa trois gouttes dans le mien, puis d'un ton légèrement attendri :
— Si nous buvions à la santé' de ces petits?
— Quels petits?
— Lalie ! Vincinet!
— De bien bon cœur! dis-je, me plantant debout, prêt à lui faire raison.
— Je ne suis pas content, moi, de voir le mariage de ces enfants traîner plus longtemps chez nous que n'y traînerait une barrique de piquette évente'e. Le mariage, il faut le boire tout de suite, sans quoi il aigrit. Quand on ne savait pas ce qu'était devenu GaJabru^ Tourenque ne voulait pas entendre à donner sa fille au fils d'un sorcier; maintenant que Galabru a reparu dans le pays, c'est Baptistin qui refuse Lalie à Vincinet, à moins que Vincinet ne convertisse son père... Et s'il s'obstine à ne pas se convertir, ce vieux scélérat?...
Al. Nizerolles-Closcard s'interrompit. Il reprit une bouchée, rebut un coup.
— Quand j'appelle Galabru un vieux scélérat, reprit-il, c'est uniquement pour parler comme Tourenque ou comme Baptistin, car, pour moi, je n'en pense pas un mot. Galabru a dérangé beaucoup de femmes dans la montagne, a un peu rempU les métairies de désolations, de rui-
338 TOUSSAINT GALAHRU
lies... et d'enfants qui n'y seraient pas sans lui. Eh bien, après? Pourquoi les maris, au lieu d.s'armer d'une bonne trique, lui permettaienl-i; de rôder autour de leur bien? Tu me répondras à ça que la femme est un être malicieux, que ce qu'elle a dans la tête elle ne l'a pas au talon, ei que, SI Ton ferme la porte au galant, elle pas^ par la chatière pour le rejoindre. A qui la faute, puisque le bon Dieu l'a voulu ainsi? Galabru, que j'ai connu en sa fleur d'âge, était le plus bel homme des monts d'Orb. Que faire de celte beauté répandue sur son visage, sur ses membres admirablement proportionnés? Parbleu! il jeta le tout en pâture aux femmes et, encore qu» pour l'user, je préfère, moi, la chasse à... à tous les amusements des plaisirs, je trouve qu'il n'a pas été si bête...
— Je le trouve également.
— Voyons, il faut être de bun k.uh.îc... (ïalabru est berger aux Yignères, et Nicole Buzard. qui, en sa qualité de maîtresse de la mélairi devait lui incubpicr le respect, lui fait des sign de châtie amoureuse. Lui va de l'avant, «i comme il marche bragues ouvertes, dents affamées, il endommage d'abord la femme, puis il dévore la maison. iJuzard, aidé de son fils Thé.dore, le flanque à la porte à la fin des fins; ma
il ne reste miette de rien aux Vignères. Bref, Nicole Biizard languit, puis elle meurt.
— Tiens I
— Oh ! ne va pas te planter dans la caboche que toutes les femmes dont il plut à Galabru de s'accointer amiablement sont au cimetière. J'en connais qui se portent comme si elles n'avaient pas été du tout avariées...
— Guillette Bitirac et Jeanne Thomasset, par exemple.
— Celles-là et beaucoup d'autres. La seule chose qui me mette en colère dans la conduite de Galabru, ce sont ses sorcelleries. Il prenait la femme d'aulrui et abandonnait la sienne. Bon 1 11 se gorgeait jusqu'au goulot de la pitance d'autrui et négligeait d'en ramasser par son travail. Bon ! bon 1 Mais là où je trouve à dire, c'est lorsque, pour faire ses caravanes, il signe un pacte avec le Démon.
— Quel pacte?
— Un pacte, voilà... Est-ce que tu vas regarder mes oisillons de travers, comme le lapin? me demanda-t-il, revenant à notre souper.
Il enleva une grive et l'engloutit d'un tour de langue.
— Quel estomac solide, monsieur Nizerolles- Closcard 1
340 TOUSSAINT GALAlîRU
— Eh bien, ce serait joli, si j'avais ton coffre (le papier mâché! Une grive, c'est une châtaigne» A condition qu'on me verserait du bon vin lar t seulement pour les mouiller, je me chargerais, sans mentir, de dige'rer des cailloux de la rivière... Ces grives farcies de boules de genièvre vous ont un feu ! Allons, essaye un doigt de saintgeorges!... En voilà une tisane de chasseur I
— Je ne suis pas chasseur.
— Tu as tort ... Ah ! débûcher un lièvre, lever une compagnie de perdreaux! s'écria-t-il avec enthousiasme, des rubis de saint-georges partout épars sur les lèvres. Demande à Baptistin, demande à Vincinet si le cœur leur danse au plus petit aboi de nos chiens des Vignères fouillant les taillis! J'ai un basset!...
