DE L 'ÉMANCIPATION
Je le sais, les colons et les honorables délégués qu’ils comptent parmi nos collègues affirment qu’ils désirent comme ‘nous l’émancipation; je dirai plus , je sais qu’ils sont tout aiissi pénétrés que nous des principes d’humanité et de religion qui nous commandent seuls nos démarches; je sais que leur conduite, souvent paternelle envers leurs esclaves, est une protestation de leurs sentiments personnels contre la nature même de leur propriété. Oui, je suis convaincu qu’ils désirent l’émancipation; mais je crois que nous ne la désirons pas assez nous-mêmes , et que nous devrions la désirèr plus efficacement, afin de les aider eux-mêmes à l'accomplir.
Je ne parlerai donc pas des esclaves., je ne retracerai pas à la Chambre le honteux tableau de cette race humaine descendue et maintenue, par la loi d’un peuple libre, à l’état d’abrutissement. C’est ici une question de budget, je ne parlerai que des maîtres.
Messieurs, mettez-vous un moment à la place de ces cinquante mille citoyens français de vos colonies à qui le malheur de leur naissance a donné, que dis-je, a infligé cette propriété menaçante, cette propriété humaine de deux cent cinquante mille esclaves, et répondez-vous en conscience si vous ne trembleriez pas, si vous ne gémiriez pas, de cette condition exceptionnelle de votre propriété; si vous ne béniriez pas un gouvernement, des législateurs assez courageux pour sonder leur situation et pour la changer; pour la changer contre, le droit commun et contre ime propriété normale et inviolable. Il ne peut pas y avoir de doute, et la vilité des prix des propriétés coloniales en est la preuve. Qui voudrait ici changer son champ, quelque étroit qu’il soit, contre une habitation et cent esclaves! Personne ne se lèvera. Il y a donc une réprobation secrète contre la richesse, même à un pareil prix.
DES ESCLAVES
En effet , Messieurs , quelle est , au moment où nous discutons, la situation du colon relativement à luimême et relativement à ses enfants, ses héritiers, à sa fortune?
Il a reçu de ses pères une propriété en territoire à deux mille lieues de la mère-patrie, de son gouvernement, de sa langue. Ce territoire a un sol fertile, mais un climat de feu qui dévore les blancs. Il faut pour le cultiver une race d'hommes à part, des Africains , des noirs; ees travailleurs, comment se les procure-t-on? on ne peut se les procurer,’ vous le savez, que par une complication de crimes et de barbaries qui déprave à la fois la race qui les vend, la race qui les achète, la race plus exécrable mille fois qui les trafique et les transporte. Vous savez qu’on suscite. des guerres pour avoir les prisonniers, qu’on achète l’enfant du père, et souvent le père de l’enfant, et quant aux bâtiments qui transportent ces cargaisons vivantes, lisez, Messieurs, l’enquête de 1829 faite par les soins de M. Peel , vous y trouverez ces propres paroles qui dispensent de tout tableau: « Un vaisseau négrier a été constaté contenir « dans un espace donné la plus grande masse de tortu- « rcs et d’atrocités accumulées. »
Voilà la source où vos malheureux concitoyens des Antilles sont obligés de puiser les instruments de travail sur leurs possessions. Jusqu’à présent, ils ont été obligés de se recruter par un crime légal, par cet épouvantable trafic qui a transporté souvent deux et trois cent mille esclaves par année, qui depuis Charlcs-Quint en a transporté des- centaines de millions; des centaines de millions, Messieurs, dont il peste quoi? quelques centaines de mille! Ce résultat seul fait- juger l’esclavage! Maintenant, ils se recrutent par un crime illégal, par une contrebande de chair humaine.
100 DF. l’émancipation
Eli bien! non, Messieurs, maintenant par l’effet, selon vous complet, des lois sur la traite, j’admets qu’ils fte se recrutent plus du tout. Mais voyez quel coup déjà mortel a porté au colon l’exécution de cette loi de la suppression de la traite. Il lui faut des noirs, et la loi lui interdit de s’en procurer, et le travail de la terre va décupler de prix par le manque de bras. Qu’une épidémie, que ces empoisonnements du désespoir , si fréquents parmi les noirs, lui déciment une partie des siens; voilà sa propriété stérile et réduite à rien.
Mais allons plus avant. Le colon , quelle que soit son humanité, sa mansuétude envers ses esclaves, ne doit-il pas craindre à tout moment quelque insurrection? ne doit-il pas trembler qu’un Spartacus noir appolle ses frères à la liberté? Or la liberté, conquise par l’insurrection, que serait-elle? on frémit d’y arrêter sa pensée. Ce n’est pas tout encore; vous voyez qu’on nous reproche d’oser même prononcer le mot d’émancipation': on nous le reproche à nous hommes bien intentionnés, hommes prudents, qui parlons devant une assemblée pru r dente, devant la Chambre la plus anti-révolutionnaire qui ait jamais été? On iious dit que ce seul mot est une menace, une espérance, une perturbation, que ce seul mot fait trembler le sol des colonies. Eh bien! aucun de ces dangers n’existe maintenant avec nous. Mais qu’une Chambre moins sage vienne à nous remplacer, que ces doctrines d’abandon des colonies viennent à prévaloir un seul moment, que la moindre commotion politique ait lieu dans l’Europe, que les colons soient’ oubliés un jour, que deviennent les colonies? que deviennent les esclaves? que deviennent les propriétés? Et si nous nous élevions à des considérations plus hautes, que je m’interdis aujourd’hui, ne ppurrions-nous pas ajouter: que devient l’humanité? que devient la morale? que devient la
DES ESCLAVES. 191
religion? que devient la race des maîtres, de ces possesseurs d’hommes et de femmes dans une condition de propriété qui donne l'homme et la femme comme un instrument, comme un hochet de tyrannie ou de dépravation aux enfants? Une telle propriété, Messieurs, ne corrompt-elle pas la race qui possède autant que la race qui est possédée? une telle propriété n’est-clle pas une malédiction de la société? Oui, les colons le sentent; et je ne serai pas démenti ici par leurs représentants quand j’affirmerai qu’une émancipation loyale , qu’une émancipation conservatrice de leurs intérêts , qu’une émancipation qui conciliera les droits sacrés de la morale et de Thumanité avec l’indemnité du droit de propriété, avec la prévoyance de l’avenir, serait le plus beau présent, que la métropole puisse leur faire.
