ARTICLES
Moyenne annuelle, en temps de paix
Total pour 20 mois de guerre
Pantalons d'exercice kaki
Culottes
Manteaux
Casques
Chaussettes (paires)
Chandails et tricots
Caleçons
Gilets
Chaussures (paires)
Couteaux et fourchettes . . .
Cuillers
On ne comprend pas, dans les 21,750,000 paires de bottes ainsi achetées par l'Angleterre 7,000,000 de paires fabriquées pour le compte de la Russie.
Après avoir acheté 41 fois plus de flanelles, 61 fois. plus de laines, 175 fois plus de coton pour ses armées qu'elle n'en employait en temps ordinaire, il a fallu que la Grande-Bretagne se préoccupât de nourrir ses soldats. En temps normal, pour ahmenter 1 million de soldats, avec les rations ordinaires, le W ar Office avait besoin de 365,000,000 de livres de viande, fraîche ou gelée, 274,000,000 de livres de viandes en conserve, de 91,000,000 de livres de lard fumé, de 68,000,000 de livres de fromage,de la même quantité de confitures, de 22,000,000 de livres de lait condensé, de 14,000,000 de livres de thé, de 11,000,000 de livres de sucre, de 630,000 livres de poivre, de 450,000 livres de moutarde. Donc, pour savoir exactement ce qu'il a fallu que le Royaume-Uni achetât pour ses armées depuis le début de la guerre, il faut multiplier tous ces chiffres par 4 si l'on se souvient qu'h y a à peu près 4,000,000 d'hommes sous les armes dans le Royaume-Uni et sur la ligne de feu. Encore, ce calcul ne tient-il pas compte des légumes secs ou en conserves consommés par une telle population. On voit à quels totaux gargantuesques nous mènent ices statistiques pourtant établies sur les besoins actuels d'un ul des principaux belligérants. A quelle dépense inimaginable n'arriverions-nous pas si nous faisions entrer en hgne de compte la consommation des armées françaises, allemandes, autrichiennes, italiennes, etc. ?
Il a aussi fallu acheter les cuirs qui servent au harnachement des bêtes de somme et des chevaux de cavalerie et fabriquer des milliards de balles et d'obus, de fusils, de baïonnettes et de revolvers et des centaines de mille de canons de tout calibre,d'obusiers.
de bombes, de pelles, pour le creusage des tranchées. Il a fallu mobiliser des centaines de mille d'automobiles, de camions et de fourgons munis de moteurs puissants, ferrer tous les chevaux, garnir toutes ces voitures de pneumatiques ou de coussinets de caoutchouc qui s'usent promptement. Bref, on ne finirait pas d'énumérer tout ce que les belligérants ont dû acheter ou fabriquer, pour mener cette guerre. La consommation normale des métaux, des alliages de toute sorte, du caoutchouc, du cuir et le reste s'est centuplée. Si l'on songe aussi à l'activité fébrile déployée dans tous les chantiers de construction de navires, on ne s'étonnera pas de constater que le prix de gros des métaux utilisés dans les chantiers a passé de 111.4 qu'il était en novembre 1914, à 181.3 en novembre 1916. ^
Les blessés et les malades de la guerre se comptent par millions, aujourd'hui. C'est toute une population qu'il faut recueilli i panser, soigner, opérer, traiter longuement, et qui s'est ajoutée au chiffre normal des malades en temps de paix. On n'exagère pas en disant que la plupart d'entre eux ont été mieux soignés qu'ils ne l'eussent été dans la vie ordinaire. Des milliers d'hôpitaux ont parsemé de leurs pavillons les pays belligérants et même neutres et ont fait un prodigieux usage de médicaments et de produits pharmaceutiques de tout genre. Aussi, ceux-ci ont-ils atteint depuis août 1914 des prix insoupçonnés auparavant et dont la hausse s'est encore aggravée par la difficulté de se les procurer en quantité suffisante. Les pays d'Allemagne, grands fournisseurs de produits pharmaceutiques, ont vu leur exportation complètement arrêtée par le blocus et les prix de ces produits se sont élevés en conséquence. La hausse s'est fait sentir sur plusieurs produits d'usage courant dans les hôpitaux et ailleurs. Les antiseptiques, les désinfectants, les toniques, les fébrifuges, les sérums de tout genre ont doublé, triplé de prix. En novembre 1913, le chiffre moyen des prix de gros de 16 produits pharmaceutiques les plus usités, au Canada, — ils provenaient de l'extérieur pour la plupart — était de 111.6. Dès la guerre, il se mit à la hausse et, en octobre 1915, il touchait 235.5. En décembre dernier il était de 231.8. A la veille de la guerre,, l'acide carbolique se vendait au prix de gros 30 sous la livre, au Canada; moins de quinze mois plus tard, on le payait $2.25 et, depuis, la hausse s'est accentuée; de même, tous les produits chimiques employés dans la fabrication des explosifs et pour le traitement des blessés, pour les œuvres de mort et les œuvres de vie, enregistraient, à cause de l'immense consommation qu'on en faisait partout, dans les laboratoires, les fabriques d'obus et les hôpitaux
^ Gazette du Travail décembre 1916, page 2016.
des augmentations de prix extraordinaires. Une variété de soude, presque inemployée avant la guerre, passait de 3 sous la livre, en août 1914, à $6.75 la livre en décembre 1915 ^ et les prix ont continué leur marche ascendante, depuis. La quinine, qui se vendait 50 sous la livre avant la guerre, — prix de gros, — valait $2 la livre dès septembre 1914 et la hausse s'est continuée, à cause de la demande considérable, d'une plus faible exportation d'écorces de Java, de la fermeture du marché d'exportation de l'Allemagne qui en vendait 7 millions d'onces par an aux pays étrangers. De même, la grande demande d'opium et de ses succédanés,coïncidant avec l'entrée de la Turquie et des Balkans dans la guerre, — tous ces pays en produisent des quantités considérables, — a fait hausser le prix de cette drogue.
III — La spéculation
Les demandes considérables de produits de tout genre, sur les marchés des belligérants et des neutres, la diminution des réserves, l'augmentation des prix qui s'en est suivie, ont stimulé l'appétit du lucre d'une armée de spéculateurs. Les uns ont opéré sur les blés, d'autres, sur les viandes, ceux-ci sur les produits de la ferme, ceux-là, sur les commandes de fournitures de guerre. Pressés d'acheter, les gouvernements se sont laissé imposer de lourdes commissions et des prix exorbitants ,qui, dans bien des cas, ont servi de mesure aux transactions ne relevant pas de la guerre. Les accapareurs se sont donné libre carrière. Certains pays les ont mis à la raison. D'autres leur ont imposé de lourdes taxes, afin de faire rentrer dans les coffres de. l'Etat une partie des sommes soustraites au public, par une suite de coups hardis. Comme on spéculait sur les fournitures de guerre, on a spéculé sur l'alimentation du peuple. ^ Il y a là un facteur indiscutable de la hausse actuelle des vivres. S'il est impossible d'en déterminer l'influence précise, il faudrait être aveugle pour n'en pas deviner l'action. Il ne conviendrait pas d'ajouter ^ foi à toutes les histoires d'accaparement qui courent le public. Il n'en est pas moins certain, cependant, que plus d'un fournisseur ou d'un entreposeur n'a su résister à la tentation d'ajouter
1 Voir Wholesale Priées, Canada, 1915, page 99, et la Gazette du Travail, décembre 1916.
2 Lg Qi^i^Q Toronto, (22 janvier 1917), raconte qu'un fermier de l'Ile-du- Prmce-Edouard, ayant vendu ses pommes de terre 98 sous le sac mit dans l'un de ces sacs une note dans laquelle il demandait à celui à qui le sac écherrait de lui faire savoir quel prix il en avait payé. Un consommateur lui répondit qu'il en avait payé $2.25. A compter que le transport à Toronto eût coûté 20 sous, les intermédiaires avaient à eux seuls fait un profit de $1.07 sur un déboursé de $1.18. Cet exemple est typique.
quelque peu à la hausse forcée des produits, de se prévaloir de celle-ci pour grossir ses profits. Toutes les guerres ont eu leurs exploiteurs et leurs profiteurs. Celle-ci, dépassant en importance toutes celles qu'on a jamais vues, il serait surprenant qu'elle n'eût pas donné lieu à de nombreuses entreprises de profits illégitimes.
