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Toussaint le mulatre

Qui veut avoir raison et possède seulement une langue, l'a cerlaineraenl; je suis rassasié de bavardage , car si tu as raison , c'est que je préfère me taire.

Goethe. Faust.

Mon bon Dieu, un homme tomme celui-ci pense loul et sait tout...

Goethe.

Que voulez-vous? qu'exigez-vous de moi ? plaisanlez-vons ou parlez-vous sérieusement? car enfin je suis fatigué de vous en-^ tendre sans vous comprendre.

Shakespeaf.e.

Il passait de la langue aux mains, de la plume au fer, c; de l'encre au sang!

Pasqcin.

XIlï.

Un journaliste est un homme qu'on recherche, qu'on flatte, qu'on déteste, qu'on exploite, qu'on craint, qu'on montre au doigt, qu'on suit, qu'on espionne, qu'on arrête , qu'on juge , qu'on vole , qu'on emprisonne et qu'on oublie!

Un journaliste est un homme qui n'a pas une minute àlui, qui, le jour, médite et rumine, s'impatiente et rédige, et qui, le soir, rit et parle, critique et dort dans sa loge au spectacle.

Son cabinet est un sanctuaire ou plutôt une petite place forte à plusieurs circonvallations.

11 est toujours enfoui à l'extrémité d'une aile de bâtiment et flanqué d'une multitude de salles qu'il faut prendre d'assaut, ou bien souvent par ruse.

Un journaliste a des sandales aux pieds y une chancelière aux sandales, une calotte de velours imprimé à la tête; sur sa table un immense encrier, beaucoup de plumes taillées d'avance , beaucoup de papier blanc tout coupé par feuilles, beaucoup de brochures et de gazettes, et beaucoup de résolution à ne lire ni les brochures ni les gazettes...

Les brochures et les journaux , voilà la bibliothèque du journaliste; les journaux sont encasés par trimestre, et les brochures sont empilées sur des rayons suivant îeuicouleur et leur format.

Qui dit brochure dit un livre dont les feuillets ne sont jamais coupés.

Pour faire une excellente brochure, il faut mettre un gros titre à succès à la première page et laisser le reste en blanc.

Pour être journaliste sous une monarchie,, il faut avoir un style exprès pour les gens du roi, une éloquence non prévue par tels articles du code pénal, et une conscience philosophique et politique en harmonie avec la loi du 2 5 mars iSiS.

Pour être journaliste sous une monarchie , il faut connaître la valeur suspensive du point d'interrogation, la mnlice du souligné, Té-

nergie des lettres italiques , le guet-à-pens des phrases à double sens...

Pour être certain journaliste ministériel, il faut savoir frapper sur le pavé une canne à épée, savoir tirer deux coups de pistolet en l'air, connaître la petite ruelle obscure qui conduit à la caisse honteuse des fonds secrets, et prendre tous les samedis des leçons de bâton sur la terrasse du château de Meudon...

Pour être journaliste indépendant, il faut avoir une belle et généreuse jeunesse à donner au spleen des prisons, et surtout beaucoup d'argent adonner au fisc qui vous délivre reçu du capital et du dixième en sus, qui ne se lève de son fauteuil percé que pour, erapaumer les écus et qui ne vous dit seulement pas... Merci!...

Pour Pire jouinalislc il faut avoir, outre

l'éloquence non prévue par le code pénal et en harmonie avec la loi du q.5 mars iSib, un autre genre d'éloquence qui s'épand vite et vite, et qui s'encadre tout juste dans le morceau de papier blanc qui reste à noircir...

Pour être journaliste consciencieux, il faut n'avoir point d'amis ni de famille, il faut n'avoir que sa tête, son cœur et son bras...

Pour être journaliste au pupitre ministériel, il faut avoir toutes ces choses-là, moins le cœur et le bras...

Voyez-vous celui-là qui écrit sur son genou, celui-ci sur le cul de son chapeau, cet autre sur l'épaule de son voisin? Ce sont les journalistes sténographes...

Voyez-vous celui-ci qui écrit d'une main , tient un ciseau de l'autre, et a des pains à

cacheter plein la bouche? C'est le journaliste rédacteur des, faits Paris...

Voyez-vous cet autre qui a la tête appuyée sur sa main gauche, qui a les yeux fermés, qui écrit serré , à nombreuses ratures et peu à la fois? C'est le journaliste rédacteur des articles de fonds.

Et celui-ci, le voyez-vous?...

Il a devant lui des cartes géographiques variolées, et d'immenses journaux anglais imprimés jusque sur tous les bords...

C'est l'équilibriste européen, c'est le diplomate universel , la terreur des protocoles, le Méphistophélès des conférences secrètes , la béte noire des ambassadeurs , des envoyés extraordinaires , des consuls, des agens consulaires et des chargés d'affaires... C'est le journaliste rédacteur des articles étrangers sous la rubrique Vienne. Berlin. Londres ^

Stuttgaid, Saint-Pétersbourg, Constaiitinople, Smyrne, Paraguay, Pékin, etc., etc.

Et ce petit homme râpé d'habit, crotté jusqu'au ventre, à l'œil vif et noir, qui se gratte la poitrine, qui a du linge sale, qui sue au front? c'est le nouvelliste du journal...

C'est celui qui donne les bulletins scandaleux et criminels à tant par ligne , c'est le registre ambulant de tous les propos , délits, crimes, monstruosités et catastrophes...

Il a deux assassinats dans les basques de son habit-veste, deux suicides dans les poches de son gilet et une trentaine de vols à toutes circonstances dans la coiffe de son chapeau défoncé par le haut.

Il sait le nombre des cadavres de la journée, leurs aventures, leur genre de mort, leur degré de putréfaction, leur couleur el leurs habits.

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Il sait les grands et petits enterremens et le chien fidèle, confectionne des vers pour les épitaphes, de la prose pour le théâtre Bohineau et les petites affiches, dîne tous les dimanches chez l'entrepreneur des pompes funèbres, et tient tous les neuf mois sur les fonts de baptême l'enfant du gardien de la Morgue...

Cet homme-là est un être encyclopédique, de la tête aux pieds; il a des oreilles qui écoutent toujours , une langue qui remue toujours , des jambes qui courent toujours, une tête qui jamais n'oublie, et la bosse de la curiosité...

Chacun de ses membres lui rend un service spécial, périodique et lucratif...

C'est lui qui vous raconte l'arrivée du roi, le départ des courriers, les visites du duc d'Orléans chez le préfet de police, les arres-

tations de la matinée, el qu'il pleuvra le soir...

Il n'y a pas un pavé de Paris sur lequel il tombe un papier qu'il ne soit là pour le ramasser, pas un coup de poing auquel il n'assiste, pas une émeute qu'il ne suive, pas une voiture à stores fermés dont il ne retienne le numéro , pas un mouchard qu'il n'espionne, pas un café non abonné qu'il ne visite, pas un ouvrage nouveau qu'il ne demande, pas un dessin de Grandville ou de Forest qu'il ne rapporte.

Il sait les bruits de palais, les bruits d'antichambre , les bruits de bourse, les bruits de mansarde, les bruits de coulisses, les bruits de concerts, les bruits d'estaminets, les bruits de rue.

Il sait le tenqxs, les tremblemensde lerie, les monstres marins, les houd)es, les oura-

gans, les éclipses visibles partout excepté à Paris; il sait le mois, le jour du mois, le saint du jour, la nouvelle lune , le signe de l'écrevisse, le prix du bœuf et des fines herbes, l'heure de la marée, le nom des omnibus, leurs routes, leurs cartes, leurs stations, la sonnette du médecin , l'étage de l'accoucheuse, les restaurans nouveaux, le prix de la carte, le quatrième enterrement de Ferdinand, la convocation des cortès , la dixième victoire décisive de don Pedro, la mort du pape et la naissance du veau à huit pattes!

11 est à la fois dans tous les quartiers de Paris , dédaigne la pluie , avale le vent , mâche la grêle, traverse les planches des grands ruisseaux sans payer, fait la cour à l'invalide pour passer le pont des Arts et offre une prise au receveur du petit bureau... glisse des billets de Navarin à son cireur déboîtes, des actions de la ])anque de change à son

barbier, des billets de spectacle de la veille à son cordonnier, des épreuves de journaux à sa table d'bôte , des robes de sylvestrine à sa maîtresse, des grattures de cassonade aux enfans du portier, et au carabin qui demeure sur le même carré que lui une lettre de recommandation pour monsieur Samson et pour le concierge de Clamart...

Le nouvelliste loge à la nuit, a secoué le préjugé des puces et dort la bouche ouverte...

Le nouvelliste ne doit rien, ne possède rien, meurt sans héritiers, et, pour avoir la chambre vacante, le logeur de nuit est obligé de le faire enterrer gratis , sans prêtres, sans flambeaux, sans épitaphe et sans immortalité!...

Et dans le sanctuaire dont il est parlé plus haul , le voyez-vous à son bureau, au milieu

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des colonnes-épreuves qu'il relit, des petits articles qu'il intercale pour cimenter la rédaction générale, la faire une, la conduire au but avec ensemble?

Celui-là c'est le journaliste rédacteur en clief; il fournit les tbèmes, pose les hypothèses, résout les propositions à l'ordre du jour, décrète une attaque à tel pouvoir, fait rager monsieur Persil, inquiète le roi de Hollande , harcelle don Pedro , et trouble le sonmieil d'un grand nombre d'augustes personnages!

