‹ Toussaint le mulatreChapitre 9 sur 26 · C\E SOIRÉE A LA FORCE · texte numérisé non relu

C\E SOIRÉE A LA FORCE

Parmi ces figures éteintes et mornes , çà ei là brillaient quel ques yeux perçans et vifs comme des points de feu.

Victor Hugo.

Oyez un conte lamentable!

Baif.

XÏX.

Il était neuf heures du soir à la Force comme au Palais-Royal... mais pour le Palais-Royal, l'heure est la division du temps; pour la Force, l'heure est la division de la volonté des geôliers... Le cadran qui dit l'heure à la Force est un cadran fatal!...

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L'aiguille, tournée par la main d'un philanthrope éclairé, devrait marquer les heures du repentir, du retour au bien et de la délivrance... mais par la main du geôlier, elle ne tourne que pour marquer les heures du désespoir... C'est l'heure d'aller chez le juge, c'est l'heure d'aller au pilori, c'est l'heure d'aller au bagne, c'est l'heure d'aller à l'échafaud!...

Quand donc, ô pauvre prisonnier, sonnera pour toi l'heure de fuir les robes noires, les bandoulières jaunes, d'aller au milieu de l'air et du jour, d'entendre le bruit des forets froissées par la tempête, de voir les jeunes chiens courir après les feuilles mortes qui se sauvent avec le vent?...

Mais que le prisonnier se console et regarde par les fentes de son cachot , et alors il verra la société épuisée, haletante, s'arrêter au milieu de sa course , à travers tous les

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génies et toutes les ambitions , demander à son tour quand sonnera l'heure, non pas des grandes choses , mais des bonnes choses ; l'heure du repos des nations et de l'impossibilité de la gloire militaire , dont l'auréole ne sait briller qu'à travers la fumée du sang ! l'heure des idées pacifiques et des consciences pures , l'heure du bonheur individuel , trouvé dans le bonheur de tous et la liberté générale.

Cette heure sonnera lorsque naîtra le temps de la vérité et du droit universel , et que la cloche sonnera la voix du temps et non la voix d'un homme!...

Il était neuf heures à la Force, et depuis long -temps les prisonniers étaient réunis ; car à six heures du soir ils avaient été poussés dans la chambre, où ils vont attendre qu'à neuf heures du matin on les pousse

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dans la cour, où ils vont attendre six heures du soir!...

Alvar était à côté des voleurs, et sur sa main raidie et décharnée par le régime des prisons, il appuyait sa tête pâle et amaigrie...

Les voleurs gardaient le silence, comme pour ne pas troubler sa méditation, et Lienard regardait avec regret un bout de chandelle qui se tenait droit, et descendait peu à peu dans une mare de suif en fusion sur

la table...

— Holà!... hé!... Desjardins... sais-tu qu'il va bientôt sonner dix heures... et que cette heure-là nous rendra tous aveugles?... Profitons de ce qui nous reste de lumière, et raconte-nous le pourquoi et le comment de l'affaire qui t'a insinué et fait exécuter le projet de divorce avec Aldegonde, ta posté-

l'ieure épouse... Je sais ben que tu vas nous lâcher de temps en temps quelques horreurs; mais c'est égal, en ma qualité de chef de chambrée, je te pardonne tout si tu peux faire rire mon pauvre blessé ; car il est abattu singulièrement, ce qui veut dire pour nous qu'il a fait connaissance avec les chefs de notre pensionnat...

— Queje vous raconte Ardegonde, mes camarades ! Je le veux bien ; mais auparavant , Lienard , regarde un peu avec moi là-bas ce coucou de conscrit qui monte la garde dans la cour... Essuie ton carreau pour mieux voir... Mais regarde donc le poltron ! il a peur de l'ombre, et il est allé se placer au beau milieu du clair de lune sur le pavé... Il tient son fusil tout droit à côté de lui... et le fusil et lui sont si maigres et si raides que, sans les boutons d'uniforme qui reluisent à la lune, on ne saurait distinguer lequel des deux est la sentinelle ou le fusil !...

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— Ça, c'est vrai, Desjardins , qu'il a peur; il s'adosse contre le mur, il regarde toutes les fenêtres à la fois... il crache et tousse pour faire entendre qu'il ne s'est pas endormi!...