IV — Nos dépenses de guerre et nos emprunts
Dès le 20 août 1914, sir Thomas White, notre ministre des finances, demandait aux Communes un premier budget militaire de 50 millions pour faire face aux dépenses occasionnées par la guerre, jusqu'au 1 avril 1915 ^ Les Chambres votaient ce budget sans barguigner. Le 11 février 1915, le même ministre demandait aux députés canadiens, un autre budget militaire de 100 millions. Ce budget était aussi voté à l'unanimité. ^ Un an plus tard (15 février 1916), pour une troisième fois, en évaluant à $158,000,000 nos dépenses de guerre à date, sir Thomas White revenait à charge et les Communes votaient, ce jour-là, pour fins militaires, 250 millions. ^ Cela faisait, en une vingtaine de mois, une dépense autorisée de $400,000,000. qui nous mène au 1er avril 1917. Il n'est pas exagéré de dire qu'à la fin de 1916, ce montant était en grande partie dépensé et que nous avions alors encouru à Londres des dettes de guerre de plusieurs autres millions, pour fournitures achetées pour le Canada par le V/ ar Office et distribuées à nos armées en campagne. Les 400 millions ainsi dépensés s'ajoutent presque en entier à la dette du Canada et la portent de 327 millions qu'elle était en août 1914 à 722 millions en décembre 1916. ^
A différentes reprises,^ sir Thomas White a prévenu les Cham- • bres que nos recettes ordinaires, non plus que les impôts de guerre, ne suffiraient pas à fournir ces 400 millions et qu'il en faudrait em- , prunter la plus grande partie. C'est ce qu'il a dû faire. Deux emprunts de 100 millions chacun ont été lancés et couverts au Canada, fin 1915 et fin 1916. Pour le reste, le ministre des finances a obtenu des avances du trésor impérial, négocié des emprunts siir le marché américain et réussi à appliquer aussi une part des recettes de l'exer-
1 Débats des Communes, 20 août 1914, page 25.
2 Débats des Communes, 11 février 1915, page 88.
^ Débats des Communes, 15 février 1916, page 840.
4 Voir un état officiel paru dans les journaux de décembre 1916. Notre dette nette était, le 31 janvier 1917, de 745 millions, outre 97 millions dus à la Grande-Bretagne pour fournitures militaires. {Débats des Communes, 1 février 1917, page 377).
5 Voir chacun des discours de sir Thomas White cités aux endroits déjà mentionnés, en date du 20 août 1914, 11 février 1915, 15 février 1916.
cice 1916-1917 au paiement de nos frais de guerre. Ces emprunts ont, naturellement, en même temps que F accroissement de la dette nationale, grossi les charges d'intérêts payés par l'Etat à ses porteurs de titres. D'autre part, les provinces; les municipalités et les compagnies industrielles canadiennes ont aussi assez largement emprunté, en 1915 et en 1916. Un état de ces emprunts pour les trois dernières années civiles se résume comme suit : ^
Emprunts des divers gouvernements canadiens $85,415,330 $214,814,133 $200,665,300
Emprunts municipaux... 84,388,431 66,508,073 50,014,880
Emprunts des chemins de
fer 59,405,666 37,915,665 5,640,000
Compagnies d'utilité publique 9,777,954 10,225,000 4,000,000
Emprunts industriels ,18,503,915 8,050,000 (inconnu)
Emprunts pour l'étranger 15,353,771 4,380,000 9,500,000
Totaux $272,845,067 $341,892,871 $269,820,180
C'est dire que, grosso modo, en tenant compte que la guerre n'a commencé qu'au miheu de 1914, le Canada a emprunté, depuis lors, une somme de 748 à 750 millions. Ajoutés aux 3 milHards qu'il devait déjà, fin 1913, ^ ces emprunts portent presque à 4 milliards ce que nous devions de toutes façons, à la fin de 1916. Cela grossit d'autant nos services d'intérêts et le contribuable, qui les paie en définitive, s'en est ressenti, en 1915 et en 1916. Il faut se rappeler aussi que les gigantesques dépenses faites par les belligérants européens 2 portent sans cesse à la hausse les taux d'intérêts et le coût des emprunts, ce qui doit aussi entrer en ligne de compte.
1 Revue financière annuelle du Glohe, 2 janvier 1917, "New Capital Issues'' ^
2 Voir déclaration de sir George Paish, directeur du Statist, dans le Telegram de Winnipeg, décembre 1913 et Revue Trimestrielle, novembre 1916, page 240.
^ 3 Une plaquette de la Mechanics and Metals National Bank, de New- York, (citée par le Mail & Empire, Toronto, 20 novembre 1916), évalue ces dépenses pour tous les belligérants, à $105,000,000 par jour et à 75 milliards, 950 millions au total, SI la guerre dure trois ans. M. Raphaël-Georges Lévy, expert financier, disait dans un article récent à la Revue des Deux-Mondes qu'à la fin de 1916 "la J^rance aura doublé sa dette consolidée et contracté une dette flottante égale à la moitié de cette somme" (50 milliards de francs), qu'en Angleterre "les chiffres sont a peu près semblables" et que, "d'une façon générale, on peut dire que l'élévation de J intérêt des fonds publics a varié entre 50 et 100 pour cent." Les budgets des belligérants seront, d'après lui, "au lendemain du cataclysme, au minimum !f ^^rt étaient en 1913." Un relevé du Fédéral Reserve Board,
de Washington, (4 janvier 1917), dit que les dettes nationales de la France, de
V — Les impôts de guerre
Pour payer les intérêts sans cesse grossissants de nos dettes fédérales, provinciales et municipales, il a fallu, nécessairement, trouver de nouvelles sources de revenus. Les provinces et les municipalités ont donc établi différentes taxes qu'il serait trop long d'énumérer ici. L'Etat, de son côté, en a inauguré de plus générales et d'un rapport plus considérable.