Le journalisme est une puissance ! eh bien ! il faut qu'on apprenne que souvent aussi le journalisme est un grand cauchemar!.,.

Pour en juger, tournons-nous vers le cabinet du rédacteur en chef.

On frappe à la porte et on entre sans attendre la réponse.

D Ui\ JOIIRN A^LISTE. 13

C'est un nioiisieiir long de six pieds et un pouce, liabillë de noir, et ayant une forêt de cheveux blonds sur une petite boule blanche qu'il appelle sa tête; il se présente en entrant du côté de sa personne où il y a une brochette embrochant six croix.

A ces six croix on peut juger tout de suite que cet individu a tué beaucoup d'hommes à la guerre , ou beaucoup de criminels en cour d'assises, ou bien qu'il a tué beaucoup de fortunes au tribunal de commerce... ou bien qu'il a joui long-temps d'une grande quantité de gros traitemens.

Ou bien que, baron chimiste , il a révélé à l'Institut le secret d'asphyxier les rats dans leurs trous, ou bien qu'il a fait l'exercice devant, le futur petit espoir d'une marine dont la Hotte croise au détroit de la Marne!...

Ou bien ({u'il a uionté la garde un jour

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de pluie contre un tas de moellons importans, et qu'il a bravement croisé la baïonnette contre les pisseurs !,..

Ou bien qu'il a concouru à la réélection d'un député vendu...

Ou bien qu'il a eu une jolie femme à grand dévouement !

Ou bien qu'il était le cousin de la maîtresse du confesseur d'une puissante dame.

Ou bien enfin que, pendant une minute, il a été de quelque manière que ce fut en position de faire quelque chose d'agréable à quelqu'un qui n'était pas sans influence auprès de l'homme qui a la clef de l'armoire aux rubans rouges!...

Le grand monsieur entra donc, et pour cela il fut obligé de faire un demi-cercle de son corps.

— Est-ce à monsieur le rédacteur eu chef ou à monsieur le gérant que j'ai l'honneur de parler ?

— A tous les deux à la fois, monsieur...

— Oh ! alors c'est un bonheur pour moi... je ne souffrirai pas que vous vous dérangiez... Me céder votre fauteuil ! allons donc, je me contenterai de cette chaise; encore si je ne me tiens pas debout, c'est que je ne le pourrais, comme on dit, sans faire un trou au plafond... Maintenant veuillez m'écouter, et surtout je tiens à une chose , c'est à ne pas être interrompu une seule fois, car mon récit sera de nature, je pense, à apporter quelque lucidité à la complication politique actuelle; et rassurez-vous d'ailleurs, je ne dirai pas une parole inutile, c'est-à-dire susceptible de prolonger cet entretien au-delà des bornes convenables, et j'entends par bornes convenables celles qu'il faut placer entre l'utilité qu'il y a pour un publiciste de rece-

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voir les avis extérieurs, et la nécessite où il se trouve de réserver le reste de son temps aux intérêts nationaux, et n'allez pas croire que j'entends par intérêt national l'intérêt d'une famille; non, ma vie est là pour prouver que je n'ai eu de sang que pour le pays, oui, pour le pays, et j'entends par le pays, la France circonscrite dans ses limites naturelles, c'est-à-dire par le Rhin , limites dont l'histoire se rattache à celle de ma vie qu'il faudra que je vous raconte un jour, poirr vous prouver quel homme je suis, et ma narration, quoique marquée au sceau de la modestie, ne laissera pas moins sur son passage des traces de belles et grandes actions *.

Je commence d'abord par vous présenter un article que j'ai composé moi-même au sortir d'une méditation intime; cet article

(i) Un poinl, à la ligne ! [Note de l éditeur.)

prouve jusqu'à la dernière évidence, aussi bien aux théoristes les plus vagues qu'aux mathématiciens les plus positifs, cette double A'érité imminente et appropinquante :

1° Que les puissances étrangères sont au bout de leur chapelet!

1" Qu'on doit s'attendre d'un moment à l'autre à voir jaillir l'étincelle qui mettra le feu à la traînée qui allumera la conflagration générale!...

— Veuillez, monsieur , me donner votre article; je suis fort pressé en ce moment; je le lirai ce soir avec attention et j'en ferai mon profit...

— Oh ! pour cela non, je ne souffrirai pas que vous vous fatiguiez à déchiffrer une écriture si mal peinte, et puis, vous comprenez bien, on est auteur, on a son petit amourpropre, n'est-il pas vrai ?

Voussavezcela mieux que tout autre, vous qui en écrivant tous les jours dotez vos co-

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lonnesetla France d'articles si profonds!... Je vais lire moi-même , et je crois pouvoir vous prédire que votre attention ne sera pas tout-à-fait perdue...

Le rédacteur ouvrit la bouche pour aspirer beaucoup d'air et beaucoup de résignation, puis il dit : J'écoute. Et en même temps il s'arrangea de manière à pouvoir dormir... Il y a une méthode sans brevet d'invention à l'usage des grands hommes, lesquels peuvent très bien dormir dans la position d'un savant qui médite profondément...

La méditation et le sommeil ont tous deux les yeux fermés.

Le grand monsieur lut pendant une heure un article bardé de citations grecques, sanscrites et provençales, où il était victorieusement démontré :

1° Que les canaux sont enfoncés par les chemins de fer... dà^\«.

2° Que les machines à vapeur de la force de vingt chevaux ont une immense supériorité sur les manèges à quatre chevaux aveugles...

3° Que le roi des Français aime beaucoup l'empereur Nicolas qui ne peut pas souffrir les Polonais qui ne peuvent pas souffrir l'empereur Nicolas qui aime beaucoup le roi des Français !

4° Enfin, que plaire au peuple en lui faisant beaucoup de bien est maintenant le plus sûr moyen de se rendre populaire!

La lecture finie , le grand homme sec s'étendit sur sa chaise de manièreà faire le plus de ventre possible, et il attendit.

Le bruit de la lecture avait endormi le ré-

dacteur en chef, le silence le réveilla, et il entendit la voix de l'auteur lui dire bouffie d'orgueil : — Que pensez-vous de mon article?

Le rédacteur en chef acheva de s'éveiller, prit un ton grave et répondit : — Je pense qu'il contient des choses un peu abstraites, un style quelque peu mystique... et que...

— Ah! je comprends... c'est-à-dire que mon article est trop profond à une première lecture... vous en désirez une seconde.

Le rédacteur se leva en criant : — .le ne souffrirai pas... que vous vous donniez cette peine, ajouta-t-il avec plus de douceur; et il lui prit l'article des mains, le mit sur son bureau et posa sa tabatière dessus... comme pour dire : Voici \\n article réservé pour q^ielque chose !...

d'un JOURNAIJSTE. '>>.3

Toul de même, cet article était réservé pour quelque chose!...

Le grand monsieur mit une main à ses six décorations qu'il caressa avec complaisance, donna une douzaine de petits coups de l'index, destinés à battre en brèche une démangeaison qui lui pointait dans les cheveux et reprit la parole avec verve et satisfaction de lui-même...

— Vous me permettrez sans doute, monsieur le rédacteur, de revenir vous voir souvent; j'ai des documens importans à vous communiquer.

Imaginez que le baron Risbec, qui vient d'étrenommé ambassadeur, étaitcousin d'une personne que mon grand-père a beaucoup connue à Lyon... Eh bien! en faisant l'autre soir des recherches importantes dans mes nombreux et inédits nianuscrits,j'ai retrouvé unelettredubisaienldece baron Risbecadres-

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sée au bisaïeul de la personne que mon grandpère a beaucoup connue à Lyon... et cette lettre parle d'une certaine entrevue qui aulait eu lieu entre le bisaïeul du baron Risbec et un général au service de l'Angleterre, ce qui dénoterait la tendance de cette famille à sacrifier les intérêts gaulois aux intérêts britanniques. Il est vrai que pour bien constater cette tendance il faudi^ait que cette entrevue se fût réellement passée en 1680, année de la guerre avec les Anglais , car si c'était en 1688, comme d'autres indices sembleraient le faire présupposer, il n'y aurait plus le même argument à en tirer, attendu que la paix était alors conclue avec l'Angleterre et que le général était entré au service de la France ; mais j'ai de fortes raisons de pencher pour 1680; peut-être serez-vous tenté de pencher pour 1688. Eh bien! du choc des opinions jaillit la lumière, et dans une de mes visites ultérieures je tâcherai de vous apporter quelques

d'un journaliste. iS

liasses de papier que nous fouillerons ensemble de manière à apaiser tout-à-fait nos consciences sur ce sujet...

Allons, monsieur, je vous quitte, et en vous quittant j'éprouve le besoin de vous le répéter : Personne mieux que moi ne comprend combien vous êtes utile au salut de la France ; le moindre de vos instans est compté et balancé par elle; aussi je vous laisse... Je reviendrai demain à dix heures précises du matin !... A propos... étourdi que je suis, j'oubliais la chose la plus importante ; il est vrai de dire que souvent on a quarante ans d'âge et dix ans de raison; voici ce que c'est:

Je suis informé qu'un parent de ce même bai'on de Risbec, dont j'ai eu l'honneur de vous entretenir tout à l'heure, doit communiquer ces jours-ci au ministre des travaux publics un plan de travaux pour les quais; et ce plan esl le même qui est sorti direclement de ia tète de Napoléon: car tous les

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partis commencent à s'accorder et à dire que Napoléon a eu quelques idées!

