UN AUTRE NÈGRE
Il s’en lève sur l’onde autant qu’au ciel d’étoiles.
UNE ORDONNANCE de Toussaint.
Allumez les signaux !
UN AIDE DE GAMP mulâtre de Toussaint.
Canonniers! à vos camps!
UNE NÉGRESSE, montrant du doigt les montagnes.
Les mornes allumés sont autant de volcans.
UN NÈGRE
Pour l’escadre qui vient chercher un peuple esclave Du volcan d’Haïti que la mort soit la lave!
LUCIE
Dieu! quelle affreuse aurore après des nuits de paix!
ADRIENNE, regardant la mer.
Que la ligne est immense et que les rangs épais !
Du cap de Samana jusqu’à la Pointe-à-Pile L'Océan tout entier semble marcher sur Pile.
UN NÈGRE
Des milliers de canons brillent dans les sabords;
Un peuple menaçant vient foudroyer ces bords!
PÊTION, à un matelot noir.
Au port Saint-Nicolas portez l’ordre du maitre;
Qu’on grée un aviso; — qu’on aille reconnaître Combien de grands vaisseaux et sous quels pavillons. Courez! de l’Océan sondez tous les sillons!
Point de voile ! Courbez trente hommes sur les rames . Plongez comme un requin sous l’écume des lames;
Et si quelque vaisseau tire ou marche sur vous,
Plutôt que d’être pris, sombrez! noyez-vous tous!
LE MATELOT
Notre vie est à lui comme au maitre suprême;
La volonté du ciel et du chef, c’est la même.
Avant que ces oiseaux au bord soient revenus,
En montrant des albatros.
Nous serons de retour ou nous ne serons plus.
LES PRÉCÉDENTS, MOÏSE et MAZULIME.
MOÏSE, amenant Mazulime sur le devant de la scène.
Vois-tu dans cette tour une lampe immobile?
MAZULIME.
La lampe de Toussaint! C’est l’étoile de l’ile;
Sa clarté nous conduit à la gloire!
MOÏSE
Crois-tu ?
Avant de l'adorer je veux voir la vertu.
Moi! Je veux conserver, sans lui faire une offense.
Ma part dans le conseil comme dans la défense;
Et savoir si le plan d’un chef dur et hautain Contre un pareil péril est un rempart certain? Peut-être ...
MAZULIME.
Parlons bas...
MOÏSE
Ami, je m’inquiète
De cette ambition dans une seule tète !
Serviles instruments de coupables projets.
De ce nouveau tyran sommes-nous les sujets?
A courber sous le joug si la loi nous oblige,
Qu’il cache donc au moins la main qui nous l’inflige ; Que devant les dangers de la patrie en deuil Il humilie au moins son impudent orgueil 1 Car, quel que soit le nom dont sa main nous décore. S’il est le maitre ici, c’est l’esclavage encore 1
MAZULIME.
NousJ esclaves d’un noir!
. moïse.
D’un ancien compagnon !
MAZULIME.
Tant de sang répandu!
MOÏSE
Pour n’illustrer qu’un nom!
MAZULIME.
En repoussant les blancs du sol qui nous vit naître. N’avons-nous donc ici fait que changer de maitre?
MOÏSE
Un maître! mais, s’il faut abdiquer tous nos droits. Qu’il ait un autre sang! qu’il ait une autre voix!
Qu’il nous vienne de loin! et que sa foi parjure Ne soit pas pour nous tous une éternelle injure ! J’aurai moins honte alors de fléchir les genoux Si ce maître nouveau n’est pas noir comme nous!
MAZUL1ME.
Sur la face d’un homme on peut voir sa pensée.
moïse.
Allons donc à Toussaint!
MAZULIME.
Si ta haine insensée
Allait trouver un frère où tu crains un tyran?
moïse.
Pour les jours de danger qu’il ait le premier rang!
Ils sortent.
LES MÊMES, moins MOÏSE et MAZULIME.
PÉTION, à un artilleur de la batterie, en lui montrant la fenêtre de .Toussaint.
Attention là-haut! — La mèche au premier signe!
Feu du canon de nuit! feu sur toute la ligne!
De la grève au chaos qu’il tonne coup sur coup.
Et qu'avant qu’il se taise Haïti soit debout!
Se tournant vers le groupe de noirs et de négresses, et vers Lucie et Adriennc.
Et vous, que faites-vous à suivre le nuage D’où va tomber sur nous la mort ou l’esclavage! Fuyez, dispersez-vous. — Courez semer le bruit Du danger découvert sous cette horrible nuit,
Et montrez-vous aux yeux d’un amant ou d’un père Pour que la liberté leur devienne plus chère!
PERSONNAGES
LE PÈRE ANTOINE
MOÏSE
MAZULIME.
