‹ Toussaint Louverture, poëme dramatiqueChapitre 26 sur 65 · SALVADOR, ISA AC, ALBERT, ADRIENNE · texte numérisé non relu

SALVADOR, ISA AC, ALBERT, ADRIENNE

Isaac arrive le premier, s’élance en courant sur le promontoire, et montre du geste à son frère les montagnes lointaines

ISAAC

Oh! vois-tu "donc,, Albert, cette montagne bleue Avec ce grand vallon qui fuit de lieue en lieue.

Et ce fleuve écumant qui blanchit au-dessous?...

Tiens ! j’entends son bruit sourd qui monte jusqu a nous.

ALBERT, avec un geste d’impatience Bah! c’est le bruit du vent dans ces faisceaux d’armures.

ISAAC

Non, car l’odeur des bois monte avec ses murmures?

Ne vois-tu pas là-bas ces pins à l’horizon.

Dont la tête est semblable au toit d’une maison?

Sous leurs grands parasols comme la place est sombre ! Oh Dieu! si je pouvais me rouler à leur ombre!

Mais, nous sommes ici comme les colibris Que dans les bananiers souvent nous avons pris,

Dont nous mettions la cage au bord de la fenêtre

Pour leur faire mieux voir le ciel qui les vit naître Et qui, s'ils essayaient de franchir l'horizon,

Se déchiraient leur plume au fer de leur prison.

ALBERT, avec colère.

Leur prison! — Ycux-tu bien perdre cette habitude. Quelle enfance, Isaac, ou quelle ingratitude!...

Quoi? du premier des blancs petits noirs adoptés, Recueillis par sa main, grandis à scs côtés;

Habiter les palais d’où ses peuples débordent,

Que les ambassadeurs en s’inclinant abordent;

Alliés des Français, être libres comme eux.

Recevoir les leçons de leurs maîtres fameux;

Être aux yeux du consul la semence féconde D'où ses profonds desseins germeront sur le monde,

Et qu’il veut sous ce ciel d’hommes déshérité Verser à son moment avec la liberté;

Pour nous civiliser, empruntés à nos pères;

Revenir apporter la science à nos frères.

Déchirer le bandeau de superstition Que dépouille à nos yeux la grande nation;

Être appelés d’en bas pour mieux voir la lumière Dans cette Europe en feu qui la vit la première;

Enfin être envoyés par l'homme notre appui.

Pour réconcilier notre race avec lui;

Comblés par lui d’honneurs et de reconnaissance,

Vivre auprès de sa sœur, belle de sa puissance,

Plus belle encore des dons que répand son aspect Et qui consumerait sans l’abri du respect;

Voilà ce que ta bouche appelle un esclavage 1 .. .

Va! tu n’es qu’un enfant!... Va! tu n’es qu’un sauvage!...

ISAAC

Tu me grondes toujours, mon frère, c’est bien mal !

Tu parles comme un blanc, aussi!... mais c'est égal,

Je t’aime malgré toi, malgré ce ton sévère.

De tout le souvenir qui m’attache à mon père.

ALBERT

Je t'aime aussi, vois-tu 1 moi, d’une autre amitié.

Mais, pourquoi me fais-tu souvent honte ou pitié? Pourquoi ton ame tendre, aux regrets obstinée,

Ne grandit-elle pas avec la destinée?

J’ai beau te l’expliquer, tiens, tu n’écoutes pas!

ISAAC

Si, j’écoute, vois-tu, mais mon ame est là -bas.

En lui montrant l’horizon.

Toujours avec les noirs!

ISAAC

Toujours avec l’image

Que du toit de roseaux emporta mon jeune âge!

Père, mère, Adrienne et tous ceux que j’aimais!

Au nom d’Adrienne, celle-ci laisse tomber de ses mains la corbeille et les patates; elle se lève en sursaut, s’approche et écoule de plus près avec tous les signes du plus vif intérêt, à demi cachée par la toile de la tente.

ISAAC, poursuivant.

Que les palais des blancs n’effaceront jamais!

Il s’en va en boudant.

ADRIENNE, à voix basse et convulsivement.

Elle court vers l’ajoupa.

Adrienne?... Mon nom?... Deux jeunes noirs!... O maître! Regardez!... Écoutez!...

Qui?... Quoi?...

Vos fils, peut-être!

Toussaint soulève d’une main le lambeau de nattes de la cabane; il tend machinalement ses bras vers ses enfants et il écoule dans l’attitude de l’espion antique.

ALBERT

Reviens donc, Isaac. Allons, parlons raison,

1SAAC, courant de l’antre côté de la scène et regardant un autre côté de la campagne éloignée.

Oh là! quel coup au cœur!... Albert! tiens, la maison! Ah! tu ne diras pas cette fois que je rêve!