Or le parent du baron Risbec proclame de toutes parts que ce plan est de lui; à mon sens, il y aurait infamie à laisser croire à la France un pareil mensonge...

Chacun est responsable de ses œuvres, cuique suum; ce n'est plus le temps où sur les ponts élevés par Napoléon on pouvait remplacer les NN couronnés par des LL en croix; le sic vos non vohis de Virgile a été tué, étouffé, écrasé, mitraillé par la révolution de i83o!

Avant d'entrer en matières, je dois d'abord vous expliquer le plan de Napoléon ; j'ai sur moi une copie de ce plan qui m'a été donnée en 1807 par un secrétaire du ministre de l'intérieur...

Le grand monsieur tira de sa poche un énorme dossier.

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Voici le plan... mais non, ce n'est pas lui, c'est un projet de constitution que j'ai faite hier au saut du lit , car vous avouerez que le matin est le meilleur moment pour travailler ; c'est l'heure où l'on est dégagé de toute influence extérieure, je dirai même intérieure, caria digestion est accomplie... Hé ! hé! allez, c'est une chose bien difficile à faire qu'une bonne constitution; voilà la centdixième que je rédige, mais je crois qu'enfin c'est la bonne... Tenez, je suis aujourd'hui si heureux que je vous promets de vous la lire quelque jour... Oh! vous ne la perdrez pas... mais voici mon plan... Hé non!... c'estla liste des batailles, combats et escarmouches remportés et gagnés par l'empereur Napoléon sur les puissances étrangères , avec les éphémérides correspondant aux temps de Jules - César , Alexandre, Charlemagne et Goliath ! Cette compilation aura vm succès prodigieux , mais ce nVst pas à vous

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qu'il faut dire ce que c'est que gloire et patrie.

— Mais, monsieur, le plan?

— Oui, le voici... Hé non! c'est la liste des martyrs de la Légion-d'Honneur depuis i83o... i3,42 5!... Dieu soit loué! voici mon plan... Et il étendit le plan retouché à la gouache par un artiste , pria le rédacteur de lui envoyer chercher un compas... tira la sonnette lui-même, compassa... analysa, vérifia, démontra par a -'- h et conclut à ceci, savoir :

1° Que plus les quais sont larges, plus la circulation est facile!

1° Que moins on jette d'immondices au milieu de la Seine, moins on obstrue la navigation des grands bâtimens.

Enfin il replia sa carte et en sortant il dit:

Monsieur le rédacteur en chef, je vous remercie de la bienveillance avec laquelle vous m'avez accueilli... elle me décide à vous faire des visites périodiques réglées ; ne fautil pas que chaque citoyen paie de sa personne pour la oause; et puis je vous l'avouerai, j'ai appris aujourd'hui par moi-même qu'on se réchauffe au feu de votre patriotisme, et surtout qu'on s'instruit à votre savante conversation!!!... A demain, monsieur le rédacteur en chef, à demain!...

11 sortit. L'air commençait un peu à revenir à la poitrine du rédacteur en chef lorsqu'il vit entrer dans son cabinet une dame épaisse de trois pieds et demi... ayant des lunettes sur le nez et beaucoup de nez sous ses lunettes... Sa mise était soyeuse et transparente... mais ce qui était surtout effrayant à voir... c'était un énorme cabas en damier, dépassé inégalement dans le haut par des

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papiers qui senlaienl le renfermé, el puaient les clercs d'huissier!...

La dame se mit à parler, et on eût dit que les oreilles, les yeux, le nez et la bouche concouraient à former les paroles... Tout remuait dans cette tête-là... Il y avait là-dedans quelque chose du tremblement d'un gâteau de gelée au rhum...

— J'ai l'honneur de parler à monsieur le rédacteur en chef... Oh! je le reconnais bien à sa tournure distinguée, à ce je ne sais quoi qui me dit : Ceci est un rédacteur en chef! Allez ! les yeux d'une femme n'y regardent jamais à deux fois !...

Monsieur le rédacteur, il est juste que vous sachiez mon nom... vous avez devant vous :

Zaïre-Zulma-Zoé de Ritournelle!...

J'appartiens à une famille, laquelle a de tout temps fait haute profession de philan-

D UIV TOURlNALISTi:. il

thropie... En usez-\ous, monsieur? c'est du régent!...

J'arrive au but, car un des caractères les plus positivement primordiaux et fondamentaux de mon organisation de femme , c'est une haine native et profonde contre les périphrases , et à propos de cela je vous dirai même que l'autre soir, dans mon salon où je m'amusais à lire à haute voix des passages sublimes de Montesquieu, je voulus, pour changer, faire aussi une lecture à haute voix dans le Courrier de Lyon, dans lequel je trouvai , ainsi que vous pourrez en juger, une phrase qui n'avait pas moins de cent soixante-neuf mots, que je voulus lire sans respirer, ainsi que l'exige je ne sais quel auteur primaire, et que je ne pus achever, car l'asphyxie me prit à la gorge, et je fus obligée de m'évanouir sans pouvoir au préalable appeler mes femmes au secours, et je crois que le seul souvenir de cet évanouissement me

donne un éblouissenient tel que si vous n'avez pas la complaisance d'ouvrir la fenêtre, je vais étouffer devant vous... Au secours!... j'étouffe... je m'évanouis!...

Zaïre -Zulma-Zoë de Ritournelle, fidèle à son habitude de lire les phrases sans respirer, avait aussi raconté son aventure sans respirer, et le hasard voulut que sa narration fût justement composée décent soixanteneuf mots, ce qui sans doute était la mesure de la portée de son haleine jusqu'à l'évanouissement inclusivement...

Elle s'évanouit donc et tomba sur le rédacteur en chef, qui eut un mal inouï à se retirer de dessous l'infortunée et à la faire revenir à l'existence...

Enfin elle reprit la parole et son histoire :

— Monsieur, je fais en ce moment un héritage inespéré de plusieurs millions en

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terres et en châteaux; il était temps , car encore quelques jours et il y avait prescription!...

La fortune des Ritournelle passer aux fonds secrets!... pouah! Une autre femme que moi n'aurait pas manqué d'engraisser quelques moines paresseux, quelques religieuses déhontées et libidineuses; moi, monsieur, je fais autre chose, je pense aux patriotes emprisonnés, qui ont perdu leur fortune et leur liberté à la grande comédie de i83o... aux patriotes qu'on laisse pourrir si déloyalement dans les cachots... Celui qui ne peut rien faire de son corps ne doit-il rien faire de sa fortune ?

Quant à moi je ne puis mieux m'adresser qu'à vous pour que mon argent s'épande sur les malheureux et ne remonte pas à sa source... Monsieur, je vous offre cinq cent mille francs!...

— Madame, vous faites là une grande et

belle action... honneur à vous... Les Monthyon sont aujourd'hui bien éparpillés sur le sol ; j'espère que vous me permettrez de livrer votre nom... à l'admiration publique...

— Je le permets, monsieur... Écrivez :

Zaïre-Zulma-Zoë de Ritournelle ; il y a deux / à Ritournelle, deux points sur Ve a Zoë, et deux points sur 1'/ à Zaïre!...

Demain je viendrai moi-même vous apporter les valeurs; en attendant, veuillez accepter en nantissement ce titre de propriété d'une maison de campagne aux portes de Tours en Touraine , je la destine à être vendue pour faire le complément des cinq cent mille francs... Je confie ce titre à votre honneur... A propos, avant de vous quitter je vous demanderai un léger service.

— Madame, je suis à vos ordres...

— Peu de chose, en vérité... Le jugement qui m'institue seule et unique héritière des

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trois niillions en question n'a pas encore été signifié à M. Claude de Ritournelle, demeurant rue Quincampoix, n° lo, au troisième... car vous saurez que j'ai un degré de moins que lui à cause du cinquième mariage de sa grand'tante Gorgonie de Ritournelle, laquelle a perdu les vingt-sept enfans de ses quatre premiers lits... Je n'attends plus que la signification de ce jugement pour obtenir ma mise en possession... c'est l'affaire de quarante-huit heures... Je vais en ce moment chez mon huissier qui ne veut plus me faire crédit... et je viens de m'apercevoir que je n'ai pas sur moi... non... j'ai beau chercher... j'ai oublié ma bourse... Auriez- vous l'extrême obligeance de me prêter dix francs...

Le rédacteur en chef devint pourpre et faillit éclater...

— Madame, \olie adresse s'il vous plaît?

je veux faire porter les dix Crânes chez

vous...

L'héritière présomptive des trois millions... pâlit beaucoup, s'obstina à ne pas donner son adresse et sortit le plus vite qu'il fût possible à l'ensemble de sa personnel...

Le rédacteur ouvrit alors le titre de propriété de la maison de campagne aux portes de Tours... C'était l'arbre généalogique, colorié au bleu d'indigo, de toute la famille des Ritournelle... et au dos il y avait une note de blanchissage j^our l'année i832... laquelle note s'élevait à six francs cinquante centimes, le linge de table compris!...

En cet instant entra un solliciteur à la place de porteur du journal... Il se nommait Alvinzi...