Mais, pour que l'émancipation ait tous ces caractères, il faut examiner avec conscience, avec impartialité, avec stoïcisme, sur quoi se fonde cette exécrable propriété des colons. Qu’cst-ce que cette propriété devant Dieu? Une profanation, un blasphème, un outrage è la créature. Mais, qu’cst-ccque cette propriété devant la loi? Il faut avoir le pénible courage de l’avouer: c’est une propriété, qui, devant la justice humaine, est aussi inviolable, sans compensation, que la propriété de votre champ. Malheureux patrimoine, sans doute, qu’une monstruosité sociale. Mais la loi est leur complice; c’est la loi qui est coupable, c’est ladoi qu’il faut dépouiller. Or , cette loi, ce n’est pas eux qui l’ontfaite; ils l’ont trouvée en naissant, ils ont possédé seus ses garanties. C'est la société qui a fait, quia souffert, qui a sanctionné cette loi honteuse, c’est à elle à la défaire. Elle ne pourrait punir une seule catégorie de ses membres d’un crime, qui est le crime de tous, sans injustice. Supposons que l’État ait vendu à un particulier un bien mal acquis, et qu'au bout d’un
1 92 de l’émancipation
certain nombre d’années et de transmissions successives, l'État vienne à découvrir que le bien qu’il a vendu ne lui appartenait pas, que les titres étaient faux, aurat-il le droit de dépouiller le propriétaire nouveau, sans compensation, pour restituer au vrai propriétaire? Non, Messieurs, il aurait deux devoirs , deux obligations également sacrées; la première , de restituer le bien mal acquis au propriétaire véritable; la seconde, d’indemniser le propriétaire de bonne foi. Eh bien ! c’est exactement la situation de l'État vis-à-vis du noir et du colon.
Il a vendu des hommes ou laissé posséder des hommes, ce qui est la même chose. Il reconnaît aujourd’hui qu’il n’a pu ni vendre ni garantir la possession des hommes , qu’il faut rendre cette propriété à celui-là seul à qui elle appartient, c’est-à-dire à Dieu, à la liberté. Eh bien! peut-il le faire sans indemniser celui qu’il dépossède?
Oui, sans doute, Messieurs, il peut le faire; mais il ne peut le faire qu’en réparant une iniquité par une autre. Disons la vérité: il doit déposséder, il doit déposséder à l’heure même; il n’a pas le droit d’ajourner d’un jour la 0 restitution de la dignité humaine; mais il le doit à une condition , c’est d’ètre complètement juste , c’est d’indemniser.
Messieurs, je comprends ces murmures, mais laissez moi expliquer ma pensée» Quand je parle de propriété légitime, certes, Messieurs, je n’entends pas plus que vous que cette propriété du maître sur l’esclave soit légitime en elle-même, légitime pour l’esclave! Il ne peut lui reconnaître la légitimité d’une loi qui le prive de ses droits et de ses facultés d’homme, et sa nature même, sa nature d'enfant de Dieu est une juste protestation, une .éternelle insurrection de sa raison contre la loi qui le ravale à l’état de brute; mais je dis que devant la loi dont nous sommes tous les complices, devant cette exécrable loi que nous
DES ESCLAVES
voulons corriger, la propriété du colon est fondée sur des garanties égales aux garanties de vos champs et de vos maisons; car il possède en vertu d’une loi mauvaise, mais d’une loi commune à tous. Vous devez donc punir la société de la mauvaise loi qu’elle a faite et non le colon de la mauvaise nature de sa propriété; c’est-à-dire, vous - devez compenser aux colons la spoliation sous peine de ne réparemme iniquité que par une autre iniquité!
