TOUSSAINT ET DE L’ARMÉE FRANÇAISE, PEUPLE
Les mornes du Chaos , près la source de l’Artibonite , qu'on voit rouler en cascade derrière le plateau où le camp de Toussaint est assis. — Sur la droite de ce plateau, on voit les rochers aigus d’un morne plus élevé couvert de neiges à son sommet. — C'est la Crète-à-Piorrot que Toussaint à fait fortifier. — Des arbres abattus, des ponts de bois jetés sur des précipices. — Des rocs accumulés dressés en remparts, défendent cette formidable position retranchée. — Des vedettes, des sentinelles montrent eà et là leurs tètes et leurs Itaïonnettes. — Au-dessus des rochers la lune éclaire encore un peu le ciel. On voit poindre les premières lueurs du crépuscule à l’est.
TOUSSAINT, LE PÈRE ANTOINE, DESSALINES, PÉ- TION, ADRIENNE, généraux, officiehs, soldats de
l’armée DE TOUSSAINT , PEUPLE.
Toussaint eat assis devant un tronc d’arbre renversé, recouvert d’une peau de panthère. — Les généraux noirs environnent Toussaint. — Le moine a relevé son capuchon; il essuie la sueur de son front. — Adrienne est accroupie à terre, te bras appuyé sur l’épaule de Toussuint — Toussaint la regarde avec tendresse; il passe de temps en temps la main sur les cheveux de la jeune fille.
TOUSSAINT, au moine.
Le Dieu qui d’ Abraham prévint le sacrifie©,
M’a rendu mon enfant...
Montrant Adrienne.
Que son sang te bénisse! 4 Toi qui fus l’instrument et la main du Très-Haut.
Tu vois qu’il n’a pas pris son esclave en défaut!
J'ai livré tout saignant tout mon cœur pour mes frères* Daigne à mon holocauste ajouter tes prières!
Qu’il achève pour moi tes bienfaits commencés!
Est-il père des noirs? nous verrons! . . .
Le moine se retire les mains jointes et les yeux levés vers le ciel. — Toussaint appelle d’un geste les généraux noirs et fait signe qu’on laisse approcher la foule.
LES PRÉCÉDENTS, moins LE PÈRE ANTOINE.
Avancez,
Mes enfants, mes amis, frères d’ignominie,
Vous que hait la nature et que l’homme renie;
A qui le lait d’un sein par les chaînes meurtri N’a fait qu’un cœur de fiel dans un corps amaigri; Vous, semblables en tout à ce qui fait la bête!
Reptiles !...
Avec fierté.
Dont je suis le venin et la tête !
Le moment est venu de piquer aux talons La race d’oppresseurs qui nous écrase... Allons!
Ils s’avancent; ils vont, dans leur dédain superbe.
Poser imprudemment leurs pieds blancs sur notre herbe: Le jour du jugement se lève entre eux et nous !
Entassez tous les maux qu’ils ont versés sur vous,
* Les haines, les mépris, les hontes, les injures ,
* La nudité, la faim, les sueurs, les tortures ,
* Le fouet et le bambou marqués sur votre peau,
* Les aliments souillés, vils rebuts du troupeau;
* Vos enfants nus suçant des mamelles séchées,
* Aux mères, aux époux, les vierges arrachées,
* Comme, pour assouvir ses brutaux appétits,
* Le tigre, à la mamelle, arrache scs petits;
Vos membres dévorés par d’immondes insectes, Pourrissant au cachot sur des pailles infectes;
Sans épouse et sans fils vos vils accouplements ,
Et le sol refusé même à vos ossements !
Pour que le noir, partout proscrit et solitaire,
Fût sans frère au soleil et sans Dieu sur la terre. Rappelez tous les noms dont ils nous ont flétris,
Titres d’abjection, de dégoût, de mépris;
Comptez-lcs, dites-les, et dans votre mémoire De ces affronts des blancs faisons-nous notre gloire ! C’est l’aiguillon saignant qui. planté dans la peau,
Fait contre le bouvier regimber le taureau;
Tl détourne à la fin son front stupide et morne.
Et frappe le tyran, au ventre, avec sa corne.
Hourrah.
* Vous avez vu piler la poussière à canon ,
* Avec le sel de pierre et le noir de charbon V..;
* Sur une pierre creuse on les pétrit ensemble;
* On charge, on bourre, et feu ! le coup part, le sol tremble 1
* Avec ces vils rebuts de la terre et du feu,
* On a pour se tuer le tonnerre de Dieu !
* Eh bien! bourrez vos cœurs comme on fait cette poudre,
* Vous êtes le charbon, le salpêtre et la foudre !
* Moi, je serai le feu, les blancs seront le but . . .
* De la terre et du ciel misérable rebut,
* Montrez, en éclatant, race à la fin vengée,
* De quelle explosion le temps vous a chargée.
Plus bas et avec beaucoup de gestes.
Ils sont là!... là, tout près!... vos lâches oppresseurs!
Du pauvre gibier noir exécrables chasseurs;
Vers le piège caché que ma main sut leur tendre,
Us montent à pas sourds et pensent nous surprendre. Mais j’ai l’oreille fine, et bien qu’ils parlent bas.
Depuis le bord des mers j’entends monter leurs pas.
Il lait le geste d'un homme qui écoute, l’oreille à terre.
Chut!... leurs chevaux déjà boivent l’eau des cascades. Us séparent leur troupe en fortes embuscades,
Us montent un à un nos âpres escaliers . . .
