‹ Toussaint Louverture, poëme dramatiqueChapitre 8 sur 65 · CHOEUR DE NÉGRESSES · texte numérisé non relu

CHOEUR DE NÉGRESSES

Bah! bah! bah! maintenant apaisez-vous, madame! Possédez sans rivale un époux disputé.

Des bras de nos amants ont affranchi notre ame. Gloire à Toussaint! Vive la liberté!

CHOEUR DE NÈGRES, dans le lointain.

Vive la liberté!

LUCIE et ADRIENNE.

LUCIE sc lève el s’approche du devant de la scène avec Adriennc.

Entends-tu de sang-froid ces cris de délivrance Qui volent sur les mers en insultant la France?

La France?

ADRIENNE

LUCIE

Tu pâlis, comme si dans ton cœur Le nom de nos tyrans sonnait encor la peur!

Ne crains rien; Haïti secouant ses entraves Pour ces rois détrônés ne germe plus d’esclaves! La mer qui les portait les a remportés tous; L’Océan et la mort roulent entre eux et nousl

ADRIENNE

Le flot qui repoussa leurs vaisseaux de nos plages N’entraina-t-il donc qu’eux vers leurs cruels rivages?

Que veux-tu dire?

LUCIE

ADRIENNE

Écoute 1 II faut enfin t’ouvrir Une ame où l’amitié n’a pu tout découvrir;

Où je ne découvris que jour à jour moi-même Le secret grandissant de ma tristesse extrême. Comme on ne voit au fond des abîmes flottants Qu’en y penchant la tète et regardant longtemps, L’ombre de ma pensée ainsi s’est éclaircie.

Tu connais ma naissance, ô ma chère Lucie!

Enfant abandonné, fruit d’un perfide amour,

A la sœur de Toussaint, hélas! je dois le jour;

Le sang libre des blancs, le sang de l’esclavage, Ainsi que dans mon cœur luttent sur mon visage; Et j’y trouve vivante en instincts différents La race de l’esclave et celle des tyrans.

LUCIE

La race des tyrans! que lui dois-tu?

ADRIENNE

LUCIE

La vie!

Oui, mais par un ingrat une mère trahie.

Expirant de douleur au départ des Français;

Un père que tes yeux ne reverront jamais,

Qui jamais vers ces bords ne tourna sa pensée,

Qui ne se souvient pas de t’avoir délaissée,

Comme en cueillant la fleur au buisson, le passant Y laisse, en l’oubliant, une goutte de sang!

ADRIENNE

II est vrai; mais le sang se souvient de sa source,

Le temps m’éloigne en vain de ce jour dans sa course. L’image de ce blanc me poursuit nuit et jour;

En vain à mon pays je dois tout mon amour.

Ma mémoire chassant cette image obstinée Se refuse à haïr celui dont je suis née.

Je me le représente avec des traits si doux,

Avec un cœur si juste et si clément pour nous,

Avec tant de vertus qui rachètent sa race,

Qu’en songe bien souvent ma tendresse l’embrasse,

Et que lui confiant mes secrètes douleurs

Son portrait sous mes yeux se voile de mes pleurs!

LUCIE

Son portrait?

ADRIENPiE.

Oui: ma mère, unique et dernier gage.

Le portait sur son cœur, et c’est son héritage;

A la haine des noirs je le cache à mon tour Contre ce cœur d’enfant qu’il fait battre d’amour.

Si jamais je quittais les climats où nous sommes,

Je le reconnaîtrais seul entre tous les hommes. Quand ma mère mourut, de sa douleur, hélas!

Toussaint, le bon Toussaint, me reçut dans ses bras: Prends, dit-il à sa femme, un surcroît de famille; Dieu t’a donné deux fils, il te donne une fille.

Cette enfant du sang blanc, crime d’un ravisseur,

A puisé l’existence au pur sein de ma sœur.

Va, quand de la brebis la portée est jumelle,

Dieu double pour ses fruits le lait dans sa mamelle. Ma tante consentit à son pieux dessein;

Xe lait de ses enfants je le bus dans son sein.

Scs deux fils déjà grands à ses pieds me bercèrent;

Ma vie et leur tendresse ensemble commencèrent.

LUCIE

D’un cœur reconnaissant tu les aimas tous deux?

ADRIENNE

Ou i, mais je me sentais bien plus sœur de l’un d’eux.

LUCIE

Isaac, le plus jeune, est l'amour de sa mère.

Non, Albert, le plus grand est l’orgueil de son père.