PÉTION
DESSALINES
ADRIENNE
Un matelot mulâtre.
Généraux, officiers et soldats de l’armée de Toussaint, peuple.
L’intérieur de la tour élevée qui sert de cabinet et d’observatoire à Toussaint Louverture. Au milieu, une table encombrée de cartes et de papiers et éclairée par une lampe de fer. A droite un prie-Dieu surmonté d’un crucifix. A gauche, auprès d’une porte secrète, un meuble garni de vases et de corbeilles au fond. A droite, une grande porte cintrée. A gauche, une fenêtre tendue d’un store.
TOUSSAINT, seul. U se promène à pas interrompus et inégaux. Cetle heure du destin si longtemps attendue,
La voilà donc! ... En vain je l’avais suspendue,
En vain je suppliais Dieu de la retenir;
Pour décider de nous elle devait venir!
Entre la race blanche et la famille noire,
Il fallait le combat puisqu’il faut la victoire!...
Il s’arrête un moment.
A quelle épreuve, ô ciel! cette nuit me soumet!
J’ai monté, j’ai monté... voilà donc le sommet Où mon ambition, de doutes assiégée,
Par ma race et par Dieu va demeurer jugée:
Moïse ainsi monta pour voir du Sinaï Quelle route il ferait aux fils d’Adonaï.
Du haut de sa terreur et de sa solitude ,
Il vit là le Jourdain et là la servitude.
Dans une heure semblable à mon anxiété,
Il y mourut de crainte et de perplexité!
Et Jéhova pourtant visitait son prophète,
11 conduisait son peuple, il marchait à sa tête!
Et moi?... Non, non, pardonne, ô Dieu, si j’ai douté 1 Ne marches- tu donc pas devant la liberté?
En vain dans tes secrets notre destin repose:
Le plus sûr des drapeaux, c'est une juste cause!
Oui, tu m’as suscité sur cette nation.
Ton oracle? Ce fut sa profanation;
Ce fut dans tes enfants ton image offensée:
L’instinct qui venge l’homme est toujours ta pensée! Courage donc, Toussaint, voilà ton Sinaï!
Dieu se lève vengeur dans ton peuple trahi!
Il fait quelques pas rapides comme soulevé par l’enthousiasme intérieur et retombe ensuite à genoux.
Dans un pauvre vieux noir, cependant, quelle audace! De prendre seul en main la cause de sa race;
De se dire: Selon que j’aurai résolu,
Il en sera d’eux tous ce que j’aurai voulu!...
Dans mes réflexions, du mot fatal suivies,
Je pèse avec la mienne un million de vies!...
Si j’ai mal entendu... si j’ai mal répété Le sens de Dieu!... Malheur à ma postérité!
Dieu ne sonne qu’une heure à notre délivrance. Opprobre à qui la perd! mort à qui la devance!
Il s’agenouille sur le prie-Dieu, devant le crucifix, et pleure.
Ah! combien j’ai besoin d’intercéder celui Dont l’inspiration sur tous mes pas a lui.
Il prie.
Crucifié pour tous! symbole d’agonie
Et de rédemption! ...
Il s'interrompt et reprend avec amertume.
Quelle amère ironie!
Où se heurte mon cœur lorsque je veux prier?
Quoi! c’est le Dieu des blancs qu’il nous faut supplier? Ces féroces tyrans, dont le joug nous insulte, *
Nous ont donné le Dieu que profane leur culte;
En sorte qu’il nous faut, en tombant à genoux,
Effacer leur image entre le ciel et nous!
Eh bien, leur propre Dieu contre eux est mon refuge !
11 fut leur rédempteur, mais il sera leur juge!
La justice à ses yeux n’aura plus de couleur.
Puisqu’il choisit la croix, il aima le malheur.
Il recommence à prier.
Toi qui donnas ton sang pour racheter ta race, Donne-moi par ta mort le courage et la grâce!
Il se relève et dit lentement.
Avec quelle bonté du bas de mon chemin.
Jusqu’à cette puissance, il m’a pris par la main!
La force du Seigneur ne connaît pas d’obstacles:
C’est de notre néant qu’il tire les miracles!
Entendant du bruit à la porte du Tond.
Mais, lorsque je dois seul l’écouter aujourd'hui,
Qui donc vient se placer entré mon aine et lui?
TOUSSAINT, MAZUL1ME et MOÏSE.
TOUSSAINT, étonné, s’avance vers eux, et après les avoir regardés avec surprise et attention.
Sans mes ordres ici?... Qui vous amène?
MAZULIME.
Un doute ?
TOUSSAINT, à lui-mème.
Je les devine, ils vont trébucher sur la route.
Toujours quand un grand cœur médite un grand élan, La prudence et la peur lui compriment le flanc.
Haut.
On doute?... Est-ce de moi? des noirs, ou de leur cause? Mais douter, c’est trahir!... Voyons!