Le rédacteur en chef lui dit :

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— Arrivez vite, Alvinzi, j'ai une place pour vous, je donne ma démission, et je vous nomme rédacteur en chef... Oh! je ne veux pas rire, prenez à l'instant possession de ce cabinet... Voici mes lunettes... prenez l'air le plus occupé possible, ayez devant vous un Montesquieu ouvert et un Viennet fermé , mettez beaucoup de chiffres sur du papier blanc , recevez tous les visiteurs importuns. Soyez doux et patient , entendez toutes les plaintes, tous les soupirs, tous les gémissemens, toutes les histoires, tous les héritages, tous les articles, toutes les réfutations, tous les mémoires, toutes les constitutions ; ne fâchez personne, donnez raison à tout le monde, crachez, toussez, éternuez au lieu de répondre, et que si vous répondez que ce soit par oui ou par non... Vous aurez cinquante écus... par mois... au lieu de trente francs que vous auriez eus à être porteur... Acceptez-vous?...

38 LE CABINET d'uN JOURNALISTE.

— J'accepte...

— Eh bien! soit dit, mais je vous plains; moi j'aimerais mieux être porteur...

— C'est juste, mais j'ai six enfans à nourrir... et pour cela il faut être décidé à tout. Monsieur, je suis décidé à être rédacteur en chef!!!

Suite.

Il faul les passer tous au fil de l'épée! Un Modéré.

Achille en voyant un glaive Se seul un héros fougueux, El vous sicaires odieux , Vous vous sentez bourreaux en regardant la Grève!

Louis CoL'RET. Massacre du fiontd'j^rcijle.

jôuite.

Bientôt se passa une scène d'un caractère douloureusemen t tragique.

La porte du cabinet s'ouvrit brusquement, un jeune homme entra, pâle, essoufflé, ensansflanlé!...

— Vengeance, mes amis! vengeance... La société G. est entourée par une nuée de mouchards... ils ont i'épée à la main, ils tuent ceux qui veulent entrer... Malgré eux... moi je m'étais échappé, j'accourais ici demander du secours... J'ai entendu un de ces misérables courir sur mes pas... puis je l'ai senti qui me piquait par derrière... en me disant : « Tiens, Alvar! voici pour le compte de Silvio... je m'appelle Gaspard! » J'ai couru tout de même... j'arrive avec ma blessure. Il m'a pris pour Alvar... Alvar est sauvé! Vive la république, et moi... je meurs... Ah! mon sang se refroidit déjà.. .jele sens s'arrêter, il ne coule plus le long de mes reins, ma chemise se colle contre ma peau... Je souffre!... oh! c'est fini!... j'ai froid... Point de secours... je me meurs... Les lâches! par derrière!... toujours! il m'a percé jusqu'au foie... Vengezmoi... Un mot d'adieu à ma mère... ma dernière pensée est poiu" elle el pour la ré...

d'in journaliste. 43

Sa langue ne put achever... une violente hémorrhagie lui monta à la tête, et lui coulant par la bouche et par les yeux, étouffa sa voix et éteignit sa vue... Il tomba dans les bras d'Alvinzi!...

Le rédacteur en chef saisit une épée pendue au mur, de l'autre main il sortit et dit à ses collaborateurs qui faisaient cercle autour de ce cadavre de vingt-cinq ans :

— Mes amis, c'est au tour de l'épée maintenant... Allons sauver Alvar et venger ce jeune homme... A vos épées, vous dis-je , et faisons voir que nous savons mieux treniper nos fers dans le sang que nos plumes dans l'encre... Suivez-moi!...

Un cri général répondit : Marchons ! Et en une seconde, compositeurs, rédacteuis, pressiers, s'armèrent de lout ce ([ui {)eut

tuer des mouchards... La bande ne marcha pas... elle courut à la rue Saint-Côme... Mais il n'y avait déjà plus rien...

Tout était fini, et à la lueur du réverbère on vit quelques hommes courbés vers la terre éponger les traces de sang sur le pavé!...

Un groupe immense s'était formé...

Le rédacteui- en chef s'approcha et écouta parler...

— Il faut, mille dieux! qu'ils aient avec eux éponges et civières ; il y a à peine cinq minutes que la mêlée a disparu , et déjà il n'y a plus de cadavres aux trottoirs, ni de rouge au pavé. Vrai Dieu ! quand le soleil se lèvera demain matin, il n'y verra rien du tout...

- - Tu as raison , Jérôme , c'est toujours ainsi; cependant depuis long-temps je n'avais

d'un journaliste. 45

vu une soirée si vive, si rapide et si chaude... Six républicains tués...

— Tu oublies de compter les huit blessés qu'on mène à l'hôpital Beaujon, l'hôpital le plus éloigné d'ici...

— Vous oubliez tous les deux de compter les douze autres qu'on a fait passer selon l'usage entre une haie de coups de manches de poignards, et qu'on a dirigés ensuite sur la préfecture de police...

— Et TOUS oubliez tous les trois ce grand vaurien aux moustaches rousses , qui est revenu en courant de la rue Sainte-Marguerite, et qui s'est jeté sur ce beau jeune homme en criant: A mort, Alvar!... Mais le poignard n'a pu atteindre que le bras... et les autres ont enlevé le jeune homme et l'ont mis dans le dernier fiacre... en criant : A la Force, dûtil y crever 1...

— C'est vrai... il a raison le serrurier... Tiens, Jérôme, je ne suis qu'un misérable

46 LE CABINET d'uN JOURNALISTE.

porteur d'eau , mais je le dis la main sur la conscience, m'est avis que ceci ne peut plus durer long-temps!...

Le discours de Jérôme ne dura pas plus long-temps, car arriva une charge de cavalerie qui prit de front toute la rue, et qui de chaque côté rasa les. murs des maisons!

Un instant après une civière emportait un autre cadavre , et un homme épongeait une nouvelle mare de sang!... Oh! c'avait été une belle et brave charge de cavalerie française !

C'était le cadavre et le sang du rédacteur en chef... Il passa de la langue aux mains, de la plume au fer, et de l'encre au sang!...

€a Sova,

La Force , I 7 juillet ) 833 , à l o heures tlu soir !

Un bruit de clefs dans les oreilles ,

Un geôlier derrière chaque porte qui s'ouvre !

R. ( Intimité. )

Plus de vitres, plus de glaces aux fenêtres, mais de massifs barreaux de fer entrecroisés, auxquels se colle çà et là quelque hâve figure d*un galérien ou d'un fou.

Victor Hugo. Dernier jour d'un condamné.

On pourrait donner de la Force une longue description historique.

Dire <|ue ce tut autrefois un nionunieul féodal ;

Que de ce nioiuinient on abattit les co-

5o LA FORCE.

lonnades intérieures pour faire des préaux; qu'on arracha les balcons qui saillissaient aux étages pour faire des murailles rases et sombres qui n'offrissent pas le moindre relief, pas la plus petite assise de pierre aux mains des prisonniers qui s'évadent;

Qu'on incrusta des barreaux de fer aux fenêtres pour n'y laisser passer c{u'un peu d'air et de jour; qu'on enleva les belles portes aux huit panneaux ciselés pour les remplacer par de gros murs en bois tournant sur des gonds bientôt rouilles et criards, et n'obéissant qu'à des clefs criardes aussi, mais qui ne se rouillent jamais.

La clef d'une prison est toujours en mou- \ement; elle a pour fourreau la main du geôlier : la clef ne peut pas se rouiller, car le fomreau est bien poli et bien sec...

On pourrait dire f|ue du monument féo-

LA FORCE. 5l

dal ou fit une prison roturière, prenuère station pouj' ariiver à sa voisine la Bastille, la grande prison féodale de Paris.

Mais ces détails intéresseraient peu l'aichitecture moderne qui ne peut que rougir en face de l'architecture gothique, et qui souvent, après avoir rougi, prend de la colère et fait abattre les monumens de sa honte... La tour Louis-d'Outremer , par exemple, si belle et si hardiment élevée sur la haute montagne de Laon...

Quant à l'architecture du moyen-âge , elle a son poète en Victor Hugo, qui, dans un plein cintre, dans la moindre colonnette, sait lire l'histoire d'un règne, et qui, dans le monument entier, sait lire l'histoire d'un siècle!...

L'architecture du moyen-âge a fait de bien belles choses et en a inspiré de plus belles

encore. Elle a inspiré le premier volume de Notre-Dame de Paris!...

Politiquement parlant, les prisons de France datent de i83o; c'est de i83o qu'il faut partir; i83o! ce^lle principium et fons des geôliers et des geôles, des souricières et des cachots!

En i83o les prisons ont changé de peau; elles ont revêtu une robe nouvelle, elles se sont grandies aux chants de la Marseillaise ., et ont jeté des cris de joie lorsque, sur leur fronton reblanchi à neuf, on a écrit ces mots : Liber*^" Ordre public!

Pendant quelques jours elles ont cru que leurs soupiraux s'élargiraient en fenêtres, (ju'elles respireraient à l'aise, et que les barreaux de fer, qui les font si méchantes et si laides, seraient remplacés par de jolies persiennes vertes...

Elles ont cru cela parce qu'elles entendaient de belles paroles!...

On vous trompait, pauvres prisons!

On a bouché la moitié de vos soupiraux pour vous rendre plus sombres au dedans, et pour que les imprécations et les gémissemens que votre ventre pousse jour et nuit fussent moins entendus du dehors, où sommeillent tant d'échos vengeurs.

On a ôté vos barreaux, mais on lésa bien vite remplacés par d'affreuses persiennes de fer scellées dans le mur.

Car il s'est trouvé dans Par^yn homme assez oublieux de l'histoire des peuples pour qu'il usât son talent à les combiner de manière que vous ne puissiez plus voir ni les maisons, ni les toits, ni le ciel, ni la terre, que l'air ne vous arrivât qu'à l'aide de nombieux détours, le long des lames transversales,

auxquelles la lumière du soleil se dévie, se brise et expire... Et puis après cela on vous a tellement bourrées de patriotes que vous en crevez de toutes parts!...