Il hasarda trois pas et me souffla :
— Si, avec les écus de l'héritage Michelin, nous avons acheté les Vignères, c'a été plus encore pour avoir une chasse que pour prêter secours aux Buzard, ruinés de fond en comble. Que veux-tu ? dans ce monde de la terre, chacun pour soi et Dieu pour tous. Puisque Dieu a fait le prochain, qu'il s'en occupe, lui!... Je ne jurerais pas que Baptistin, impatienté plus d'une fois de me voir rentrer à la cure un peu content après une beuverie avec des voisins, n'ait pas élé heu-
TOUSSAINT GALABRU 3 il
reux de m'éloigner d'ici. Dans les commencements, j'ai rué comme un mulet qu'on étrille à rebroussepoil; à la longue, je me suis rendu, et, présentement, je passe mes journées, quelquefois mes nuits, à notre métairie, où, s'il me plaît de m'asperger les intérieurs du C()rps avec un peu d'eau bénite de cave, personne ne se lève pour me tirer l'aspersoir des mains.
— Est-ce que Yincinet s'asperge?
— Vincinet! il boit autant qu'une cigale. Sauf sa force de jeune taureau fraîchement lié, ce garçon est une fille. Sais-tu ce qu'il'me répond, lorsque je le presse de me tenir tête : — « Non! non! le vin me trouble les yeux, et je veux être sûr de ma visée. » — Tant pis pour lui!
— Mais c'est une perfection, ce fils de Galabru !
— Parfait comme une image de saint.
M. Nizerolles-Gloscard regagna son siège, où il s'abattit lourdement.
— Parfait comme une image de saint, répélat-il. Aussi va-t'en voir si on l'aime ici ! J'ai uuvlit aux Yignères, et je couche là quand le temps est trop mauvais pour descendre à Saint-Estève, le soir. Eh bien! je n'ai pas reproché h Yincinet d'avoir étendu son père dans mon lit, une nuit que je n'étais pus là-haut. Ça me gène, certes, à
présent qu'il y a des passages de gibier, ça me gêne!...
M. Nizerolles-Gloscard vida son verre; puis laissa aller sa tête pesante sur sa poitrine. Ses doigts se promenaient au hasard sur la nappe, se soulevaient en cadence, frappaient un air.
— Te souviens-tu de la Guillemellej une chanson de ton temps, à Bédarieux? s'informa- t-il tout à coup, me montrant une face de brasier.
— La Guillemette ? balbutiai-je, tombant des uues.
— V Je l'ai enseignée à Vincinet...
Alors, d'une voix obstruée par le saint-georges comme par tous les sables de la rivière de Mare:
€ Guillemette possède un chien Dont elle a fait un médecin ; Quand il écrit ses ordonnances, Elle lui fait des révérences, Ah! ail! quel médecin Quel bon médecin Que ce chien!... i
Il réussit à se planter sur ses ergots etarpenla la salle à manger, ronronnant le refrain de sa chanson.
— Vous devez avoir mal aux cheveux, ..i> ..-
sieur NizeroUes-Gloscard^ lui dis-je. Si vous alliez vous coucher?
— Et la messe de minuit? et le réveillon?... Me coucher! me coucher!...
Il se pre'cipita vers la porte.
Je redoutai un scandale à l'église et le saisis vigoureusement. Mais le vin qui le comblait lui communiquait une force surprenante : il se débarrassa de mes bras d'un mouvement aussi adroit qu'énergique et s'élança à travers les marches du perron. Du seuil du presbytère, je l'aperçus titubant sur la neige, mais faisant du chemin. Ce nouveau couplet de la Gu'dlemette m'arriva dans la nuit clair, sonore :
« Guillemette possède un chat Dont elle a fait un avocat ; Elle lui donne des lunettes Pour qu'il lui lise les gazettes.
Ah ! ah ! quel avocat !
Quel bon avocat Que ce cliat ! »
ïîll
IjC vieux NizeroUes-Closcard était parti, oubliant de me conduire dans la chambre de M. le curé, disposée pour moi. Je pris mon parti de la malencontre et, avisant une chaise basse à haut dossier, une de ces chaises commodes où les vieillards, en nos Cévennes, roupillent à l'aise durant les longues veillées d'hiver, je l'approchai du feu et m'y étalai complaisammenl. Sans me préoccuper de M. Nizerolles-Closcard qu'après plus de vingt ans je retrouvais tel qu.^ je l'avais connu, je pensai à Lalie, àVincinel,el^lsermentdene pas quitter la paroisse de mon ami Nizerolles que je ne l'eusse amené à bénir le mariage des jeunes gens. Lalie, fluette, vive, ailée, chantante, me ravissait, et Vincinet, grave,
muet, doux el beau, promenant sa force à travers les monts d'Orb comme un jeune Dieu des temps héroïques, me transportait. Lequel de ces deux êtres choisis m'intéressait davantage? Vincinet. Dans les brumes de mon cerveau, où le sommeil jetait de premières ombres, Vincinet s^^ dressait enveloppé de je ne sais quel reflet radieux... Mais la statue lumineuse du lils de Galabru, cette statue d'or pur, plus haute, plus sublime qu'aucun chef-d'œuvre de la Grèce, se voila, s'atténua, finalement s'évanouit... Je dormais à poings fermés.
Un bruit violent me réveille en sursaut. On a ouvert la porte. Des sabots vont et viennent sur les dalles du vestibule. — Qui va là? Quelle heure est-il? Les offices sont donc finis? — Je saute h la porte de la salle à manger... Vincinet!
— Eh bien?
