PREMIERE PARTIE, CHAP. XIV
leurs je suis pressé de vous parler du bonheur de James, d'autant plus qu'il n'aura pas long-temps à en jouir. Pardonnez-moi ma faiblesse ; je m'intéresse à lui comme Hoffmann avait peur des fantômes qui étaient le fruit de son imagination, et souvenez- vous, pour m'excuser de cette orgueilleuse assimilation avec un homme de génie, que plus un enfant est laid, rachitique et malvenu, plus un père cherche par l'excès de son amour à le récompenser de tout son malheur.
Oui , James fut heureux ; James épousa Hannah; et ce fut im admirable moment que celui où il se dit : Je puis donc n'avoir plus au monde qu'une seule pensée:
c'est elle et son bonheur! son bonheur par le mien! James comprit enfin cette joie d'être aimé sans réserve et sans
borne ; cette émotion qui développe avec tant d'intensité les facultés de vivre et de sentir; qui donne à chaque moment si plein de choses, tant de valeur et si peu de durée; ces plaisirs si séducteurs et si attrayants en espérance, si vifs et si délirants en réalité, si doux et si gracieux en souvenir; cette félicité vivace et véhémente qui s'accroît de tout, du silence ou de l'éclat, de l'obscurité ou du grand jour, de la contrainte ou de la liberté.
Valait-il mieux pour James n'avoir jamais connu ces admirables sensations, destinées à être plus tard si cruellement troublées? c'est ce que nous ne saurions décider. Sans doute il est affreux de voir la vie s'avancer vers sa fin, sans connaître ce qu'elle a de plus doux et de plus beau. Mais n'est-ce pas une consolation