On vous trompait, pauvres prisons!

Et toi, la Force, qu'en dis-tu? es-tu contente?

Jusque là tu n'avais pas de gène, tu \'i- \ais à l'aise; les trousseaux de clefs ne se promenaient pas nuit et jour dans tes longs corridors avec leur carillonnement continu et brouillé; tes portes en s'ouvrant ébranlaient moins fort les bases de tes murailles, faisaient moins grincer tes vitraux, et tes rares prisonniers te laissaient dormir tranquille la nuit.

Jusque là, dans tes cours dont le milieu est un joli petit jardin bordé d'une frêle barrière en bois noir que peisonne n'ose-

lait franchir, et où les moineaux mangent le pain des prisonniers, et les narguent, et polissonnent, et tapagent, tu ne voyais circuler que quelques figures pâles de misère, ou cavées de débauche; et puis, lorsque la pitié te prenait au cœur, au moins tu pouvais dire : C'est justice !

Maintenant tes parloirs sont pleins, tes pistoles surabondent, tes lits reçoivent deux coucheurs, tes cours sont piétinées dans tous les sens, et les étages supérieurs se crevassent sous le poids des * leveurs, des charrieurs, des vanterniers, des caroubleurs, des

(i) Leveurs. Voleurs (jui lèvent la montre, la boftrse, le mouchoir, etc.

Charfieurs. Voleurs qui font metlre à une dupe son argent eu terre avant de l'accompagner dans un mauvais lieu

Vanterniers. Voleurs qui entrent par la fenêtre.

Cafvubleurs. Voleurs avec fausses clefs.

Rouloiicrs. Voleurs sur les voitures de i;i amie rouir.

roulotiers, des chanteurs, des escarpes, et surtout des hommes de juillet'....

Cela ne m'étonne point ; les ministres appelés ministres de juillet se sont souvenus de toi, ils ont apporté ta dot, et au grand livre rouge ils tout numérotée pour recevoir le trop plein de tes sœurs la Préfecture, Bicétre, Sainte-Pélagie et la Conciergerie!...

Et ton bâtiment neuf, est-il plus heureux, lui? Son in pace, la terreur des brigands les plus hardis, n'a-t-il pas pour lui ses gémissemens et ses agonies? Ton bâtiment neuf n'est pas plus heureux que toi, car il a été numéroté au livre rouge pour recevoir ton

Chanteurs. Voleurs qui, déguisés en homme de police, font payer de grandes sommes d'argent à d'infâmes vieillards qu ils ont eux-mêmes amenés dans le piège

Escarpes. Voleurs à main armée.

Hommes de j'in'llpt. Homme» auxquels on a volé une révolution.

trop plein à toi-même; et lorsque tu vois tes pensionnaires te quitter pour aller à cette prison moderne, toi, vieille et dure prison, tu ne peux t'empêcher de pleurer, car tu sais bien que c'est là qu'on râle et qu'on expire dans le silence et dans la nuit !

Il faut l'avouer, la Force, tu as pris racine au milieu de l'esclavage des temps féodaux, mais tu n'as rien à envier à la civilisation moderne, et même parfois tu as bon cœur!

Tu prends soin de verdir dès le printemps les arbres de tes préaux, pour réjouir le cœur des prisonniers de tous les pays!

Et le prisonnier, quel que soit son pays, ne manque pas d'y voir l'arbre sous lequel s'asseyait son vieux père, et même les taillis où se jouaient les rieuses filles de son villacve.

Car tu le sais, toi, la Force, pour un prisonnier une goutte d'eau c'est un ruisseau, une feuille d'arbre c'est une forêt!

Tu as aussi de belles fontaines dont la bouche a toujours une eau jaillissante et limpide, où les prisonniers viennent laver leurs pieds et leur chemise de pauvre toile déchiquetée et éraillée...

Et combien de fois n'as-tu pas vu un prisonnier suivre en rêvant, le long du ruisseau de la fontaine, un brin de paille qu'il a posé lui-même , pour se rappeler le mouvement et l'allure des bateaux qu'il suivait autrefois en rêvant sur les rives mêmes du fleuve de son pays natal!

Tu as aussi quelques bancs de pierre chargés d'initiales, de noms, de dates et de colère, gravés à la pointe du couteau.

Tu as, au-dessus de ta tète, une belle

portion de ciel qui s'encadre aux angles de tes toits, el que les yeux du prisonnier regardent, si joyeux d'y voir quelquefois passer un nuage chargé de lumière, une hirondelle mouillée de pluie.

Tu as une cloche qui s'ébranle à l'odeur de la soupe et à la descente de la nuit.

Tu as la cour Saint-Charles qui plaît tant aux martyrs d'Henri \ , la cour Saint-Vincent-de-Paule qui plaît tant aux prisonniers religieux et repentans, et la grande chapelle convertie en dortoir où les prisonniers profanes sont si heureux de chanter tous les soirs des chansons de Béranger, et des contes de La Fontaine, en souvenir des cantiques de la Restauration!...

Tu as une petite terrasse où l'ombre descend avec le soir, et où les vieillards et les pauvres malades viennent chercher un sol

6o La force.

plus uni el moins dur, une promenade plus rêveuse, plus vague , et , surtout , plus oublieuse...

Tu as toutes ces choses-là, et vrai, je suis content de toi, ia Force; et n'étaient tes indécentes latrines qui n'ont pas une planche derrière laquelle elles puissent se cacher; tes infâmes parloirs où on ne peut s'aimer qu'à travers du fer et des geôliers ; n'étaient tes geôliers eux-mêmes qui puent l'ail, et ta grande cuve qui lave huit galeux à la fois, je dirais que tu es proprette, gentille et coquette! Je dirais que tu es une habitation charmante à laquelle il ne manque qu'une chose!... Une porte ouverte sur la rue!...

Mais qu'as-tu donc? tu es bien émue ce soir!... Ta guicheterie a des guichetiers qui causent politique avec des voix plus criardes ou plus enrouées; les trousseaux de clefs s'a-

gitent avec finie sous leurs grands anneaux d'acier...

A.h! oui... Je comprends... c'est nuit d'expédition au dehors, la police a donné dans Paris, les clefs tressaillissent et se préparent à ouvrir beaucoup de portes secrètes, et tes guichetiers ont bu le schnapps du gouvernement!...

Pauvre la Force! tu ne dormiras pas cette luiit!...

Tilvav parmi Ue tJolmre,

Un cep de vigne parmi les chardons !

MiRtBKAU.

« Moi je suis né pour pleurer... et je pleure.

« O libe.-té ! je pense bien à toi !

« Le jour s'eleint au seuil de ma demeure ;

« Quand , aux barreaux , j'attends la brise une lieure ,

« La brise vient et passe loin de moi.

L'Auteur.

L'expédition de la rue Saint-Côme vient de finir.

Huit fiacres descendent au galop la rue Saint-Antoine, tournent la rue des Balais.

Les gardes municipaux avinés qui les escor- II. 5

66 A.LVAR

tent en brandissant leurs sabres et en criant: «Vive le roi!» s'arrêtent devant la Force, se rangent en double file.

On voit sortir de l'estaminet voisin une foule d'hommes ignoblement vêtus, commandés par un sergent de ville en uniforme.

Us se rangent en double haie.

Chaque fiacre est amené de côté de manière à déverser son contenu dans la double haie de mouchards, lesquels, à l'exemple de leur chef,

Le dernier qui descend a une blessure au bras gauche, car le sang a traversé, rougi son habit et coulé le long de sa main.

C'est Alvar

On l'amène au greffe Sa blessure

68 ALVAR

commence sans doute à lui envoyer au cœur quelque grande douleur, car sa figure s'anime tout à coup et s'empreint d'une grande exaltation...

On le fait passer dans une toise...

LE GREFFIER

Votre nom?...

ALVAR

Ceux qui m'ont frappé le savent peutêtre!...

LE GREFFIER

Votre lieu de naissance?

ALVAR

Je suis né dans le pays de 89 !

LE GREFFIER

Votre âge?

ALVAR

L'âge de la volonté, de la force et de la

mémoire !

LE GREFFIER

Le nom de votre père?

s'il ne meurt pas demain... vous voulez donc le faire arrêter!

LE GREFFIER

Le nom de votre mère?

ALVAR

Allez le chercher dans la tombe! !!

LE GREFFIER

Cheveux blonds... yeux noirs... gilet blanc... habit noir...

^O ALVAR

ALVAR , montrant le sang de son bras.

Puisque vous mettez les couleurs, écrivez que l'habit noir a une manche rouge!

LE GREFFIER

Accusé de conspiration secrète.

ALVAR

Mettez... conspiration ouverte et permanente, de la fortune, du sang et de la vie !

LE GREFFIER

N'avez-vous aucune maladie?

Il est vrai que j'ai été touché par des sergens de ville !

LE BRIGADIER DES GUICHETIERs(ro/'.r de COStrat).

Monsieur a-t il des armes?

ALVAR

Vous les auriez déjà vues !

LE BRIGADIER

Fouillez monsieur, vous autres.

ALVAR

Qui est habitué à mentir est habitué à ne pas croire !

LE BRIGADIER

Vous m'insultez.

ALVAR

J'ai insulté un geôlier!

