‹ Toussaint le mulatreChapitre 14 sur 26 · LES ACCUSÉS · texte numérisé non relu

LES ACCUSÉS

Ah!

l'avocat-général.

Nous reprenons donc...

... Où tout fait présumer qu'ils se livraient à la fabrication de la fausse monnaie...

Une nuit, Losserand père trouve Silvio écoutant à la porte de la cave... Losserand devient furieux... fait une scène affreuse à Silvio, et, profitant de l'expiration du terme, lui donne congé pour se débarrasser de lui...

Silvio part, mais Losserand ne dort plus... Peut-être Silvio a-t-il vu... peut-être a-t-il

entendu... peut-être est-il possesseur du terrible secret!... peut-être un jour Silvio, éclairé par son amour pour les lois et par son devoir de citoyen... ira-t-il faire sa dénonciation à monsieur le préfet de police... C'en est fait, la mort de l'infortuné Silvio est résolue...

Losserand commence par détruire les instrumens qui servaient à fabriquer la fausse monnaie; ce qui nous autorise à affirmer cette destruction , c'est que, dans la visite domiciliaire faite chez lui... on n'a rien trouvé!...

Maintenant, messieurs les jurés, veuillez suivre avec nous la démarche des accusés.

Le 6 octobre, on voit les deux Losserand passer et repasser rue de la Paix... et c'était le cinq octobre que Silvio avait pris un logement dans cette rue-là...

Le 10 novem"bre, on voit les deux Losserand passer el repasser rue Saint-Denis... el

c'était le 8 que Silvio, sans doute poursuivi par ses assassins, était venu se cacher dans cette rue-là.

Une autre année se lève et ne voit pas la fin de ces poursuites, car le i5 janvier... l'infortuné Silvio va prendre un logement dans la rue de Jérusalem... sans doute pour se dérober plus sûrement aux poursuites des accusés, en se réfugiant dans le giron même de la police !...

Eh bien! dès le 20 on voit les audacieux accusés passer et repasser sur le Pont-Neuf...

Mais la Providence ne voulut point qu'ils réussissent dans leur coupable projet... Nous nous trompons... Au moins la Providence ne voulut-elle point qu'ils réussissent dans ce quartier-là...

Les accusés changent de batteries... Ici leurs manœuvres restent inconnues... car ils ont réussi à jeter un voile sur la face de la justice...

Toujours est-il que, par un moyen quelconque, et qui du reste ne pourrait modifier l'accusation que dans le sens de l'aggravation, ils attirent l'infortuné Silvio dans le carré Marigny, au milieu des Champs-Elysées... et que là ils se livrent à l'exécution de leur abominable projet...

Ils tuent Silvio...

Et comment le tuent-ils ?

Rappelez - vous le rapport des gens de l'art...

Deux coups de pistolets sont tirés... Le premier n'atteint pas Silvio et va faire deux trous dans le vitrail de la grande lanterne au milieu du carré Marigny... Qui a tiré ce coup-là ?

Regardez avec nous, messieurs les jurés; c'est la main inexpérimentée et tremblante de cet enfant, qu'on développe à peine de ses langes pour l'envelopper dans le crime!

Le second esl plus liemeiix... que disons-

aSî LA COUR

nous, ô ciel! plus malheureux!... car la balle atteint et traverse la tête de l'infortuné qu'il ne faut plus pleurer, mais venger!...

Qui a tiré ce coup-là? messieurs les jurés^ regardez avec nous, c'est le père... c'est la main ferme et expérimentée d'un ancien militaire qui...

LOSSERAND PÈRE.

Je n'ai jamais monté la garde qu'une fois, avec une fourche, en i8i5,àArgenteuil même, et le lendemain j'ai été réformé moyennant cent quarante...

Accusé !

Accusé ! î

UN JUGE

l'autre .lUGE.

LE PRESIDENT

Accusé! !! la courue souffrira pas le scan-

d'assises. SD^

dale des interruptions... En présence de la justice des hommes, qui pourrait se tromper, apprenez au moins à ne pas aggraver votre position... Devant celle de Dieu vous ferez ce que voudrez... car là vous nous échappez...