Il ne peut répondre. Il étoufi*e des gémissements. Je le débarrasse de sa limousine, qui lui cache la tête en partie. Son visage est noyé de larmes, et il tremble à ne pouvoir se tenir debout. Mon verre, plein de saint-georges, est là sur la table. Je le lui tends.
— Buvez! buvez!
3i6 TOUSSAINT GALABRU
Il obéit; puis il se laisse choir sur une chaise avec un cri.
— Votre père est donc mort?
— Non, non ! Je l'ai laissé à nos journaliers, qui le soignent. Pour moi, je suis venu... Ahl monsieur, si vous saviez comme ça m'est pénible de voir Galabruà l'agonie!... En lui mettant l'emplâtre de l'apothicaire, j'ai cru qu'il allait me passer entre les mains... Pauvre père! il ne fera plus longue boue dans ce monde!
— Voyons, Vincinet, vous êtes un homme : du courage !
— Ce n'est pas le courage qui s'en va, et je me battrais bien contre des montagnes; mais comment me battre contre la mort? Les montagnes, on les palpe avec les ongles ; tandis que la mort!... Quand j'ai vu Galabru sans un soupir, sans le plus petit mouvement des jambes ou des bras, encore que rien ne m.e fasse peur, ni de jour, ni de nuit, j'ai eu peur, et je me suis lancé hors des Vignères. Un vent m'emportait. Ce vent m'a déposé à la porte de l'église farcie comme un œuf... Jugez, à Noël!... Je me suis mis à réciter un Paler noster pour Galabru, puis j'ai découvert là M. Nizerolles-Gloscard...
— Lui?
— 11 ronÛait en un coin, sous le porche. Je lui
TOUSSAINT GALABRD 347
ai donné une tape, et il m'a conseille' de venir prendre votre avis.
— Avez-vous décidé votre père a recevoir les sacrements?
— Je sais que ni Tourenque ni M. le curé ne me bailleront Lalie en mariage, si Galabru ne se laisse pas administrer. Ma tête n'a pas de mots pour causer de ça à Galabru. Je veux Lalie: mais je ne la veux plus, si je dois m'exposer à perdre Galabru avant l'heure. Quel fils je serais alors ! J'aimerais mieux m'en aller à cent pieds sous terre... La semaine passée, comme je parlais du bon Dieu à Galabru, il m'a dit de le laisser tranquille. Faut-il, à présent, parce qu'il est plus faible, l'achever sur place avec mes raisonnements?...
Il pleurait en s'arrachant des poignées de cheveux.
— Qui sait, à cette minute, ce qui se passe aux Vignères? se demanda-t-il, éperdu.
— Vous allez y retourner, aux Yignères, lui dis-je. Vous me permettrez d'agir ici à ma guise. J'ai mon plan...
— Promettez-moi, monsieur, qu'on ne fera aucune révolution à Galabru?
— Votre présence est nécessaire aux Vignères Partez vite, et remettez-vous-en à moi...
Ses yeux eurent des regards inquiets, défiants. Je le poussai hors de la cure avec des paroles très chaudes, très rassurantes que, je le jure, je n'eus aucune peine à trouver.
Mon ami NizeroUes me semblait un peu bien ridicule avec son obstination à vouloir convertir Toussaint Galabru. Je n'en doutais certes pa*?, l'abjuration publique du sorcier élait faite pour édifier toute la montagne cévenole, et le desservant de Saint-Estève retirerait grand honneur de celle passe d'armes entre Satan et Dieu. Mais enfin, Galabru s'entétant à mourir dans la peau de son personnage, fallait-il pour cela faire deux malheureux, qui mourraient peut-être de leur malheur? Restait l'opposition de Tourenquc. Pour cette opposition, encore que violente, brutale comme tout ce qui émane directement de l'instinct, il n'y avait pas lieu de trop s'en préoccuper, Tourenque devant plier sous la première injonction énergique de son bienfaiteur.
Je faisais ces réflexions et bien d'autres à la file, en me dirigeant vers l'église, qui s'enlevait là-ba* toute en feu. J'avais marché lentement. Tout à coup, je pris le galop et arrivai de cet élan jusqu'A la sacristie enlre-bàillée, derrière le chœur. J'avais aperçu un bénitier, des encensoirs fu-
TOUSSAINT GaLABUU 31î)
mants, des ornements sacerdotaux, et j'étais entré.
— Qu'as-tu donc? s'écria Nizerolles, en train de dépouiller la chasuble des Solennités Majeures.
— Vite! vite! balbutiai-je.
— Qu'y a-t-il?
— Il y a que Toussaint Galabru va mourir..., qu'il t'appelle...
— Galabru appelle Dieu?
— Il l'appelle, et il faut se hâter...
— Mais...
— J'ai renvoyé Vincinet aux Vignères, où Ton a besoin de lui, et je lui ai^dit de compter sur moi pour te prévenir.
11 me fouilla d'un regard soupçonneux.
— Vite! vite! repris-je. Ne laisse pas mourir ce grand pécheur, qui râle dans ta maison, sans le réconcilier avec Dieu. Tu es prêtre, et colle nuit de Noël, où tu vas chasser le Démon de ta paroisse, sera une nuit fameuse pour toi.
