‹ Toussaint Louverture, poëme dramatiqueChapitre 15 sur 65 · SCÈNE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

SCÈNE SEPTIÈME

Quel est-il... Osez donc le décider vous-même!

LE MOINE

Entre ton peuple et toi, balancer, c*cst blasphème.

Oui, mais dans l’attitude où les destins m’ont mis Le servirai-je mieux rebelle que soumis?

Du sceau des blancs ici, ma puissance couverte Ne me vaut-elle pas plus qu’une guerre ouverte?

Que pourra des Français la faible autorité.,

Traînant de leur couleur l’impopularité?

Leur proconsul sans force et paré d’un vain titre.

Des destins d’Haïti me laissera l’arbitre;

Je saurai dévorer ce téméraire affront.

Jusqu’à ce qu’Haïti les dépasse du front.

* Et sous leurs- étendards grandissant à leur ombre,

* Aidé par le climat les étouffer du nombre;

* La présence des blancs, leur aspect odieux

* M’assurera les cœurs en alarmant les yeux.

* Du lion déchaîné, pour irriter la haine,

* Il est bon quelquefois qu’il voie un bout de chaine.

* Devant l’anneau sanglant qu’il a longtemps porté,

* Le captif aime mieux son âpre liberté.

Cependant les Français, trompés par l’apparence, Laisseront mes enfants revenir de la France;

Aussitôt que leurs pieds auront touché ces bords.

On connaîtra Toussaint... Je serai libre alors !...

LE MOINE

Tu seras dans les fers forgés par ta démence !

Le grand jeu du destin jamais ne recommence.

Quand le prix qu’on expose est un peuple de Dieu

Deux fois, sur sa fortune, on ne met pas l’enjeu.

* Une fois ou jamais !... Quand l’heure d’en haut sonne,

* Elle ne s’accommode à l’heure de personne...

* Écoute... Mieux que toi, je lis dans ton esprit ;

* Tu cherches à tromper l’instinct qui t’attendrit;

* Ta résolution contre l’amour se brise,

* Ton cœur irrésolu raisonne et temporise:

* Mais des nécessités le flot accumulé

* T’écrase sous le temps vainement reculé. •

* Dis-moi, crois-tu toi-même à ton propre sophisme?

* Prends-tu ta lâcheté pour du patriotisme ?

* Crois-tu l’indépendance et les droits des humains

* Plus sûrs aux mains d’autrui que dans leurs propres mains?

* Crois-tu que les Français, maîtres de ces rivages,

* Viennent pour adorer vos droits sur vos visages,

* Et de l’indépendance assurant les progrès

* Admirer tout armés la révolte de près ?

* Non , tu ne rêves pas ce stupide délire :

* L’esclave au cœur du maître a trop appris à lire;

* Tu sais qu’on ne voit pas des bœufs baisser leurs cous

* Sans que l’on soit tenté de leur tendre les jougs !

* Que le maître et l’esclave auront dans l'attitude

* De leur ancien état l’invincible habitude...

* Replacer face à face ainsi deux ennemis,

* Deux droits encor saignants, l’un perdu, l’autre acquis,

* C’est mettre l’étincelle et la poudre en présence ;

* C’est tenter à la fois l’homme et Ja Providence !

* Des ferments rapprochés la prompte explosion 'Te punirait bientôt de ton illusion.

* Le Français enhardi par tes molles faiblesses 4 Usurpera du pied le terrain que tu laisses;

* On verra s’élever des Spartacus nouveaux ;

* Tes plus tiers lieutenants deviendront tes., rivaux.

* Rebelle aux yeux des blancs, aux yeux du peuple traitre.

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