Avec énergie.
Us les redescendront avant peu par milliers !
Il montre un gros bloc de rocher détaché.
Que de temps pour monter ce rocher sur la butte!
Pour le rouler en bas, combien?... une minute ! Avez-vous peur des blancs?... Vous, peur d’eux! et pourquoi? J cn eus moi-même aussi peur... Mais, écoutez-moi:
Au temps où m’enfuyant chez les marrons de l’ile ,
U n’était pas pour moi d’assez obscur asile ,
Je me réfugiai, pour m’endormir, un soir,
Dans ce champ où la mort met le blanc près du noir, Cimetière éloigné des cases du village,
Où la lune en tremblant glissait sous le feuillage;
Sous les rameaux d’un cèdre aux longs bras étendus,
A peine mon hamac était-il suspendu,
Qu’un grand tigre, aiguisant ses dents dont il nous broie, De fosse en fosse errant, vint flairer une proie.
De sa griffe acérée ouvrant le lit des morts.
Deux cadavres humains m’apparurent dehors :
I/un était un esclave et l autre était un maître!...
Mon oreille, des deux l’entendit se repaître,
Et quand il eut fini et; lugubre repas.
En se léchant la lèvre, il sortit à longs pas.
Plus tremblant que la feuille et plus froid que le marbre, Quand l’aurore blanchit, je descendis de l’arbre.
Je voulus recouvrir d’un peu du sol pieux ,
Ces os de notre frère exhumé sous mes yeux.
Vains désirs! vains efforts! de ces hideux squelettes Le tigre avait laissé les charpentes complètes,
Et rongeant les deux corps de la tète aux orteils,
En leur ôtant la peau les avait faits pareils.
Surmontant mon horreur, voyons, dis-je en moi-même, Où Dieu mit entre eux deux la limite suprême?
Par quel organe à part, par quels faisceaux de nerfs,
La nature les fit semblables et divers?
D’où vient entre leur sort la distance si grande: Pourquoi l’un obéit, pourquoi l’autre commande?
A loisir je plongeai dans ce mystère humain :
De la plante des pieds jusqu’aux doigts de la main.
En vain je comparai membrane par membrane,
C’étaiënt les mêmes jours perçant les murs du crâne; Mêmes os, mêmes sens, tout pareil, tout égal!
Me disais-je; et le tigre en fait même régal,
Et le ver du sépulcre et de la pourriture.
Avec même mépris en fait sa nourriture!
Où donc la différence entre eux?... Dans la peur:
Le plus lâche des deux est l’être inférieur!
Lâches? sera-ce nous? et craindrez-vous encore Celui qu'un ver dissèque et qu’un chacal dévore?
Alors tendez les mains et marchez à genoux,
Brutes et vermisseaux sont plus hommes que vous!
Ou si du cœur des blancs Dieu vous a fbit les fibres, Conquérez aujourd’hui le ciel dès hommes libres!
L’arme est dans votre main, faites-vous votre sort.
PÈT10N.
Liberté pour nos fils et pour nous raille morts!
Mille morts pour les blancs et pour vous mille vies! Les voici, je les tiens... Leurs cohortes impies Sur nos postes cachés vont surgir tout à coup.
Silence jusque-là .. . puis, d’un seul bond, debout! Qu’au signal attendu du premier cri de guerre,'
Un peuple sous leurs pieds semble sortir de terre!... Chargez bien vos fusils, enfants, et visez bien:
Chacun tient aujourd’hui son sort au bout du sien!
À vos postes !... Allez !
Ils s’éloignent. — Toussaint rappelle les principaux chefs et leur serre la main tour à tour.
A revoir demain, frère!
Ou martyrs dans le ciel, ou libres sur la terre!
Ils sortent.
TOUSSAINT, ADRIENNE
Toussaint regarde ses lieutenants s’éloigner en levant les mains au ciel et en paraissant prier pour eux, puis il revient vers Adrienne, et, assis sur le tronc d'un arbre, il l’attire doucement près de lni.
Ahl laisse-moi, mon ange, avant le saint combat, Reposer sur ton cœur ma vertu qui s’abat.
Hélas! j’enfante un peuple et, maudit sur la terre,
Seul, je n’ai pas d’enfant qui m’appelle son père!
Liberté de ma raee, es-tu donc à ce prix,
Que pour sauver mon peuple, il faut perdre mes fils? . . - Que pour sauver mes fils, il faut perdre ma race?...
Adrienne, où sont-ils? ô mon Dieu! grâce! grâce!...
Il me faut dépouiller tout sentiment humain,
Pour n’ètre plus, Seigneur, que l’outil dans ta main.
A Adrienne.
Un esclave affidé, sous le toit d’un créole,
Va conduire tes pas jusqu’à l’ile espagnole.
Suis les pas de ce guide à qui je te remets.
Fuis ce fer et ce sang!
ADRIENNE, l’étreignant avee force.
Je vous l’ai dit: jamais!
Autant vaudrait-il dire au souffle de ton aine: Sépare-toi du corps!...
O cœur mâle de femme,
Qui brise sans plier sous l’ouragan du sort,
Se retrempe au danger, s’affermit dans la mort!
* Se peut-il que ce sein, premier berceau des braves,
* Qui fait honte au héros enfante des esclaves?
* Tu braveras le sang et la mort sans effroi?
ADRIENNE
* Mon œil ne verrait pas la mort derrière toi!
LES PRÉCÉDENTS, ROCHAMBEAU, soldats