ISAAC, ADRIENNE
On entend un léger bruit vers un soupirail. — Isaac se glisse à travers les barreaux et se précipite dans les bras d’Adrienne.
Adriennc 1
Isaac !
ISAAC
ADRIENNE
Ils s’embrassent.
Elle
Lui
Nous !
ISAAC
O ma sœur!
ADRIENNE
O mon ange !
ISAAC
ADRIENNE
ISAAC
ADRIENNE
O rayon du ciel dans cette fange!
ISAAC
Que dis-tu?... Le cachot est un ciel avec toi.
ADRIENNE, l’éloignant et le rapprochant pour le mieux voir.
Oui, c’est bien lui !.. .
ISAAC
Je pleure.
ADRIENNE
Mon rêve ! embrasse-moi.
Mais comment as-tu fait pour découvrir ma tombe? Pauvre petit! as-tu des ailes de colombe?
Pour venir apporter dans cet affreux séjour Un rayon à mon cœur plus doux que ceux du jour !
ISAAC, naïvement.
Tu ne devines pas?
ADRIENNE
Non.
ISAAC, en souriant.
Les barreaux des portes.
Qui gémissent si haut et qui roulent si fortes,
Ils sont faits contre l’homme et non contre l’enfant: Moi, je passe à travers !... oui, mais en étouffant.
ADRIENNE, l'embrassant.
Pour venir de Toussaint m’apporter les nouvelles Si le vent y passait j’embrasserais ses ailes !
Mais quel esprit caché t’a dit que j’étais là?
ISAAC
L’esprit qui me l’a dit, tiens, vois-tu?... Le voilà.
Il montre son cœur.
Depuis l’éclair soudain de la scène imprévue,
Où près du mendiant je t’avais entrevue,
Je soupçonnais toujours et sans savoir pourquoi Que l’enfant qui menait l’aveugle, c’était toi.
Sous ces haillons impurs qui flétrissaient tes grâces Je t’avais reconnue et je suivais tes traces;
Je ne sais quel instinct me faisait te chercher Pour savoir où les blancs avaient pu te cacher.
Ce matin, en jouant non loin des sentinelles.
Avec l’insecte d’or dont j’atteignais les ailes.
Fatigué de courir après eux je m'assis
Tout seul au bord du camp, sur l’herbe du glacis;
Je regardais là-bas là-bas dans les montagnes,
Bleuir l’Artibonite à travers les campagnes;
Je m’essuyais les yeux et je voyais mes pleurs,
Sans les sentir couler, dégoutter sur les fleurs...
Et puis je les fermais pour mieux voir, en moi-même, Mon père, ma nourrice et toi... tous ceux que j’aime... Le rêve était si clair et l’objet si présent Que je vous embrassais, tiens 1 tout comme à présent.
Il l’embrasse.
Au milieu de l’extase où se brisait mon ame,
J’entendis tout à coup un triste chant de femme Qui sortait du gazon, tout près, à quelques pas,
Faible, comme si l’herbe avait chanté tout bas; .
J’y collai mon oreille afin de mieux entendre;
C’était ta voix, grand Dieu! ta voix mouillée et tendre; Tu chantais d’un cœur gros et d’angoisse étouffant.
Cet air avec lequel tu me berçais enfant,
Tu sais: « Dors,’ oiseau noir, le colibri se couche... » Tout mon être à l’instant s’envola sur ta bouche!
Je me levai, je vis un large soupirail Que voilaient l’aloës et l’herbe à l’éventail;
Je plongeai mes regards dans ces ombres funèbres,
Mais je ne pus rien voir en .bas que ces ténèbres ;
Je courus, je cherchai pas à pas tout le jour A découvrir l’accès de ce morne séjour;
Je vis enfin s’ouvrir, au fond d’une poterne.
Ce corridor voûté qu’éclairait un jour terne;
Je t’aperçus, mon eœur dans ton sein s’envola!
Tù me tendis les bras, j’y fus !... et me voilà.
ADRIENNE
Te voilà! te voilà!... Oh! fais voir ton visage,
Cher petit... embelli, mais non changé par l’àge;
De ces noirs souterrains affrontant l’épaisseur, Courageux comme un frère et doux comme une sœur.