Messieurs, je sais que c’est là le grand mot, le mot terrible, le mot qui fait murmure, le mot qui repousse, dans l’indifférence et l’-incurie , des hommes assez ignorants des lois sociales pour croire qu’une réparation qui coûte quelques millions ruine un pays; des hommes qui pèsent de la morale contre de l’or. Eh bien! que ces hommes mêmes se tranquillisent. Cette compensation , sagement combinée, ne ruinera personne. Quand le moment en sera venu , je le démontrerai à la Chambre. Je inc bornerai à lui dire en deux mots aujourd'hui sur quel principe doit être réparti le payement de cette compensation, lorsque la Chambre aura consacré le principe de l’émancipation. Ce système, qui a paru réunir l’année dernière l’assentiment de la Chambre, celui de la société d’émancipation, celui des colons eux-mêmes, le voici:
A qui profite l’émancipation? d’abord aux esclaves qui recouvrent la liberté, la famille, la propriété, la vie humaine. Ensuite aux colons qui échangent une propriété périlleuse, menaçante, sans légitimité devant Dieu ni devant les hommes, contre une propriété de droit commun, contre une propriété qui ne fait ni rougir ni trembler son possesseur. Enfin, à qui profite l’émancipation? à la société qui rachète le principe inaliénable de la dignité humaine, et qui se réhabilite à ses propres yeux. La société, le colon, l’esclave ont donc un égal intérêt à l’émancipation. L’indemnité de l’émancipation devra donc
194 UE l’émancipatio.n
porter proportionnellement sur l’esclave, le colon et l’État; c’est-à-dire, Messieurs, que le chiffre quelconque que vous poserez à l’indemnité, devra être partagé entre l’esclave, le colon et l’État. Or, ce principe admis et son application régularisée entre ccs trois catégories d’intéressés, soit par un emprunt, soit par termes successifs, soit par réduction des droits sur l'entrée des sucres coloniaux, comme le propose mon honorable ami M. de La Rochel<meauld,en combinant ces moyens d’indemnisation avec l’apprentissage nécessaire pour initier le nègre au travail libre, rien ne sera plus facile que de diviser et d’alléger le fardeau de manière à ce qu’il soit presque insensible pour chacun. Songez que l’Angleterre n’a pas hésité à jeter cinq cents millions dans h» main de ses colons pour leur arracher les fouets et les chaînes; mais songez que l’Angleterre avait quatre fois plus d’esclaves que vous, que ces esclaves étaient plus chers, et qu’elle n’a pas introduit le principe que j’ai présenté à la Chambre, d’une répartition proportionnelle de l'indemnité entre tous ceux qui ont à en profiter. Ne vous préoccupez donc pas de l’indemnité. Il n’en coûtera pas à la France par année, pendant dix ans, il n’en coûtera pas à ce noble et généreux pays pour racheter la dignité humaine, pour cette restauration de l’humanité, ee qu’il vous en coûte pour la restauration d’un de vos monuments de chaux et de pierre.
Eh bien ! Messieurs, en présence d’un si léger sacrifice pour un aussi inappréciable avantage, céderez-vous toujours, ccderez-vous sans fin à ces éternels ajournements que l’intérêt privé vous objecte? On vous ditCAttendez l’exemple de l’Angleterre, attendez quatre ans. Mais, Messieurs, dans quatre ans, il sera trop tard; les Antilles anglaises seront libres, et la contagion de la liberté viendra soulever vos Antilles. L’exemple de l’An-
DES ESCLAVES. 193
gleterre! Mais vous l’avez sous les yeux. Je suis prêt à donner à la Chambre communication des documents les plus authentiques, qui prouvent que l’apprentissage réussit, et que le travail libre succède Sans difficulté au travail force. L’exemple de l’Angleterre! ah! plût à Dieu que nous ne l’eussions pas attendu! Un peuple comme nous devrait s’indigner d’attendre l’exemple de l’Angleterre pour racheter la liberté humaine, lui qui a tant fait pour racheter la liberté civile, la liberté politique.
Eh bien! Messieurs, la Chambre veut-elle m’accorder deux minutes? je lui expliquerai en peu de mots quels sont les prétendus résultats funestes de l’expérience anglaise. ■
Cette expérience, la voici: le parlement anglais a prononcé l’émancipation par acte du 28 août 1835. Il est parti de ce principe qu’il fallait assurer d’abord bon ordre et compensation; bon ordre, parce qu’un gouvernement ne doit dans aucun cas constituer l’anarchie au nom d’un principe; compensation , parce qu’un gouvernement ne dépossède pas une loi immorale dont toute la société est complice, aux dépens d’une seule catégorie de citoyens.
L’acte du parlement constitue un état intermédiaire entre la liberté et l’esclavage, appelé apprentissage.
Il crée trois classes d’apprentis laboureurs: les uns attachés au sol, les autres non attachés au sol, les autres enfin non prédiaux : ce sont lçs enfants au-dessous de douze ans.
Les apprentis attachés ou sol sont libres de fait en 1840 ; les apprentis non attachés au sol dès 1838.
Les maîtres peuvent affranchir avant.
Des juges de paix spéciaux ont été institués en nombre suffisant: cinquante-six à la Jamaïque par exemple- Ces magistrats visitent les habitations pour leurs audiences, et décident sur toutes les difficultés entre les maîtres et les esclaves.
f 96 de l'émancipation
La statistique officielle de ces magistrats démontre qu’aucun des inconvénients qo’on nous présage n’a lieu. A là Jamaïque, sur soixante-huit mille habitations visitées, trois mille seulement ont donné des affaires contentieuses facilement résolues.
A la Barbade, il y a eu quelques jours d’étonnement et de trouble. Tout est rentré aisément dans l’ordre.
A Antigoa, on n'a pas même employé. l’apprentissage; l’émancipation a été immédiate et à complètement réussi. L’intervention des frères moraves a été très heureuse pour la cause de l’émancipation, et nous osons espérer que celle du clergé français catholique ne nous faillirait pas dans une œuvre si éminemment civilisatrice.
On a parlé de la ruine des colons. Eh bien ! Messieurs, vous allez apprécier ces pronostics par le résultat industriel dans les colonies anglaises , pendant les deux dernières années.
Les rapports officiels débattus dans les chambres coloniales non suspects constatent que, même dans ces premières années de tàtonnemens, la production n’a été réduite que d’un dix-huitième, ou tout au plus d’un seizième, et cependant le nombre d’heures affectées au trajÉaiL des noirs a été réduit d’un sixième, et, pendant la récolte, d’une moitié.