Dès août 1914, sir Thomas White en exposait une première série ^ que mentionne la première partie de cette étude. Les nouveaux impôts devaient rapporter approximativement $1,250,000 par mois, tant qu'ils dureraient. A la fin de décembre 1916, — après 28 mois, — le fisc avait dû percevoir de ce chef au moins 35 millions de recettes supplémentaires. En février 1915, les Chambres décrétèrent une série d'impôts additionnels ^ sur les banques, les compagnies de prêts, certaines compagnies d'assurance, les dépêches télégraphiques, les billets de chemins de fer, de paquebots, les lits de wagons-lits, les chèques, les mandats, lettres, cartes postales, connaissements, médicaments brevetés, parfumeries, vins mousseux et non mousseux, champagnes, ainsi que le relèvement de 7 et demi pour cent ad valorem du tarif ordinaire et de 5 pour cent ad valorem du tarif de préférence à l'Angleterre. Ces impôts, selon sir Thomas White, devaient rapporter pour le moins 30 millions par an. Du 1er avril 1915 au 31 décembre 1917 ces nouvelles taxes ont dû verser au fisc la somme globale minimum de 42 millions et demi, d'après les calculs du ministre. Enfin, en février 1916, ^ une troisième série d'impôts spéciaux frappait certaines compagnies ayant un capital-actions de $50,000 et plus, les obligeant à verser à l'Etat le quart de leurs profits annuels excédant, pour les compagnies à fonds social, 7%, et pour les entreprises particulières, 10% du capital employé dans leurs affaires. Cela, pour la période s'étendant du 4 août 1914 au 4 août 1917. De légers changements du tarif, rapportant aussi de nouvelles recettes, faisaient partie du troisième bordereau des impôts de guerre. L'ensemble de ceux que
1 Débats des Communes, 20 août 1914, page 25.
2 Débats des Communes, 11 février 1915, page 88.
3 Bébats des Communes, 15 février 1916, page 846. On trouvera à l'index général de tous ces débats, à la fin de chaque session, les dates auxquelles ces différents projets d'impôts subirent la discussion, aux Communes.
l'Angleterre, de la Russie, de l'Allemagne et de l'Autriche-Hongrie ont subi, au 1 décembre 1916, une augmentation approximative de $49,555,000,000. La dette de la Grande-Bretagne a passé de $3,449,150 en mars 1914 à $15.163,750,000 en novembre 1916. {Post de New- York, 4 janvier 1917).
le parlement ratifia à la session de 1916 devait donner, au dire du ministre des finances, une trentaine de millions. C'est donc rester en deçà de la vérité que d'évaluer à 100 millions le rendement total des impôts fédéraux nouvellement établis, depuis août 1914, par le ministère fédéral, pour raffermir l'assiette financière du Canada et procurer à celui-ci de nouvelles recettes. Ces 100 millions de déboursés additionnels n'ont pas été sans ajouter au coût de la vie, pour chacun des contribuables, appelé à en verser sa quote-part plus ou moins considérable, selon sa situation et son état de fortune.
VI — La diminution de la main-d'œuvre
Le parachèvement de nos réseaux de chemins de fer transcontinentaux avait libéré des milliers de manœuvres et d'ouvriers de tout genre. Dès la déclaration de guerre, les perturbations que les hostilités européennes causèrent dans l'industrie, au Canada et aux Etats-Unis, occasionnèrent un chômage tel que des dizaines de mille d'ouvriers se trouvèrent du soir au lendemain sans occupation. Notre entrée dans la guerre fut un exutoire à cette congestion de sanstravail, à cause du recrutement du premier corps expéditionnaire qui devait être de 20,000 et compta finalement 33,000 volontaires, aux premiers jours de septembre 1914. L'enrégimentation se poursuivit, absorbant peu à peu un nombre important d'artisans, de commis, d'employés jetés sur le pavé aux premières semaines d'août 1914. Les commandes de guerre commencèrent bientôt à nous arriver, améliorant ainsi, pour quelque temps, la situation de certaines industries, — celles des étoffes, des confections, des chaussures, de la sellerie et des conserves alimentaires, par exemple. A mesure qu'augmentait le nombre des recrues, le marché du travail reprenait son assiette, se vidant graduellement des gens inoccupés, portés ou vers les industries de guerre ou vers le régiment, avec ses soldes et ses avantages matériels immédiats. Le recrutement prit, entre autres, un grand nombre de gens sans emploi, dans les provinces de l'Ouest. D'autre part, les centres industriels, comme ceux de l'Ontario et aussi plusieurs villes du Québec, attirèrent dans les usines de guerre des milhers d'hommes sans travail. A la fin de 1915, le recrutement avait pris 200,000 hommes; il était exactement de 212,690, le jour où sir Robert Borden promit 500,000 hommes à Londres. ^ Il y avait également alors des dizaines de mille d'ouvriers employés dans les fabriques de munitions, ou de fournitures de guerre. Le recrutement augmentait; au cours de
^ Voir les journaux du 3 janvier 1916, avec statistiques officielles des engagements militaires à cette date.
1916, il absorbait la presque totalité des gens sans emploi et les fabriques prenaient le reste; A la fin de décembre 1916, l'armée canadienne comptait plus de 380,000 hommes et le nombre des ouvriers et ouvrières pris par le travail et les commandes de guerre, dans 600 fabriques, était d'au moins 400,000. ^
Ceci n'allait pas, toutefois, sans diminuer à la longue la maind'œuvre agricole et industrielle ordinaire. Fait avec plus ou moins de méthode, aux premiers mois du conflit, le recrutement avait porté sur toutes les classes sans distinction. Dans l'ouest, nombre de gens employés aux travaux de l'agriculture s'enrôlèrent dans l'armée. Il en fut de même dans les provinces de l'est. Graduellement, la main-d'œuvre se fit rare pour les travaux de la ferme et les industries pacifiques. On peut compter qu'à la fin de 1915 il y avait, pris directement ou indirectement par la guerre, de 300,000 à 350,000 soldats et ouvriers. A la fin de 1916, le nombre oscillait entre 800,000 et 840,000, soit plus d'un-dixième de la population totale du Canada. ^
Si notre participation à la guerre a résolu provisoirement la question des sans-travail, elle a, par ailleurs, compliqué le problème de la main-d'œuvre. ''Le marché du travail est devenu de plus en plus restreint en 1916," écrit M. Bryce-M. Stewart, du ministère fédéral du Travail, à Ottawa.^ "Lsl main-d'œuvre devint de plus en plus rare, à mesure que le nombre des soldats canadiens s'approcha des 400,000 et que l'immigration diminua. L'activité anormale des industries métallurgiques devenait de plus en plus intense, le transport de plus en plus considérable de troupes, de munitions, de vivres pour le ravitaillement absorbait le maximum d'employés. L'activité fébrile des industries et des transports demandait un effort de plus en plus grand à nos houillères, à nos fabriques de munitions, etc."
La rareté de la main-d'œuvre s'est en conséquence fait sentir dans presque toutes les industries de paix et jusque dans celles qui alimentent les industries de guerre. Un technicien, M. F.-W. Gray, mémbre de VInstitute of Mining Engineers du Canada, édrivant sur ce sujet, aux premiers jours de 1917,^ attribuait à ce manque de main-d'œuvre la diminution de rendement des mines de houille
1 Discours de M. Flavelle, président de la commission des munitions, cité par la Gazette, 16 janvier 1917.
2 Sir Robert Borden, - évaluait dans son discours du 22 janvier 1917 {Débats des Communes, 1917, page 34), à 434,529 le nombre d'hommes du Canada en service à la fin de 1916, dans les corps d'armée canadiens, anglais et autres.