J'achevais à peine ces mots,, articulés d'une voix ronflante, que Nizerolles, bondissant, ouvrait au fond de la sacristie une porte et se précipitait dans l'église.
— Mes frères^ arrélez-vous! cria-t-il à la foule, qui se pressait pour sortir.
350 TOUSSAINT GALAlîRU
Les fidèles, saisis, ne bougèrent. Lui gravit le marchepied du maître-autel, et, du haut de ce piédestal :
— Mes frères, il plaît à Dieu, en cette nuit glorieuse de la Grande Naissance, de combler Saint-Estève de ses bénédictions. Vous connaissez Toussaint Galabru, de Vérénous, et vous n'avez pas oublié les ruines que cet homme, adonné aux plus sacrilèges pratiques, a semées dans la montagne. Eh bien, Toussaint Galabru, mis par la maladie face h face avec l'Eternité, a le remords de ses déporlemcnts diaboliques et sollicite la faveur des derniers sacrements. Nous ne pouvons laisser mourir le pécheur dans son iniquité. Que toute la paroisse soit donc debout pour accompagner, à l'instant, jusqu'aux Vignères, « le Dieu très miséricordieux et très bon, misericors Bominus. »
Nizerolles, la main ouverte à tous, le cœur ouvert à, tous, exerçait une grande autorité sur ses ouailles. L'e'paisse colonne des paysans, des paysannes se replia à sa voix de trompette, et chacun regagna sa place sur son banc dans la nef encore illumine'e. Il descendit du marchepied et rentra dans la sacristie. Il haletait, essouffle' par des émotions terribles. En dépouillant Taube, en déliant les cordons de l'amict, il me lançait de longs regards aigus qui me transperçaient. Il revêtit rondement le surphs, se passa l'étole au col, et, sur une des étagères du vestiaire, prit, avec un respect des doigts qui rao frappa, deux petits vases très brillants contenant sans doute les saintes huiles pour l'admi-
nistration du sacrement de l'Extrême-Onctira
— Marchons! dit-il aux acolytes, qualr gamins ravissants, tout habillés de rouge commw. des cardinaux.
Sur le point de franchir la porte accédant a l'église, il s'arrêta.
— Jeanjean, murmura-t-il à l'un des gamins au plus sage sans doute, je te confie les saintes huiles; moi, j'ai à porter le saint ciboire.
Après ces mots, se tournant vers moi :
— Tiens! pour ce que tu viens de faire, tu mérites que je t'embrasse.
Il m'enveloppa de ses bras et m'cUfi^mL d'une ardeur dont la secousse me mouilla les yeux.
— Fagnès, cria-t-il^, réveillant un vieillard endormi sur un escabeau, Fagnès, à l.i <l<)clie! Sonnez pour les agonisants.
Cependant, la paroisse au complet se démenait avec grand tumulte sur la place de l'église. — Pour aller aux Vignères, passerait-on par le raccourci à travers les châtaigneraies, ou prendrait-on le chemin côtoyant la rivière? — Les langues allaient leur train. Augustin Bitirac et nombre de fermiers venus à la messe de minuit avec leur charrette, ne voulaient pas être privés du spectacle de Galabru, abattu par terre,
râlant, implorant merci, et opinaient pour la route la plus facile à leurs bêles...
— Et si ce pauvre Galabru meurt tandis que nous ferons des détours et des détours par lé Gouffre du Capélan? osa objecter Guillelte.
— C'est bien à vous de parler! lui souffla son beau-frère, furieux.
Et, avec un pincement cruel :
— Voulez-vous qu'on vous montre au doigt? Taisez-vous!
— Il faut prendre par les châtaigneraies, glapit quelqu'un dans un groupe.
— Jeanne Thomasset, vous feriez mieux de brider votre langue, vous, dit par là M. NizeroUes- Closcard.
Puis, je l'entendis marmotter :
— Allez vous coucher, femme de perdition, et tâchez que le Diable ne vous tire pas par les pieds dans votre lit. — Te voilà, Parisien! criat-il, m'avisant.
Six fanaux flambants, portés haut par six paysans robustes, envoyèrent des reflets rougeâtres à la voûte du porche. Les quatre jolis acolytes surgirent au seuil de l'église; puis, derrière eux, à une distance respectueuse, M. le curé, le saint ciboire aux mains, les épaules et
354 TOUSSALNT GALABRU
la moitié de la tête enveloppées du « voile », la mine grave, sévère, pieusement absorbée.
— Mes frères, dit-il, un peu de recueillement. Si la neige ne rendait impraticable le sentier par les châtaigneraies, nous le prendrions, car il conviendrait, dans la circonstance qui nous presse, d'arriver en droiture aux Vignères. Malheureusement, en l'état où se trouve le raccourci, nous perdrions du temps au lieu d'en gagner. Vite, par le chemin longeant la Mare.
La confusion était partout. Un paquet de femmes, des cierges allumés aux doigts, s'était précipité en avant; puis venaient plusieurs charrettes chargées de monde jusque sur les brancards; puis nombre de métayers des diverses annexes de la paroisse, hissés sur de lourds chevaux de labour, sur des mulets ombrageux, s'évertuaient à gouverner leurs bêles peu commodes, lançant de mirifiques ruades à tour de jarret; puis des groupes épars d'hommes allaient en désordre et chuchotaient.