UNE VOIX

Heureusement !

Je n'ai pas entendu ! Continuez, monsieur l'avocat-général...

l'avocat-général.

JNous reprenons donc...

C'est la main ferme et expérimentée d'un militaire qui , en 1 8 1 5 , défendait la France contre l'invasion étrangère !

^ Les deux coups de pistolet produisent nécessairement deux détonations qui attirent

a 54 LA COUR

les soldais de garde... ils arrivent... ils cernent les coupables sur le lieu même du crime, au moment où ils considèrent avec le plus horrible sang-froid le cadavre encore fumant et souillé de boue...

On ramasse les pistolets.

A qui appartiennent-ils?

Oh! c'est ici, messieurs les jurés, qu'il serait presque inutile d'ouvrir les yeux pour reconnaître les coupables et pour frapper à coup sûr!

Les pistolets sont reconnus appartenir aux accusés.

Quarante témoins viennent l'affirmer sous la foi du serment; tous témoins dont la position sociale commande la confiance, dont la vie a toujours été pure et honorable... et d'ailleurs les accusés n'ont jamais nié le fait..'.

Eh ! qu'allions-nous encore oublier, si un oubli pouvait être de quelque importance

d'assises. a55

dans ce procès où les preuves les plus positives concourent , à rangs pressés et surabondans, à la découverte des criminels!

La bourre des pistolets est encore reconnue appartenir à une lettre qui porte le timbre de Paris et qui est adressée à madame Losserand à Argenteuil...

LOSSERAJVD PÈRE.

C'est une lettre de Silvio reprise par lui dans les papiers de madame Losserand, après en avoir mis une autre où il y avait encore des propositions indignes...

l'huissier, avec ven'e.

Silence dans l'auditoire!

losserand pkre.

Oui, monsieur le juge...

i56 LA COUR

L AVOCAT-GENERAL

Nous reprenons...

... Et qui est adressée à madame Losserand à Argenteuil. .\vant de terminer, messieurs les jurés, nous devons vous articuler une vieille maxime de Lucius Cassius^ juge romain du septième siècle... La voici, et je la traduis pour la rendre plus abordable à toutes les intelligences, et pour qu'elle porte ses fruits parmi le peuple qui nous écoute ; « On ne fait pas de crime sans en attendre de profit, et en matière de crime la présomption va contre ceux qui en profitent...»

Maintenant faut-il dire où était le profit pour les accusés? est-il encore besoin de le signaler ? Faire couler avec le sang de Silvio la mémoire d'un terrible secret... le profit, pour les accusés , c'était la fortune , c'était l'honneur, c'était la liberté!...

o ASSISES. i:y'j

A toutes ces charges que faut-il encore ajouter? La plus forte de toutes, peut-être...

C'est en présence de ces charges mêmes, en présence de la conviction la plus intime, la dénégation même des accusés.

Voyez le père, il regarda la terre... il pleure de colère... Que s'il est innocent, que ne regarde-t-il ses juges en face? Que s'il est coupable , pourquoi , par des aveux et des remords publics, ne pas adoucir sinon la vengeance des hommes au moins celle de Dieu? Car après notre jugement, accusés, n'oubliez pas qu'un autre jugement se prépare!

Voyez le fils, maintenant... c'est presque un enfant, déjà plus avancé dans la route du crime que dans celle de la vie... Il regarde ses juges avec indifférence, j'allais dire avec effronterie... Oh! si ce n'est pas là une physionomie d'assassin... il faut désormais se voiler les yeux... et renoncer à contempler la vérité... Laisser ce jeune honmie à la société, 11. «7

Ii58 LA COUR

cestlaissercroître une pépinière de criminels?

Messieurs les jurés, nous avons maintenant une tâcbe pénible à remplir, pénible pour notre cœur d'homme qui bat trop souvent peut-être sous la robe du magistrat; mais cette tâche devient grande et noble, lorsqu'elle est consciencieuse et ferme.