LE BRIGADIER

Puisqu'il parle ainsi, faites-le coucher au numéro 1 3, dans la chambre des grands criminels... il pourra faire un cours d'argot

qn ALVAR

avec l'Allemand du vol des médailles et Robert l'assassin !

Espérez-vous qu'ils me corrompent?

LE BRIGADIER

Peut-être bien...

ALVAR

Alors nous serions bons amis , n'est-ce pas, monsieur le brigadier?

LE BRIGADIER

Allons... allons... en avant!

ALVAR

Volontiers... mais, dites-moi?N'auriez-vous pas encore dans votre cœur quelque souvenir du temps où vous n'étiez pas ce que vous êtes?...

LE BRIGADIER

Pourquoi faire?

ALVAR

C'est qu'alors je me risquerais à vous demander un peu de charpie et d'eau fraîche.

LE BRIGADIER

N'avez-vous pas votre chemise?.,, c'est de la charpie, cela.

ALVAR

C'est juste... je vous remercie de ne pas me l'avoir ôtée. Et moi qui insultais cet homme... il m'a laissé ma chemise!...

LE BRIGADIER

Quant à l'eau fraîche je n'en ai pas dans ma poche, que je crois... Demain matin les fontaines seront ouvertes...

74 ALVAR

ALVAR

Bien!... Ne craignez-vous pas d'avoir une nuit un peu agitée!... Votre conscience!...

LE BRIGADIER

Ma conscience me fait ronfler comme un saint!... Quant à vous, monsieur le moraliste, prirez un peu votre conscience de vous faire dormir cette nuit malgré cette blessurelà!... Bonne nuit... A propos, avez-vous de l'argent pour la pistole?

ALVAR

Si j'ai de l'argent?... vous savez bien que vos guichetiers m'ont fouillé!...

LE BRIGADIER

C'est autre chose, s'il n'a pas d'argent. Attention, vous autres, à lui retirer son matelas... A la paille, c'est plus sain et moins

aristocrate... Qu'on le couche à la paille! la pistole se paie tout de suite...

ALVAR

Et la vengeance se paie un peu plus tard!...

On poussa Alvar en avant... Il traversa deux cours, monta deux escaliers... On lui ouvrit une porte; il entra dans une chambre qui n'était pas grande, mais qui en revanche était meublée de vingt-deux lits et de quarante-quatre coucheurs, lesquels avaient probablement la même conscience que le brigadier des guichetiers , car ils ronflaient tous à grand bruit!...

On lui montra une paillasse... et on lui dit : Couchez-vous làî...

En ce moment Alvar se souvint qu'autrefois il avait eu un chien auquel il disait la

76 ALVAR

même chose!... On emporta la luniièie, on l'enferma, et Alvar ne vit plus rien... Il se mit sur sa paillasse...

Sa première pensée fut pour Marie, la seconde fut pom- son père...

Pour sa petite Marie qui l'attend, lui Alvar, dans sa petite chambre de vierge!...

Pour son pauvre père qui est si vieux que peut-être il ne le reverra plus!

Alvar eut besoin d'air... il alla vers la fenêtre et l'ouvrit; mais comme la sentinelle le mit en joue après avoir armé son fusil , il referma la fenêtre, car il ne voulait pas encore mourir... car il y avait encore dans la vie un vieillard et une jeune fille...

Mourir, c'eût été les abandonner... mourir, c'eût été une fuite!

PARMI LES VOLEURS. -y y

Ily a conrage à mourir lorsqu'on est seul...

Il y a lâcheté à mourir lorsqu'on est deux et que l'autre veut rester!

Alvar sentait sa blessure cuire à son bras et lui envoyer au cœur de grands élancemens sourds... et pas une goutte d'eau dans la chambre... Et si dans cette chambre il y eût eu par hasard une seule goutte d'eau, pas un peu de lumière pour la chercher... Et Alvar ne voulait pas mourir... L'affreuse ironie du brigadier devint un conseil pour lui, et il déchira sa chemise pour bander sa plaie qui saignait toujours... Alors il s'étendit sur sa paillasse et espéra qu'il allait dormir, mais là étaient de nouvelles souffrances... Faut-il les dire? Oui, et que le dégoût retombe sur les têtes coupables.

La plume qui écrit est innocente, et il faut

qu'elle soit vraie de peur de devenir complice.

De la vermine ! ! !... oui !

Oui! de la vermine à Âlvar!...

A Alvar l'honnête homme, l'écrivain courageux, l'ami d'Honoré, le fils de Spielberg, le fiancé de la belle Marie!

De la vermine à Alvar la nuit de ses noces!...

Ah! pourquoi ce livre n'est-il pas destiné à passer à la postérité, pour que la postérité puisse croire à un fait aussi déshonorant pour le dix-neuvième siècle! Mais non, la postérité n'y croirait pas... car lorsqu'après une marche de plusieurs siècles un grand progrès est parvenu à pénétrer toute une société, l'histoire a besoin de prendre

PARMI LES VOLETIRS. 79

un caractère fabuleux pour réhabiliter les grands crimes!

C'est alors que l'historien dont l'œuvre a survécu aux orages des temps passe pour un romancier ; et c'est un bonheur , c^r les hommes ont besoin de croire à la supériorité de leur espèce, pour ne pas mourir de dégoût et de désespoir !...

Alors Alvar se coucha sur le pavé, et après quelques minutes le froid monta à sa blessure, et il souffrit à pousser des cris ; et il aurait bien voulu crier et cela l'aurait bien soulagé, mais il aurait réveillé les malheureux prisonniers...

Il ne cria point... il comprima sa douleur...

' mais alors il eut de sombres idées de ven-

gea*nce et de mort , et , malgré son horreur

pour le sang, il commença, sinon àjustifier,

au moins à comprendre l'histoire de notre

8o ALVAR

première rëvolution, c'est-à-dire de la seconde époque où le peuple crut devoir venger les injures de quinze siècles!...

C'est alors qu'Alvar se dit que le patriotisme est une chose belle et méritoire , surtout lorsque les paroles font place aux faits.

C'est alors qu'il se dit que le patriotisme de salon ne produit pas les grandes actions, et que d'ailleurs ce patriotisme-là est aussi une distraction de bon genre , comme le thé, le trictrac et le boston...

C'est alors qu'il trouva Marie plus douce , Spielberg moins injuste , et le père Honoré plus débonnaire... le père Honoré, toujours muni d'excuses en faveur de l'humanité tout entière...

Alvar pensait :

Oh ! si le père Honoré m'avait suivi cette

PARMI LES VOLEURS. 8l

nuit, il aurait laissé son optimisme au seuil de cette prison !.,.

L'optimisme, né dans la liberté et dans le bonheur, se transforme bien vite en pessimisme dans la misère et dans les cachots.

Poui» être optimiste , il faut savoir se pro- ^,

mener dans les salons , et ne jamais lever sa tête vers les mansardes.,.

Pour être optimiste, il faut pouvoir se décider à aimer la misère comme transition nécessaire vers le bonheur, comme on se décide à aimer l'orage parce qu'il précède le beau temps... Mais, en même temps, il faut savoir prendre le bonheur et ne pas toucher à la misère ; savoir regarder l'orage à travers la fenêtre, et ne sortir qu'à la levée du soleil!

Pour être optimiste, il faut avoir les pieds dans une chancelière , le derrière dans un fauteuil, se frotter le ventre à la chaleur pé-

Sa ALVAR

nétrante du tbyei... el puis faire tout cela dans un appartement dont les portes sont matelassées, dont les rideaux sont si épais qu'ils \ous empêchent de voir le drame de la rue...

De voir la bise pousser en avant les pauvres mères dont les petits enfans sont rouges de froid; devoir la neige mettre du givre aux arbres et faire mourir une foule de petits oiseaux qu'on pleurerait, si on les avait eus pendant long-temps suspendus au plafond, et emprisonnés dans l'ébène et l'ivoire...

Pour être optimiste, il faut voir la société par les deux bouts d'un télescope, voir le bien par le petit verre, le mal par le grand verre...

Ah! je serais bien optimiste aussi, moi, si je ne sentais pas ma blessure qui sèche et qui brûle, si je h'avais pas vu tomber huit

de mes frères à la rue Saint-Côme , ou bien si j'étais dans les bras de ma pauvre petite Marie qui m'attend et qui pleure!...

Malheureux Alvar, au moins crois- tu que Marie t'attend et pleure!...

Ah ! si tu savais ce que fait Marie , tu irais vite à la fenêtre chercher le coup de fusil du soldat qui te garde... Si tu savais qu'en ce moment même Marie rêve de Toussaint , que Marie va trouver Toussaint à sa chambre et que, tout ce (jue tu viens de rêver de toi et de Marie , tout cela se passe entre Marie et Toussaint!,,.

Oh! non, tu n'aurais pas la patience d'aller chercher le coup de fusil de la sentinelle, car tu te l^riserais le crâne contre les murailles...

Et quel bonheur que l« brigadier ne lé sache point!... car tout de suit(> il vieiwh.Mit

84 ALVAR

te le dire, et ce serait pour lui une manière peu dangereuse de te tuer.

Et ta mort, vois-tu, lui serait bien vite escomptée, car tu es brave et généreux, et d'un bomme consciencieux comme toi ils ne peuvent acheter autre chose que le cadavre!..

Après de longues douleurs , Alvar fut enfin accablé par une fatigue si générale de tout son corps qu'elle domina la blessure de son bras et absorba sa douleur. Il s'endormit sur son pavé.

