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LE COÛT DE LA VIE AU CANADA AVANT LA GUEERE

Le Ministère du Travail, à Ottawa, a établi en 1910, comme l'ont fait d'autres pays, un nombre indice des prix de gros de certaines marchandises au Canada, pendant les vingt années précédentes. Ce chiffre indice permet d'établir les variations des prix de gros de ces mêmes articles, pendant les années suivantes. Selon V Annuaire du Canada, 1911, ^'Depuis la première année du siècle actuel, il y a eu, dans le prix des marchandises usuelles, une hausse marquée, qui n'existe pas seulement dans notre pays, mais qui se fait sentir avec plus ou moins d'intensité dans tout le monde civilisé. En 1910, le ministère du Travail a publié un rapport spécial de M. P. -H. Coats sur les prix de gros au Canada pendant vingt ans, — période 1890-1909 — ^et cette publication a eu pour suite des rapports semblables sur les prix de 1910-1911. ^ Ces rapports établissent le barème des prix au moyen de nombres indices fondés sur la moyenne des prix de 230 à 261 articles ^ usuels choisis pendant la période 1890-1899. En 1890, le nombre indice de 235 de ces articles était de 110.3. De cette date à 1897, où le nombre indice était de 92.2, il y eut baisse continue.' Puis vint un relèvement soudain qui dura, — sauf une légère baisse en 1901 — jusqu'en 1907, où il atteignit 125.2. Il y eut chute à 120.8 en 1908, puis une nouvelle hausse jusqu'en 1911, où la plus haute moyenne enregistrée fut de

1 Ces rapports annuels couvrent maintenant les années 1910, 1911, 1912, 1913, 1914 et 1915. Celui de 1915 paraissait à la fin d'août 1916.

2 Ce nombre indice est maintenant fondé sur le prix de gros de 272 articles. {Wholesale Prices in Canada, 1915).

127.3. Ainsi les prix de gros au Canada, en 1911, furent de 27.3 pour cent plus élevés que ceux de la dernière décade du XIXe siècle."^

Le graphique suivant, emprunté à la, publication officielle Wholesale Priées in Canada, 1913, résume le mouvement des prix de 272 articles usuels, pendant la période 1890-1913 inclusivement, (les 23 années précédant la guerre) en tenant compte du nombre indice 100 pour la décade 1890-1899. (Une addition le prolonge jusqu'au mois d'août 1916. Le nombre indice pour 1916 est provisoirement établi à 182.6.)

(Voir graphique en regard de cette page)

De 92.2 en 1897, le nombre indice était, pour l'année 1913, — dernière année complète de paix que nous ayons eue — de 135.5, hausse approximative de 43 points. ^

Quelques causes de la hausse de V avant-guerre

Cette hausse continue du coût de la vie, depuis le commencement du XXe siècle, a des causes générales et des causes particuhères. Elle a été à peu près universelle. Un mémoire du ministère du Travail des États-Unis, publié en 1915, permet de le constater. ^ Ceux qui s'intéressent plus spécialement à cette question pourront le consulter. Nous ne pouvons reproduire ici les tableaux qu'il renferme. Ces tableaux démontrent, toutefois, l'augmentation à peu près constante et générale du coût de la vie en Australie, en Autriche, en Belgique, au Danemark, en France, en Allemagne, en Grande-Bretagne, aux Indes, en Italie, au Japon, en Hollande, en Nouvelle-Zélande, en Norvège, en Russie, en Espagne et dans d'autres pays.

Au Canada, — puisque notre étude ne doit porter que sur ce terrain — les causes de cette hausse sont multiples. La série des volumes publiés par le ministère fédéral du Travail sur ce sujet, l'établit sans conteste. Celui qui veut connaître à fond la valeur des différents facteurs de cette hausse ne saurait donc mieux faire que d'étudier les deux forts volumes du rapport de la commission fédérale sur le coût de la vie, année 1915.^ Nous avons dans une

1 The Canada Year Book, 1911, page xxxiii et s.s. Le nombre indice de ces prix de gros, pour décembre 1916, le dernier en date, est de 204.8.

2 Wholesale Priées in Canada, 1913. Il a été de 136.1 en 1914 et de 148 en

3 Index Numbers of Wholesale Priées in the United States and ForeignCountries, U. S. Department of Labor, Bureau of Lahor Statistics, Whole Number 173. Washington.