Pour ranimer notre courage, nous avons eu souvent besoin de détourner nos regards de ces deux hommes qui nous quittent, pour les reporter sur cette belle société qui nous reste !

Vous ferez comme nous, messieurs les jurés ; en présence de cette société qui vous attend, qui vous écoute, vous serez sévères, vous serez solennels, vous serez terribles, et ce sera justice!...

Nous requérons la peine de mort!

UNE VOIX, derrière le fauteuil de V avocatgénéral.

Recevez mon compliment , vous avez été

d'assises. 269

logique, brillant, vous avez été profond, vous avez été vous-même !

L AVOCAT-GENERAL

Vous êtes trop indulgent, mon cher !... A propos, ne manquez pas ma soirée, c'est pour tantôt... il y a boston et bal!...

&mU,

La défense n'étant plus libre, l'avocat consciencieux doit se retirer. . , et je me relire.

Dupont, Procès des quinze.

Il y a des êtres destinés peut-être à faire le bien, mais à réprouver, jamais!

Adieu! j'avais bien de la vie pour le bien public! Gardez mon souvenir, puisque le sort ne m'a pas donné assez de vie pour que la patrie saciie mon nom !

ÉvARiSTE Gallois, deux heures avant sa mon.

ôuite*

LE PRESIDENT

Accusés! rentrez dans vos consciences; je vais procéder à votre interrogatoire, et n'ou- IdUcz point que, s'il vous restait quelque espoir, il ne pourrait venir que de votre franchise...

Premier accusé, il y a un an que faisiezvous toutes les nuits dans vos caves où vous vous enfermiez avec... nous ne dirons pas votre fils par respect pour la paternité , mais nous dirons avec le second accusé?...

PREMIER LOSSERA.ND.

Monsieur le juge, je soutirais des eaux-devie pour frauder le^ droits...

UN EMPLOYÉ DES CONTRIRUTIONS IJNDIRECTESy

i liîii .? / 'auditoire .

Je demande acte de la déclaration de l'accusé, contre lequel je fais toutes réserves...

LE PRÉSIDENT

La mention en sera faite au procès-verbal!...

Accusé ! vous passiez souvent quinze nuits dans vos caves durant l'espace d'un mois ; élait-ce toujours pour vous livrer au con-

JiASSISES. 265

damnable délit de contravention aux droits réunis... c'est-à-dire contributions indirectes ?

LOSSERAND.

Mon juge, je faisais encore un autre commerce... Si je le dis je vas être ruiné... c'est égal, il faut sauver ma vie... Je mêlais du vin de Bordeaux bien noir avec du vin d'Argenteuil bien clair... et j'en faisais du Chambertin que je réussissais très bien, à preuve que j'en donnais tous les ans à monsieur le curé qui n'en voulait pas d'autre pour sa messe...

LE PRÉSIDENT

Accusé ! je vous donne le conseil de ne pas jouer l'imbécillité devant messieurs les jurés... Répondez avec francbise... L'accusation prétend que vous procédiez à la fabrication de la fausse monnaie dans une de

VOS caves... Qu'avez-vous à répondre? Ce n'est pas le gendarme qui vous interroge... tournez-vous du côté de messieurs lesjurés...

LOSSERAND.

Je réponds que j'y faisais du vin de Chambertin, en mêlant du vin de Bordeaux bien noir avec du vin d'Argenteuil bien clair... mais du véritable Chambertin ! que même si vous voulez , monsieur le juge, je vous en enverrai un panier de cinquante bouteilles, pour le goûter...

LE PRÉSIDENT

Accusé! souvenez-vous que la justice méprise les cadeaux de quelque nature qu'ils soient, et qu'elle se trouve dans la nécessité de vous rappeler au respect du à une cour royale!...

LOSSERAND.

Tiens! il y a pourtant un vigneron de mes

voisins qui a fait comme ça un cadeau de cent bouteilles de vin, que tout de niéme il a gagné son procès!

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