A peine s'était-il endormi que déjà l'aube blanchissait les vitres de la chambrée... puis le soleil brilla, et ce fut pour les prisonniers le signal du réveil.

Les prisonniers n'ont pas de ces doubles rideaux qui interceptent pour eux les rayons du soleil levant, c'est-à-dire le réveil de tout

ce qui n'est pas un animal raisonnable sur la terre...

Tous les prisonniers se réveillèrent donc avec le jour, et ils eurent des éclats de voix, des accès de fausse gaîté, qui arrachèrent bien tôt -Alvar à son court sommeil...

— Oh! hé!... Lienard! voilà un nouveau venu... un pensionnaire... un camarade... un collègue... un novice... un associé... un intrus... un membre de la confrérie... un... Tiens! c'est ton cousin Bidault... il vient nous payer la bienvenue... Oh! oh! il aura été dépisté, coltigé * et emmailloté 2 par la rousse ^!...

— Qu'est-ce que tu nous rigoles^ là, Desjardins? tu vois bien que ce n'est pas mon

(1) Empoigné.

(2) GarroUé.

(3) La brigade grise, dite lie sùrelé.

(4) î^e moquer, mentir, en conier.

ALVA.R

cousin Bidault... Où est donc la balafre que lui a dessinée sur la figure ce coquin de Thomas qui nous a quittés pour entrer dans les chapeaux galonnés?... Dis donc plutôt qu'il ress^emble à c't'ivrogne de Simon... à preuve que je vois encore du vin rouge sur sa manche... Le panier à salade ^ lui aura tourné le cœur et il aura défalqué sur son habit... Que veux-tu? tu sais bien que Simon ne peut pas aller en arrière, quoi !

— Qu'est-ce que tu rigoles à ton tour, toi , Lienard ? Est-ce que t'est encore évanoui au sein du sommeil de prendre ça pour du vin... c'est du sang!...

— Raison de plus!... c'est Simon que je te dis... Marie-Joseph lui aura décerné un coup de savate sur la figure; avec ça qu'il saigne facilemCjUt du nez!...

(i) Voiture fermée et vcnouillée pour Iransporler les criminels.

— Ça c'est vrai, Lienard, je reconnais bien là Marie-Joseph , que j'ai eu autrefois des bêtises dans le cœur pour elle, et qu'est une fdle contradictoire , inégale et rancunière, en ce qui coïncide avec le caractère... Mais, quoique j'avoue que Simon saigne facilement du nez... tout ça ne me dit pas pourquoi qu'il a du sang sur son bras...

— Oh! que t'es encore cardinal, va! ne sais-tu pas que Simon s'oublie quelquefois dans la meilleure société jusqu'à se moucher avec la manche de son habit?...

— Écoutez, camarades... que ce soit Bidault ou Simon, le chef des rousses, ou notre saint-père le pape, quatre gaillards, lesquels, entre nous, ne valent pas grand' chose, cela m'est extrêmement uniforme, pourvu qu'il ait dans sa bidoche * quelques sous blancs poui- payer la bienvenue... car

(1) Bourse.

comme disait Roussel le savant, qui l'avait sans doute lu quelque part : Je ne sais pas si je dors salé, mais je me réveille toujours fort altéré!...

— Oh! je le reconnais bien là, Desjardins; tu finiras mal, car t'es trop sur ta bouche... t'es raffiné dans la volupté! quoi!...

- Oh! çà, c'est vrai, que je professe une giTinde vénération pour la religion catholique et les liqueurs fortes... Tiens! voilà notre gaillard qui se réveille... Ce n'est ni Bidault ni Simon... En voilà une de surprise par exemple!... 11 se réveille drôlement celui-là... il pousse trois soupirs coup sur coup... il les prodigue, en vérité!... Oh! oh! il fait des yeux tout blancs comme un poisson de mer qui sort du court-bouillon... Ohî hé! bonjour, camarade!...

&xnU,

La soumission est singulière dans ce pays ; aussitôt que la cloche du Gapitoie sonne, tous les mocoletti s'éteignent, comme si un gaz sansoxigène avait passé dessus!...

Amédée Thomassin. Voyage à Rome.

ôuitr.

Vous avez raison, dit AJvar, en prison il n'y a que des camarades... Bonjour, camarade!...

— Pourquoi étes-vous ici? A votre mise il est facile de voir que vous êtes dans les charrieurs, ou dans les boujouriers.

Qa .VLVAR

— Je suis ici parce que je suis républicain.

— Républicain, dit Lienard, \ous êtes peut-être du cinq juin?...

— Peut-être...

En un clin d'œil tous les voleurs se levèrent et vinrent se ranger autour d'Alvar; leur tenue devint tout à coup respectueuse et presque décente.

Lienard, qui paraissait être l'honiiiie de la chambrée , prit la parole.

— Soyez le bienvenu si vous êtes républicain. Nous sommes habitués à voir ici vos frères, et vos frères n'ont jamais eu pour nous un regard de mépris comme tous les gens de la société ; pour nous ils ont eu des remontrances, de bons conseils, des consolations et des secours : de bons conseils qui nous auraient convertis si on pouvait se convertir an métier que nous faisons... Tenez,

je me souviens encore de la dernière parole d'un des vôtres qui est parti il y a huit jours ; il me dit avec un regard de franc intérêt :

«Lienard, vous voulez me prouver que «vous appartenez à une classe organisée con- «tre les autres classes de la société, et que «votre arme principale c'est la ruse; je ne «puis pas être de votre avis, car, pour moi, «tout ce qui n'est pas franchise est crime; « mais , quand bien même vous auriez raison , « ne devriez-vous pas comprendre que vous «avez organisé là un combat inégal dont vous «sortez toujours vaincus. Sur dix voleurs huit «sont découverts, et pour une heure de vol «il y a souvent captivité pour toute la vie!.,. « La route où vous marchez est flanquée de «prisons sur ses deux côtés, au bout de cette «route c'est la mort , et ils sont en petit nom- «bre ceux-là qui savent s'arrêter lorsque, de «loin, ils voient l'échafaud!...»

Voilà ce qu'il m'a dit... A.h! j'ai bien rete-

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nu ces paroles-là, à preuve que si jamais je sors d'ici sur mes deux pieds, je lâcherai de reprendre mon ancien métier de charpentier; et en avant le pain bis, le litre de vin à six et la paille sous les toits!...

Desjardins interrompit :

— Tout ce que tu viens de dire là, Lienard, est encore fameusement scientifique, mais je crois que t'as bâti un château en Espagne, à preuve aussi que Roquillard, qui avait les mêmes intentions que toi en sortant d'ici, est resté trois mois sur le pavé à avaler sa salive, comme on dit, et qu'il a été obligé de se remettre dans les affaires pour ne pas mourir de misère , et que maintenant il dit qu'il a son pain cuit pour longtemps; je crois bien à perpétuité!...

— Tout ce que tu viens de dire là. Desjardins, dénote que tu es fort enraciné à ton art. Tu es venu au monde sous un jupon vo-

PARMI LES VOLEURS. qS

lé, quoi! Allons, pas de gestes! Ne m'empêche pas de soigner ce brave jeune homme qui parait beaucoup souffrir de sa blessure... Voyons un peu ce bras-là... Ah! je voudrais bien savoir le nom du chirurgien qui vous a pansé... pas un fil de charpie... C'est pas moins encore un fameux voleur patenté, celui-là... et s'il ne voulait pas me confier sa bourse, je lui confierais encore moins ma santé... Desjardins ! passe-moi un peu, comme qui dirait, la carafe d'eau... Soyez tranquille, je ne vous ferai pas de mal... Allons donc, Desjardins, tu ne la trouves pas?... Grand pantre*^, va!... si c'était aussi bien le bocal aux cerises , il y a long-temps que tu l'aurais trouvé... Holà, hé! vous autres, regardez donc... je parierais le paroissien de ma grand' mère contre un petit verre de rogome, que voilà une blessure faite par un mouchard...

(i) Imbécile.

^6 ALVAR

le coup est d'à-bout portant, et il est venu de par-derrière!... Kessner, prends un peu le chiffon de toile qui est dans mon baluchon, et dépéche-toi de m'opérer un peu de charpie... Tu sauras bien faire un peu de charpie, n'est-ce pas? c'est pas un métier ça, au contraire... il n'y a qu'à défaire l'ouvrage du tisserand... Allons, plus vite que ça... Je vas arranger ce bras-là de manière qu'avec le régime de la prison, qu'est tant soit peu à la diète , dans quelques jours on n'y verra plus rien.

Alvar se trou-vait pour la première fois avec des voleurs; il écoutait, stupéfait, et avait les yeux grand ouverts; mais à ce singulier nom de Kessner, il ne put s'empêcher de demander pourquoi on appelait ainsi un condamné.

Lienard répondit :

— C'est un pauvre petit jeune homme qui, ayant été suborné par une danseuse des Funambules, s'est avisé d'enlever cent francs à la caisse de son patron qui est dans les avoués... 11 en a pour ses dix ans; il part demain pour Bicélre ; et comme son affaire est à peu près la même que celle de Kessner, lequel a volé six millions à la caisse de l'État, c'est-à-dire à toutes les caisses de France, et lequel se promène en ce moment dans les rues de Londres, nous avons trouvé drôle de donner à notre petit voleur le nom du grand voleur... Mais je vous prierai de ne pas remuer votre bras sous prétexte que mes paroles vous font de l'effet...

Et Lienard finit de bander la plaie...

