‹ Toussaint le mulatreChapitre 10 sur 26 · II. i · texte numérisé non relu

II. i

iq4 ^NE SOIRÉE

On me conduit tout droit vers la sacristie, où il y avait deux prêtres qui avaient fini leur journée, et qui étaient leur chemise blanche pour aller manger la soupe...

M. le curé s'en vient, nous regarde les uns après les autres pour s'assurer du degré de notre fortune... et se décide enfin à ouvrir un grand registre, où il y a beaucoup d'images bleues et rouges, et un grand nombre de conversations en latin avec le bon Dieu !... Les enfans de chœur font comme un cercle de petits démons à têtes rouges, et comme pour empêcher le petit moutard de s'évader avec le péché originel... Quant à moi, je me tenais prudemment à l'écart, et je n'avais pas voulu me laisser cerner par l'ennemi...

Pendant la lecture , je me mets à avoir une idée extraordinaire sur un calice d'or qu'on avaitoubliéde remettre à l'office... Je pense en moi-même que ce calice a fait boire assez de

bon vin vieux à giand nombre d'ecclésiastiques, et que s'il en faisait boire quelques bouteilles à un bon marlou il n'y aurait pas de mal à cela... Et aussitôt, pour ne pas me trouver inconséquent avec mon idée, j'introduis artistement le calice dans ma fausse poche de derrière... Au même instant, je ne sais pas quelle opération on faisait au moutard... mais il braillait comme une espèce de musique au genre anglais , de manière à renfoncer le coton dans les oreilles de M. le curé... Le moutard fait un moment de silence... Alors M. lecuré dit : Où est le père?.,.

Moi, j'écoute pour voir s'il n'y a personne dans l'assemblée qui dira : C'est moi!... C'était tout naturel , n'est-ce pas, camarades et marions, pourquoi est-ce que j'aurais répondu?... J'avais pas mis à la loterie!... Moi je reste les yeux fixés sur la soutane du curé... Après un moment de silence : Où est le père? répète M. le curé en retroussant vivement

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le pacfuet de drap noir qui lui pendait sur les mollets...

Personne ne dit mot, pas d'amateur'... . Et Ledoux faisait des gestes à la Debureau pour m'induire à ce que je répondisse à la chose... «Pour la dernière fois, où est le père!...» s'écrie M. le curé, furieux de voir que pas de père pas de pièces de cent sous. Moi, là-dessus, je m'avance, déterminé, et je dis : «M. le curé, voici la mère et l'enfant!...»

— Mais le père? refait M. le curé...

— Quant au père, je crois qu'on aurait plus tôt fait de demander son signalement à madame... Alors j'irai chez le préfet de police lui dire de mettre la garde municipale sur deux rangs... Et, si je trouve le père, je lui dirai de mettre son fusil de côté, et je vous l'amène tout de suite...

Là-dessus , voilà une rumeur épouvantable qui s'élève; le curé, Ledoux, Ardegonde, le

porte-croix, le moutard, le fabricant de chaises... le serpentiste, les petits diables à tètes rouges, l'organiste, le brasseur d'eau bénite, c'était un bruit de démons, et même que je doute qu'à l'enfer on se comporte avec si peu de bon goût , et avec autant de vivacité...

Je réclame le silence... On m'écoute... On croit que je vas revenir à la raison, reconnaître l'enfant et lâcher ma pièce de cent sous... Moi je dis avec gravité: M. le curé, vous devez remarquer que la séance est un peu agitée... Là, croyez-moi, si j'étais de vous je mettrais la cause à demain... Et en disant cela... je tourne le dos à l'assemblée, je me cavale^, j'enfile la direction de la sortie, je prends de l'air, je cours toujours, je passe la barrière , je vois de loin le restaurant du père Desnoyers, je cours plus fort,

(i) Je m'enfuis.

ig8 LNE SOIRÉE

j'arrive, j'entre, je frappe sur le comptoir et je m'écrie : Garçon!... quatre litres de vin à seize, une cuisse de cochon, une omelette, un jeu de cartes, une pipe, une femme, et servez chaud!...