— Oh! que je rirais, Lienard, si ce héros en coupe-choux voyait tout à coup s'allonger sur le pavé les ombres de cinq ou six gaillards... Je parie qu'à cette vue il est capable de se cacher dans le canon de son fusil... Oh ! non , il aurait trop peur qu'on le tirât en l'air en guise de baguette, et s'il prenait feu en route , cela serait peu agréable pour lui ; avec ça qu'il court risque de retomber sur la place de la Bastille... et de se faire quelque fâcheuse contusion à la peau, ce qui lui arriverait infailliblement s'il ne prenait pas la précaution de se retenir sur le front!...

— Allons! encore des farces... il nous faut

Aldegonde, s'écrièrent tous les prisonniers-.

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nous exigeons Aldegonde, nous décrétons

Aldegonde !...

— Camarades et marlous, vous m'ayez

tous l'air d'avoir une singulière curiosité sur Ardegonde , qu'était une femme sentimentale qu'avait quitté un sergent de ville , un garde municipal et un gendarme départemental pour venir coïncider avec moi...

Mais je soupçonnai fortement que ce qu'Ardegonde appelait le fruit de notre amour avait été planté par le municipal et le départemental à l'effet de m'induire à ce que je le récoltasse...

Je l'avouerai à la honte de la classe entière des marlous, j'eus l'extrême ingénuité de récolter ce fruit-là... C'était un fils... bon ! Cependant je le laisse arriver et je ne lui dis pas tant seulement bonjour... L'accoucheuse avait fait du vin chaud... je le bois, c'est tout naturel... ça rentre dans mes moyens... Quant à l'enfant, on le fourre sous la couverture...

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c'est convenu... et quant à moi, tout cela m'était excessivemen t provisoire et passager. . . Cependant l'enfant poussait- aussi vite que du chiendent , et Ardegonde me le mettait incessamment sous le nez , et miaulait une petite voix : Faites une caresse à papa; tenez, tenez, comme il tend ses petites minottes à son papa!... Mais moi, je lui disais dans l'oreille : Frêle enfant! tends -moi tout ce que tu voudras, mais je ne veux pas y mordre... Car enfin , camarades et marions , c'est on ne peut pas plus facile que d'insinuer à un moutard de tendre ses petites minottes à quoi que ce puisse être ; et le moutard , d'ailleurs, est aussi insuffisant que le Code civil à rechercher son véritable père, que souvent la mère n'en sait pas davantage!... Un jour Ardegonde invite Ledoux à dîner. Quoi î vous ne connaissez pas Ledoux, vous autres ? la jambe de bois? Ledoux qu'est si sentimental qu'il n'a pas plus tôt vidé un litre

OU deux de schiiapps , se met à pleurer comme une mouche qui se sent pousser une enflure à la mamelle!... Ledoux qui suit au Père-Lachaise tous les enterremens de ses amis, pour avoir des émotions fortes et la capote du défunt?... Eh bien! c'est lui... L'heure du dîner arrive... bon !... voilà la jambe de Ledoux qui entre dans la chambre... Moi, bon enfant, je lui décroche l'autre, celle de bois, et je la mets sur le lit... bon ! On se met à table ; à travers un verre de vin de Surène de 182 5, je vois Ardegonde faire une plissure d'œil à Ledoux, et crac! voilà la conversation qui tombe sur le petit moutard... lequel était assis à table sur un gros livre de plain-chant, et lequel se rinçait les petites minottes dans le verre de Ledoux... qui s'"obstinait toujours à trouver au vin de Surène un petit goût de lait bouilli... Ardegonde commence l'attaque par un long soupir... et dit :

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— Mais regardez donc , Ledoux , comme cet enfant ressemble à Desjardins... c'est comme lui, il ne peut pas tenir en place... et il a les cinq doigts de la main gauche qui s'ouvrent et qui se ferment comme les cinq doigts de la main droite de son père!... il est craché, quoi!...

— Oh! ça, c'est vrai, gémit Ledoux, tu ne peux pas renier cette créature-là... et si tu es un galant homme, Desjardins, tout à l'heure nous irons tous les quatre à Notre- Dame , que je m'offre d'être le parrain , à condition qu'on me remboursera la dépense... La main sur ton cœur... répondsmoi...

— Ah! que je réponds, c'est une chose indubitable que les impositions sont fort raugmentées cette année-ci... et que le budget finira par crever... Il crèvera le budget...

— Desjardins , tu ne m'as pas bien compris, ou je me suis mal expliqué; je n'ai

voulu parler ni d'impositions ni de budget... mais bien d'aller baptiser cet enfant à Notre- Dame...

