SCÈNE DIXIÈME
LECLERC
Vous!... Quel digne prix A ce service immense aux blancs avez-vous mis?
moïse.
Aucun... Je puis moi seul me payer.
LECLERC
Quoi?...
Homme étrange!
moïse.
Je ne trahis pas, général, je me venge!
LECLERC
Achevez . . . Quel indice à moi seul désigné
Guidera nos soldats vers le but assigné?
Hàtez-vous! Indiquez l’antre caché de l’ile
Où l’on peut étouffer l’hydre dans son asile ?
A ces mots, Toussaint, par un mouvement insensible et comme en rampant sur lui-méme, s’approche par derrière du général Moïse, sans que l’état-major y prenne garde. — Le général Moïse regarde avec précaution autour de lui, comme un homme qui craint d’être entendu par un espion.
Parlez ! ne craignez rien, nos officiers sont sûrs.
MOÏSE, à vois basse.
C’est qu’il est des secrets qui transpercent des murs!
Après avoir de nouveau regardé A droite et à gauche, sans voir Toussaint qui se baisse tout à fait derrière lui. •
Écoutez! — Au milieu de ces montagnes sombres Que d’épaisses forêts revêtent de leurs ombres. Séjour inaccessible à tous les pas humains,
Où les lits des torrents tracent les seuls chemins. Sous un antre fermé par des pins et des hêtres . . .
# . LECLERC
Il est là?...
TOUSSAINT, se dressant de tonte sa hauteur devant Moïse, laisse couler à ses pieds ses baillons, ses yeux reparaissent, il tire un poignard de sa ceinture et le plonge dans la gorge de Moïse, en s'écriant:
Non! il est partout où sont les traitres!
Moïse tombe la main sur la table du conseil. On se précipite pour saisir Toussaint; mais, à la faveur de la confusion, il s’élance en trois bonds sur la pointe du rocher qui forme le cap élevé sur la mer derrière la tente du conseil, et se lance dans les flots. — Des soldats arrêtent Advienne.
* L’état-major s’élance & sa poursuite vers le rocher et regarde l’ablme avec des gestes de colère et de surprise. —
Des soldats accourent, gravissent le promontoire et font feu sur Toussaint.
* LECLERC
* Son corps s’est-il brisé sur l’angle du récif?
* ROCHAMBEAU, regardant et parlant lentement.
* Non... Le voilà qui nage... Il démarre un esquif*. .
* Il déferle une voile... Il ouvre ses deux rames...
* Il fuit... II disparait sous l’écume des lames.
* LECLERC, aux officiers.
* Vite au port!... A la voile!... Allez!... Gagnez au vent!...
* Qu’on le prenne à la mer 1... Courez.... Mort ou vivant.
PEBMmAGES.
LE PÈRE ANTOINE
SALVADOR
ALBERT
ISAAC
SERBELLI.
ADRIENNE
Soldats de l’armée française.
Un vaste et sombré souterrain servant de prison sous les casemates du fort dans le camp français. — A gauche, de lourds piliers portent la voûte et interceptent çà et là la lumière qui tombe des poternes. — A droite, une porte basse et grillée en fer au haut d’un escalier humide et obscur. — Dans le fond une grille fermée sur une cour. — Dans cette cour une porte sur laquelle est écrit en grosses lettres: Ambulance.
ADRIENNE, assise sur un peu de paille, est enchaînée par les pieds et par les mains à un des piliers.
Est-ce un lieu de supplice?... un cachot? .. . une tombe? . . . Ah! puisqu’il a péri qu’importe où je succombe...
Voir le fils que j’adore entraîné par les blancs,
Le père fugitif, proscrit par ses enfants !
Moi-même partager mon cœur que je déchire En deux moitiés de moi, pour aimer ou maudire!
L’une à Toussaint et l’autre à ses fils!... Oh! quel sort! Ensevelissez-moi, ténèbres de la mort!
ADRIENNE, SALVADOR, SERBELLI.
Adricnne est assise, les mains sur ses yeux, abîmée dans ses émotions. — On voit entrer & droite, par l’escalier, Salvador accompagné de son frère; ils causent ensemble 6 voix basse dans le compartiment du souterrain plus éclairé & droite du spectateur, séparés du souterrain d’Adrienn» par d’énormes piliers.
SERBELLI.
Voilà notre ambulance, et voici les sentines Où pourrissent du camp vices, indisciplines.
Il montre te souterrain à gauche.