Voilà, Messieurs, ces résultats dans toute leur réalité. Y a-t-il rien là de si. propre à refouler nos espérances et à nous condamner à ne jamais tenter cette même amélioration, cette même rédemption d’une partie de nos frères ?
Non, l’opinion ne s’y trompera pas; non, la Chambre n’hésitera pas plus longtemps.
Un si faible effort nous effrayerait, Messieurs? Une nation qui, pour réformer tout son passé, n’a pas craint de remuer son sol, depuis quarante-sept ans, jusqu’à la der-
DUS ESCLAVES
niére pierre, de fouiller jusqu'aux Fondements ses institutions vieillies, pour les rebâtir sur un tuf solide; une nation qui n'a pas hésité à ruiner tous ses interets au profit de scs principes; un peuple qui a rçnvcrsé d'un souffle les mains-morte, les dîmes, les corvées, les servitudes civiles, les privilèges de tout genre; un peuple qui a reçu l’assaut de l’Europe entière et lancé ses populations contre elle pour la cause de la liberté politique; qui a dépensé sa fortune par milliards et son sang par torrents; un tel peuple craindrait-il aujourd’hui de remuer quelques chiffres de son budget pour effacer à jamais, du livre des atrocités légales, ce nom d'esclaves, qui flétrit celui qui l’inflige , plus encore que celui qui le porte?
Non, cela n'est pas possible. El si vous mettiez en balance dans un seul calcul d’argent, ce qu’il en a coûté depuis que les colonies existent, pour maintenir et recruter l'esclavage; si vous comptiez les frais de ces expéditions entreprises pour rapporter ces cargaisons vivantes, eteeux morts dans la traversée, et ceux jetés dans des tonneaux à la mer, pour détruire les témoins de la contrebande d’hommes; si vous y ajoutiez les frais d'entretien de vos troupes et la mortalité qui les y décime , et ces expéditions ruineuses comme celles à Saint-Domingue en 1802, où vous ensevelissiez en quelques mois vingt mille*Français et plus de 100 millions, vous trouveriez que le maintien de l’esclavage vous coûte cent fois plus cher que ne vous coûteraient le travail libre et l’émancipation; car voilà un faible tableau de ce que vos colonies vous coûtent; quant à ce que vous gagneriez, vous pouvez le calculer d'un regard. Le principe de l’inviolabilité de la dignité humaine restauré, l’homme enlevé à l’homme et rendu à lui-même et à la loi; la famille, se reconstituant avec la famille; la propriété avec la propriété; le senti-
198 Dfc l’émancipatjox
ment d'ordre, de travail, de conservation, de patriotisme i]ui en découle; enfin, la société lavée de cette tache honteuse de sa barbarie, pouvant se contempler sans rougir, et présenter ses codes à sa conscience et à Dieu, sans craindre le remords ou la vengeance divine. Je ne sais iras quel prix tout cela aura devant les Chambres et devant les calculateurs. Mais je sais que cela en a un inappréciable devant la nature et devant Dieu.
Messieurs, une réflexion me frappe à l’instant même où je vais descendre de la tribune. Cette réflexion, je l’ai souvent faite avant d’entrer dans cette enceinte comme député; avant de monter ici pour la première fois, et peut-être est-ce cette pensée qui m’a donné un peu de ce courage, tin peu de ccttc confiance d’apporter parfois à cette tribune quelques vérités qu'on appelle avancées, qu’on appelle idéales, qu’on appelle peut-être perturbatrices, cl qui, selon moi, sont éminemment conservatrices, car je ne connais rien au monde de si révolutionnaire qu’un abus qu’on laisse subsister; rien au monde de plus révolutionnaire qu’une immoralité, qu’une iniquité qu’on peut corriger et qu’on laisse consacrer dans la loi. Cette réflexion, je voudrais en pénétrer laChambre.
Oui, je conjure laChambre, je conjure chacun des collègues qui m’entendent et que je remercie de leur bienveillante attention ; je les conjure de rentrer un moment dans le silence de leurs pensées, de se porter en idée à ce moment, à ce jour, où sorti pour jamais de cette enceinte législative, où dégagé de toutes ces préoccupations des affaires publiques, dégagé de ces embarras, de ces difficultés d’exécutiou, de ces prétendues impossibilités qu’on oppose sans cesse à tous nos bons désirs, il se dira: J’ai été législateur, j’ai été juge, j’ai été maître; on a soulevé devant moi cette grande question de l’esclavage, de la possession d’un homme par un homme; j’ai eu dans
DES ESCLAVES
la main le sort de mes semblables; j’ai eu dans la main la liberté, la dignité, l'amélioration, la moralisation, la rédemption d'une race tout entière de mes frères, et ma main est restée fermée! En venant au monde, j’ai eu à apporter ma part de cette grande monstruosité collective, j’ai pu la répudier, et en quittant le monde je la laisse cette part honteuse, je la laisse à porter tout entière encore à mes descendants! Messieurs, à cette interrogation de nos consciences, quelle sera la réponse? Prévenons-la à tout prix.
Bas^ntt donné par la Société française de l’émand* potion de l’esclavage , aux délégnés des Sociétés an* glaise et américaine, S Paris. — tt février I8M.