— Halte ! cria M. le curé, incapable de suppôt ter pareille débandade.
On s'arrêta.
— Mes amis, clama Nizerolles, le bon Dieu est au milieu de vous, j'ai la gloire de le porter, et nous devons l'honorer autant par notre
recueillement que par noire tenue parfaite durant cette triste ce'rémonie. Que les hommes de ma chère paroisse qui m'aiment aillent en tête, deux par deux ; quant aux charrettes, aux chevaux, aux mulets, ils fermeront la marche derrière nous.
Le bouleversement fut au comble ; mais personne n'aurait osé résister à M. le curé chargé du bon Dieu. En cinq minutes, la longue colonne, bien alignée, se trouva prête à entreprendre la route de Saint-Estève à Saint-Gervais.
— Miserere mei /... entonna Nizerolles de toute la force de son gosier de cuivre.
Les porte-fanaux, qui n'étaient autres que les chantres, achevèrent le verset; puis la foule en chœur attaqua le psaume vigoureusement.
« Et secundum multitudinem... »
Le spectacle était unique. La procession, ébranlant la vallée de son chant terrible, se développa le long d'une corniche sinueuse, pavée d'énormes roches plates à moitié ensevelies sous la neige. A certains endroits, ces rocailles, auxquelles la lune communiquait un éclat incomparable, s'élançaient sur la Mare comme pour la traverser, puis tout à coup, disjointes par un tremblement du sol, demeuraient suspendues sur la rivière semblables aux arches de quelque vieux
336 TOUSSAIiNT GALABIIU
pont ou de (fuelque vieil aqueduc ruiné. Heureusement^ les paysans qui ouvraient la marche, coutuniiers de la neige, traçaient, avec leurs sabots ferrés, un sentier où les femmes s'engageaient sans crainte et qu'elles n'avaient aucune peine à tenir. Nizerolles allait, lui, ne regardant jamais à ses pieds, les yeux arrêtés sur le saint ciboire, la voix haute et portant dans l'étendue : « AmpUus lava me ab iniquitaie mea... » La charrette d'Augustin Bitirac suivait l'officiant et j'y avais pris' place, redoutant une glissade malencontreuse dans la Mare. L'aubergiste des C/ie6'aMx-c?e-/?(???/br^, préoccupé de sa bêle, une mule de taille monstrueuse, avec un harnais à pompons et à grelots, se taisait; par intervalles seulement, réveillé en sursaut de son attention, il vociférait une note dans le concert du Mistrere^ et c'était tout.
Quelle nuit ! quelle admirable et splendide nuit ! Le ciel, ayant vidé ses outres de neige jusqu'à la dernière, n'avait plus un nuage, et la lune, à qui rien ne faisait obstacle, laissait tomber sur la terre blanche une sorte de lumière idéale. La rivière, se tordant le long de notre chemin, essayant de l'étreindrc, de l'emporter peut-être, ^'allumait à certains détours d'un fourmillement de pierreries qui éblouissait; puisbienlûl, c'était
TOUSSAINT GALABPvU 357
du plomb fondu coulant avec la lourdeur du plomb fondu; puis, un peu plus loin, les hautes falaises de Notre-Dame-de-Maurian venant à surplomber l'eau profonde, c'était un fleuve d'encre poussant dans les ténèbres un flot noir après un flot noir. Et le Miserere montait au-dessus de tout, planait au-dessus de tout, se heurtant à tout, mettant en vibration le pays, du creux de la combe à la cime des monts. Les châtaigneraies que nous côtoyons, écrasées sous le poids qui les charge, frissonnent à notre passage, et, quand la voix de notre lutrin ambulant les touche, les branchages laissent fuir des morceaux de neige qui tombent sur nous, s'enlèvent en poussière glacée de toutes parts.
« Ecce enim in iinquitalibus conceptus swm...»
Un gémissement étoufl'é m'arriva du fond de la charrette. Là gisaient péle-môle, sous la bâche tendue pour les préserver du froid, silencieuses, le chapelet à la main, plusieurs femmes, entre autres Bitirague et Gardette. — Qui avait gémi? — La même plainte s'échappa avec plus de bruit.
— Voyons, Lalie, tu me coupes les jambes, murmura quelqu'un sur la route.
Je me penchai, et j'aperçus M. NizeroUes-Glos-
obH 1.»: S>AîNr (JALAlillu
card clioininant contre nos roues, réveillé, dégrisé, droit et ferme.
— Il me semble, Parisien, me dit-il, puisque tu es là, que tu pourrais empêcher Lalie de pleurer comme une Madeleine. Ça me retourne l'estomac, à moi.
Je m'enfonçai sous la bâche et découvris, en effet, lajeuncfille. Elle se tenait àgenoux, priant, se complaignant...
— Ah! mon Vincinetl mon pauvre Vincinet sanglotait-elle.
— Yincinet vous aime, Lalie, et cela lui donne de la force, beaucoup de orce.
— Mais^ s'il faut que Galabru meure, quand nous marierons-nous?