— Oh! oui... c'est encore une bien belle église que Notre-Dame, qu'elle a dû coûter fièrement de liards à bâtir... si toutefois on bâtissait dans ce temps-là, car Barbillon m'a soutenu l'autre jour que Notre-Dame avait été sculptée tout d'une pièce... C'est pt'étre ça qu'on dit que c'est un si beau morceau!.,.

— Desjardins , tu ne nous comprends pas davantage; Ardegonde et moi, nous ne voulons pas contrarier tes opinions sur la manière dont a été bâtie Notre-Dame... mais nous disions que, si cet enfant-là était baptisé et reconnu par son père, cela n'en vaudrait que mieux pour tout le monde... J'espère que tu comprends...

— Je comprends très bien , très bien... Vous ne pouvez pas vous empêcher de reconnaître avec moi la beauté de Notre-Dame;

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mais il y a un point sur lequel nous ne nous entendons peut-être pas aussi bien... Par exemple... je trouve, moi, que l'hiver il y fait si froid qu'on n'y peut pas tenir... qu'il n'y a pas seulement un peu de feu pour allumer un cigarre, et que les enfans de chœur sont furieux quand on veut allumer sa pipe à l'encensoir.

Le bon Dieu, c'est pas un homme ça, de ne pas mettre un bon poêle dans le chœur pour réchauffer les dévotes, et un autre poêle dans la sacristie pour empêcher de geler le vin de moulin à vent et les saintes huiles d'oliettes... Un homme de ma profession n'y peut pas tenir; à part quelques tabatières, on ne lève jamais que des paroissiens ou des billets doux... En vérité, si cela dure, j'aimerai mieux faire le mouchoir sur le boulevard...

— Desjardins! faut-il que nous nous mettions lous les trois à tes genoux... Tiens,

nous y voilà... Regarde ce pauvre enfant qui aura sa mère à sa gauche et qui manquera d'un père à sa droite.. .Vois nos larmes... Ardegonde réclame un époux, Charles un père, et moi... moi...

Ledoux ne put achever, camarades et marions, il était submergé de larmes, que si c'avait été aussi bien des liqueurs spiritueuses, il aurait ouvert la bouche pour ne pas les laisser descendre jusqu'au menton !...

Moi je m'écrie : Faut-il aller à Notre-Dame pour vous faire ronfler tous les trois les nuits d'ensuite?... Eh bien!... j'irai à Notre- Dame... Je n'avais pas plus tôt lâché ce mot-là qu'Ardegonde et Ledoux me sautent sur le dos en criant : Mon époux... mon ami... O ciel!... jusqu'au moutard qu'ils me mettent dessus... si bien que j'en avais à peu près la valeur de trois cents livres sur les reins ! Alors je me dis en moi-même : C'était une comédie! Attention, Desjardins... t'as perdu

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les deux premiers actes... mais, pour l'honneur des marions, il faut que tu gagnes le troisième...

A Notre-Dame! que je m'écrie... A Notre- Dame, répètent Ledoux et Ardegonde... A Notre-Dame, répète une vieille marmite qui faisait les fonctions d'écho derrière la cheminée...

On met une chemise propre au futur petit catholique dessatanisé... on donne à Ledoux des gants blancs qu'il n'y avait que deux taches de café, et à moi on me donne une pièce de cent sous pour la sacristie... Bon! que je me dis en moi-même.,, monsieur le curé, voilà une pièce de cent sous qui ne fera pas de trou à la poche de votre soutane! On monte en fiacre... mais cette fois, camarades et marlous, c'était pas si triste, c'était décent; pas de gendai'mesni de menottes!... Tout le long du quai, que moi je regardais les ijamins chercher des clous dans les im-

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moiidices, Ledoux me reniflait de la morale dans la figure... Ardegonde baissait les yeux et faisait aller et venir ses appas comme deux soufflets de forge, ni plus ni moins qu'une tragédienne en cinq actes, quoi!... Quant au petit moutard, il faisait de la salive sur son tablier des dimanches blanc, et s'oubliait jusqu'à pisser sur les coussins de la voiture, que ça coulait dans les souliers de Ledoux, que si ça avait été aussi bien de l'eau froide 11 aurait poussé des cris, et quant à moi je manigançais ma pièce de cent sous au fond de ma poche, et je calculais combien elle pouvait contenir de litres à douze, tout en réservant les fractions pour les petits verres d'eau-de-vie .

Enfin le fiacre arrive... se met de côté, et s'arrête devant le parvis de Notre-Dame...

J'entre et ne prends pas d'eau bénite , car un vrai marlou n'est pas plus religieux

qu'un marin descendu à terre!

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