Messieurs ,
M. Odilon Barrot vient de porter un toast aux hommes : Pcrmettez'-moi, au nom de la société française, d’en porter un aux principes:
A l’abolition de l’esclavage surtout l’univers t Qu’aucune créature de Dieu ne soit plus la propriété d'une autre créature, mais n'appartienne qu’à la loi I
Messieurs, ce fut un grand jour dans les annales des assemblées politiques, un beau jour devant Dieu et devant les hommes-, un jour qui effaça de la surface de la terre bien des taches d'infamie et de sang, que celui où le parlement anglais, qu’animait encore l’ame de Wilbcrforce et de Canning, jeta 800 millions à ses colons pour racheter trois cent mille esclaves, et avec eux la dignité du nom d’homme et la moralité dans les lois,
202 de l'émancipation
Nous admirions dans notre enfance le dévouement de ces apôtres, de ces missionnaires chrétiens qui allaient racheter un à un quelques captifs dans les régences barharesques , avec les aumônes de quelques lidèles ; eh bien! voilà que ce qui se faisait individuellement, exceptionnellement il y a un demi-siècle, se fait aujourd’hui en grand, par une nation tout entière, aux acclamations des deux mondes. La France, en 1789, n'avait fait qne des citoyens; l'Angleterre, en 1833, fait des hommes. L’égalité politique ne suffit plus à l’humanité; il lui faut l’égalité sociale. Ce seul fait, Messieurs, répond aux accusations contre notre temps. Non, il n’a pas reculé . le siècle témoin de pareilles entreprises 1 L’acte d’émancipation de 1833 et les S00 millions votés pour le rachat des esclaves brilleront dans l’histoire de l’humanité, et attesteront au monde que les grandes inspirations de Dieu descendent aussi sur les corps politiques, et que la civilisation perfectionnée est une révélation qui a sa foi et une religion. qui a ses miracles.
C’est la même pensée, Messieurs, qui nous réunit dans cette enceinte, des trois parties du monde, pour nous entendre, nous éclairer, nous encourager dans l’œuvre que le siècle élabore et que nous voulons l’aider à accomplir. Mais, Messieurs, ne nous le dissimulons pas: quand une idée fausse est devenue un intérêt, on ne l’exproprie pas sans lutte. Un vice social a toujours un sophisme à son service. Le sophisme se défend par toutes ses armes. La calomnie des intentions est le moyen le plus sûr de décréditer les saintes entreprises. Nous en sommes les exemples; mais notre cause en deviendra-t-elle victime? Non, regardons la calomnie en face; nous ne la ferons pas rougir, mais nous la ferons mentir: ce n’est qu’ainsi qu’on la confond.
DES ESCLAVES. 205
Tout le monde, Messieurs, a été calomnié dans cette cause: les Anglais, les colons, les esclaves et nous.
Oui, l’Angleterre a été calomniée indignement, et calomniée pour sa vertu môme. N’avons-nous pas entendu mille fois, depuis vingt-cinq ans, répéter et dans les journaux, et dans les livres, et récemment à la tribune, que les généreux efforts de l’Angleterre contre la traite des nègres, que les 800 millions donnés par elle en échange de l’émancipation, n’étaient qu’un piège infâme, recouvert d’une philanthropie perfide, pour perdre ses propres colonies auxquelles elle ne tenait plus, et pour forcer ainsi, par l’imitation, à anéantir les nôtres qui lui portaient ombrage? Oui, cela a été dit, cela a été cru. L’absurde est infini dans ses inventions, comme la sottise est infinie dans sa crédulité. Oui, cela a été dit tout haut à la tribune d’une nation qui s’appelle la nation de l'intelligence, et cela n’a pas été étouffé sous les murmures de l’indignation nationale. O généreux esprits des Wilberforce, des Pitt, des Fox, des Canning, dont je vois les noms inscrits sur ces drapeaux et rayonnants sur cette fête, vous ne vous doutiez pas, pendant que vous tramiez cette conjuration évangélique, pendant que vous répandiez dans les trois royaumes et dans l’univers celte sainte agitation de la conscience du genre humain, pendant que vous arrosiez de votre sueur et de vos larmes ces tribu-
nés, nouveaux champs de bataille où vous livriez les combats de la philanthropie, de la religion et de la raison persécutées, vous ne vous doutiez pas que vous n’aviez que du fiel, de la haine et de la perfidie dans le cœur j que vous n'étiez que les hypocrites de la réhabilitation humaine, et qu’au fond vous n’aviez que le dessein, aussi pervers qu’insensé, de faire massacrer des millions d’Anglais par leurs esclaves, pour consumer les trois ou quatre petites colonies françaises dans l’immense incendie
20 1 de l’émancipation
qui dévorerait vos vastes établissements et vos innombrables concitoyens.
Demandons pardon à Dieu et au temps d’avoir entendu de pareilles aberrations.
Les colons n’ont pas été moins calomniés. On a vu en eux des oppresseurs et des tyrans volontaires. Ils ne sont que des maitres malheureux, gémissant eux-mêmes sur la funeste nature de propriété que la civilisation leur a infligée.
Les esclaves ont été calomniés et le sont tous les jours encore. On les peint comme des brutes pour s’excuser de n’en pas faire des hommes.
Mais nous -mêmes, Messieurs, quelles injurieuses imputations n’nvons-nous pas eu à subir! On nous a demandé de quel droit nous nous immiscions entre le colon et l’esclave. Messieurs, du droit qui nous a fait libres nous-mêmes! La justice nous appartient-elle? pouvonsnous en faire une concession à qui que ce soit? Non! toute idée de justice et de vérité inspirée par Dieu à l’homme lui impose des devoirs en proportion avec ses lumières. Les droits du genre humain sont comme les vêtements du Samaritain dépouillé sur sa route; il faut les rapport ter pièce à pièce à leur maître, à mesure qu'on les retrouve, sans quoi on participe aux blessures que l'humanité a reçues et aux larcins qu’on lui a faits.