Lui indiquant du doigt un point à distance.

Là-bas, bien loin..., bien loin..., où le brouillard se lève...

K’y vois-tu pas reluire un reflet de soleil

Sur un mur?... sur un toit au nôtre tout pareil?...

ALBERT, ému et regardant aussi.

O ciel! quel œil perçant que l’œil de la mémoire!

Oui! c’est là le Limbé sur la rivière Noire!...

ISAAC, avec transport.

Et le pré des Citrons avec la haie autour!...

Et l’église aux flancs gris que surmonte la tour!... Et sous le noir hangar la chaudière allumée!...

Et les dattiers pliants que voilent la fumée!...

Il bat ses mains l’une contre l’autre.

Oh! réjouissons-nous, tout est comme autrefois!

Les deux frères s’embrassent en pleurant.

O mon père!

ALBERT

ISAAC, criant de toute la force de sa voix, comme pour la porter aussi loin que son regard.

Oh! ma mère! entendez-vous nos voix?

C’est Isaac! c’est moi! c’est lui qui vous appelle!.

TOUSSAINT, s’élançant involontairement les bras tendus vers ses enfants.

Me voilà, mes enfants!...

ADR1ENNE, l’arrêtant et lui mettant la main sur la bouche.

Arrêtez !

TOUSSAINT, revenant à lui.

Je chancelle.

Entendre un cri pareil et n’y répondre pas!...

ADBIENNE, lui montrant Salvador qui se rapproche de la scène. Veillez sur votre cœur et retirez vos pas.

Toussaint rentre poussé par Adrienne dans la cabane.

. SALVADOR, aux enfants.

Que regardez-vous donc, enfants, sous le nuage ?

Et pourquoi cachez-vous ces pleurs où votre œil nage? Répondez !

ISAAC

Oh! monsieur, vous ne voyez donc pas Ce vallon vert, ce fleuve et ce clocher, là-bas !

SALVADOR, imitant ironiquement une voix d’enfant.

Une église, un clocher, voyez le beau mystère!

Mais la sottise humaine en a couvert la terre.

ISAAC, indigné.

Vous n’avez donc jamais connu votre maison,

Ni regardé son toit fumer à l’horizon?

SALVADOR, fièrement.

Je ne connais ni toit, ni foyer, ni famille;

Ma maison est partout où le nom français brille!

Mais pourquoi faisiez-vous cette réflexion?

ALBERT

C’est que nous croyons voir notre habitation,

Le Limbé...

1SAAC, amèrement à son frère.

Nous croyons!... Je la vois bien, peut-être!

ALBERT, à Salvador d’un ton d’excuse.

Le pays de mon père et qui nous a vu naitre.

SALVADOR, avec dérision.

Oui, les lieux adorés où sur le seuil des blancs Un conducteur fouettait les esclaves tremblants;

Le toit de notre enfance où d’un lâche esclavage Nous faisions en naissant le doux apprentissage;

Où la verge et la corde étaient nos bons parents.

ISAAC, vivement.

Dites où notre père a fait fuir les tyrans!

Où sous sa juste main sa race enfin prospère...

SALVADOR, d’un ton insultant.

Ne Vous vantez pas tant, petits, de votre père;

Il faut savoir, avant de nous parler de lui.

S’il sera des Français le rival ou l’appui.

ALBERT

Oh! mon père est Français! je le sens à mon ame! De son patriotisme il m'a transmis la flamme.

Le parti de ses fils sera toujours le sien.

ISAAC, à demi-voix.

Le parti de mon père à moi sera le mien.

SALVADOR

Qu’attcnd-il, cependant, pour se rendre au plus vite A celte conférence où la France l’invite?

Pourquoi ce labyrinthe où se cachent ses pas?

Quand le cœur est pressé le pied n'hésite pas.

ISAAC, avee une naïveté menaçante.

Je suis sùr qu’il viendra quand il faudra paraître

TOUSSAINT, ému el d’une voix sourde qu'on entend de dessous la cabane.

Bien! mon sang! Il viendra trop tôt pour eux peut-être!

ISAAC, à son frire.

S’il nous savait ici!...

ALBERT

Déjà nous l’aurions vu...

Mais ce débarquement pour lui fut imprévu.

A Salvador.

On dit que voyageant vers l’autre bout de l’ile Vos messagers n’ont pu découvrir son asile;

Qu’ils arrivent toujours lorsqu’il est parti.

SALVADOR

Nos messagers sont noirs et sont de son parti.

Toujours la perfidie est fertile en excuse;

Où l’audace lui manque elle appelle la ruse.

Dans le cœur ulcéré de ce peuple avili,

La vérité toujours est sous le dernier pli.