— Galabru ne mourra pas : l'Esprit demeure t)rès de lui pour le sauver.
Ces mots s'étaient échappés d'un paquet de chiffons roulés en un coin, au fond de la carriole. Je me glissai jusque-là. Le paquet s'agita, se débrouilla, se déroula, et, la lune s'insinuant par une éraflure de la bâche, éclaira d'un rayon subit un visage de femme, pâle, flétri, ridé. Je reconnus Guillette Bitirac.
— Galabru, poursuivit-elle, les yeux brillants d'une fièvre intense, Galabru, «qui a des secrets», ne peut pas mourir comme tout le monde, comme
VOUS, Lalie, ou comme moi. L'Esprit le soutiendra... Oui, l'Esprit le soutiendra, affîrma-t-elle avec un geste résolu.
— Madame Guillaume, priez Dieu qu'il veuille assister Galabru, et ne parlez pas de l'Esprit, dit une voix faible, laquelle n'était autre que la voix de Cardette.
— Je vous dis, moi, que l'Esprit..., insista Guillette, très agitée.
— Et moi, je vous dis, interrompit avec hardiesse la mère si timide de M. le curé, et moi, je vous dis, madame Guillaume, que l'Esprit de Galabru est TEsprit du mal dont il est parlé aux Livres Saints. Prenez votre rosaire et récitez-le, si vous ne pouvez chanter.
— Ah! mon Vincinet! mon Vincinet!... continuait à gémir Lalie.
Cardette se rapprocha d'elle.
— Ma fille chérie, ma fille bien-aimée, lui ditelle, ton Vincinet ne t'oubhe pas dans sa douleur. Tu verras comme il lui sera doux de te retrouver 1
— x\ussi pourquoi ce Galabru, que nous avions oublié, est-il revenu ici ?
— Il a plu à Dieu de mettre lui-même le pécheur dans la voie du salut.
— Mais comprend-on que mon Vincinet, qui n'avait enduré que des coups de son père, que
son père avait abandonné à la mendicité, qui serait mort sans mon parrain, comprend-on (jue mon Yincinetse soit mis, dès qu'il l'a retrouvé, à la merci de Galabru?
— Ne te plains pas si Dieu a donné un grand cœur à Vincinet. C'est toi qui récolteras les fruits de ce grand cœur.
— 0 ma bonne mère Cardelte!... balbuliat-elle avec un redoublement de larmes.
— Vois ton parrain là-bas ; il prie, il chantesmais, j'en suis sûre, lui aussi s'occupe de toi parmi son chant. Tu es l'enfant que nous adorons tous.
Le Miserere, répercuté par les échos de la gorge ro< ueuse de Véréuous, où nous entrions, dél^mna avec une nouvelle puissance. Cardette, celle chanteuse autrefois célèbre à Saint-Alexandre (le Bédarieux, retrouva subitement un filet de voix, et les notes chevrotantes de son gosier tari se mêlèrent aux notes rudes des paysjns ébranlant les châtaigneraies immobiles, troublant la nuit sereine, faisant violence à la nature en son n[)aisement sublime, en son repos d'un car<ii!.'r.« s<\cré.
« Bénigne faCj Domine^ in bona vohmUUe tua S ion... »
KV
Nous avions dépassé Vérénous, aux portes closes, et le serpent de la procession, noir sur la neige blanche, après s'être tordu en cent plis et replis le long de la corniche surplombant la Mare, se déployait droit sous les châtaigniers.
— Sommes-nous bien loin des Vignères ? demandai-je à Bilirac.
— Les voilà, parmi ces taillis, me répondit-il, levant la main.
A deux portées de fusil, une colonne de fumée montait dans la lumière de la lune, la piquant parci par-là d'étincelles.
— Il paraît qu'on y fait bon feu, aux Vignères I ajouta l'aubergiste.
Je me laissai glisser le long du brancard et
ai
3G2 TOUSSAINT GALABRU
pris du champ vers la métairie. Avant que le bon Dieu et la foule qui lui faisait cortège frappassent à la porte des Yignères, je voulais voir Vincinel, prévenir Vincinet, persuader Vincinet. Je trouvai les vantaux du portail large étalés. Malgré la nuit, on avait oublié de les fermer peut-être. Une idée, qui me donna froid par tout le corps, me traversa l'esprit : qui sait si la Mort, faisant une visite en ces lieux perdus, n'avait pas elle-même poussé ces vantaux? Je me précipitai vers le fond de la cour où flamblaient les vitres d'une fenestrelle , et posai à làlons le doigt sur le loquet.
Au moment où je pénètre en une vaste salle, que des tas de ramilles brûlant dans une cheminée éclairent à. jour, un homme accourt au-devant de moi.
— Que voulez-vous? me demande-t-on.
Je veux Vincinet.
— Vous l'avez là.