4 Board of Inquiry into Cost of Living, Report of the Board, Ottawa.

série d'articles publiés en 1913^ et par conséquent antérieurs à rétablissement de cette commission, exposé quelques unes de ces causes et signalé leur action indubitable sur le prix des substances alimentaires en particulier.

Parmi les nombreuses causes de la vie chère, au Canada, avant la guerre, on peut énumérer les suivantes:

(a) V influence des trusts. — Depuis 1887, les trusts et les cartels se sont introduits au Canada. Ces trusts et cartels ont groupé des boulangeries, accaparé la distribution de la glace, du lait, dans certaines villes, ils paraissent avoir exercé leur influence au détriment du consommateur assez souvent. La surcapitalisation et le mouillage (watering) de leur capital-actions, les obligeant à faire des profits considérables sur leur mise de fonds réelle, pour payer des dividendes aux actionnaires porteurs de titres mouillés (watered) ils ont dû majorer le prix de leurs marchandises. La petite concurrence a été écrasée, au moyen de manœuvres plus ou moins légitimes, et même contraires à la loi. Le domaine de l'industrie fourmille de trusts, qui ont élevé le coût de l'ameublement, des vêtements, de la chaussure ; de cartels qui ont haussé le prix . du lait, du pain, de la glace, du charbon. ^'Le nombre de ces associations et de ces groupements de capitalistes s'est multiplié considérablement, depuis peu de temps, et il est important de se le rappeler, quand on veut se rendre compte des causes qui déterminent les prix actuels du marché..." On '^peut aussi ^'classer dans une catégorie voisine des trusts les différentes

' 'ententes entre intermédiaires (various agreements amongst mid- ^'dlemen), qui établissent des usages commerciaux, ayant une ^'influence importante sur les cours du marché. Ce qu'il est '^très difficile de déterminer, c'est le chiffre des profits qu'encaissent '^successivement le producteur, l'agent de transport, le marchand à ' 'commission, le marchand de gros et le détailleur" écrit M. Coa1}S, dans son rapport déjà cité,^ Une revue financière canadienne ^ estimait, il y a peu d'années, que 38 mergers et trusts canadiens réunissant certains groupes de compagnies dont le capital originaire était de $123,166,588, avaient ei;i se fusionnant, porté, fictivement, €e capital à $213,771,696 de plus que sa valeur réelle.

(b) U augmentation des taux des transports. — Nous avons construit des chemins de fer .avec une rapidité sans précédent. Nous leur avons donné des subventions de toutes sortes. Nous

1 Le Devoir, 15 articles, du 9 au 31 décembre 1913.

2 Wholesale Priées in Canada, H. R. Coats, page 480.

3 Monetary Times, Toronto, 6 janvier 1912.

avons trois voies transcontinentales, dont une seule fait ses frais, le Pacifique Canadien. Les deux autres nous ont coûté des millions et, cependant, elles ne peuvent faire face à leurs frais d'établissement et d'entretien. Le Nord-Canadien est surcapitalisé. Le Grand-Tronc-Pacifique de même. Pour arriver à payer l'intérêt sur leurs obligations, il leur faut faire des recettes considérables, d'autant plus qu'ils emploient un personnel nombreux et largement rémunéré et que l'entretien de leur réseau absorbe une part notable de leur revenu. Aussi, leur a-t-il fallu augmenter leurs taux de transport; et c'est, en définitive, sur le consommateur que retombe le fardeau de cette augmentation.

(c) Les travaux publics et les dettes municipales, provinciales et fédérales. — Notre pays s'est développé rapidement, jusqu'en 1913. Il n'avait pas assez d'argent liquide; il a dû en emprunter partout. Industriels, municipalités, provinces. État, tous ont négocié des emprunts sans nombre, qui ne se sont arrêtés qu'à la déclaration de la guerre. Le directeur du Statist, de Londres, sir George Paish, disait en 1913 à Winnipeg: ''Le Canada, eu égard à sa population, ''à son développement actuel, a emprunté au point d'approcher la ''limite de la sécurité. . . Il a, à l'heure actuelle, une dette totale "d'emprunts publics qui se monte à deux milliards et demi. Les "emprunts canadiens qui ne relèvent pas de l'État et sur lesquels "nous n'avons pas de statistiques, atteignent probablement un "demi-milliard. Le Canada est donc débiteur, à l'heure présente, "(fin 1913) sur les différents marchés du monde, d'une somme d'au "moins 3 milliards. Je n'ai pas besoin de faire remarquer que c'est "tâche ardue, pour un pays, de gagner l'intérêt de tout cet argent."^ Sir George Paish disait alors que l'intérêt annuel à payer sur les emprunts publics, sans compter celui des emprunts particuliers, était d'à peu près $135,000,000. Les trois milhards ainsi empruntés pendant la période d'avant-guerre ne donnaient pas tous des revenus. Il a fallu établir de nouveaux impôts pour arriver à payer nos intérêts, et le coût de la vie s'en est ressenti.