3 Revue financière annuelle du Globe (Toronto), 2 janvier 1917.
^ Revue financière annuelle du Globe, même date, "Enlistmeni cripples coal mining".
néo-écossaises, dont on extrayait 7,263,485 tonnes en 1913, 6,650;000 tonnes en 1914, 6,630,000 tonnes en 1915 et 6,170,000 tonnes seulement, en 1916. Prévoyant une baisse encore plus considérable en 1917, — il estime que leur production ne dépassera pas les 5,750,000 tonnes de 2,240 Ibs, — il écrit: ^'Cette diminution de rendement dépend de causes diverses, dont les principales et les plus importantes sont le départ de 5,000 mineurs de tout genre qui se sont enrégimentés, et le fait que le plus grand nombre de ces enrégimentés sont des mineurs d'expérience." ^ Ces enrégimentations ont surtout eu lieu en 1915. 'Tendant la dernière année, le recrutement a pris moins de monde dans la région des houillères, mais, malheureusement, les autorités n'ont guère prévu la véritable importance du charbon dans la guerre actuelle avant que le rendement possible des mines n'eût été irrémédiablement affaibli pour jusqu'à la fin des hostilités." ^
On comprend aisément que s'il en a été ainsi pour une des industries fondamentales du pays, plusieurs autres ont souffert des mêmes conditions. Le relèvement des salaires qui s'en est suivi dans presque toutes celles qui ont continué de foncti-onner, a d'un côté bénéficié aux ouvriers et à la main-d'œuvre disponible; d'autre part, les salaires plus élevés ont accru le coût de revient de différents produits manufacturés, de même que celui des articles d'alimentation comme le beurre, le fromage, et celui des étoffes tissées au pays, par exemple. Cela, joint au prix de plus en plus élevé des charbons utilisés par l'industrie, a influé finalement sur le budget du consommateur, dans une proportion de plus en plus notable, à mesure que la main-d'œuvre se faisait plus rare et, partant plus dispendieuse. Il faut noter aussi que, par suite de l'amélioration de leur sort, des milliers d'ouvriers ont acquis des habitudes de dépense exagérée: autre cause, et non néghgeable, du renchérissement de la vie.
VIT — Les récoltes depuis la guerre, surtout en 1916
Quand la guerre éclata, les récoltes de l'univers, — ou plutôt de l'hémisphère nord, — n'étaient pas encore toutes terminées. C'est dire que la mobilisation, en quelques semaines, de milHons
^ The décline in production has heen caused hy a comhination of circumstances, foremost and chief among which are the loss of 5000 colliery workers hy enlistment and the fact that a preponderating portion of those enlistments has heen from among the skilled workers". (Même article).
2 "During the past year recruiting has heen restricted throughout the colliery districts, but unfortunately the true status of coal in this war was not realized hy the authorities until the output capacity of the collieries had heen irremediahly crippled for thefurther duration of the war". (Même article).
et de millions d'hommes laissa aux invalides, aux vieillards, aux femmes et aux enfants le soin de moissonner et de mettre à Pabri une partie des récoltes de 1914. D'autre part, les besoins des armées ainsi mobilisées accentuèrent la demande sur les marchés des farines et des blés, demande qui dépassa bientôt la ^normale. Les cours des céréales se mirent à la hausse et cet état de choses dure depuis lors. ^ Le renchérissement des blés fut surtout le plus important, puisque le pain de blé est un des premiers aliments des populations civiles comme des populations militaires et que le bouleversement économique du monde, causé par la guerre, fut loin de faciliter les approvisionnements de blés et de farines de tous les belligérants et aussi des neutres dont certains ne produisent guère de céréales. Il devint évident dès la première période de la guerre, que, si elle devait durer, elle menacerait d'épuiser les réserves de céréales du monde entier et d'affamer les pays dépendant surtout de l'importation pour leur alimentation.
Les pays belligérants et les nations neutres d'Europe encerclées par les pays en guerre, comme la Suisse et la Hollande, durent compter, dans une large mesure, pour se ravitailler, sur les pays extra-européens, principalement sur l'Australie, les Indes, l'Argentine, les Etats-Unis, et le Canada. La Roumanie, pendant quelque temps, vendit du blé aux principaux belligérants, à tour de rôle. Son entrée dans le conflit l'élimina bientôt de la classe des fournisseurs, surtout depuis la fin de 1916, quand une grande partie de son territoire fut conquis par les armées teutonnes. Le blocus des Dardanelles, à la suite de l'entrée en guerre de la Turquie, avait aussi fermé complètement le seul débouché véritable que la Russie avait pour le déversement de ses grains en Europe, la Baltique étant devenue dès les premières semaines du conflit une mer presque impossible à la navigation commerciale. Au surplus, les exploits des croiseurs allemands dans l'Océan Indien et sur d'autres mers rendirent dangereux, pendant un certain temps, le transport des céréales australiennes et indoues. L'Argentine, le Canada et les Etats-Unis devaient dès lors se placer au tout premier rang des fournisseurs de blés de l'Europe, — c'est-à-dire des neutres et de la coalition anglo-française, — et garder ce rang jusqu'à la fin de la guerre.
Les récoltes de blé de 1914, dans les principaux pays qui en produisent, ont été, tant du fait de la guerre qu'à cause de différentes autres circonstances, inférieures à la moyenne des années précédentes. Le Bulletin de statistique agricole et commerciale de V Institut
^ Wholesale Priées, Canada, 1915, pages 31 et ss.
international agriculture, publié à Rome, la plus haute autorité en cette matière, résume dans les totaux suivants, à compter de 1910, les récoltes de blés des 31 principaux pays qui en sèment: ^
1910 3,511,448,000 minots. 1913 4,031,952,000 minots
Il s'ensuivit que, dès l'automne de 1914, par.suite du concours de différents facteurs déjà énumérés, les blés et les farines atteignirent des prix de plus en plus élevés. Aux premiers mois de 1915, les cours étaient encore à la hausse, à cause de l'impulsion déjà donnée dès le début de la guerre, des agissements des spéculateurs, et de la difficulté des transports maritimes. Le pain avait monté dans la plupart des villes canadiennes, surtout à Montréal, dès septembre et octobre 1914. Il resta au prix qu'il avait atteint au début de 1915 pour connaître des prix plus forts, en 1916; il en fut ainsi de la farine. Il y eut quelque fléchissement dans le cours de blés aux halles de Chicago et de Winnipeg, et le prix qui avait été de $1.67 le minot, au printemps de 1915, descendit jusqu'à $1.16 à la fin d'août 1915, alors que les nouvelles récoltes s'annoncèrent comme extraordinairement abondantes.
De fait, elles l'étaient presque partout. De 3,493,022,000 boisseaux de blé récoltés en 1914, elle passait, en 1915, au total de 4,349,030,000 boisseaux pour les pays précédemment mentionnés. C'était la disette ajournée. Les agriculteurs des différentes contrées avaient compris l'importance d'assurer le pain quotidien à la population universelle. Stimulés par les gouvernants, qui désiraient entasser des réserves pour les mois à venir, activés par le désir de vendre leurs blés à des prix élevés, les producteurs de blé s'étaient mis à l'œuvre. Dans les pays belligérants, les réformés, les vieillards, les femmes et les adolescents avaient semé et récolté, travaillant sans relâche. Chez les neutres et dans les pays éloignés de la guerre, le travail avait été intense. La récolte était belle, malgré les premières nouvelles pessimistes venues au sujet des blés australiens, argentins et indous, qui ne rapportaient pas autant qu'on l'avait espéré et dont la condition avait été un premier facteur de hausse. "En janvier 1915, on déclara que la récolte de blé de l'Australie n'était que de 25 millions de boisseaux au lieu des 103 millions enregistrés l'année précédente. Quelque temps après, la récolte de la République Argentine, qui avait été évaluée, non officiellement, à 200 millions de boisseaux, se réduisit
1 Cité par Wholesale Prices, Canada, 1915, page 32.
à 168 millions contre 113 millions, Tannée précédente. Enfin, la récolte des Indes, d'abord évaluée à 400 millions de boisseaux, descendit à 283 millions." ^ Peu après, néanmoins, les récoltes de l'Amérique du Nord accusèrent une augmentation considérable,sur les années précédentes. Aux Etats-Unis seulement, les emblavures de 1915 avaient dépassé de 4 millions d'acres celles de 1914. D'autre part, au Canada, elles avaient été plus fortes que jamais. Cela rétablit l'équilibre, rompu à la déclarati^on de la guerre; mais ce rétablissement ne produisit pas tout l'effet dont il était susceptible, à cause de l'augmentation du coût des transports économiques et du jeu de l'offre et de la demande.