ISAAC
Chère sœ\jr !... Mais d’abord laisse que je délivre Tes beaux pieds, tes beaux bras de ces anneaux de cuivre ; Cruels anneaux! par eux tes membres entravés... Laisse-moi tenter... Non... l’un dans l’autre rivés... Malheureux! je ne puis seulement les détendre...
Hélas ! ma main d’enfant sur ce fer est trop tendre; Mais simon frère. Oh oui! j’y cours, comme autrefois. Attends, nous revenons.
ADRIENNE
Et nous serons tous trois!
ISAAC
Trois ! Ah ! c’est vrai ! lui seul doublera notre joie ; Pour qu’elle soit complète, il faut qu’il te revoie. *
Oh ! je cours le chercher.
H s'élance vers la porte et revient avec qaelque hésitation
Oit ! qu’il sera content De revoir cette sœur dont je lui parle tant !
Dont tu lui parles tant... Lui donc n’en parle guère.
ISAAC
Il m’en parle aussi, lui, mais d’un ton plus sévère.
Pour me gronder parfois avec un air moqueur Des puérilités qui remplissent mon cœur.
ADRIENNE, avec un désespoir étouffé.
Quoi ! nos chers souvenirs, c’est ainsi qu’il les nomme!
ISAAC
Oh 1 mais c’est que, vois-tu, mon frère est bien plus homme. Les hommes! nos bonheurs, c’est trop petit pour eux. C’est égal, de te voir il sera bien heureux.
Attends-nous. •
Adricnuc, avec un air de reproche, loi montre les fers rivés à ses pieds.
Oh 1 mon Dieu, je t’ai fait de la peine.
. Étourdi, laisse-moi baiser au moins ta chaîne.
Il embrasse les fers d’Adrienne.
Que c’est froid ! que c’est lourd ! ces fers glacent mes doigts.
U s’échappe.
ADRIENNE
Ah ! les mots qu’il a dits sont plus durs et plus froids.
ADR1ENNE, seule.
Je vais donc le revoir... Lui !... moi!... bientôt ensemble!... Lui!... mais est-ce encor lui? Comme tout mon cœur tremble! On dirait qu’il bondit... Misérable, et vers quoi?
Vers quelque froid coup d’œil qui va tomber sur toi. Vers un de ces mots durs que l’embarras prononce.
Et dont la mort de l’ame est la seule réponse.
Ah ! s’il fallait ainsi frémir de le revoir,
Ne valait-il pas mieux mourir 6ans le savoir?
ADRIENNE, ISAAC, ALBERT, puis SALVADOR.
On entend limer et tomber un des barreaux de fer de U prison, Isaae saute le premier dans le souterrain; il donne la main à son frire qu’il entraiue vers Adriennc. — Adrienne courre plusieurs fois son visage avec ses maias comme craignant de voir Albert.
ISAAC, laissant son frère à moitié chemin et sautant au cou d’Adrieune.
Nous voilà !
11 s’aperçoit que son frère est resté en arrière comme indécis et n’osant approcher.
Mais viens donc 1... mais fais donc comme moi ! Tu vois bien que l’anneau la retient loin de toi.
Elle ne peut... mais toi, qu’as-tu qui te retienne?
Mais regardez-vous donc? Quoi 1 mon frère, Adrienne, Muets l’un devant l’autre et sans lever les yeux! Craindre de se revoir est-ce donc s’aimer mieux?
ALBERT, avec uue affectation sensible en s’approchant pour baiser la main d’Adrienne.
Craindre de se revoir!
ADRIENNE
Se revoir et se craindre!
Albert 1 l’enfant l’a dit, lui qui ne sait rien feindre.
Elle serre convulsivement la main d’Albert dans ses mains enchaînées.
Est-il vrai?... Trompe-moi... Non, non, non, dis-moi tout. Si tu dois me tuer, que ce soit d’un seul coup.
ALBERT, agenouillé et regardant Adrienne.
Adrienne, Adrienne 1 oh! pourquoi d’un reproche Empoisonner ainsi l’instant qui nous rapproche?
ADRIENNE, lui montrant du doigt les voûtes souterraines.
Ah ! si le sort devait nous rapprocher un jour,
Était-ce ainsi, mon ffère, et dans un tel séjour?
Moi dans ce noir cachot où l’on m’enterre vive,
Et toi l’ami des blancs dont je suis la captive !
Quoi! tu ne rougis pas d’être libre en ces lieux!
