‹ Toussaint Louverture, poëme dramatiqueChapitre 65 sur 65 · DE l'émancipation · texte numérisé non relu

DE l'émancipation

mourir pour son pays ? C’est que c’est mourir pour quelque chose de plus que soi-même, pour quelque chose de divin, pour la durée et la perpétuité de cette famille immortelle qui nous a engendrés, et de qui nous avons tout reçu !

Mais il y a deux patriotismes : il y en a un qui se compose de toutes les haines, de tous les préjugés, de toutes les grosses antipathies que les peuples abrutis par des gouvernements intéressés à les désunir nourrissent les uns contre les autres. Je déteste bien, je méprise bien, je hais bien les nations voisines et rivales de la mienne; donc je suis bien patriote! Voilà l’axiome brutal de certains hommes d’aujourd’hui. Vous voyez que ce patriotisme coûte peu: il suffit d’ignorer, d’injurier et de haïr.

Il en est un autre qui se compose au contraire de toutes les vérités, de toutes les facultés, de tous les droits que les peuples ont en commun, et qui, en chérissant avant tout sa propre patrie, laisse déborder ses sympathies au delà des races, des langues, des frontières, et qui considère les nationalités diverses comme les unités partielles de cette grande unité.générale dont les peuples divers ne sont que les rayons, mais dont la civilisation est le centre! C’est le patriotisme des religions, c’est celui des philosophes, c’est celui des plus grands hommes d’État; ce fut celui des hommes de 89, celui de vos pères, celui qui, par la contagion des idées, a conquis plus d’influence à notre pays que les armées mêmes de votre époque impériale, et qui les a mieux conservés. Oui, nos pères de 89 nous montrèrent, en 92, comment ceux qui osaient aimer les hommes savaient mourir pour leur patrie !

Eux aussi on les calomnia, on les injuria, on chercha à les livrer à la risée et à la colère du peuple! Eux aussi on les accusa d’être les dupes ou les complices des des-

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seins machiavéliques de l’Angleterre pour perdre nos co* loniès en les régénérant; ils répondirent en montrant, on nommant leurs prétendus complices, dans le parlement et dans les associations britanniques. Et qui étaientdonc,. et qui sont donc ces prétendus conspirateurs contre la. liberté, les droits, la sûreté de nos colonies? ces prétendus ennemis de la France, qui étaient-ils, Messieurs? précisément ceux qui, représentants de l’opposition en Angleterre, combattaient avec le plus de persévérance les pcnsée*s jalouses du gouvernement anglais contre nos alliés, contre l’Amérique, contre notre révolution, contre nous 1 C’était Wilberforce! c’était Shéridan! c’était lord Holland! c’était Fox! c’était le parti français! c’étaient les apôtres les plus passionnés de l’influence de votre liberté par tout l’univers! ces hommes qui s’écriaient en plein parlement que séparer la France et l’Angleterre ce serait mutiler la civilisation européenne; ou qui disaient, comme Fox, comme O’Connell, que la France et l’Angleterre étaient à elles deux le piédestal de la liberté moderne, le piédestal dont la statue de l’humanité s’élèverait le plus haut dans l’histoire.

Voilà ces conspirateurs; les nommer, c’est les absoudre !

On excite les susceptibilités justement- irritables des deux pays après les froissements pénibles qui ont eu lieu récemment entre les deux politiques. M. Scroble vient de toucher ce point avec autant de loyauté que de délicatesse; je l’en remercie. Je l’aurais évité; mais il vaut autant s’expliquer tout haut et sans réticence. Oui, on alarme à tort le sentiment public à propos d’un traité dont l’heure était mal choisie, dont l’extension et les formes étaient mal calculées, mais dont la pensée, qui est la nôtre, ne peut pas être désertée par nous, et doit être honorée, selon moi, dans les intentions de ceux qui la poursuivent.