Je marche, un peu ébloui, vers Tendroit qu'on me désigne. 11 est là, en effet, au chevet de son père, assommé sur un escabeau. Sa tête, dont tous les poils sont hérissés, va, vient de droite î\ gauche et de gauche à droite, comme trop pleine, comme grise Cette douleur muette m'impose un insurmontable respect, et, incapable de trouver
un mot, je regarde Toussaint Galabru couché. Il repose dans une immobilité complète. E>t-il mort? J'écoute. Il respire très faiblement, mais il respire. Je suis tout yeux. Le visage, qu'inonde, de chaque côté des tempes, une magnifique toison blanche, dont les anneaux très longs se mêlent aux crins rudes, un peu jaunis de la barbe, sous la lumière partout diffuse brille d'un éclat 'surnaturel. Tout le mnsqu^, creusé^ évidé, fouillé jusqu'à l'os, se trouve singulièrement réduit; toutefois, grâce à l'ample ligne du nez, qui n'a rien perdu de sa proéminence, dont la so:iffrance au contraire a affilé l'arête vive, il garde une empreinte supérieure où la noblesse le dispute à la majesté. Les ravages de la maladie ont aplati le corps, l'ont diminué, mangé, si l'on veut, car j'ai quelque peine à en suivre le dessin sous les draps ; en revanche, nulle dépravation n'a atteint la face, oii de bonne heure fut imprimée la beauté. Oh! puis, quelle sérénité incomparable et tout ensemble quelle dignité grandiose dans le repo«^ de ce vieillard, dans ce repos universel qui va devenir la paix du tombeau ! Et cet homme est un vulgaire sorcier de la montagne cévenole ! et cet homme est un paysan de Vcrénous-sur- Mareî Michel-Ange en eût fait un patriarche de l'âge biblique, un Abraham ou un Jacob mourant
à neuf cents ans au milieu d'une lignée innombrable, assez forte pour peupler l'univers.
— Mon cher Vincinet, murmurai-je, vous ne m'en voudrez pas, n'est-il pas vrai, d'avoir agi comme je Tai fait?
Je posai affectueusement une main sur son épaule. Il ne donna nulle réponse à mes paroles et parut insensible à ma caresse amicale.
— En tout ceci, repris-je, je n'ai eu qu'un but : amener votre mariage avec Lalie...
Un bruit énorme, enflé comme un rugissement de tempête, m'interrompit : c'élaitrépouvantable Miserere qui, sur le point de finir, redoublait de force, je pourrais ajouter de fureur. Vincinet, atteint cette fois, se redressa par un jeu brusque des jarrets, me planta à la face ses yeux où passèrent des lueurs menaçantes et bondit vers la porte. Comme il touchait au portail des Yignères et comme je le saisissais pour l'empêcher de commettre je ne sais quelle folie, un cri aigu éclata.
— Vincinet! mon Vincinet!
Lalie, échappée de la charrette, Lalie, à qui sa douleur avait donné des ailes pour cingler en avant, à qui l'amour avait fourni des yeux pour se guidera traversla nuit assez épaisse parmi les
châtaigneraies, Lalie venait de lui sauter au cou.
— Mon Vincinet! mon Vincinet! répétait-elle, son gentil visage d'enfant noyé de pleurs
Elle ne savait que redire insatiablement ces deux mots : Mon Vincinet.
Lui, cependant, abasourdi, désarmé des fureurs dont j'avais perçu le premier éclat, la dévisnc^eait d'un regard tout ensemble doux et farouche, la palpait de ses dix doigts pour s'assurer que c'était bien elle et ne soufflait mot. Dompté par une force inconnue qui brisait comme verre toutes ses tortures actuelles, il n'était capable que de subir l'influence de Lalie, de s'abandonner à Lalie, de suivre Lalie.
— Mon parrain est là qui arrive pour te consoler, dit-elle. Entrons, mon Vincinet.
Il n'eut pas une parole, un signe pour protester.
La croix d'argent, longuement emmanchée, de la paroisse de Saint-Estève, touchée par un rayon de lune, étincela à l'entrée de la cour des Vignères. Les chants avaient cessé. Soudain, la multitude, empilée aux portes de la métairie, se partagea pour livrer passage à l'officiant, et mon ami NizeroUes, plus pâle que « le voile » de soie blanche de la paroissCj un peu cquibc'
par une émotion religieuse où s'amalgamait peutêtre la peur — pensait-il au malheureux abbé Bouzac, de Valquières? — aborda le chevet de Galabru.
Le curé de Sainl-Eslève demeura immobile, ses yeux et ses oreiUes attentifs au moribond, dont la belle tête sculpturale provoquait chez lui un indicible étonnement. Il s'était attendu à la figure ravagée, sanglante, hideuse de colère démoniaque de Parado, des Garigues-Rouges, et il trouvait des traits placides, une peau intacte, un calme souverain. L'apaisement superbe de Toussaint Galabru le gagna instantanément, lui surexcité, troublé par toute sorte de pensées malsaines de défiance ou d'effroi : il déposa, sur une table où Tourenque venait d'étendre une serviette, le saint ciboire, les saintes huiles, et se rapprochant du lit :
— Mon fils, soupira-t-il d'une voix céleste.
Galabru, dont la respiration était à peine perceptible, entendit; ses paupières, tombées à plis épais sur ses yeux clos, laissèrent paraître une fente plus mince qu'un filet au fond des orbites agrandis, puis une lueur filtra. Nizerolles fit trois pas vers la porte et, l'étalant d'un tour de main :
— Mes frères, entrez tous !cria-t-il, ému d'une espèce de joie.