Où la main des tyrans nous obscurcit nos cieux!
Pendant ces derniers mots d’Adrienne, on voit Salvador entrer' se glissant dans le souterrain par une autre porte, et, caché a demi par l’ombre d’ou pilier, il écoute.
ALBERT
Pourquoi contre les blancs ces anciennes colères?
Un préjugé de moins, ces tyrans sont nos frères.
ADRIENNE, montrant ses mains enchaînées.
Ta sœur est dans les fers, et c’est toi qui le dis!
ALBERT
Dieu! j’oubliais! pardonne! Oh! oui, je les maudis! Périssent mille fois ceux qui la profanèrent!
Honte et mort aux cruels dont les mains l’enchaînèrent Quoi! sa beauté, ses pleurs n’ont pu les désarmer!
Quel crime as tu commis?
ADRIENNE
Le crime de t’aimer!
Le forfait odieux d’avoir servi ton père,
De lui rendre son fils, de retrouver un frère !
A tes yeux fascinés est-ce là leur vertu?
ALBERT
Hon! c’est là leur erreur!
ADRIENNE
Quoi! les en absous-tu?
ALBERT, attendri.
Les absoudre des pleurs que ton amour te coûte,
Moi, dont le sang voudrait t'en payer chaque goutte.
Il la presse dans ses bras.
ISAAC, les enlaçant tous deux dans ses petits bras.
Oh! moi, je disais bien que quand nous nous verrions. Tous trois dans un seul cœur nous nous retrouverions.
ADRIENNE
Mon Albert, est-il vrai?... Retrouverai-je un frère Tout entier pour le rendre à sa sœur, à son père?
Oui, je cours implorer ces hommes inhumains,
Et ces fers devant toi vont tomber sous leurs mains.
ISAAC
Sous leurs mains? qu’as-tu dit? Non, non, chère Adrienne, Ils les aggraveraient... qu’ils tombent sous la mienne.
Il coart vers U grille, ramasse la lime qui a servi à couper un barreau pour introduire Albert j n l’apporte à son frère.
Tiens, mon frère!... voilà, voilà nos libertés;
Oh! ces fers!... c’est pour nous qu’elle les a portés;
Oh! que nulle autre main du moins ne l’en délivre! Ouvrons-lui la campagne... hâtons-nous de la suivre... Sauvons-nous... profitons du reste de la nuit.
ADRIENNE
Un père nous attend.
ISAAC
Un ange nous conduit.
Albert lime précipitamment les chaînes. — Adrienne délivrée, se précipite dans les bras d’Albert.
ADRIENNE
Mon Albert!... Être libre, et par toi! quel moment!... Toussaint! voilà ton fils!
ALBERT
Et voilà ton amant !
ADRIENNE
Qu'as-tu dis?... Est-il vrai? redis-lc moi, prolonge.
Oh! prolonge l’extase où ce doux nom me plonge!
* Quoi! ces sinistres bruits d’orgueil ou de mépris,
* De sentiments cruels chez nos tyrans appris,
* C’étaient donc les terreurs de la crédule absence,
* Qui pour s’évanouir attendaient ta présence?
On avait donc menti! tu n’as rien oublié;
Ton cœur de mon amour n’est point humilié?
«Tu n’as donc pas rougi de cette pauvre noire,
« Qui faisait de son ame un trône à ta mémoire!
« Tu t’en ressouvenais de si haut, de si loin!...
« Oh! de l’entendre encor, mon Albert, j’ai besoin!
Oh ! dis-moi, redis-moi ces doux noms de tendresse. Dont le son pour mes sens est plus qu’une caresse,
« Ces noms que loin ^ toi je répétais souvent,
« Que savaient les déserts, la mer, les bois, le vent. . Oh! dis-les et fuyons! j’embrasse tes genoux.
Je t’entraîne à ton père, à l’amour.
SALVADOR, s’élance furieux de l’ombre du pilier qui le cache el parait comme un fantôme terrible entre les deux amants.
Taisez-vous !
A Adrienne.
Reptile venimeux à la langue de femme,
Qui lançais tes poisons à l’ombre dans leur ame. Attends... dans ton venin ce pied va t’écraser,
A part.
Le foyer de la haine allait les embraser.
Séparons-les!
A Albert et i Isaac.
Sortez à l’instant!... Sentinelles,