Tout est cher ... Pourquoi? (1910-1917)
M. Georges Pelletier a bien voulu écrire^ pour la Revue trimestrielle canadienne, ces pages où il a remarquablement exposé un problème compliqué et de la plus pressante actualité. Elles s'offrent aux méditations de tous ceux qui s'intéressent à l'avenir de notre pays.
On y reconnaîtra les précieuses et fortes qualités qui ont fait de M. Pelletier un de nos auteurs les plus justement appréciés. Critique averti et d'une rare perspicacité, qu'il raconte une séance de la Chambre ou qu'il éclair cisse un point de notre politique fédérale, il sait toujours mettre au service de ses idées un talent resté très personnel et qu'il a, par surcroît, enrichi par l'étude. Esprit méthodique, il recherche volontiers la précision du détail caractéristique; et il nourrit ses énoncés d'une documentation que l'on sent solide et, pourtant, sans lourdeur. Il est un bon, un excellent travailleur, comme nous n'en aurons jamais assez.
Il ne s'étonnera pas, d'ailleurs, que nous lui fassions compliment d'avoir tourné ses attentions vers les études économiques, qui ont la réputation d'être d'une aridité exaspérante. N'est-ce pas Remy de Gourmont qui parle, quelque part, ''du front chauve des traités d'économie politique"? Si l'économie politique ne présente pas le même attrait qu'un roman d'aventures ou qu'une œuvre d'histoire littéraire, elle a, du moins, ce jnérite éminent d'orienter les énergies vers la lutte, d'être une science d'action, une science qui prêche, une véritable discipline nationale. C'est ainsi que la comprend M. Georges Pelletier. On en jugera par la leçon évidente qui jaillit des faits intentionnellement accumulés dans ces soixante pages.
Il y a longtemps que la question du coût de la vie se pose à l'anxiété des foules. En France, dès 1910, les
ménagères avaient manifesté, comme viennent de le faire les femmes de New-Yorky qui rédament au sein ''de la ville la plus riche de V Union' \ le droit au pain quotidien pour elles et pour leurs petits.
M. Pelletier s'en tient au Canada. Il constate, depuis 1914, une augmentation formidable des prix, une progression presque ininterrompue, qui semMe avoir quelque chose de fatal, et qu'une série de graphiques démontrent d'une façon saisissante. Cela atteint d' abord et surtout le budget ouvrier, sur lequel les dépenses nécessaires de logement, de vêtement et d'alimentation pèsent de tout leur poids dans une proportion qui s'élève jusqu'à 90 p. 100 !
Ce phénomène économique a des causes, et qui sont multiples. M. Pelletier s'arrête sur chacune avec soin et conscience. C'est là un des premiers mérites de ce travail. Il n'est pas de l'avis de ceux qui, reprenant la théorie moyenâgeuse de l'italien Davanzati qu'ils renouvellent assez heureusement, affirment, comme l'économiste américain Irving Fisher ou M. Stephen Leacock, que la cause principale, sinon même unique en temps normal, de la hausse des prix, réside dans une plus grande abondance de l'or que multiplient encore' les formes nouvelles de crédit. La variation des prix, comme la variation du taux des salaires, est un résultat, une conséquence. Elle est conditionnée par un ensemble de forces agissant dans des directions diverses, souvent opposées, qu'il n'est pourtant pas impossible de retracer avec quelque sûreté sous la complexité et F interdépendance des faits innombrables qui constituent la vie économique.
Parmi ces causes, il en est d'anciennes, que déjà M. Pelletier avait dégagées dans l'enquête qu'il menait en 1913. Elles tiennent à notre économie interne. On les pourrait enrayer par des moyens appropriés d'ovi ne serait pas baimie une certaine énergie de la part des autorités, trop enclines à reporter les responsabilités sur des commissions qui inaintiennent les espérances aussi longtemps que la crise dure et qui font rapport lorsqu'elle est passée. D'autres nous viennent de la guerre. Vingt millions d'hommes
combattent qui ne produisent plus et qui comptent sur r arrière pour assurer leur ravitaillement. Ces hommes, qui ont assumé V héroïque défense de leur pays, il faut les vêtir, les loger au besoin, les nourrir, les soigner, leur livrer des munitions. Pour peu que la spéculation s'en mêle, qui ne chôme jamais, n'est-ce pas déjà plus qu'il n'en faut pour expliquer Fespèce d'affolement que subissent les marchés?
D'aucuns eussent désiré peut-être que M. Pelletier indiquât quelques remèdes à la situation qu'il enregistre minutieusement. Ce n'était ni son objet ni son but. Cependant, les affirmations qu'il fait, qu'il est conduit à faire en posant les chiffres de son enquête, suffisent à tracer un large programme d'action, ''L'accentuation constante de notre commerce d'exportation depuis 1914, écrit-il, paraît être une des principales causes de la hausse actuelle. Elle s'accompagne d'une diminution de plus en plus marquée de nos réserves alimentaires, et d'une consommation domestique qui va grandissant." Qu'est-ce à dire? sinon que nous devons produire, produire toujours et davantage encore! L'orientation méthodique 'de nos forces productrices grâçe à une politique économique sérieuse et suivie, voilà la clé de l'avenir. L'auteur d'un livre dont le titre est un mot d'ordre: Agir, M. Edouard Herriot, le constatait récemment. L'avenir peut être conjuré, à la condition de ne rien laisser perdre des leçons du passé, du passé immédiat, et de le confier à des compétences enfin débarrassées des préoccupations d'un jour et tournées, toutes, vers le salut du peuple.
Edouard MONTPETIT
9 mars 1917.
https://archive.org/details/toutestcherpourqOOpell 0
Hvant=^propo8
Ces pages ont déjà paru, partie en novembre 1916 et partie en février 1917, dans la Revue Trimestrielle canadienne, sous le titre : La vie chère au Canada avant et pendant la guerre, 1910-1917. L'auteur les a revues et corrigées, il y a ajouté un appendice et des notes supplémentaires, et les a mises à date
Il a voulu surtout grouper sous une forme intelligible des chiffres et des statistiques d'un caractère officiel, citer des techniciens et des économistes étrangers à la politique. Il désire fournir à ceux qui débattent la question, — de plus en plus angoissante, pour plusieurs, — du renchérissement de la vie, des données exactes, honnêtes, puisées aux meilleures sources, vulgariser des renseignements disséminés dans les publications du ministère fédéral du Travail, dans des revues économiques, dans des articles de techniciens. Il a banni de ce travail tout parti pris, laissant aussi à d'autres le soin de rechercher et d'indiquer par le détail les mesures nécessaires à Tamélioration du sort du consommateur. Il a cru que cela relève plus de l'action d'ensemble des agriculteurs, des coopérateurs, des économistes, des corps publics et des gouvernants prévoyants que du journaliste, encore que celui-ci n'y doive pas rester étranger.
Cette étude, telle quelle et malgré ses imperfections, sera-t-elle de quelque utilité à ceux qui constatent et discutent la hausse générale présente, aux chefs de familles, aux journalistes, aux hommes d'affaires, aux députés provinciaux et fédéraux?
L'auteur le souhaite.
Montréal, 5 mars 1917.
Û'out est cher. . . Pourquoi 7
Le coût de la vie, au Canada, était déjà un problème d'avantguerre. Depuis août 1914, il s'est posé, chez nous, avec plus d'intensité que jamais. On a cru, pendant 1915, qu'il atteindrait son maximum. La guerre s'est continuée, la hausse du coût de la vie aussi, pendant 1916; et elle ira sans doute s'accentuant, jusqu'à la signature de la paix.