En effet, la rareté relative des cales, les raids allemands sur les navires océaniques, les exigences des armateurs déterminèrent une hausse considérable des taux de fret dans tous les ports. En juillet
1914, le prix de transport du blé par boisseau, de New- York à Liverpool, était de 5 c. 3. En janvier 1915, il était de déjà 20c. 5, en septembre, de 26 c. 6, en novembre, de 40 c. 6. De Buenos-Ayres à Liverpool, il passait de 6 c. 9 le boisseau, en juillet 1914, à 55 c. 5 en novembre 1915, et, en décembre, il était de 73 c. 3. ^
En 1915, donc, si la récolte avait été généralement excellente, elle avait donné au Canada et aux Etats-Unis des rendements merveilleux. 1 Jamais ni l'un ni l'autre pays n'ont produit autant de blé. De 161,280,000 boisseaux en 1914, notre production sautait à 376,303,000 en 1915. Les récoltes de Etats-Unis montaient de 891,017,000 boisseaux de blé en 1914 à 1,011,505,000 en
1915. Les deux pays donnaient donc, en 1915, un total de 1,387,808,000 boisseaux contre 1,052,297.000 en 1914, soit un surplus approximatif de 335,511,110 pour 1915. Les deux pays, à eux seuls, propre et en tenant compte de leurs besoins ordinaires pour leur consommation et les semailles suivantes, ainsi que d'une quantité assez considérable de blé impropre à la mouture, ^ avaient cette année-là, un reliquat exportable de 456 millions de boisseaux.^ Les fortes commandes de l'Europe, la spéculation et les prévisions plutôt défavorables des récoltes australiennes et argentines firent que, malgré ces surplus exportables, les prix se tinrent au-dessus de ce qu'ils avaient été pendant les années normales. Les récoltes de blé de 1916 et leur mauvais rendement, en comparaison de celles de 1915, causèrent, aux derniers six mois de l'année dernière, des
^ Le livre de guerre du cultivateur, 1916, pp. 155 et ss., article Le hlé et la guerre, de M. T.-K. Doherty, commissaire de l'Institut international d'agriculture à Ottawa.
2 Même ouvrage, page 159,
3 Même ouvrage, page 166, évaluation de Broomhall, de Londres. ^ Même ouvrage, pages 166 et 167.
hausses sensationnelles dans les prix des farines et des blés. Des farines qui se vendaient, à Montréal, S5.25 le baril, (prix de gros) en 1914, et qui s'étaient vendues $5.95 à l'automne de 1915, montèrent à $10.30 et même à $10.80 en octobre et novembre 1916. ^ Le cours des blés dépassa même $2 le minot à Chicago et à Winnipeg, à la même époque; il n'avait jamais atteint cette cote sur les marchés américains depuis la guerre de Sécession.
La part faite des spéculations intenses et de l'effet du blocus des Dardanelles, empêchant l'exportation de millions et de millions de tonnes de blés russes, il faut noter que les récoltes de 1916 furent à peine dans la moyenne. Ainsi, la moyenne des surfaces emblavées, au Canada, de 1909 à 1913, avait été de 10,494,000 acres. En 1915, elle s'éleva à 12,896,000 acres, et tombait en 1916 audessous de 10,085,000 acres, soit 77.7 pour cent de la mise en valeur de 1915 et 96 pour cent de la moyenne des quatre années que nous venons de mentionner. Aux Etats-Unis, les emblavures de 1916 n'occupèrent que 85 pour cent de la superficie de 1915. Le Canada, qui avait coutume de donner un rendement moyen annuel, (de 1910 à 1913), de 204,711,000 boisseaux de blé, n'en donna que 159,126,000 en 1916, soit 77.7 pour cent de la moyenne ordinaire, 42.3 pour cent de la récolte de 1915. Pareillement, les Etats-Unis avaient de 1909 à 1913 un rendement annuel moyen de 686,701,000 boisseaux. Leurs récoltes de 1915 furent de 1,011,522,000 boisseaux, et celles de 1916, de 607,566,000 soit 56.1, pour cent de la récolte de 1915, 76.7 seulement de la moyenne quinquennale 1909-1913. Le rendement à l'acre qui avait été de 29 boisseaux,^ au Canada, en 1915, ne fut que de 15.76 en 1916, alors que la moyenne annuelle 1910-1913 était de 19.48. Aux Etats-Unis, il fut de 16.95 boisseaux à l'acre en 1915, contre 10.75 en 1916, et 14.35 pour la période 1909-1913. Quatorze pays de l'hémisphère nord, qui cultivaient, en 1915, 197,764,000 d'acres de blé, donnant 3,056,- 405,000 boisseaux de blé, soit 15.45 boisseaux à l'acre, ne cultivaient en 1916 que 171,208,000 acres et ne récoltaient que 2,218,354,000 boisseaux de blé, soit 12.85 boisseaux à l'acre. ^
1 Voir tous les journaux d'octobre et novembre 1916, aux cours des blés et de la farine, notamment la Gazette de Montréal et la Gazette du Travail, livraisons de novembre et de décembre 1916. Pour les cours de 1915, voir Wholesale priées, Canada, pages 59 et 164-166.
^Bulletin de statistique agricole et commerciale de l'Institut international d'agriculture, Rome, cité par la Statistique Mensuelle du ministère du Commerce, Ottawa, novembre 1916, pp. 310 et ss. Un bulletin tout récent (20 janvier 1917, paru dans les journaux de la fin de janvier) note un rendement définitif et total du blé sensiblement plus élevé que ces chiffres, qui datent de novembre. Mais, la qualité du blé est telle que cela n'améliore guère la situation, puisque ce bulletin note que, "pour le blé, le poids, au boisseau mesuré, est le plus petit qui ait jamais été enregistré au Canada".
La hausse persistante des taux de fret d'Amérique en Europe, déjà mentionnée, se poursuivit en 1916 comme en 1915. Fin 1915, il en coûtait 38 c. 8 pour le transport d'un boisseau de blé de New- York à Liverpool et 73 c. 3 de Buenos-Ayres au même port. En janvier 1916, le fret de New- York à Liverpool était monté à 40c. 6 et de Buenos-Ayres à 91c. 2, et, en février, ces taux de fret étaient de 50c. et 94c. par boisseau.
Si la hausse n'avait affecté que le blé, en 1915 et 1916, le consommateur eût encore pu se tirer d'affaire. Mais la hausse des autres céréales et de légumes comme la pomme de terre par exemple, aggrava la situation La production des substances ahmentaires en Amérique a été, dans l'ensemble, durant 1915 et 1916, inférieure à la moyenne des quatre années d'avant la guerre. ^ Ainsi le Canada donnait, en moyenne, pendant cette période (1909-1913), 2189,000, boisseaux de seigle, 42,755,000 boisseaux d'orge, 326,243,000 boisseaux d'avoine. Il a dépassé la moyenne du rendement de ces grains en 1914; mais, en 1916, il n'a produit que 41,318,000 boisseaux d'orge, et s'il a donné, en 1916, une douzaine de millions de boisseaux d'avoine de plus que la moyenne, il n'en a produit que 351 millions de boisseaux contre 523 millions en 1915. Les surplus pour exportation et les reliquats permettant de se rendre aux récoltes de 1917 ont diminué pour toutes les céréales, — blé, seigle, orge, avoine, — et peut-être les prix de 1917 dépasseront-ils même ceux de 1916, à cause de l'appauvrissement graduel des magasins, de même que par suite de la demande sans cesse grandissante.