J'avais pas plus tôt commandé le premier service de mon souper que j'aperçois deux camarades que nous avions déjà fait des affaires ensemble sur le grand trimar*... Je les invite,.. Nous nous mettons à table, et à peine avions-nous vidé une douzaine de litres qu'Ardegonde arrive en désordre, après avoir abandonné Ledoux, et fait cadeau de son moutard à la soutane de M. le curé... Oui, camarades et marions, Ardegonde qu'arrive avec une tête dont les cheveux étaient dans une complète anarchie , et qui se met à me prodiguer les qualifications les plus injurieuses pour ma personne et pour mon

(r) Grand chemin.

A LA FORCE. IQC)

sexe... Moi je la laisse finir, et alors je lui présente un bon verre de vin, espérant l'apaiser comme c'est l'usage; mais point du tout; Ardegonde redouble d'imprécations et de fureur, et se renverse sur le plancher en manière d'évanouissement...

Pour lors , voilà les camarades qui soutiennent qu'il faut profiter de cette faiblesse-là pour finir de souper, attendu qu'être en pâmoison c'est une seconde manière de dormir, et qu'une femme qui dort est le plus bel ouvrage de Dieu!...

Je leui' réponds : Un instant, camarades; je veux vous apprendre, pour rien, une recette merveilleuse pour évaporer les évanouissemens de cette nature-ci... Et aussitôt je saisis Ardegonde par une mèche de cheveux, je soulève la tète à la hauteur de cinq ou six pouces et je la laisse retomber sur le gazon, je veux dire sur le plancher... Ardegonde, craignant sous cape que la conmio-

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tion ne se renouvelât , se relève furieuse , se met à casser, à briser tout, si bien que mes camarades et moi nous sommes forcés de sauter par la fenêtre dans les champs, après avoir, au préalable, emporté chacun notre couvert d'argent... A peine avions-nous rejoint la grande route et mettions-nous le pied sur le marchepied d'un fiacre qui venait de s'arrêter qu'Ardegonde se présente à la portière... Moi, je dis aux autres : Voilà une femme qui se compromet gravement, car enfin elle a du bonheur que je ne veux pas la fusiller là, sur une route royale... et devant tout le monde!... Malgré cela, Ardegonde ne fait ni une, ni six; elle saute dans* le fiacre , s'assied vis-à-vis de moi et recommence de plus belle à me prodiguer les mêmes qualifications injurieuses pour ma personne et pour mon sexe...

Ardegonde! que je lui fais avec émotion, vous me faites sensiblement frissonner: ce-

pendant je serais bien heureux de vous voir pousser la générosité jusqu'à comprimer votre juste indignation, autrement je me verrai forcé de vous déposer au corpsde-garde en passant à la barrière!

A ces mots Ardegonde se calma, cai* sa conscience n'était pas, plus que la mienne, réglée au tarif de la justice... Bref, Ardegonde s'était assez bien réconciliée avec nous, même qu'elle était en train de nous raconter comme quoi le curé refusa d'adopter l'enfant, sous prétexte que c'était un enfant sans père... que c'était un bâtard, et qu'il n'y aurait pas de pension alimentaire... lorsque tout à coup le fiacre s'arrête au milieu d'une brigade de sûreté... La portière s'ouvre...

— Ardegonde Rousselet?... Moi, je saisis l'occasion et je m'écrie... C'est madame!... Mais la même voix dit : — François Desjardins?... C'est monsieur! répond Ardegonde... — Allons, Ardegonde à Saint-Lazare, Des-

202 UNE SOIRIÉE

jardins à la Force... et en avant marche!... On fait monter Ardegonde dans un fiacre bleu... et moi dans un fiacre jaune; voyezvous c't'épigramme... un fiacre jaune! Quoique ça, je me précipite à la portière en criant : Ardegonde... respectable amie... s'il y a un Dieu... nous nous reverrons dans un meilleur monde!...

— François, nous nous re verrons encore auparavant...

— Et où donc, que je lis?...

— Sur la place du Palais de Justice!

Là-dessus le détour d'une rue se présenta, et j'eus à peine le temps de lui envoyer un dernier baiser!