SALVADOR
Le général en chef me demande un rapport
Sur ces lieux, sur l’hospice... Et c’est un coup du sort,
Car c’est ici, je crois, qu’on jeta sous la porte
Ce serpent familier de Toussaint.
Cette enfant ?
SERBELLI.
Que t’importe
SALVADOR
Mais beaucoup... D’elle je puis savoir Les projets de Toussaint, la retraite du noir.
Quand un péril menace il n’est tel qu’un service Pour changer en triomphe un moment de supplice.
SERBELLI.
Mais quel péril crains-tu?
SALVADOR
Quel péril?... Ces gros murs Ne répètent-ils rien?... Sont-ils sourds, sont-ils sûrs?
SERBELLI.
Aussi sourds que la pierre, aussi sûrs que l’oreille.
SALVADOR
Ton sort dépend du mien: le soupçon nous surveille;
Le général en chef me montre de l’humeur;
On répand sur mon compte une vague rumeur.
On ose murmurer près de lui la menace.
On parle de départ, d’exil et de disgrâce;
Il faut par un service éclatant dissiper Ce nuage qui cherche à nous envelopper.
SERBELLI.
Je ne te comprends pas... Quel soupçon?... quel service?... .
SALVADOR
Je te dis que je marche au bord d’un précipice.
Leclerc m’a dit hier à l’ordre quelques mots Qui d’un bruit général ne sont que les échos;
Ils sont vrais, tu le sais, mais je croyais ma vie Dans les plis de mon cœur cachée, ensevelie,
L’envie a découvert un coin de vérité,
On me fait un forfait d’une légèreté;
Les noirs, m’a dit Leclerc, parlent d’enfant perdue Autrefois dans cette île et de mère vendue;
Voyez, éclaircissez ces soupçons odieux:
La France doit cacher tout scandale à leurs yeux,
De votre nom, du nôtre effacez cette tache;
Découvrez cette enfant si cette île la cache,
Retrouvez cette mère, et par quelque bienfait
Rachetez tout le mal que vous leur auriez fait. Faites bien l’examen de votre conscience, Réparez, — à ce prix je mets ma confiance, — Ou le consul instruit...
SERBELLI.
Et qu’as-tu pu répondre?
SALVADOR
En vain de son coup d’œil il a cru me confondre... J’ai nié sans scrupule et sans rougeur au front;
J’ai tâché d’égaler l’insolence à l’affront ;
J’ai juré que jamais, chez cette race abjecte.
Je n’avais profané ce cœur qui se respecte;
Que nulle enfant d’esclave, en cet impur séjour. N’aurait reçu de moi la honte avec le jour!...
Mes serments indignés ont scellé mon parjure; Mais lui, feignant de croire et retirant l’injure,'
M’a laissé lire au fond d’un oblique regard Que sa crédulité n’était qu’un froid égard.
Qu’il soupçonnait encor même après cette épreuve. Et que sa haine ardente épiait quelque preuve.
SERBELLI.
Existe-t-elle?
SALVADOR
Oui!
SERBELLI.
Oui... Gomment l’anéantir?
SALVADOR
En sachant dérouter comme j’ai su mentir.
SERBELLI.
Qu’espères-tu?
Wô
SALVADOR
Retrouver cette fille,
Reste égaré par moi d’une fausse famille,
Les noirs de sa retraite ont, dit-on, le secret.
Cours, va t’insinuer dans leur cœur, sois discret.
SERBELLI.
Mais les noirs de son sort savent-ils le mystère?
SALVADOR
Oui; va, feins d’exécrer le blanc qui fut son père. Achète, au prix de l’or, l’enfant à ses gardiens, Embarque-la sur l’heure à tout hasard, et viens M’assurer que la mer avec cette bannie Emporte tout témoin de mon ignominie.
Je me ferai bientôt un honneur d’un affront.
Et devant blancs et noirs, je lèverai le front.
SERBELLI.
JVIais cette enfant, son nom... quel est-il?
SALVADOR
0 Adrien ne.
SERBELLI.
(I suffit.
SALVADOR
Hàte-toi.
. SERBELLI.
Va, ta cause est la mienne.
SALVADOR
Et moi sur cet hospice, où respire la mort,
Je vais au général préparer mon rapport.
Tu me retrouveras dans ce lieu solitaire.
Serbelli sort.
Je voudrais enfermer l’entretien sous la terre !
Salvador ouvre la grille et traverse A pas lents la petite cour pour entrer à l'ambulance.