Que n’a-t-on pas dit, que n’a-t-on pas pensé de nous ! Nous sommes des révolutionnaires, la pire espèce des révolutionnaires, des révolutionnaires sans péril, des lâches qui, n'ayant rien à perdre, ni fortune ni vie dans les colonies, voulons y mettre le feu pour l'honneur abs* trait d'un principe, et, qui sait ! peut-être aussi pour la vanité cruelle d’une insatiable popularité. Si cela était vrai, nous serions les derniers des hommes; car nous prendrions le nom de Dieu et de l’humanité en vain, et nous
DES ESCLAVES
ferions de la civilisation et de la liberté le plus infâme des trafics, aux dépens de la fortune et de la vie de nos concitoyens des colonies, et au profit de nos' détestables amours-propres.
Mais cela est-il vrai? Cela a-t-il le moindre fondement, et dans nos intentions et dans les faits? Écoutez et jugez: ce sont nos doctrines, ce sont nos actes qui répondent. M. Odilon Barrot vous disait à l’instant même que cette question était sortie du domaine des théories pour entrer dans la pratique. Cela est vrai, et, en y entrant , elle a pris ces conditions de mesure et de justice sans lesquelles il n’y a pas de vérité ni d’application. Nous procédons parla lumière, par la conviction et par la loi; nous voulons la liberté, mais nous ne la youlous qu’aux conditions de la justice et du travail dans nos colonies. Une émancipation injuste, c’est remplacer une iniquité par une autre. Une liberté désordonnée et sans conditions de travail, c’est remplacer une oppression par une autre; c’est fonder la tyrannie des noirs à la place de l’empire des blancs; c’est l'anéantissement de nos colonies. Que disons-nous? le voici:
Émancipation et indemnité; nous y ajoutons initiation.
Indemnité aux colons; Messieurs, que ce mot n’effraie pas les hommes qui voient tout de suite s’ouvrir un abîme dans nos budgets et qui soumettent toujours l’homme au chiffre, au lieu de soumettre le chiffre à l’homme.
Indemnité, comme je l’entends, n’a rien d’énorme, rien d'immédiatement exorbitant ; le pays même ne la sentirait pas.
En deux mots, voici comme je raisonne, et cette pensée, portée par moi il y a quatre ans à la tribune de la Chambre, a été accueillie comme une solution pratique de la question qui pèse sur les esprits.
206 de l’émancipation
Trois classes d’intéressés profiteront de l’émancipation : l’État, les colons, les esclaves. L’État y recouvre la moralité dans les lois et le principe inappréciable de l’égalité des races et des hommes devant Dieu.
Le colon y gagne une propriété honnête, morale; une propriété de droit commun, investie des mêmes garanties que les nôtres, au lieu de cette propriété funeste, incertaine, explosible, toujours menaçante, dont il ne peut jouir un moment avec sécurité ; propriété humaine qui déshonore, qui démoralise celui qui la possède autantquc celui qui la subit. Le lendemain de l'acte d’émancipation, vos capitaux coloniaux vaudront le double.
Enfin l’esclave, vous savez ce qu’il y gagne : le titre et les droits de créature de Dieu; la liberté, la propriété, la famille; son avènement enfin et l’avénement de ses enfants à l’humanité.
Eh bien ! répartissez entre ces trois classes d'intérêts le poids de l’indemnité, faites payer proportionnellement à l’État, au colon et à l’esclave le prix des avantages qu’ils recouvrent, et l’humanité est restaurée.
Voilà jusqu’à quel point, Messieurs, nous sommes des tribuns d’esclaves, des spoliateurs des colons, des incendiaires du pays! Que le pays juge! Il jugera, et la France qui n’a jamais reculé, la France qui n’a pas craint de remuer le monde et de verser son or et son sang par torrents pour la liberté politique, ne craindra pas de donner quelques millions pendant dix ans pour racheter une race d’hommes, et avec ses hommes sa propre satisfaction.
Vous, Messieurs, que l’Angleterre envoie à ce pacifique congrès de l’émancipation des races , allez redire à l’Amérique et à l’Angleterre ce que vous avez vu, ce que vous avez entendu. La France est prête à accomplir sa part de l’œuvre de régénération dont elle à donné le signal au monde, et dont vous avez eu l’honneur de lui
DES ESCLAVES
donner le plus noble exemple. Avant trois ans , il n’v aura plus un seul esclave dans les deux pays, que dis-je ! il n’v en a plus déjà dans nos pensées: le principe est voté par acclamations sur toute terre où l’Évangile a écrit les droits de l'ame au dessus des droits du citoyen. Nous ne. délibérons plus que sur le mode et l’accomplissement.
Messieurs, c’est à l’union des deux peuples que nous devons ce jour de bénédiction dans les trois mondes; resserrons cette alliance dans les liens de cette fraternité» européenne dont vous êtes les missionnaires près de nous. Une politique mesquine et jalouse, une politique qui voudrait rétrécir le monde pour que personne n’y eut de place que nous, une politique qui prend pour inspiration les vieilles antipathies qui rappellent l’Orient et l’Occident l’un vers l’autre; cette politique, Messieurs, s'efforce en vain de briser ou de relâcher, par des tiraillements pénibles, les relations qui unissent l’Angleterre et la France. L’Angleterre et la France resteront unies; nous sommes à nous deux le piédestal des droits du genre humain. La liberté du monde a un pied sur le sol britannique, un pied sur le sol français; la liberté, la civilisation pacifique s’écrouleraient une seconde fois dans le6 Ilots de sang, si nous nous séparions. Nous ne nous séparerons pas; cette réunion en est le garant.
