‹ Toussaint Louverture, poëme dramatiqueChapitre 38 sur 65 · SCÈNE NEUVIÈME · texte numérisé non relu

SCÈNE NEUVIÈME

ROCHAMBEAU

Noble vieillard 1

Mourir sera ma joie!

LECLERC

Connaissez- vous celui vers qui je vous envoie?

Quoique si loin de nous et si haut parvenu.

De lui-même, je crois, il n’est pas plus connu.

Sous le même ajoupa le hasard nous fit naitre,

Nous avons vingt-huit-ans servi le même maître,

Et par les mêmes fouets nos bras encore ouverts Gardent dans leurs sillons la dent des mêmes fers. ROCHAMBEAU, à part.

La voix de ce vieillard est vibrante et sauvage,

L’ame étincelle encor sous la nuit du visage:

Il semble bien choisi pour un hardi dessein.

LECLERC

Quel sentiment pour nous nourrit-il dans son sein? TOUSSAINT, frémissant.

Quel sentiment poit- vous? . . . S’il vous hait, s’il vous aime ?

LECLERC

Oui, répondez.

TOUSSAINT, lentement et méditant sa réponse.

Peut-être, il l’ignore lui-même.

De la haine à l’amour flottant irrésolu

Son cœur est un abîme où son œil n’a pas lu.

Où l’amer souvenir d'une vile naissance Lutte entre la colère et la reconnaissance.

Le respect des Français du monde triomphants,

L’orgueil pour sa couleur, l’amour de ses enfants, L’attrait pour ce consul qui leur servit de père,

Leur absence qu’il craint, leur retour qu’il espère,

La vengeance d’un joug trop longtemps supporté.

Ses terreurs pour sa race et pour sa liberté,

Enfin, l’heureux vainqueur de ses maîtres qu’il brave, Le noir, le citoyen, le grand homme et l’esclave,

Unis dans un même homme en font un tel chaos Que sa chair et son sang luttent avec ses os,

Et qu’en s’interrogeant lui-même il ne peut dire Si le cri qu’il contient va bénir ou maudire.

Les généraux se regardent avec étonnement et effroi

Soudain sera l’éclair qui le décidera;

Mais, quel que soit ce cri, le inonde l’entendra.

Les généraux paraissent de nouveau se troubler.

Ne vous étonnez pas, Français, de ces abimes Où le noir sonde en vain ses sentiments intimes. Comme le cœur du blanc, notre cœur n’est point fait: La mémoire y grossit l'injure et le bienfait.

En voj^ donnant le jour, le sort et la nature Ne voug donnèrent pas à venger une injure;

Vos mères, maudissant de l’œil votre couleur.

Ne vous allaitent pas d’un philtre de douleur.

Dans ce monde, en entrant, vous trouvez votre place. Large comme le vol de l’oiseau dans l’espace.

En ordre, dans vos cœurs, vos instincts sont rangés, Le bien, vous le payez, le mal, vous le vengez.

Vous savez, en venant dans la famille humaine,

A qui porter l’amour, à qui garder la haine:

11 fait jour dans votre ame ainsi que sur vos fronts. La nôtre est une nuit où nous nous égarons,

Lie abjecte du sol, balayure du monde,

Où tout ce que la terre a de pur ou d’immonde. Coulant avec la vie en confus éléments,

Fermente au feu caché de soudains sentiments,

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