Je ne sais quel instinct m’attirait plus vers lui,

Comme si mon étoile à son front avait lui.

Albert, peut-être aussi, j’aime encore à le croire,

J’étais son amitié, comme il était ma gloire.

Quand l’un était absent, l’autre cherchait toujours;

Nos yeux s’entretenaient sans geste et sans discours.

Le petit Isaac, inhabile à comprendre,

D’un sentiment jaloux ne pouvait se défendre;

Il nous disait tout triste avec son humble voix:

« Pourquoi suis-je tout seul lorsque nous sommes trois? » O jours délicieux! ô ravissante aurore.

De deux cœurs où l’amour rayonne avant d’éelore!

Jeux naïfs de l’enfance, où le secret surpris,

Se trahit mille fois avant d’être compris!

Pas qui cherchaient les pas, mains dans les mains gardées-; Confidences du cœur dans les yeux regardées; Promenades sans but sur des pics hasardeux.

Où l'on se sent complet parce que l’on est deux;

Source trouvée à l’ombre où la tête se penche;

Fruits où l’on mord ensemble en inclinant la branche; Une heure effaça tout. Le jour vi,nt; il partit...

Je restai seule au monde et tout s’anéantit.

LUCIE

S’il t'aimait, à partir quoi donc pût le résoudre ?

ADRIENNE

L’ordre de son départ tomba comme la foudre.

C’était aux premiers temps où de la liberté Le triomphe indécis n’était pas remporté;

Où les restes des blancs, refoulés dans nos villes, Achevaient de s’user dans les guerres civiles. Toussaint, quoique vainqueur, modeste en ses succès, Se proclamait encor le sujet des Français.

Des destins d’Haïti pour demeurer l’arbitre,

Et du commandement pour conserver le titre,

Il fallait, s’entourant d’artifices adroits.

Les chasser de nos ports en respectant leurs droits. Afin que leur exil, paré de déférence,

D’un départ volontaire eût encor l’apparence- Le temps fatal pressait Toussaint irrésolu.

Quelques noirs hésitaient; un traité fut conclu. Toussaint, faisant céder le père au politique,

Jura fidélité fausse à la république,

Et pour mieux la tromper, de ses bras triomphants. En otage aux vaincus il remit ses enfants.

« Que la France, dit-il, à présent soit leur mère,

« Et si je la trahis qu’ils détestent leur pèrel »

La liberté reçut cet holocauste affreux;

En immolant ses fils, il s’immolait pour eux.

L’escadre dans la nuit s’évanouit sur l’onde;

Mon cœur depuis ce jour vit en un autre monde...

LUCIE

Eh quoi! de temps en temps nul récit ne vient-il T’entretenir au moins de leur sort dans l’exil? Quelque tendre mémoire aux vagues confiée N’aborde-t-clle pas?

ADRIENNE

Non; je suis oubliée f

Quelle place veux-tu que tienne dans son cœur Ce vain amour d’enfant dont rit le blanc moqueur? Cette petite fille à la peau presque noire,

Qui fait, s’il s’en souvient, repentir sa mémoire;

* Qui marche les pieds nus, qui travaille des mains,

* Qui cueille sa parure aux buissons des chemins,

* Et qui n’a pour orner ses bras et scs oreilles

* Qu’un rang de coquillage ou de graines vermeilles; Lui qui vit au milieu des blanches dont le teint Des couleurs de l’aurore et de la neige est teint;

Qui les voit aux rayons des flambeaux de leurs fêtes Des feux des diamants faire éblouir leurs tètes

Et rouler en chars d’or de palais en palais. ^

Ces reines de son cœur!... oh! Dieu, que je les hais! Écoute; on dit tout bas, oh! mais on ment, j’espère, Que ces fils transplantés rougissent de leur père!... Que leur orgueil des blancs écoutant les conseils Croit en nous méprisant se faire aux blancs pareils! On dit qu’en rois futurs, nourris de flatteries,

On les tient en suspens entre leurs deux patries. Destinés par les blancs à faire, à leur merci ,

Des esclaves là-bas ou des tyrans ici !

Que le premier consul, sensible par adresse,

Comme des lionceaux à son geste les dresse;

Et qu’ Albert, subissant sa fascination,

Voit en lui père, mère, et race et nation.

On dit plus!... Une sœur du héros de la France Le voit dans son palais d’un œil de préférence,

Et comme un grain de jais qui relève un collier, Fière parmi sa cour le voit s'humilier.

Le crois-tu?...

ADRIENNE, LUCIE, PÉTION, nègres, négresses,

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