Quand les mêmes pensées se communiquent, se pénètrent ainsi à travers les langues, les intérêts, les distances; quand les âmes de deux grands peuples sont d’intelligence par l’élite de leurs citoyens, et commencent à comprendre la mission de liberté, de civilisation, de développement que la Providence leur assigne en commun; quand cette intelligence, cette harmonie, cet accord reposent sur la base de principes éternels aussi hauts que Dieu qui les inspire, aussi impérissables que la nature
208 de l’émancipation des esclaves.
ces peuples échappent, par la hauteur de leurs instincts, par l’énergie de leur attraction, aux dissidencés qui voudraient en vain les désunir. Leur amitié, leur sympathie se rejoignent dans une sphere de pensées et de sentiments où 1er dissentiments politiques ne sauraient les atteindre; et c’est le cas de leur appliquer ce mot sublime de l’Évangile, devenu le mot de la liberté: « Ce que Dieu a uni, les hommes ne le sépareront pas. »
Eh! quoi donc! les idées ne sont-elles pas le premier des intérêts?
Quand Washington et Lafayette, quand Bailly et Franklin se firent un signe à travers l’Atlantique, l’indépendance de l’Amérique, quoique contestée par les cabinets, fut reconnue d’avance par les nations. Quand les esprits libéraux de l’Angleterre et de la France se tendirent la main, malgré Napoléon et la coalition, c’était en vain que les flottes et les armées combattaient encore; les nations étaient réconciliées. Les plénipotentiaires des peuples, ce sont leurs grands hommes; les vraies Alliances, ce sont les idées. Les intérêts ont une patrie; les idées n’en ont point I Et si quelque chose peut consoler les hommes politiques d’avoir à toucher si souvent à ces intérêts fugitifs, précaires, qui passent avec le jour et emportent avec lui les passions mobiles qui nous y attachent, c’est de toucher de temps en temps à ces idées impérissables qui sont aux vils intérêts d’ici-bas ce que les monnaies qui servent aux vils trafics du jour sont à ces médailles que les générations transmettent aux générations, marquées au coin de Dieu et de l’éternité.
Banquet donné à Paris pour l’abolition de l’eoelarage. f O mars 1MI.
Messieurs,
En écoutant les pieuses et ardentes paroles de M. Se roble , ees paroles pénétrées de la chaleur d’un zèle tellement divin, qu’elles se faisaient jour jusqu’à vos cœurs à travers la diversité des langues ; en applaudissant comme vous à ces appels au sentiment de la liberté pour tous, caractère national de la France depuis qu’elle a conquis, il y a un demi-siècle, la liberté pour elle-même; et ces invocations à l’extension de l’influence française partout, l’univers, pour que cette influence se sanctifiât par l’abolition universelle du honteux commerce des esclaves : j’éprouvais à la fois un double sentiment, trn sentiment de joie, un sentiment de tristesse; oui, je me réjouissais en moimême de voir ici réunis et fraternisant des hommes, de langues, de patries, d’origines, d'opinions diverses, qui poussés par le seul désir du bien, ont quitté leur maison et leur
210 • I)E l’émancipation
pays, ont traversé la mer pour venir combiner leurs efforts en faveur d’une cause qui ne touche ni eux, ni leur famille, ni leurs enfants,, ni même leurs concitoyens; et se consacrer à la régénération d'une race d’hommes qu’ils ne connaissent pas, qu’ils n'ont jamais vus, qu’ils ne verront jamais, dont les bénédictions les suivront sans doute un jour dans le ciel, mais dont la reconnaissance ne les atteindra jamais ici-bas! C’est là du désintéressement dans ce siècle qu’on accuse d'égoïsme, mais c’est un désintéressement commandé par l’amour des hommes et payé par Dieu.
Et, en même temps, Messieurs, je ne pouvais que m’attrister en pensant que ces sublimes manifestations delà charité pour le genre humain qui nous réchauffaient ici de toute leur foi, et d’une foi si vraie, si éloquente dans la bouche de M. Scroble et de ses associés, ne retentissaient pas hors de ccttc enceinte; mais, qu’au contraire, vous ne seriez pas encore sortis de celte réunion, ces paroles que vous entendez ne seraient pas encore refroidies dans vos cœurs, que déjà les interpellations malveillantes, les insinuations odieuses, les clameurs intéressées s'empareraient de l'acte, des hommes, des discours, et jetteraient sur tout cela les fausses couleurs, les trasvestisscments et le ridicule, ce premier supplice de toute vérité; il faut s’y attendre et il faut les braver. La vérité sociale, religieuse, politique, serait facile à suivre et trop belle à embrasser, s’il n’y avait pas entre elle et nous la main intéressée de la routine et les pointes acérées de la calomnie !
Que dira-t-on de nous, Messieurs? deux choses: Qu'en poussant les espritsà la solution de la question de l’esclavage , dans nos colonies, nous sommes des révolutionnaires, et qu’en voulant les elForts combinés de tous les peuples civilisés pour'l'abolilion de la traite, nous ne sommes plus assez patriotes: répondons.