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Quoi, Messieurs, parce que sur des plages limitées, sur des points déterminés avec prudence, et sur des espaces de l’Océan que nous voulons* définir et préciser avec toutes les garanties pour notre commerce, tous les respects pour notre honneur, ce drapeau s’unirait à celui de l’Europe civilisée tout entière pour réprimer un infâme commerce d’hommes? il y aurait dégradation pour notre pavillon? Est-ce que la dignité du drapeau français consisterait à couvrir de l’inviolabilité du crime ces navires étrangers, ces-entre-ponts, ces tombeaux flottants remplis de cargaisons humaines, au lieu dç couvrir un grand et saint principe d’humanité et de liberté conquis au profit des hommes et au nom de Dieu? Ah! ce n’était pas ainsi qu’il comprenait l'honneur du pavillon naval de la France, l’orateur, homme d’État, qui, présidant ce jourlà l’Assemblée nationale, le salua pour la première fois du haut de la tribune: « Elles vogueront sur les mers, s’écria Mirabeau, les couleurs nationales de la France, et elles seront le signe de la sainte confraternité des amis de la liberté sur toute la terre. «« Qu’aurait dit le grand prophète des destinées de la révolution, si on lui eût annoncé qu’à cinquante ans du jour où il proférait ces belles paroles, on oserait revendiquer pour des corsaires américains, portugais ou dénationalisés, le droit de couvrir leurs crimes de l’inviolabilité du drapeau tricolore? Ilne l’aurait pas cru! et il aurait eu raison; la France ne le voudra pas!

Messieurs, encore une fois, bravons ces misérables glapissements d’un odieux intérêt qui se cache sous les honorables susceptibilités d’un sentiment national: ce sentiment s’apercevra bientôt à quelles honteuses combinaisons il sert de voile; le patriotisme secouera son manteau, et l’egoïsmc intéressé rougira d’être reconnu dans .toute sa nudité, dans toute sa faiblesse! On vous a pro-

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nonce tout à l’heure un nom, le nom vénéré d’un homme qui passa par les mêmes épreuves que nous et qui en triompha! car toute vérité a son calvaire, où il lui faut souffrir avant de triompher. Cet homme, c’est l’apôtre de l’abolition du commerce des noirs , c’est Wïlberforce !

Lui aussi, lui surtout, il lutta pendant quarante ans pour la réhabilitation de toute une race proscrite, et il lutta avec cette fixité de but, cette sérénité de volonté qui n'appartiennent qu’aux hommes qui se dévouent à une idée, parce qu’une idée étant une chose qui ne meurt pas, une chose éternelle, participe, pour ainsi dire,. de la patience de celui qui vit et qui dure éternellement: de Dieu! Lui aussi, les hommes qui s’appelaient de son temps les hommes pratiques livrèrent souvent ses intentions , sa conscience, à la dérision des politiques de la Grande- Bretagne.

Eh bien! il ne désespéra pas, et il y eut un jour, un grand jour dans sa vie, un jour pour lequel il sembla avoir vécu tout le nombre de scs longues années: ce fut le jour où le parlement de son pays vota l’acte d’émancipation! Le 28 juillet 1828, Wilberforce vivait encore; mais comme s’il eût attendu le salaire de sa vie avant de la quitter, il touchait à sa dernière heure, quand ses amis vinrent lui annoncer que l’acte libérateur était voté, et que son idée à lui, son idée bafouée, calomniée, injuriée, déchirée comme le vêtement du martyr pendant un demi-siècle, était devenue une loi de son pays, et bientôt serait infailliblement une loi de l’humanité! Le saint vieillard, absorbé déjà dans les pensées éternelles, et qui depuis longtemps n’avait pas proféré une parole, parut se ranimer comme une flamme remuée sous la cendre; il joignit ses mains amaigries par la vieillesse et consumées par le zèle, il les éleva vers le ciel, d’où lui était

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venu le courage et d'où lui venait enfin la victoire ; il bénit Dieu; il s’écria comme l’auteur des choses: Ce que j'ai fait est bien ! Je meurs content. Et son esprit monta peu d’instants après dans l’éternité, emportant avec lui devant Dieu les chaînes brisées d’un million d’hommes!

Messieurs, ayons toujours devant les yeux cet exemple de la patience triomphant des injustices et des préjugés du temps, et demandons à Dieu qu’un demi-siècle de travaux et de calomnies nous méritent un pareil jour.

Je demande à porter à mon tour un toast analogue aux sentiments qui nous unissent tous. Messieurs, à l’unité des .peuples, à l’unité des idéeç, par les religions, par les moyens de communication intellectuelle, les langues; par les moyens de communication matérielle, les chemins de fer; à l’unité qui centuple les forces du genre humain par la puissance de l'association, et qui prépare l'unité divine, c’est-à-dire la confraternité de toutes les races et de tous les hommes!

J. o o fL o

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