U s’éloigne avec dédain vers le fond du théâtre. ISAAC, à Albert.

Peux-tu souffrir, Albert, que ce blanc, face à face, Outrage notre père ainsi dans notre race?

Ah ! va 1 si j’étais grand et soldat comme toi,

Il ne parlerait pas comme il fait devant moi!

ALBERT, à Isaac.

* L’habitude de vivre au sein de l’esclavage

* Donne aigreur à la voix et rudesse au langage.

* Il faut lui pardonner ces traces d’autrefois,

* Car il nous aime au fond.

ISAAC, avec mépris.

* Oui, mais à tant par mois!

C’est l’ami du consul, guide tendre et sévère Qu’il choisit de sa main pour nous servir de père.

ISAAC

* C’est un vieux conducteur de noirs, dépossédé

* Du troupeau qu’à sa verge un maître avait cédé;

* Qui pour ses cruautés s’est fait chasser de l'ile,

* D’où, comme un oppresseur, la liberté l’exile.

Vrai geôlier du consul, froid verrou dans sa main,

Qui nous garde aujourd’hui , qui nous vendrait demain !

Plus bas et d’un Ion mystérieux.

Albert! tu ne sais pas à quoi l’on nous destine;

Ta partialité pour ces blancs te domine...

On dit...

ALBERT, impatienté.

Eh! que dit-on? et que ne dit-on pas?

ISAAC

Une vieille négresse à moi m’a dit tout bas:

« Défiez-vous de lui! Je le connais; cet homme « Ne porte pas ici le vrai nom qui le nomme;

« Mais il n’a pu changer ni son cœur ni ses traits.

« Les nègres dans leur haine ont gardé ses portraits.

« De ses atrocités, les horribles histoires « Font encore à son nom frissonner leurs mémoires.

« Il méprisait le sang, il profanait l’amour;

« 'Amant, persécuteur et bourreau tour à tour,

* Plus d’une belle esclave, à sa mère ravie,

« Perdit entre ses bras l'honneur et puis la vie.

« Une d’elles, choisie entre ce jeune essaim ,

« Portait de son amour le gage dans son sein;

« Il vendit, en partant, l’enfant avec la femme.

« Le monstre en ricanant mangea ce prix d’une ame.

« L’esclave abandonnée expira de douleur;

« La fille survécut pauvre enfant de couleur « Confiée au hasard; une main inconnue « En prit soin. Nul ne sait ce quelle est devenue!... »

ALBERT, contrefaisant ironiquement le ton d’Isaac.

Oui ! mystère d'horreur, et contes d'ogres blancs Que les vieilles partout chuchottent aux enfants!... Allons donc, Isaac! vraiment, n’as-tu pas honte De répéter ainsi tout ce qu’on te raconte?

Crois-tu que le consul, second père pour nous, L’homme à l’œil infaillible et qui plane sur tous.

Pour ramener ses fils au père véritable

Eût fait choix dans sa cour d’un pareil misérable?

Pour le juger ainsi que tu le connais peu!

ISAAC

Qui sait de quels desseins il nous a fait l’enjeu?...

Sa grandeur est, dit-on, toute sa conscience.

Que veux-tu? je n’ai pas en lui ta confiance.

ALBERT, avec enthousiasme.

S’en défier serait un outrage sanglant.

Bonaparte est mon Dieu !

ISAAC

Bonaparte est un blanc!

Ils se séparent avec des marques d’impalience mutuelle. — Toussaint, 6 deroi-caché par la natte de la tente, contemple ses (ils avec une tendresse faronche. Il fait de temps en temps des mouvements involontaires et convulsifs qui font remuer la natte qui le couvre. — Adrienne lève les yeux sur Toussaint, met un doigt sur sa bouche et le contient.

SALVADOR, se rapprochant d’Albert, sur le devant de la scène.

Pourquoi, donc, mes enfants ces marques de colère? Voyons! que disiez- vous?

ALBERT

Demandez à mon frère.

SALVADOR, à lsaac qu’il rappelle.

Allons, venez ici, répondez-moi... Plus près...

Je n'aime pas, enfants, ces entretiens secrets.

*• On pleure, on s’attendrit, on rêve une patrie,

* On devient moins Français, moins homme... Niaiserie!

* Qu’importe sous quel ciel le soleil nous a lui!

* Le consul, comme Dieu, veut que tout soit à lui.

ISAAC

Nous parlions du consul.

SALVADOR

C’est l’homme du mystère.

Il faut, devant ce nom, adorer ou se taire.

Quand on en dit du bien, est-ce qu’on parle bas?

Vous en disiez du mal, lsaac, n’est-ee pas?

Il vous couvre partout de sa sollicitude.

Et vous n’avez pour lui que de l’ingratitude.