Alvar avait les larmes aux yeux d'élonnement et de reconnaissance... il tendit la main à Lienard...

qS ALVAR

— Merci, Lienard; vous êtes un voleur^ mais je connais beaucoup d'hommes qui ont eu le prix de vertu au collège et le ruban de l'honneur dans la société, et qui ne feraient pas ce que vous venez de faire, ^t surtout comme vous l'avez fait... Merci , Lienard !

— Que voulez-vous, jeune homme? Je suis bâti comme ça... Il y a bien des plantes amères qui ont la racine douce comme du lait... C'est le soleil qui a gâté la tige, voilà tout... Au reste, mon règlement à moi se compose de deux articles :

Article premier : Faire des traits au richard qui mange trop...

Article second : Casser la croûte avec celui qui ne mange pas assez...

Et avec ces deux articles-là j'attends avec confiance que les trombones et les mirlitons du jugement dernier sonnent le rappel général... et, si le grand Meck me condamne à

être rôti, je lui soutiendrai en face qu'il fait là une fière injustice!

— Te faire rôtir, toi! s'écria Desjardins ; ne crois-tu pas que les anges ont les dents des diables pour manger une carcasse aussi dure que la tienne? en vérité, moi, j'aimerais mieux avaler une entre-côte de baleine...

— Au reste, reprit Lienard, n'allez pas croire qu'ils sont tous aussi bons enfans que moi,.

Il y a sur le grand trimar des b qui

ne valent pas grand'chose... Allons, ne gesticule donc pas tant, Desjardins, tu fais partie de ces b -là... Quant à moi, je fais

bande à part avec quelques-uns de mes camarades... Les autres fabriquent le poignard et manient le cruci%-à-ressort^; nous, nous fabriquons les caroubles^, et encore nous attendons que tout le monde soit sorti; nous n'aimons pas les conflits, quoi!...

(i) Pistolet.

(a) Faufses clefs.

iOO ALVAR

A propos, avez-vous faim? Voici du pain que les entrepreneurs y mettent un peu trop de fèves; voici de la soupe d'hier que le cuisinier fait des tartines avec le beurre pour tous ses enfans... Déjeunez, cela vous donnera des forces... après cela, si vous avez de l'argent, vous paierez la bienvenue, c'est l'usage... Quelques bouteilles de vin blanc... Si vous n'avez pas d'argent... c'est nous qui la paierons... c'est encore l'usage!...

Alvar ne voulut pas refuser l'offre de Lienard... et il mangea le pain de la prison qu'il trouva délicieux comme tous ces visiteurs qui n'en mangent qu'une fois, et qui ont la conscience d'un bon dîner qui les attend...

— Maintenant, dit Lienard, il est bon que je vous donne quelques détails sur l'intérieur du pensionnat; ils vous seront sans doute très utiles, car je crains bien que vous ne passiez ici un bon semestre avant d'être

PARMI LES VOLEURS. lOI

jugé... Il faiil d'abord que je vous enseigne la manière de se délivrer de la vermine, au moins pendant le jour... C'est ce gueux de Desjardins qui a découvert ce procédé-là... Que voulez-vous , il a visité toutes les prisons du glohe, et il dit souvent qu'il a laissé de nombreux souvenirs parmi la vermine européenne !

Voici le procédé :

Tous les soirs vous renfermez vos habits dans une serviette, et vous attachez le paquet au bout d'une licelle que vous laissezpendre au plafond... Vous concevez que, pour arriver à vos habits , il faut d'abord que la punaise cherche et trouve le chemin de la ficelle... Et Desjardins qui a passé plusieurs années à faire des expériences, et qui travaille en ce moment à ini mémoire pour l'Institut, Desjardins prétend que la punaise fst miope... et qu'elle doit porter le numéro quatre!...

Après avoir pendu vos habits à la ficelle, vous vous couchez tout nu... el le matin je suis là pour vous jeter trois ou quatre seaux d'eau sur le corps... Puis vous vous habillez, et vous voilà ravissant pour toute la journée... Alors vous allez faire vos courses, vos visites, vos affaires, pourvu que tout cela se passe dans un rayon de cinquante pieds de diamètre!...

L'obéissance est tellement passive dans cette communauté qu'au premier coup de cloche de dix heures toutes les chandelles s'éteignent à la fois...

Et comme nous ne pouvons jamais en juger par nous-mêmes, les sentinelles nous racontent quelquefois l'effet singulier de ces mille points de feu qui brillent dans l'ombre et disparaissent tout à coup emportés comme par un souffle universel et surhumain !

Mais je crois, Dieu me pardonne! que je viens de faire une phrase d'auteui...

PARMI LKS VOLEURS. Io3

Il est bien entendu qu'à neuf heures du matin on ouvre les chambres pour chasser les prisonniers danslacour,où onles enferme quelque temps qu'il fasse, jusqu'à cinq heures du soir... et cela se pratique ainsi depuis le premier janvier jusqu'au trente-un décembre inclusivement...

Oh ! il y a dans cet établissement une douce uniformité de mœurs!,..

Maintenant, je vous le dis une fois pour toutes : vous êtes malheureux; moi je m'appelle Lienard... Eh bien! à l'heure que vous voudrez, faites un signe et je suis à vous... Je parle beaucoup, je n'ai que ça à faire ici, mais quand viendra le moment de vous être utile, soit pour faire de la savate, soit pour boxer en votre honneur... vous verrez si Lienard a un bon cœur et un bon jarret!... Et toi, Desjardins, prépare-toi, ce soir à la veillée, à nous laconter, comme tu dis, une aventure épizootique àe.X\y\'>Uvi\e de!;i vie...

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On y verra du mau\ais et du bon... beaucoup de Tun... et bien peu de l'autre!...

Alvar remercia de nouveau Lienard, et en même temps il ne put s'empêcher de plaindre cet homme qui était venu au monde bien portant, mais que la société hérissée d'inégalités et de dégoûts avait blessé^ et que les lois aussi ignorantes que cruelles ne trouvaient pas le moyen de guérir...

Alvar avait raison... Cet homme-là était gâté à l'extérieur, mais le dedans était sain et sauf...

Tout à coup la cloche fêlée suspendue sous les fenêtres de l'infirmerie aux galeux appela l'heure d'une voix rauque; les guichetiers arrivèrent dans les corridors longuement précédés par le bruit de leurs clefs... Les serrures et les verrous crièrent faute d'huile, ei en iTJoins de trois minutes les prisonniers

PARMI LES VOLEURS. Io5

furent parqués dans la cour ainsi qu'un troupeau de bétail...

Alors la cantine s'ou\rit, et là commença bientôt ce -commerce sans concurrence, qui suce et vole aux voleurs ce qu'ils ont volé à la société, et qui ertrichit sournoisement, légalement , béatement , beaucoup de hauts fonctionnaires qu^on n'appellerait pas voleurs sans 'de grands dangers de la police correctionnelle!...

IpromenaîJc circulaire.

Donnez-moi, Seigneur, la continence et la chasteté, mais ne me la donnez pas encore tout de suite!

Saint Augustin . avant sa convenion.

La fraude et le vol sont choses bien auciennes; Gain n'offrit a Dieu que les épis les [ilu« minces e! les pommes les plus véreuse» !...

BlS^ELlUS.

Les enfans deCaïa franchirent toutes les bornes de la nature et s'abandonnèrent, tant hommes que femmes, au péché de non conformité!. ..

BiSSELIUS.

Te ne puis pa« écrire ce que je voudrais. . .

.\R1STABQf E.

Aussitôt qu'Alvar fut descendu dans la cour Saint-Charles , il demanda à Lienard comment il devait s'y prendre pour écrire...

Lienard le conduisit contre un nmr où il y avait un trou carré, fermé par une trappe transversale...

I lO PROMENADE

— Voyez-vous celle planche?,.. Eh bien!

c'est par-là qu'on communique avec la canlinière; dans quelques minutes la planche va glisser... C'est tout comme la grille d'un confessionnal, excepté qu'au lieu d'un prêtre poudré qui gémit et soupire sous son mouchoir blanc, et vous renifle du latin dans la figure, c'est une vieille sorcière qui vous passe du saucisson à l'ail et du vin rouge à la détrempe... Quoique ça j'aime encore mieux la vieille sorcière...

A peine Lienard avait-il dit : sorcière, que la trappe s'ouvrit, et que la canlinière comme si elle eut obéi à l'appel de son nom, avança sa tête au bord du trou, mais avec un grand sentiment de nauséabonde réserve, ce qui n'empêcha pas son nez luxorique de se hasarder à travers la trappe jusque dans la cour...

Oace à l'argent que Lienard lui prêta, le

CIRCULAIRE. l l l

fils de Spielberg put écrire une courte lettre à son père, et une autre plus longue à Maiie. Pour être vrai, il faut même dire qu'il commença par celle de Marie... Après cela Lienard le mena à un autre trou dans le mur... Ce trou communiquait à la guicheterie... Les lettres furent jetées, et Alvar pensait qu'elles arriveraient le même jour, et que dès le lendemain il verrait arriver le père Honoré et Marie... Il n'espérait pas voir Spielberg, il savait bien que rien ne pouvait le tirer de son laboratoire...

Mais ce qu'il ne savait pas c'est que ces deux lettres attendraient toute la journée le retour du directeur de la Force , qui les parapherait et les enverrait au préfet de police, lequel les parapherait le lendemain et les enverrait au ministre de l'intérieur qui, huit jours après, les parapherait et les renverrait au préfet de police qui les enverrait

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