SCÈNE PREMIÈRE. 3l
Quand mon pas inquiet m’entraîne sur tes pas.
Je te trouve toujours où la foule n’est pas;
Ta langueur cependant n’a point encor de causes,
Tes yeux n’ont vu fleurir que treize fois les roses;
D’Haïti délivré le héros triomphant
T’élève et te chérit comme un troisième enfant,
Un enfant plus fidèle et que sa politique Ne fit point en naissant fils de la République.
Quand ses fils sont partis pour un brillant exil.
Si tu n’es pas sa joie, où la trouvera -t-il?
ADRIENNE, distraite.
Vois-tu comme au-delà du cap sonore et sombre,
La mer immense et creuse étincelle dans l’ombre? Comme de son sommet chaque flot écumant Sur lui-même à son tour croule éternellement,
Le soleil sur les flots, lumineuse avenue,
Appelle mes pensers vers la terre inconnue Où de nos premiers ans la précoce amitié Semble avoir de mon cœur jeté l’autre moitié!
NINA, les interrompant et s’adressant à ses compagnes. Quand le sommeil rebelle à la blanche maîtresse, S’écartait de ce lit où veillait sa négresse Et qu’un moustique à l’œil échappant par hasard,
Dans sa peau délicate avait plongé son dard,
« Des verges! criait-elle, à l’esclave endormie « Qui me laisse piquer par la mouche ennemie.
« Vengez-moi! Frappez-la jusqu’à ce que ses pleurs « De l’aiguillon cuisant me calment les douleurs! « CHOEUR DE NÉGRESSES.
Bah! bah! bah! maintenant endormez-vous, madame; Pleurez sur la peau blanche où le dard est resté!
Les bras de nos amants ont déchaîné notre ame.
Gloire à Toussaint! Vive la liberté!
CHOEUR DE NÈGRES, dans le lointain.
Vive la liberté!
LUCIE, A Adrienne.
Que rèves-tu plus beau suç ees lointaines plages,
Que cette chaste mer qui baigne nos rivages?
Que ces mornes couverts de bois silencieux,
Autels d’où nos parfums s’élèvent dans les cicux?
Que ce peuple étanchant scs veines épuisées,
Essuyant la sueur sur ses chaînes brisées,
Cultivant ses sillons, et de la liberté,
* Semant les fruits divins pour sa postérité?
ADRIENNE, toujours distraite.
O mornes du Limbe! vallons! anses profondes Où l’ombre des forets descend auprès des ondes;
Où la liane en fleurs, tressée en verts arceaux,
Forme des ponts sur l’air pour passer les oiseaux;
Galets où les pieds nus, cueillant les coquillages, J’écoute de la mer les légers babillages;
Bois touffus d’orangers, qui, respirant le soir.
Parfumez mes cheveux comme un grand encensoir,
Et qui, lorsque la main vous secoue ou vous penche. Nous faites en passant Ja tète toute blanche !
Roseaux qui de la terre exprimez tout le miel,
Où passent en chantant si doux les vents du ciel!
De ces climats aimés, rêveuses habitudes.
Que j’aime à vous poursuivre au fond des solitudes!
Que j’aime!... mais vos bois, vos montagnes, vos eaux. Vos lits d’ombre ou de mousse au fond de vos berceaux, Vos aspects les plus beaux, dont mon œil est avide,
Me laissent toujours voir quelque chose de vide.
Comme si de ces mers, de ces monts, de ces fleurs Le corps était ici, mais l’ame était ailleurs !
NINA, à ses compagnes.
Vous souvient*il, mes sœurs, de la blanche jalouse, Fière de sa couleur et, de son nom d’cpouse,
Son œil pour nous punir d’attirer un regard Gontre notre beauté se tournait en poignard?
« Des verges! Flétrissez cette insolente esclave « Dont la grâce m’insulte et la beauté me brave.
« Vcngez-moi, frappez-la jusqu’à ce que son front « De ma race vaincue ait expié l’affront ! »