La récolte des légumes et des racines alimentaires ne fut pas non plus en 1915 et en 1916, aussi abondante qu'en 1914 et pendant les années précédentes; il faut voir là une des causes, — certes puissamment aggravée par la spéculation, — des hausses que subit en 1915 et en 1916, le prix des pois, des haricots, et surtout des pommes de terre, qui tiennent jusqu'ici une large place dans l'alimentation des familles peu aiséesi La récolte de pommes de terre, en 1914 fut abondante dans le Nouveau-Brunswick, le Québec et l'Ontario 2. En mai 1915, les pommes de terre se vendaient, par lots d'un wagon à marchandises, 42 sous et demi le sac de 90 livres au lieu de $1.05 l'année précédente. Mais, en 1915, les gelées, les pluies continues abaissèrent le rendement de ces précieux tubercules, comparé à celui de l'année précédente, de 45% au Nouveau- Brunswick et de 25% dans l'Ontario. L'année 1916 donna des résultats encore moins bons,soit 61,128,000 boisseaux contre 62,- 604,000 en 1915, pour le pays entier. Aussi le producteur qui
1 Voir la Statistique Mensuelle à l'endroit déjà cité dans la note précédente.
2 Wholesale Priées, Canada, 1915, page 57.
vendait, en cette dernière année, les pommes de terre 57 sous le boisseau au premier intermédiaire, en recevait-il 81 sous en 1916. ^ Les navets et autres racines qui avaient donné un rendement total de 64,281,000 boisseaux en 1915, ne donnèrent que 41,256,000 boisseaux (et encore de qualité inférieure), en 1916. La valeur moyenne, du producteur au premier intermédiaire, en passa de 1915 à 1916 de 26 à 41 sous le boisseau. ^11 en fut de même des fèves, que nous avions coutume d'importer en grande quantité de différents pays d'Europe et des Etats-Unis. La production de ce légume au Canada diminua, la hausse commença et bientôt s'aggrava parce que certains pays, — le Michigan, par exemple, où nous avions coutume de nous approvisionner— virent leur récolte considérablement amoindrie par un été très pluvieux, et aussi parce que l'Europe nous en demanda des quantités considérables. Il en fut de même pour les pois, dont^ au reste, nous ne produisons pas assez pour notre propre consommation. Ici encore la récolte tombait de 3,478,850 minots en 1915 à 2,166,000 minots en 1916. ^ De toute façon, donc, non seulement nos surplus destinés à l'exportation ont diminué,^ mais nos récoltes de 1916 ont été telles qu'il a fallu y suppléer, en certains cas, par l'importation; cela, joint à une exportation intense, a provoqué la hausse que l'on sait sur les blés, la farine, le pain, les légumes et les légumineuses de tout genre et cette hausse s'est surtout fait sentir vers la fin de 1916.
VIII — Exagération des exportations du Canada
Notre commerce allait sans cesse croissant avant la guerre. Il atteignait, en 1911, importations et exportations réunies, la somme de $828,614,120, dont plus de $502,000,000 à l'importation. En 1912, il était de $1,023,641,142, dont plus de $635,000,000 pour importations. C'était la première fois qu'il touchait le milliard. Durant l'année qui précéda la guerre, il se totalisait à $1,147,653,242; les importations prédominaient encore, puisqu'elles étaient de $659,000,000. En 1914, le chiffre des exportations commença à se rapprocher sensiblement de celui des importations. Notre commerce extérieur total, qui était, cette année-là de $1,062,118,179, se divisait ainsi: exportation de produits domestiques, $379,295,854,
1 Statistique mensuelle, Ottawa, novembre 1916, pages 292 et ss.
2 Statistique mensuelle, novembre 1916, page 292.
3 Statistique mensuelle, octobre 1916, no 98, page 268.
4 Ils étaient de 289,369,196 boisseaux de blé en 1915, de 99 millions et demi seulement, fin 1916. (Le livre de guerre du cultivareur, 1916, page 166, la Statistique mensuelle d'octobre 1916, pages 283-284.)
contre $481,319,300 d'importations. Finalement, en 1915, première année complète de guerre, les exportations prirent le dessus sur les importations, ce qui ne s'était pa vu depuis la période 1896-1901. L'ensemble de notre commerce extérieur était, pour cette année-là, de $1,253,649,784, dont $614,129,845 pour les exportations et $410,547,774 pour les importations. ^ C'était le début d'une période d'exportation intense, dont il est encore impossible de prévoir la fin. Notre commerce extérieur pour 1916 a été encore plus considérable. Pour se renseigner sur cet accroissement on peut consulter les statistiques publiées par le ministère du commerce. Ainsi, pour l'année civile 1915, l'ensemble de nos opérations commerciales extérieures était de $1,253,649,784, tandis que pour l'année civile 1916, le grand total est de $2,112,992,931. ^ Les exportations domestiques y prédominent, elles sont de $1,091,706,403. Les importations pour consommation sont de $766,725,891, les échanges du numéraire, de $233.821,038.
L'accentuation constante de notre commerce d'exportation, depuis 1914, paraît être une des principales causes de la hausse actuelle. Elle s'accompagne d'une diminution de plus en plus marquée de nos réserves alimentaires, et d'une consommation domestique qui va grandissant. En 1915, l'énorme quantité de blé récolté dans toute l'Amérique du nord a créé un courant considérable d'exportation vers l'Europe. On aurait pu croire, au premier abord que le médiocre rendement des récoltes de 1916 se traduirait, en Amérique, par un fléchissement notable du commerce extérieur. Il n'en devait rien être. Les commandes de la Grande-Bretagne et des pays belHgérants, dont les ressources matérielles diminuent graduellement, à mesure que la guerre se prolonge, empêchèrent toute rétrogression et donnèrent même à nos exportations une impulsion qui devra durer jusqu'à la fin du conflit.
L'accroissement rapide et disproportionné, peut-on dire, de nos exportations, devait avoir une influence ma quée sur le prix de tous les produits canadiens; il était logique que l'accroissement des exportations, faites par les Etats-Unis, rendît la situation encore plus difficile. En effet, la proximité des deux pays, l'ampleur des échanges commerciaux de la république voisine, notre interdépendance économique et commerciale respective, font que, si les récoltes manquent partiellement chez l'un, il, peut avec assez de facilité y suppléer, en temps normal, par des achats chez son voisin. Cela peut affecter les prix, mais la hausse est de peu de conséquence en
^ Wholesale Priées, Canada, 1915, page 5. Ces chiffres sont pour l'année civile.
2 Bulletin hebdomadaire du Commerce, no 679, page 283.
somme. Les circonstances ne sont plus les mêmes, depuis la guerre. L'influence stabilisatrice que ce voisinage doit normalement exercer a été entravée d'abord par l'immense demande extérieure, — plus la demande est grande plus les prix montent, — ensuite par le rendement, inférieur à la moyenne normale, des récoltes de 1916, tant aux Etats-Unis qu'au Canada. Des récoltes extraordinaires aux Etats-Unis eussent pu apporter quelque remède à la situation, chez nous, à la fin de 1916. Le fait qu'elles ont en partie manqué simultanément, là comme chez nous, complique le problème de la vie chère. Il suffit de noter en passant, pour s'en rendre compte, la marche des exportations par les Etats-Unis des produits de la terre, depuis 1914. Ainsi, une statistique publiée par le ministère du commerce, de Washington, en septembre dernier, établit que pendant les 3 premiers trimestres de 1914 ces exportations atteignaient une valeur de $616,289,986, passant à $1,034,625,551 pendant les trimestres correspondants de 1915 et à $1,008,338,000, pendant la période correspondante de 1916.