Trois mois après la prédiction d'Ardegonde s'accomplit ; nous fûmes réunis tous les deux sur la place du Palais de Justice... Et ce fut le municipal que vous savez bien qui poussa la générosité jusqu'à resserrer lui-même les liens qui nous unissaient... Et

A LA FORCE. 2o3

en mémoire de cet événement M. Sanison frappa une médaille... dont je porte les initiales sur mon épaule!...

Après cela je fis mes adieux en ces termes à Ardegonde : Une seule puissance au monde sait si nous nous reverrons; c'est Dieu!... un seul homme désire que cela n'arrive jamais; c'est moi!...

Elle partit; depuis ce temps, camarades et marions, Ardegonde et moi nous avons été dans la plus complète séparation, mais aussi j'ai conservé l'honneur des principes... Enfoncé la paternité, et pas plus de moutard que sur le dos de ma main!...

En ce moment dix heures sonnèrent...

Une voix de cour hurla : A bas les chandelles!... Et les voleurs devenus aveugles, selon l'expression de Lienard, se couchèrent et livrèrent leur chair et leur sang à la vermine du Gouvernement; peine non prévue

2o4 UNE SOIRÉE A LA FORCE.

par le code pénal, et merveilleusement efficace pour ramener les malheureux à la vertu!...

Alvar, lui, pensait encore à la scène du parloir; il ne vit pas la chandelle mourir entre les doigts d'un marlou; il ne vit pas les marions se coucher; il resta à la même place, ne s'apercevantpas s'il vivait, et goûtant quelque chose de ce néant que souvent on quitte si tôt pour y rentrer si tard , de ce néant dont on ne peut sortir qu'une fois!...

Au lever du soleil la voix d'un guichetier réveilla Alvar ; c'était pour le conduire dans une chambre de secret, car le juge s'était levé cette nuit-là... avait couru au dossier., , et s'était aperçu qu'il manquait quelque chose à la procédure pour... faire couper la tête au prisonnier!...

iîleîritatian îi'im |)n$annter

Fièvre.

Un prisonnier seul sait ce qu'on rêve en prison... Un Prisonkier.

Tiens!... je ne suis pas seul dans cette chambre de secret!...

Il y a là... sur mon mur... tout vis-à-vis de moi... une petite mouche...

2o8 MÉDITATION d'uN PRISONNIER

Oh! c'est que les geôliers ne l'auront pas

vue..

Car enfin, je pourrais faire une chose extraordinaire avec cette mouche...

Si je voulais , j'écrirais ma pensée sur un petit morceau de papier que j'attacherais avec une précaution infinie à la patte de cette mouche... Puis je ferais un trou quelque part, du côté du jour, et je la ferais passer par-là pour lui donner la liberté... Ma petite mouche s'envolerait, ivre d'air et de lumière; puis, quand elle serait fatiguée de son vol tournoyant, elle irait se reposer sur un mur, peut-être comme ici; alors un enfant avancerait doucement sur la pointe des pieds et la bouche ouverte, ferait un creux de sa main et lancerait cette singulière prison qui part ouverte et qui arrive fermée!

Oh! s'il allait tuer ma petite mouche...

A PROPOS d'une mouche. 209

Non... il ne la tuerait pas; carilverrait quelque chose de blanc lui pendre à la patte... mon petit morceau de papier!... Bien vite, bien vite il appellerait les gens de la maison qui appelleraient les voisins... On lirait ma lettre aérienne datée d'une prison , d'une chambre de secret! La lettre serait lue, relue, commentée, racontée, publiée...

Et voilà la pensée du prisonnier, chose subtile, électrique, insaisissable, qui s'est jouée des lois, des ordonnances, du geôlier, de la geôle, des verrous, qui a passé par on ne sait où, sur l'aile d'une mouche, et qui s'est répandue en un instant sur toute une ville, d'où elle s'envolera sur toute la terre...

Tout est dans tout... Cela est bien vrai... Cette petite mouche qui est là sur mon mur, qui pense sans doute à un petit accès de gourmandise qui l'a fait enfermer dans le su-

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