C’est bien mal! Votre frère a le cœur différent;

Il aime le héros.

ISAAC

C’est que mon frère est grand.

Les souvenirs d’enfant sont loin de sa mémoire;

Moi, j’aime mes parents.

SALVADOR

Il faut aimer la gloire!

Imiter votre frère et porter dans le cœur D’une ignoble nature un sentiment vainqueur.

* Ce dévouement sublime aux volontés d’un homme

* Qui n’a plus ici-bas de titre qui le nomme,

* Devant qui les devoirs de passé, d’avenir *Se résument en un: admirer et servir.

Mais pour ces sentiments il faut de grandes âmes.

Des cœurs qui ne soient pas trempés du lait des femmes, Des yeux forts où le jour de ce grand siècle ait lui,

Une poitrine d’homme 1... Albert le comprend, lui!

* Il ne pleurniche pas comme un enfant qu’on sèvre,

* Il n’a pas comme vous que du lait sur la lèvre,

* Il n’a pas toujours l’œil sur le nid dont il sort;

* Son esprit s’élargit au niveau de son sort.

Digne de ce grand drame auquel il participe.

Il aime le consul de cœur et de principe:

C’est le monde qu’en lui son cœur croirait trahir.

Quand le maître est un Dieu, la gloire est d’obéir! N’est-ce pas, mon Albert?

A ces mots mon cœur vibre.

Mon père m’a fait homme et lui seul m’a fait libre;

* Au rang de citoyen il m’a donné l’accès:

* Sans patrie ici-bas, il m’a créé Français;

*• Ses bontés m’ont ouvert, dans ma vile indigence,

* Le monde de la gloire et de l’intelligence.

Il a fait pénétrer dans mon obscurité

Le jour éblouissant de toute vérité.

Dans l’esclavage abject dont mon sang fut l’emblème,

Il m’a dit: Sois l’égal des blancs et de moi-mème.

Ses sages respectant en moi l’humanité,

M’ont appris leur sagesse et leur fraternité 1 Comme un germe futur de quelque grande chose.

Que l’on prend dans la main, qu’on plante et qu'on arrose, Il m’a vivifié d’un souffle réchauffant Pour grandir tout un peuple, un jour, dans un enfant: Il veut faire de nous le nœud du nouveau pacte Qu’avec l’autre univers le vieux monde contracte.

Le noir civilisé, devenu citoyen,

Confondra de Toussaint le nom avec le sien.

Ah! que sa volonté dans son sort soit bénie!

Comprendre un grand dessein, c’est s’unir au génie !

sç£ne quatrième.

SALVADOR

Voilà parler, mon fils !

A Isaac.

Tu ne comprends pas, toi.

ISAAC

Vous savez que mon frère a plus d’esprit que moi.

SALVADOR

Votre raison aussi grandira, je l’espère.

ISAAC

Oh! je l’aimerai bien, s’il nous rend à mon père. SALVADOR, & part.

Mon père! et puis toujours mon père! Enfant borné. Qui ne saurait laver le sang dont il est né.

Haut.

Sachez, monsieur, que l’homme à’qui l’on doit la vie Est moins que l’homme à qui l’on doit une patrie.

Le hasard donne un père, on ne le choisit pas:

On choisit le héros, on s’attache à ses pas;

* En suivant le sentier que sa gloire nous trace,

* On foule, sans les voir, sa famille et sa race.

* On s’élève avec lui jusques à des splendeurs

* D’où l’œil n’aperçoit plus ces viles profondeurs.

On est homme, monsieur, on n’est plus fils ou frère ! Pour moi, si le consul luttait avec mon père, J’arracherais mon cœur s’il battait incertain Entre l’homme de chair et l’homme du destin.

ISAAC, bas avec dégoût.

Cet homme fait horreur 1

SALVADOR

Enfants, voilà la gloire!

ALBERT

Il est un plus beau sort, ah! laissez-nous-le croire! C’est de confondre, enfin, dans un égal amour.

Le héros et le père à qui l’on doit le jour;

D’être en les rapprochant le nœud qui les rassemble, D’aimer les deux en un, de les servir ensemble Et de faire à la fois, en les réunissant,

Le bonheur de sa race et l’honneur de son sang.

Mais je vois s’avancer sa sœur et son cortège.

Elle monte un cheval aussi blanc que la neige:

Comme ses cheveux 'noirs, à chaque mouvement, Découvrent à demi son visage charmant !

L’animal semble aimer le frein qui le manio:

C’est la grâce des blancs dont il est le génie.

SALVADOR

Le général Leclerc accompagne ses pas.

LES PRÉCÉDENTS, BOUDET, MADAME LECLERC, LECLERC, FRESSINET, ROCHAMBEAU, FERRAND,

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