La procession, en attente sur la neige, se rua dans la métairie, dont M. Nizerolles-Gloscard, en ouvrant les pièces durez-de-chaussée, s'empressa de lui faire les honneurs.
— A genoux ! reprit M. le curé d'un ton de commandement.
La foule, terrifiée, se prosterna.
— Toussaint Galabru, dit Nizerolles, bien que le mal vous accable au pointde ne vous permettre aucune parole, ne désespérez pas de la bonté de Dieu. Vos fautes, que vous m'auriez 'avouées si vous l'aviez pu, dont je vous aurais absous, tout le monde dans ce pays les a connues, en a souffert, et tout le monde vous les pardonne. A cette heure suprême, non seulement nul ne vous tient rigueur, mais chacun prie que vous obteniez miséricorde. Pensez à Dieu, qui ne vous néghge pas, qui s'occupe de vous, qui vous visite, qui, si votre componction est sincère, vous ouvrira les portes de son saint paradis.
Il se retourna vers ses ouailles, et, la voix plus haute:
— Que Dieu lui ouvre les portes de son saint paradis I
— Que Dieu lui ouvre les portes de son saint
368 TOUSSAINT GALABRD
paradis! répétèrent en chœur les femmes et les hommes de Saint Estève.
— Où est Vincinet? demanda M. le curé.
Le jeune homme, à genoii>: contre le perron du foyer, se mit debout.
— Approche, mon enfant.
Vincinet voulut faire un pas ; mais il chancela, et si Gard.lte et Lalie qui le guettaient ne fussent accourues, il tombait.
Quand les assistants virent ce garçon, le plus beau,, le plus robuste de la montagne, blanc comme un linge, le pas indécis entre la jeune fille et la vieille femme qui le soutenaient, ils ne purent retenir leurs larmes. Un entraînement de sympathie douloureuse emporta les cœurs, et des gémissements, des sanglots remplirent la maison.
— Viens, mon enfant, viens avec moi, lui dit Nizerolles, le prenant par la main et l'entraînant.
Vincinet alla d'un pas plus ferme. Il toucha au chevet de son père. Alors Baplislin Nizerolles, d'une voix où coula librement a le lait de toutes les tendresses humaines » :
— Toussaint Galabru, dit-il, n'ayant pu recevoir l'aveu de vos péchés par le fait delà maladie qui vous clôt la bouche, il m'est interdit de vous
administrer le saint viatique; mais je vais vous appliquer le sacrement de rExtréme-Onction, et c'est Vincinet, votre Yincinet qui me servira d'acolyte durant la cére'œonie. Lui qui vous aime^ que vous aimez, vous découvrira la poitrine, vous découvrira les pieds. Le contact des doigts de votre enfant vous sera si doux 1 Toussaint Galabru, Dieu veut qu'au milieu de vos remords vous soyez consolé.
Le moribond eut un imperceptible mouvement de tête ; encore une fois la fente de ses yeux s'entr'ouvrit, et un commencement de regard passa, dirigé vers Yincinet.
— Hâtons-nous, lui dit Nizerolles.
Hélas! il eut beau se hâter; il n'avait pas trempé le pouce dans le saint chrême, décrit une croix sur le front du sorcier, que la face de Galabru prit des tons plombés, s'altéra, eut une immobilité inconnue jusqu'ici, l'immobilité de la pierre qu'amène chez l'être humain le brusque arrêt de la vie.
— Monsieur le curé, il devient noir! s'écria Vincinet, reculant épouvanté.
— ft Les ombres de la mort », murmura Nizerolles, allant vers la petite table qui lui servait d'autel.
— 11 est donc mort? il est donc mort?
L'officiant, eh train de passer sur ses doicrts de la mie de pain pour en enlever la trace des huiles consacrées, se retourna et lança un dernier regard dans la direction de Toussaint Galabru.
— Oui, mon enfant, il est mort.
Et, retrouvant sa voix retentissante de clairon :
— De profundis ! . . . entonna-t-il.
C'était le signal du départ.
Paysans et paysannes, effrayés, quelques-uns poussant des cris, se bousculèrent aux portes. La colonne, croix en tête, chantant au départ comme à l'arrivée, descendit les pentes vers le hameau de Vérénous. Tout à coup, mon ami Nizerolles eut un mouvement de cœur admirable. Sur le point de quitter les Vignères, il déposa le saint ciboire sur la table; puis, rétrogradant jusqu'au perron du foyer, où Vincinet s'était affaissé, où il tremblait, où il grelottait, où il pleurait environné de Lalie, de Cardette, de M. Nizerolles-Closcard, de Tourenque, il lui dit ces belles paroles :
— Mon fils, voici celle que Dieu a envoyée vers toi pour te consoler dans n'importe quelle épreuve de la vie.
Et, entre les mains froides, crispées du jeune homme, qu'il n'ouvrit pas sans peine, il déposa la menotte brûlante de Lalie.
Gela fait avec une simplicité touchante, il rejoignit la procession, qui s'éloignait en chantant :
Si iniqiùlales oùservaueris, Domine, Domine, quis sustineOit ?