Nos exportations des produits des champs et de la ferme ont graduellement augmenté depuis deux ans, et se sont dirigées surtout vers la Grande-Bretagne, la plus puissante acheteuse de toutes les nations belhgérantes. Nos viandes, nos grains, nos farines, notre poisson, nos provisions de tout genre, œufs, beurre, fromage, nos cuirs, sont partis de nos ports de mer à pleins paquebots, depuis août 1914, mais surtout en 1915 et en 1916. De telles expéditions de denrées alimentaires n'étaient pas de nature à tenir les prix stationnaires au Canada, encore moins à les faire diminuer. On sait quelles hausses les cours des viandes, des grains, des provisions ont enregistrées, depuis la déclaration de guerre. Une statistique officielle montre comme ces hausses ont coïncidé avec le développement de nos exportations. La voici résumée, en un tableau qui en enregistre le mouvement pour les années 1913, 1915 et 1916. ^ Elles, sont éloquentes, dans leur concision:
Exportations de certains produits du Canada en 1913 (année de paix) en 1915 et 1916 {années complètes de guerre)
Produits des pêcheries... $20,237,000 $21,673,000 $24,340,000
Animaux et viandes 51,612,000 94,513,000 117,909,000
Produits agricoles 208,642,000 230,644,000 364,605,000
Totaux $280,491,000 $346,830,000 $506,854,000
1 La Gazette, 29 janvier 1917, statistiques fédérales oflScielIes.
Si l'on étudie par le détail Texportation de nos principales denrées alimentaires, il devient de plus en plus évident que l'exportation illimitée de ces produits est en partie la cause du renchérissement des prix., Certes l'augmentation des prix, d'un mois à l'autre, grossit les statistiques, mais il y a tout de même augmentation quantitative. ^ Ainsi, les statistiques des viandes exportées ne manquent pas d'intérêt, sur ce point. Les deux viandes les plus chères, sur le marché canadien, les deux qui servent surtout à l'alimentation générale, comme à celle des armées en campagne, sont le porc et le bœuf. Du 31 mars 1913 au 31 mars 1914, nous exportions 1,940,077 livres de bœuf, du 31 mars 1914 au 31 mars 1915, — huit mois de guerre, — nous en exportions 13,617,707 livres, et du 31 mars 1915 au 31 mars
1916, 19,669,701 livres. Pour la viande de porc, nos exportations étaient, durant les mêmes périodes, de 780,306, puis de 1,968,941 et enfin de 21,409,087 livres. Or il faut se souvenir que la hausse des viandes, depuis août 1914, s'est surtout manifestée sur le bœuf et le porc. 2 Une des viandes dont la guerre a le plus affecté les cours, c'est le bacon, (lard fumé). Or, durant l'année terminée le 31 mars 1914, nous en exportâmes 23,859,754 livres, en 1914-1915, 76,801,419 livres et, durant l'exercice expiré le 31 mars 1916, 144,918,867 livres. ^ Cette augmentation s'explique par le fait que le bacon est une des principales rations de l'armée anglaise et de consommation universelle dans les Iles Britanniques.
Pour exporter d'aussi considérables quantités de viandes de tout genre, il a fallu entamer nos réserves, pratiquer de larges cou-
^ Le bulletin hebdomadaire des statistiques commerciales canadiennes, 12 février
1917, volume XVI, no 681, publie un rapport de l'agent du commerce canadien à Londres, M. Harrison Watson, qui dresse comme suit (page 384) une liste de nos principales exportations d'aliments faites par le Canada au Royaume-Uni, en 1915 et en 1916, (années civiles); cette liste établit bien l'augmentation quanttative de nos exportations à destination du Royaume-Uni.
Blé 19,725,300 quintaux 21,549,200 quintaux
Farine de blé 3,361,260 " 4,227,611
Orge 704,100 " 2,832,600
Avoine 386,200 " 1,764,400
Pois 10,480 " 12,610
Maïs 148,000 " 2,174,000
Lard fumé 864,185 " 1,594,114
Beurre , 24,411 " 101,531
Fromage 1,315,177 " 1,505,018
Saumon en conserve 387,171 " 479,634
Homard en conserve 38,610 " 50,108
Oeufs 912,326 great hundreds 1,431,778 great hundred
(Le great hundred renferme dix douzaines.)
2 Citizen, Ottawa, 21 novembre 1916, supplément commercial.
3 Globe, Toronto, 7 novembre 1916, tableau en page du commerce.
pures dans nos troupeaux, abattre plus d'animaux qu'il n'était prudent de le faire. Or, dès avant la guerre, nos réserves de bétail diminuaient d'année en année. On peut s'en convaincre, en notant les chiffres suivants : ^
Etat des troupeaux canadiens
Bêtes à cornes de boucherie \ : . 3,939,000 3,826,000
Agneaux et moutons 2,175,000 1,965,000
Porcs 3,610,000 2,814,000
Totaux 9,724,000 8,605,000
C'est donc un déficit de plus d'un million de têtes, pendant une période où la consommation augmente. Ce qui est plus inquiétant et contribue en même temps que l'exportation canadienne à la hausse des viandes, dans toute l'Amérique du Nord, c'est la diminution graduelle des troupeaux aux Etats-Unis, en même temps que l'accroissement des exportations de viandes de ce pays. En 1914, d'après un bulletin officiel de Washington 2, les Etats-Unis ont exporté 455,000,000 de livres de viandes; en 1916, leurs exportations, de ce chef, qui avaient été de 885,000,000 de livres en 1915, se totahsaient à 1,339,000,000 de livres; et cependant, du 1er janvier 1907 au 1 janvier 1917, le nombre de bœufs propres à la boucherie passait, dans la république voisine, de 51,166,000 à 40,849,000 têtes, et celui des moutons y diminuait de 5,000,000. ^ Cela devait nécessairement affecter le prix des viandes, au Canada, tout comme, par exemple, la France se ressentait de la diminution de ses troupeaux de bœufs, où ils comptaient 14,787,810 têtes en 1914, contre 12,666,000 têtes peu de mois plus tard. De même les troupeaux de moutons de France passaient de 16,131,390 têtes en 1914 à 12,079,211 unités en juillet 1916. Comment s'étonner, après cela que le prix des viandes ait monté partout ? ^ Comme la cherté du bœuf et les énormes exportations qu'on en fait, chez nous, ainsi que du porc, en font hausser les prix, tout le marché s'en ressent, les
1 Statistique Mensuelle, Ottawa, juin 1916, no 94. Pour les exportations américaines, voir dans le Saturday Evening Post, de Philadelphie, 10 et 17 février 1917, deux articles de Forrest Crissey: The shrinking dollar MU.
2 Cité par America, 21 octobre 1196.
3 Bidletin du ministère de V Agriculture , Washington, cité par le Boston Transcript, 22 janvier 1917, chronique agricole.
4 Journaux français du 1er novembre 1916, citant une communication de M. Massé, ancien ministre du Commerce.
autres viandes montent aussi à cause de la demande ainsi créée. La cherté du bœuf et du lard, causée par les énormes exportations que nous en faisons, crée naturellement une demande anormale des autres viandes et le prix s'en élève en proportion. Nos cultivateurs, tentés par les prix élevés ont, de ce fait, manqué de prévoyance; ainsi, en 1915, ils ont amené à l'abattoir 125,556 veaux, contre 103,269 en 1914. ^ C'est couper son blé en herbe et établir, pour longtemps, la cherté de la viande de bœuf.