MOÏSE, à Mazulime.
Dis tout?
MAZULIME, à Moïse.
Je n’ose!
Je crains de trop peu dire ou bien de l’offenser.
Un long silence d’embarras.
TOUSSAINT, avec ironie. *
Êtes-vous donc venus pour m'aider à penser?
moïse.
Non, chef! mais quand un peuple a ces grandes alarmes, Sa pensée est à tous aussi bien que les armes!
Oses-tu sur toi seul prendre un destin pareil?
Un homme quel qu’il soit vaut-il seul un conseil?
Ne sens-tu pas à l’heure où chaque noir conspire,
Le besoin d’évoquer leur amc qui transpire?
D’interroger en eux l’instîhct du bien commun Plus infaillible en tous qu’il ne peut l’être en un? Conseil des nations plus sûr que tout grand homme, Congrès en Amérique ou grand sénat dans Rome.
Prêt à prendre pour tous un parti clandestin,
Oses- tu donc lutter seul avec un destin?
Et si Dieu, pour un jour, te retirait sa grâce,
A la postérité répondre d’une race?
Est-ce faiblesse ou force au moment du danger D’appeler d’autres yeux à tout envisager?
De convoquer le peuple à son destin suprême,
Et de lui dire: Vois, décide et faits toi-même?
Dieu qui parle dans tous est plus sage que moi,
Je puis vivre et mourir, mais non juger pour toi.
TOUSSAINT , à Mazulime. avec mépri3.
Et toi ?
MAZULIME.
Moi, si j’étais sur une tour si haute,
Je craindrais le vertige... et tremblant que ma faute Entraînât avec moi tous ceux que je conduis,
Mon esprit dans leurs chefs chercherait des appuis;
Je dirais: C’est au peuple à faire son histoire,
Salut ou perte à tous et non à ma mémoire!
Je frémirais de prendre un peuple dans ma main;
Car je répondrais seul à Dieu du genre humain !
TOUSSAINT, les prenant avec bonté chacun par une main.
Écoutez... Je comprends à tous deux votre idée,
Et mon ame en secret en était obsédée.
Je me disais: Qui? toi? pauvre vieux vermisseau,
De ta main sur un peuple oser mettre le sceau 1 Répondre à Dieu là-haut, et de cette île au monde, D’une race de plus qui sc perd ou se fonde?
Être à moi seul un jour leur bras et leur dessein,
Dans mon front leur pensée et leur cœur dans mon sein? C’est trop pour un mortel, c’est démence ou blasphème , C’est usurper sur eux, sur l’homme et sur Dieu même! Sur Dieu?... Puis sur mes pas revenant un moment, Sur Dieu?... si par hasard j’étais son instrument?
Il agit seul, c’est vrai, mais il agit par l’homme:
Nul ne sait par quel nom dans un peuple il se nomme! Moïse, Romulus, Mahomet, Washington!...
Qui sait si dans les noirs il n’aura pas mon nom?
Alors, envisageant ma destinée étrange.
’ÎO ACTE DEUXIÈME.
Un soupçon de grandeur s'éleva dans ma fange,
Je dis en mesurant ma marche de si bas :
Un miracle est écrit sur chacun de mes pas!
Pourquoi donc en voyant tout prodige en arrière.
N'en aurait-il pas un au bout de ma carrière?
Alors un grand espoir entra dans mon esprit.
Écoutez...
MAZULIME, bas à Moïse.
Dans sa foi le miracle est écrit.
* Quand l’orage d’idée éclata sur cette île,
* Je vieillissais obscur dans un état servile;
* Je ne sais quel esprit par mon nom m’appela,
* Me cria: C’est ton heure! et je dis: Me voilà! *
* Soit qu’en certains esprits la force intérieure
* Leur assigne la tâche et leur indique l’heure,
* Soit que la force en eux provienne de leur foi *
* Dans cct ordre du ciel que l’on entend en soi,
* Je ne doutai jamais; cela semblait démence
* De faire, moi petit, je ne sais quoi d’immense;
* Et chose singulière... une intime splendeur
* D’un peuple sur mon front fit briller la grandeur;
* Malgré mes traits flétris et malgré l’esclavage,
* L’éclat de mon destin brilla sur mon visage;
* La puissance du cœur par mes yeux déborda :
* Je rampais dans la foule et l’on me regarda.
Un j«ur, un capucin, un de ces pauvres pères Colporteurs de la foi, dont les noirs sont les frères.
En venant visiter l’atelier de Jacmel,
S’arrêta devant moi comme un autre Samuel.
Quel est ton nom? -Toussaint. -Pauvre mangeur d’igname, C’est le nom de ton corps; mais le nom de ton ame, C’est Aurore, dit-il... — O mon père, et de quoi?