‹ Toussaint Louverture, poëme dramatiqueChapitre 25 sur 65 · LES PRÉCÉDENTS, ROCHAMBEAU · texte numérisé non relu

LES PRÉCÉDENTS, ROCHAMBEAU

ROCHAMBEAU

Et bien, mon cher Boudet comment va la journée?

BOUDET

A merveille! Déjà l’enceinte est dessinée,

Le camp fortifié, sur ces hauteurs assis.

Entouré de remparts, de fossés, de glacis, .

Offrira dès ce soir un asile à l’arméç.

Plus sûr que cette ville à peine désarmée,

Où Ja sédition, qui couve sous nos pas,

Menace d’autant plus qu’on ne l’aperçoit pas.

Le Français h’est pas fait pour cette guerre impie Où la fourbe le mine, où la fuite l’épie.

Où dans les yeux baissés, dans les discours soumis. Il lui faut soupçonner des desseins ennemis.

Sa valeur, confiante, au grand jour se déploie Contre tous les dangers; mais il faut qu’il les voie.

Il les verra d’ici. — Ce superbe plateau,

Piédestal naturel de l’antique château.

Déblayé des débris de ces vieilles murailles.

Donne un centre de bronze à nos champs de batailles. Voyez! — La ville, ici palpitante à nos pieds.

Avec ses monuments par notre œil épiés,

Dont la moindre rumeur monte à nos sentinelles ;

Là, soixante vaisseaux au port pliant leurs ailes. Surveillant l’Océan et dormant sans danger Sous le vol du boulet qui va les protéger.

* De ce côté la mer, sous la côte concave,

* Battant de flots grondant ce rocher qu’elle lave.

* Rempart de mille pieds où son écume fond,

* Abîme de granit dont la vague est le fond;

Et là, jusqu’à là grève où le fleuve serpente,

La terre s’abaissant par une douce pente,

Comme pour engager l'assaillant à monter Au devant du canon, s’il l’osait affronter.

* On dirait que cette île, où ce morne se dresse.

* D’elle-mème a produit sa propre forteresse;

* Mais que l’art de la guerre a su faire servir

* Les remparts naturels du noir à l’asservir.

ROCIIAMBEAU, examinant de l'oeil le site

Certes du gouverneur ce camp comble l’attente.

Il est impatient...

BOUDET

Tenez, voici la tente.

Avant que son palais soit en pierre achevé.

Ce palais de coutil pour lui s’est élevé.

Il veut, dès aujourd’hui qu’en ces lieux on installe Le quartier général. On prépare la salle Où l’on s’assemblera pour le premier conseil.

Il faudrait, pour lui plaire, arrêter le soleil.

Mais, je vois ses plantons poudroyer sur la route;

Ne perdons pas de temps, venez voir la redoute.

Ils s'éloignent.

TOUSSAINT, ADRIENNE

TOUSSA INT, sortant comme à tâtons de son ajoupa, soutenu par Adrienne, fait quelques pas vers le milieu de la scène et lui dit û demi-voix.

Que font-ils?

ADRIENNE

Ils s’en vont.

De quel côté? * ADRIENNE.

Là-bas

Où vous voyez briller

TOUSSAINT, lui secouant fortement le bras.

Chut! chut! je n’y vois. pas.

ADRIENNE, à part.

O mon Dieu! pardonnez, si j’oubliais mon rôle!

Mon oncle a suspendu sa vie à ma parole.

O ciel 1 mets sur ma bouche, ô Dieu ! mets dans mon sein La prudence et la nuit de son profond dessein!

Pense que ton pays est perdu par un geste.

ADRIENNE

Oh ! je pense à vous seul. Que m’importe le reste !

Qu’ont-ils dit?

ADRIENNE

Qu’aujourd’hui le gouverneur’ français Habiterait ce fort d’inabordable accès;

Qu’à*défaut de palais, cette tente dressée,

Serait...

La Providence accomplit ma pensée!

J’ai deviné le place et j’arrive au moment;

Je saurai leurs projets avant leur mouvement.

L’aigle obéit au doigt et s’abat sur le piège...

11$ viennent me traquer, c’est moi qui les assiège... Silence et l’œil ouvert: l’aveugle mendiant Aura lu jusqu’au fond au cœur du clairvoyant.

ADRIENNE

Mais, mon oncle, en ces lieux pensez-vous qu’on respecte D’un vieux noir inconnu la cabane suspecte?

Ils vont la balayer comme ces fils impurs *

Que la pauvre araignée a tissé sur les murs;

Ces trois lambeaux de natte à côté de leur tente Saliront à leurs yeux cette enceinte éclatante.

Ils vont bien loin d’ici nous repousser du pied.

Non, plus les cœurs sont fiers, plus ils ont de pitié.

Le Français confiant mord vite à cette amorce:

De' l’obstination tu connaîtras la force.

Comme un chien sans asile, insensible à l’affront,

Je défendrai mon gîte... Ils me le laisseront. D’ailleurs, on est humain aussi par politique;

Un rien peut allumer la colère publique:

Lorsque la tyrannie oppresse de son poids Tout un peuple, à sa haine il suffit d’une voix.

Ils redoutent des noirs le calme encor farouche,

Si je cric un peut haut, ils fermeront ma bouche. Mais, viens,* retirons-nous. — Je vois sur le chemin Un groupe s’avancer. — Conduis-moi par la main. Mesure sur mes pas les tiens et fais en sorte • Qu’on me voie entrer là. — Toi, demeure à la porte.

Il se glisse dans la cabane — Adrienne reste assise à la porte et allume tin feu sur trois pierres pour faire cuire des patates dans un vase d’argile ébréché.

Page 1