(d) L'immigration intense au Canada. — De 1er janvier 1900 au 1er avril 1913, il est entré au Canada, tant des États-Unis que de l'Europe et de l'Asie, un total de 2,521,144 immigrés. ^ Pendant le printemps et l'été de 1913, il nous en est arrivé 388,486. ^ Du 1er janvier 1900 à la date de la déclaration de la guerre le Canada a donc reçu près de 3 millions d'étrangers. Ils ne sont pas tous

1 Entrevue donnée au Telegram de Winnipeg, décembre 1913.

2 Immigration, Fads and Figures, 1913.

3 Wholesale priées, 1913, page 4.

Variations mensuelles des prix de gros en 1914.

restés chez nous. Un tiers environ, soit à peu près un million, ont dû nous quitter, comme cela s'est passé aux États-Unis, pour chercher fortune ailleurs, ou pour rentrer dans leurs pays. Mais, parmi ceux qui sont restés au Canada, une proportion considérable n'a fait qu'accroître le nombre des consommateurs qui ne produisent rien, tandis qu'une partie relativement peu importante s'est établie sur les terres, à la campagne. Des 2,048,902 immigrés entrés au Canada de 1903 au 31 mars 1913, 866,916 seulement sont allés à l'agriculture.^ Ainsi il serait arrivé au pays, en dix ans, beaucoup plus de gens improductifs que de producteurs. Et un grand nombre de ceux qui se sont fait inscrire comme agriculteurs ont cessé de l'être, pour différentes raisons. Ceux qui le sont restés s'en sont ailés pour la plupart dans l'Ouest, où l'expérience a démontré qu'ils se sont occupés surtout à la culture du blé, limitant ainsi l'étendue de leur production économique. La population agricole du Canada a dû, durant cinq ou six ans, avant la guerre, subvenir, avec une production décroissante, à une population flottante de 500,000 ou 600,000 nouveaux venus. L'accroissement du coût de la vie a suivi du reste de si près l'augmentation du nombre des immigrants au Canada, que la corrélation entre les deux faits paraît indiscutable.

(e) U accroissement rapide de la population urbaine et la désertion des campagnes. — Pendant la décade 1901-1911, la population urbaine du Canada s'est accrue de 62.65 pour cent, passant de 2,021,- 799 à 3,281,141, tandis que la population rurale ne s'accroissait que de 17.16 pour cent, passant de 3,349,516 à 3,925,502. ^

Tandis que la population rurale montait de un, celle des villes montait de quatre. L'excédent de la population rurale sur la population urbaine, de 1,327,717 en 1901, n'était plus que de 644,361 en 1911, et la proportion n'était plus que de 54.5 pour cent pour la première contre 45.5 pour cent pour la seconde. Dans le Québec même, tandis que, pendant la décade 1901-1911, la population rurale s'accroissait de 39,951, celle des villes montait de 313,863. Et pour un habitant dans les campagnes, il en arrivait huit dans les villes. ''En 1901, pour 100 habitants vivant dans les villes, il y avait 165 habitants vivant dans les campagnes, tandis qu'actuellement (1911) pour 100 habitants vivant dans les villes, il n'y a plus que 119 habitants vivant dans les campagnes". ^ Toutes les provinces de l'Est, sauf le Québec, perdaient en partie, avant 1914, leur population rurale; et celle-ci n'a monté, ailleurs, que dans les provinces

1 Immigration, Facts and Figures, 1913, page 26.

2 Cinquième recensement du Canada, 1911, vol. I, pp. 521-566.

3 U essor industriel et commercial du peuple canadien, A.-J. de Bray, page 21

de r Ouest où Ton récoltait surtout du blé, et qui ne peuvent se suffire, pour ce qui est de la plupart des autres produits de la ferme.