DES ESCLAVES
Nous sommes des révolutionnaires; vous voyez comment! Vous venez d’entendre ces paroles prudentes, mesurées, irréprochables, de l’orateur auquel je réponds, vous avez entendu ce matin celles de M. le duc de Broglic, de M. Passy, de M. Barrot, ces paroles qui tomberaient d'ici entre le maître et l’esclave sans faire rejaillir de leur cœur autre chose que la justice, la miséricorde et la résignation, nos réunions n’ent ont jamais eu d’autres. Moi-même je l'ai dit: nous ne sommes pas, nous ne voulons pas être des tribuns d’humanité, des agitateurs de philanthropie, et lancer d’ici , où nous sommes en sûreté, où nous vivons à l’abri des lois et de la force publique, lancer dans nos colonies je ne sais quels principes absolus chargés de désordres, de ruines et de catastrophes, pour y faire explosion à tout risque, et emporter à la fois les colons, les maîtres et les esclaves? non, ce serait là un crime et une lâcheté; car, pendant que nous recueillerions des applaudissements sans périls dans des banquets comme celui-ci, ou sur le marbre retentissant de quelques tribunes, nous exposerions nos frères, nos concitoyens des colonies, premier objet de nos devoirs et de notre affection!
Que voulons-nous donc? ce qu’on vient de vous dire et par des bouches qui ajoutent autorité aux paroles: non pas faire, mais prévenir une révolution; restaurer un principe et conserver notre société coloniale. Nous voulons introduire graduellement, lentement, prudemment, le noir dans la jouissance des bienfaits de l’humanité auxquels nous le convions, sous la tutelle de la mère patrie, comme un edfant pour la compléter et non pas comme un sauvage pour la ravager ! Nous le voulons aux conditions indispensables d’indemnité aux colons, d'initiation graduée pour les esclaves; nous voulons que l’avénement des noirs à la liberté soit un passage progressif et sùr d’un
212 de l’émancipation
ordre à un autre ordre, et non pas un abime où tout s'engloutisse, colons et noirs, propriétés, travail et colonies ! Voilà, messieurs, quels révolutionnaires nous sommes 1 Nous disons aux colons: Ne craignez rien, notre justice et notre force sont là pour vous garantir vos biens et votre sécurité. Nous disons aux esclaves: N’essayez pas de rien conquérir par d’autres voies que parle sentiment public; vous n’aurez de liberté que celle que nous vous aurons préparée, que celle qui s’associera avec le bon ordre et avec le travail 1 Si vous appelez cela révolution, ou i nous sommes révolutionnaires ; révolutionnaires comme l’ordre! révolutionnaires comme la loi! révolutionnaires comme la religion! révolutionnaires comme Fénelon, comme Franklin, comme Fox, comme Canning, comme O'Connell, comme les ministres les plus conservateurs de la Grande-Bretagne! comme tous ces grands hommes de tribune et tous ces grands hommes d’État qui, trouvant une vérité sociale arrivée à l’état d'évidence et de sentiment dans un peuple, la prennent hardiment dans la main des philosophes pour la mettre sans périls dans la main du législateur, dans le domaine des faits. Dieu nous donne beaucoup de révolutionnaires de cette espèce, lès révolutions subversives attendront longtemps !
Nous suscitons, nous fomentons, dites-vous, des espérances parmi les noirs? Voyez quel crime! Vous ne savez donc pas que le seul supplice que Dieu n’ait pas permis à l’homme d’imposer pour toujours à son semblable, c’est le désespoir ! Vous ne savez donc pas que rien ne rend patient comme une espéranee, et qu’il n’y a pas de baïonnettes, pas d’escadres, pas de prisons, pars de menottes qui puissent valoir, pour maintenir les noirs dans le devoir et dans le calme, la certitude que la mère-patrie, que le gouvernement s’occupe sérieusement de leur sort, et le rayon -d’espérance qui va d’ici même briller sur leurs
DES ESCLAVES. 215
dernières heures de servitude et leur montrer de loin la famille et la liberté.
Voilà quant au premier reproche.
Et maintenant est-il vrai que nous soyons moins pa- « triotes, parce que nous voulons donner une patrie à toûte une race d’hommes proscrits et sans place au soleil? Est-il vrai que nous soyons moins patriotes que ceux qui, en se félicitant d’avoir tous les biens de la vie civile, ne veulent pas que d’autres les possèdent? Est-ce que l’héritage des enfants de Dieu sur la terre ressemble à cet héritage borné du père de famille, où les fils ont une part d’autant moins large qu’ils en donnent une part plus grande à leurs frères? Non, vous le savez bien; le domaine du père commun des hommes est sans bornes; il s’étend avec la civilisation et avec le travail à mesure que des races nouvelles se présentent pour le cultiver ; c’est l’infini en espace, en droits, en facultés, en développements; c’est le champ de Dieu. Celui qui le borne et qui dit aux autres: « Vous n’y entrerez pas, » celuilà n’empiète pas seulement sur l’homme, il empiète sur Dieu lui-mème; il n’est pas seulement dur et cruel, il est blasphémateur et insensé.
Ne serait-il pas temps de s’entendre enfin sur ce qu’on appelle patriotisme, afin de ne pas nous renvoyer éternellement comme des injures des termes mal définis qui dénaturent nos pensées aux uns et aux autres, et qui sèment l’erreur et l’irritation entre les hommes et entre les peuples?
Le patriotisme est le premier sentiment, le premier devoir de l’homme que la nature attache à son pays avant tout, par-dessus tout, par tous les liens de la famille et de la nationalité, qui n’est que la famille élargie. Celui qui ne serait pas patriote ne serait pas un homme complet, ce serait un nomade. Pourquoi est-il si beau de