‹ Tout ou rienChapitre 96 sur 109 · CHAPITRE Ier · texte numérisé non relu

CHAPITRE Ier

premier \X\xa#c.

Hannah avait mis son enfant en nourrice à quelques lieues de Londres; la fortune que lui avait laissée lord Arthur et l'emploi de James les faisaient vivre tous

ll\0 TOUT OU RIEN.

deux honorablement ; tout entière à son mari, elle ne le quittait pas d'un instant. Hannah endormit pendant une année la terrible jalousie de James, qui n'eut pas occasion de s'éveiller , ou que du moins rien n'alimentait. Ils semblaient chercher à regagner le temps que le sort avait fait perdre à leur amour.

Quelquefois Hannah parlait de son enfant : alors elle voyait James tressaillir. Son maintien devenait embarrassé, son œil soucieux; il cherchait à changer la conversation. Hannah résolut donc d'éviter ce sujet d'entretien.

Un soir, Hannah était allée à l'Opéra avec son mari; elle ne s'y étalait pas clans la loge la plus riche, comme du temps où elle était duchesse de Porthland; elle était à un étaoje moins fr/shio7?ab/e.Mî\\s

SFCONDE PARTIE, CHAP. I. ll\ 1

au moins chaque sensation douce que lui transmettait la musique, n'était pas repoussée par une sensation cruelle qui lui fermait le cœur. Quant à James, il était clans un de ces états magiques qu'on pourrait appeler la féerie du bonheur.

Hannah était jolie ce soir-là. Ou sait que même sur la figure des femmes les plus constamment belles, il est des jours où une nuance de teint plus délicate, une atmosphère de calme répandue par le sommeil de la nuit comme un parfum visible, le rayonnement de quelque joie, l'ombre d'une douce tristesse , improvisent un charme inconnu. Il la regardait à la lumière des lustres, entourée de suaves odeurs , sous l'influence du chant mélancolique ou de la danse voluptueuse.

Elle lui semblait ce jour-là belle comme si elle n'avait jamais été à lui, comme si

ll\'A TOUT OU RIEN.

c'eût été une nouvelle conquête pour le même amour.

Il l'emmena avec ivresse. Revenue dans cette chambre qui avait été sa chambre nuptiale, Kannah debout devant la cheminée commença à se dépouiller de sa brillante parure, que l'usage rend obligée à l'Opéra de Londres. Mais ce n'était qu'avec lenteur; car James s'était saisi d'un de ses bras, et ses lèvres ne voulaient plus s'en séparer.

Une lettre attendait Hannah sur la cheminée ; elle l'ouvrit avec difficulté et d'une seule main ; mais à peine y eutelle jeté les yeux qu'elle arracha précipitamment son bras à James, et parut occupée tout entière à lire avec épouvante ce nouveau message.

Voici ce que contenait cette lettre qui paraissait fort insignifiante :

SECONDS PARTIE, CHAP. \. l[\5

« Mistriss ,

« Plusieurs maisons ayant été brûlées il y a huit jours par un incendie au village d'Ashton , près Londres , nous avons fait une souscription dans le cercle de nos connaissances en faveur des victimes de ce désastre. Nous faisons , mistriss, un appel à votre bienfaisance.

« Elisabeth Willie. »

— Àshton!.. Ashton!.. s'écria Hannah, c'est le village où mon fils est en nourrice. S'il avait péri!..

— C'est impossible, dit James, nous l'aurions su , et d'ailleurs on ne dit pas qu'il y ait péri quelqu'un.

— Il n'importe ! dit Hannah... Mon Dieu! comment savoir à cette heure...

lf\l\ TOUT OU RIEX.

James voulut en vain prouver à Hannah que le malheur qu'elle craignait ne pouvait être arrivé sans que depuis huit jours ils n'en eussent reçu la nouvelle positive. Le péril qui n'est qu'impossible est encore à craindre pour le cœur d'une mère. En vain, surmontant sa répugnance à parler d'un sujet qui lui faisait tant de mal, James crut-il la consoler; en vain chercha -t-il à lui faire partager les transports qu'il ressentait; il n'obtint d'Hannah qu'une obéissance passive et résignée à toutes ses preuves d'amour.

Une cruelle idée vint alors à James, d'autant plus cruelle qu'il ne pouvait demander à Hannah de dissiper la crainte qui la causait; si nous osions soulever les rideaux du lit nuptial, nous révélerions à nos lecteurs qu'Hannah appartenait à

cette classe nombreuse de femmes dont l'amour ne va que de la tète au cœur, et ce fut peut-être un grand malheur pour elle. Jusqu'alors, à travers l'ivresse morale et le bonheur intellectuel avec lequel Hannati accueillait la tendresse de son époux, celui-ci n'avait pas su deviner la froideur de ses sens. Mais quand il sentit une inquiétude, qui n'était point pour lui , résister à l'amour qui venait de lui ; quand il trouva des larmes sous ses baisers, il se dit intérieurement ceci, qu'un écho inconnu lui répéta toujours depuis :

Peut-être n'était -elle pas ainsi avec lord Arthur.

Dès ce moment sa vie fut empoisonnée.

Le lendemain il était glacé et soucieux ; llannah voulut partir pour Ashton. Il se refusa d'abord à l'y accompagner; puis,

246 TOUT OU RIEJN.

au moment où il la vit prête à partir, il s'y 4écida. Une seule alarme lui avait rendu toute sa jalousie.

Dès qu'Hannah vit son fils, que par tendresse pour James elle n'avait pas fait venir depuis un an , elle s'écria : Qu'il est

joli !

C'était une miniature vivante de lord

Arthur.

Elle saisit l'enfant , et l'embrassa mille fois , comme s'il avait été sauvé des flammes qui ne l'avaient seulement pas menacé. Elle couvrait de baisers ces petites joues , ces traits qui rappelaient à James d'autres traits si bien connus.

— Mes affaires me rappellent à Londres, dit-il au bout de quelques instants; j'ai à repartir.

— Encore un moment, dit Hannah.

SECONDE PARTIE, CHAI». I. i/|7

— Je ne puis attendre; partons, il le faut... je...

Je le veux fut sur ses lèvres... Ilannah ne l'entendit pas, mais elle l'y avait vu. Elle prit son bras, et partit silencieusement.

Page 1