(f) U insuffisance de la production. — La production et la consommation des aliments n'ont pas marché ensemble de telle sorte, au Canada, entre 1900 et 1914, que nous ayons pu nous suffire à nous-mêmes. Nous exportions du blé, de la farine, mais nous importions d'énormes quantités de fruits et de légumes, dont la production baissait et si nous produisions plus de beurre, d'œufs, de viandes, nous restions encore en deçà de nos besoins. Notre production de beurre de crémerie a passé pendant la décade 1901- 1911, de 33 millions à 57 millions et demi de livres, celle des œufs, de 84 millions à 123 millions de douzaines, mais nous avons dû, néanmoins, en importer pour des milliers et des centaines de mille piastres, afin de subvenir à la demande. Ainsi, l'Ouest, '^en 1912, dut importer 5 millions de livres de beurre de la Nouvelle-Zélande, en dépit du fait que ses crémeries en produisaient 4 millions de livres." ^

Le rapport du ministère des douanes du Canada^ établit que avons dû importer, en 1912-1913, 7,160,946 livres de beurre, de la Nouvelle-Zélande, des États-Unis et d'ailleurs. Également, pendant cette période, nous importions 13,092,582 douzaines d'œufs, pour plus de 4 millions de piastres de fruits, deux millions et quart de légumes, et nos exportations de viandes passaient de 10 millions, en 1908^ à 925 mille piastres en 1911; nos réserves, évidemment, s'épuisaient. La production n'a pas marché de pair avec la consommation; il nous a fallu passer du rang d'exportateur à celui d'importateur; les prix ont été à la hausse, d'autant plus que la consommation par tête montait.

(g) Les opérations sur les immeubles. — Le jeu complexe de la valorisation des terres, pour emprunter une expression juste à un écrivain français, s'est exagéré au Canada; la spéculation sur les immeubles a poussé des milliers d'agriculteurs à vendre leurs terres à des courtiers qui revendaient ces mêmes terrains, après les avoir divisés en lots à bâtir, et qui ont ainsi causé un tort incalculable à l'agriculture, surtout dans le voisinage des villes. Cette folie de l'immeuble a sévi par tout le pays, elle a entravé la culture maraîchère, et occasionné la hausse du coût des légumes, pommes de terre, etc.

1 Déclaration de M. Ruddick au comité d'agriculture, 23 avril 1913.

2 9 juin 1913.

3 Annuaire du Canada, 1911.

(h) La multiplicité des intermédiaires. — Des intermédiaires, de plus en plus nombreux, se sont interposés entre le producteur et le consommateur. Chacun doit prélever son profit et faire ses frais, et c'est le consommateur qui paie. Il y en a d'utiles, il y en a de superflus, et bien souvent, ceux-ci coûtent le plus cher. Une enquête faite à New- York par la New-York State Food Investigating Commission, en 1913, a démontré qu'un dixième du coût d'achat des aliments pour la ville de New York va aux marchands de gros et que les agents, ainsi que les détailleurs, font un profit de 33 pour cent sur le prix de vente. ^ Une enquête faite à Philadelphie et aux alentours, en 1913, par M. Clyde Lyndon King, de l'Université de Pensylvanie, démontre que le prix payé par le consommateur pour la plupart des denrées est de 60 à 175 pour cent supérieur à celui que touche le producteur, à cause de l'intervention de nombreux intermédiaires. ^ Il en est de même au Canada.

(i) Causes secondaires: lo. — La dépréciation de l'or. C'est une thèse exposée par un économiste anglais, Jevons, en 1863, et dont certains économistes font grand état, encore qu'ils ne soient pas tous du même avis à ce sujet^; 2o. — Les frais de publicité faits par les intermédiaires. Cette cause a son influence, puisque le consommateur paie, en fin de compte, toutes les dépenses de l'intermédiaire. Et le coût de la publicité est de plus en plus élevé, la réclame étant aujourd'hui un des principaux moyens d'attirer la clientèle; 3o. — Le luxe. On ne vit plus avec la même simplicité qu'autrefois; on gaspille beaucoup plus, les achats à crédit se multiplient et, selon l'expression de John Stuart Mill, "the luxury of to-day is the necessity of to-morrow.^^

Il existe bien d'autres causes de la vie chère et d'aussi importantes, peut-être, encore que moins apparentes. Mais cette étude résume, aussi succinctement que possible, les principales causes qui, d'après les observateurs, nous ont amenés à la situation où nous nous trouvions au 1er janvier 1914, après une période de paix prolongée, juste à l'heure où le Canada semblait devoir entrer dans une phase de moins grande prospérité.

1 Annals American Academy of Poliiical and Social Science, juillet 1913, page 151.

2 Même revue, pages 202 et s. s.

3 Wholesale Priées in Canada, 1890-1909, page 488. /

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