Nos exportations de céréales et de farines depuis le commencement de la guerre, sont également à noter. Pendant les 12 mois clos en octobre 1915, nos exportations de blé atteignaient une valeur de 1101,017,344, nos exportations de farine de blé, $27,539,316; en même temps, nous envoyions à l'étranger de Forge pour $1,957,748, de l'avoine pour $8,521,926. Pendant la période correspondante close le 31 octobre 1916, nous exportions du blé pour $263,580,640, de la farine pour $46,008,918, de l'orge pour $6,923,403, de l'avoine pour $35,022,810.^ Du port de Montréal, il partait, en 1916, pour l'Europe 4,575,989 sacs de farine de blé, contre 1,613,214 en 1915.^
Les œufs, le beurre, le fromage ont aussi été exportés en larges quantités, en 1915 et en 1916. Les exportations d'œufs canadiens ont été considérables. En 1910, nous en exportions 164,835 douzaines; ce chiffre sautait à 485,202 douzaines en 1914 et, en 1915, à 4,710,029 douzaines. Pendant la saison de navigation fluviale, en 1916, il est parti de Montréal à destination de l'Europe 373,295 caisses d'œufs^ contre 279,879 pendant la saison de 1915, et 112,605 caisses pendant la saison de 1914. Pendant celle de 1913, il n'en était parti de Montréal pour outre-mer que 3,723 caisses. Les exportations de beurre canadien avaient été de 979,047 livres en 1913, de 1,352,875 livres en 1914. En 1915, Montréal expédiait 54,594 boîtes de 56 livres. Et, pendant la saison de 1916, ce chiffre passait à 177,189 caisses, ^ soit 9,932,584 livres contre 3,051,720 en 1915. Les exportations de fromage canadien se sont aussi sensiblement accrues, depuis quelques années, notamment depuis la guerre. Montréal, qui est le point principal d'expédition du fromage à destination de l'Europe, comme pour le beurre du reste, en expédiait, pendant la saison de 1914, 1,482,538 boîtes de 82 livres
1 La Gazette Agricole, Ottawa, septembre 1916, page 822,
2 Bulletin hebdomadaire du Commerce, Ottawa, no 678, page 211.
^ Export trade in Canadian products, Gazette, Montréal, 1917, page 165. ^ Export Trade in Canadian Products, 1916, Gazette, Montréal, page 175. Une caisse d'œufs en contient 36 douzaines. 5 Même publication, page 136.
chacune, 1,851,731 boîtes en 1915 et 2,142,699 boîtes en 1916. ^ Ces seules statistiques expliquent assez l'influence des exportations sur les prix qui se font de plus en plus élevés, chez nous. Ainsi, en 1914, le prix d'une boîte de fromage, sur le marché de gros, était de $11.07; à la fin de 1916, ce prix avait atteint une moyenne de $15.26. Le prix de gros moyen d'une caisse de beurre, de $15.45 en 1914, était passé, à la fin de 1916, à $19.14. ^
Il importe de noter, enfin, que, surtout depuis le commencement de la guerre, les prix du marché canadien s'établissent parallèlement à ceux que l'on offre dans les grands ports d'importation d'outre-mer, ou sur les marchés anglais. Quand l'agent d'une maison anglaise, chez nous, offre jusqu'à 43 sous la livre pour le beurre, comme cela s'est vu au cours de l'automne 1916, le prix du beurre se trouve ainsi déterminé sur le marché canadien: et il en est de même pour tous les produits. C'est ce qui explique, en partie, la hausse des œufs, du beurre et des viandes, si marquée au cours de 1915 et surtout durant 1916. L'absence de tout embargo, qui limiterait par exemple les exportations canadiennes aux marchés des alhés, et empêcherait nos marchandises de prendre aussi la route des pays neutres, contribue également à la hausse; car, plus il y a d'acheteurs, moins le producteur est pressé de livrer sa marchandise même à des prix rémunérateurs, mais inférieurs pourtant à ceux qu'il sait pouvoir en obtenir un peu plus tard. Les entrepôts frigorifiques, dont les avantages sont indiscutables pour la conservation des produits alimentaires^ permettent, incidemment, aux accapareurs d'empêcher d'arriver au marché certaines denrées périssables de leur nature et de ne les revendre à prix surfait qu'à la saison où il s'en produit moins.
V avenir
En 29 mois de guerre, le nombre-indice des prix de gros,au Canada, a passé de 134.8 (juillet 1914) à 204.8 (décembre 1916), soit une hausse de 70 points exactement.^ Rien, dans la courbe suivie par ce nombre-indice depuis le début des hostilités, ne fait prévoir un recul ou même un arrêt de la hausse du coût de la vie, d'ici à la fin des hostilités. A supposer que quelques-unes des causes momentanées du renchérissement de la vie disparussent, — et cela
3 Même publication, page 118.
1 Même publication, pages 119 et 137.
2 Annals of the American A cademy of Political and Social Science, juillet 1913 , article de M. E. Pennington sur les entrepôts.
3 Gazette du Travail, janvier 1917.
ne paraît guère possible, puisque les belligérants achètent de plus en plus à l'étranger, à mesure que la guerre se prolonge, — les causes indépendantes de l'état de guerre resteront, exaspérées par le bouleversement de notre commerce, aussi bien que par les larges saignées pratiquées dans nos réserves alimentaires, depuis août 1914. On ne saurait du reste faire disparaître en quelques mois le déficit de nos troupeaux, l'insuffisance de notre production, peupler les campagnes en décongestionnant les villes où s'entassent les non- producteurs qui, par tête, consomment plus que les producteurs.
Il y aura donc, pour la période d'après-guerre, tout un programme de réformes agronomiques, économiques et sociales à exécuter, dans le champ canadien; la tâche sera lourde pour les gouvernants qui voudront en mener à bonne fin les principaux articles.
Les guerres du passé ont parfois été suivies d'une période assez longue de prix à la hausse. Un économiste français ^ notait récemment qu'après la guerre de 1870 les prix ont continué de monter jusqu'à 1873, alors qu'ils atteignirent un maximum, pour descendre ensuite. Il laissait entrevoir une période assez longue de prix de plus en plus élevés, après la grande guerre actuelle. A quoi quelquesuns ripostent, en s'appuyant sur des statistiques établies par l'économiste Tooke, qu'après Waterloo, il y eut une baisse de 30 points dans le coût de la vie en Angleterre. Quoi qu'il en soit, et si les prédictions sont dangereuses, il semble néanmoins admis de tous que le monde ne retournera pas aux prix de F avant-guerre, que les conditions de la vie ne seront plus ce qu'elles ont été jusqu'en 1914. Cela, naturellement, devra entraîner toutes sortes de remaniements et de tâtonnements dans la vie économique des nations, avant la mise au point finale de la machine détraquée par l'immense conflit d'aujourd'hui. Le licenciement, la paix signée, de 20 à 25 millions de combattants et de 5 à 10 millions d'artisans et de femmes employés aux industries de guerre ne devra pas rendre cette opération des plus faciles. Le monde n'aura jamais été en face d'une situation aussi compliquée. La période de destruction, si elle est comparativement courte, aura sa répercussion sur tous les rouages de l'univers, pendant plusieurs" décades, pour ne pas dire un siècle. Et le consommateur qui est la masse, paiera, paiera, paiera.
Montréal, 10 janvier- 1er février 1917.
1 M. Yves Guyot, dans un câblogramme aux Etats-Unis, cité et commenté par le New-York Post, 13 janvier 1917.