PREMIERE PARTIE
Fritz Walter arrêta sa charette anglaise au bord du trottoir, derrière la file des autres équipages. Celaient des voitures d'été et de bain de mer, des paniers avec des poneys, des carrioles avec des ânes, du sapin verni, des harnais blancs, des sonnailles, et des pompons rouges.
D'un coup d'œil, Fritz Walter les passa toutes en revue.
— Est-ce que j'arriverais trop tard? A-t-elle déjà pris son bain? Je ne vois pas sonf)anier et son poney.
Mais tout de suite il tressaillit. Il venait
d'apercevoir le break des Renoir, un grand break de chasse, solidement bâti pour rouler les routes de campagne.
Pourquoi était-elle descendue avec ce grand équipage ? Y avait-il donc toute une compagnie avec elle ? Sa mère, peut-être.
Fritz sentit son cœur se serrer. Il l'avait rencontrée plusieurs fois au bal, l'hiver précédent. Et même il avait dansé tout un cotillon avec elle. Une timidité l'avait empêché de se faire présenter à madame Renoir. Tous les matins, il rencontrait M. Renoir à la Bourse. Le vieil armateur, retiré de la bataille, venait quotidiennement y prendre l'air des nouvelles. Fritz le saluait. Il avait eu l'occasion de s'entretenir en tiers avec lui. Mais leurs rapports s'arrêtaient là.
Dans cette lumière de onze heures, par une belle matinée de juillet, la baie de Sainte- Adresse était bleue comme la Méditerranée. A gauche, le Havre avec le profd de sa jetée et, derrière, ses forêts de mâts. A droite les falaises de la Ilève, la Ghapelle-des-Flots, le Pain-de-Sucre tout blanc, les tours massives des deux phares. Et il semblait que la mer montât du galet au ciel, droite comme un
mur, qui renvoyait l'écho des abois de chiens, des éclats de rire, le bruit confus des voix.
En descendant l'escalier, Fritz Walter se parlait à soi-même.
— Quel poltron je faisi Ne dirait-on pas que cette mer lui appartient et que je n'ai pas le droit de venir me baigner ici, sans lui demander si cela lui plaît ?
Pour se tromper lui-même sur son inquiétude, il s'attardait à causer avec la gardienne des costumes. Et, tout en jetant des regards à la dérobée, entre les peignoirs étendus et gonflés par la brise, il retardait le moment d'entrer sous la tente.
Quelqu'un en passant l'interpella :
— Bonjour, Fritz !
Il répondit :
— Bonjour I
Sans même regarder à qui il parlait. A la fin, il se décida.
Il fallait passer devant la tente pour gagner les cabines.
L'usage était de s'y arrêter un instant «et de saluer les femmes que l'on connaissait. Les mères, les institutrices, restaient là, à l'abri
du soleil, pendant le bain de leurs filles ou de leurs élèves. Le plafond de toile rabattait le tapage des conversations, et cette tribune pleine de toilettes claires, était bruyante comme une cage d'oiseaux des îles.
A quelques pas de lui, «elle» était là, assise sur une chaise de paille. Il le sentit, et il sut qu'il s'approchait d'elle, sans lever les yeux, par le tremblement et la joie de son cœur. Elle était vêtue d'une toilette fraîche, très simple, dont la grâce jeune de son corps faisait toute la coquetterie. Rien dans sa tenue, ni dans sa toilette, ne pouvait arrêter l'attention. Cependant il parut à Fritz Walter qu'elle trônait là, comme une reine, que tous les regards devaient d'abord aller à elle, et qu'elle les gardait attachés.
De môme, cette tente, ouverte à tout venant, lui semblait quelque chose comme un salon dont elle faisait les honneurs. Quel droit avaitil d'entrer là ? En s'y hasardant, ne risquaitil pas de lui déplaire? Encore une fois il se gourmanda:
— Quel imbécile je fais I
11 avait la sensation d'un étrange dédouble-
ment, où sa volonté le portait en avant comme un joclvey qui enlève un mauvais cheval.
A ce moment une bande de jeunes misses envahissait latente et bousculait tout le monde pour découvrir des chaises. Il se risqua derrière elles. Il descendit tout près de Claire. Et abritant ses yeux de sa main, il regarda la mer sans oser tourner la tête du colé de la jeune fdle.
Ce vieux bain de Sainte-Adresse, tout vermoulu et disjoint, était le rendez-vous de la société élégante. On abandonnait aux étrangers, aux Parisiens de passage, aux gens de la ville, les belles installations de Frascati. On se cantonnait là, entresol, protégé contre l'envahissement des fâcheux par la médiocre apparence de l'établissement. La clientèle du bain se recrutait à Ingouville et à Sainte-Adresse. C'étaient les habitants de toutes ces riches villas qui couronnent les deux coteaux, solidement établies, comme les fortunes mêmes de ceux qui les habitent, abritées des coups de vent d'hiver par des doubles fenêtres. .
Et aussi bien, par le contact journalier avec l'Angleterre et l'Amérique, les mœurs de ces
vieilles familles havraises ont-elles pris une couleur de franchise très exceptionnelle en France. C'est pour les jeunes filles et les jeunes gens une facilité de causerie sans contrôle, une liberté de promenades, qui, depuis plus de cinquante ans qu'elle dure, n'a pas causé un seul scandale; — une expérience qui donne tort au préjugé d'éducation étroite où la race latine emprisonne la jeune fille.
Grâce à ces habitudes de liberté, personne n'eût été choqué de voir Fritz Walter venir présenter ses hommages à mademoiselle Renoir, en l'absence de ses parents et dans un endroit public.
Glaire avait, elle aussi, aperçu le jeune homme? Avec un naturel que Walter trouva charmant et où il crut deviner une intention de l'encourager, elle se leva et dit :
— Daisy, je crois que le moment est venu de prendre notre bain.
Elle repoussa sa chaise. En passant à côté de Walter, elle le regarda une seconde, mais si franchement, avec ses yeux brillants et rieurs, qu'il reçut comme un choc et rougit jusqu'au cou.
En même temps il se découvrait :
— Mademoiselle...
De même, il salua les deux personnes qui accompagnaient Claire: une jeune femme, une autre jeune fille...
— Bernard, dit Walter à un garçon qui se déshabillait, à côté de sa cabine, et qu'il avait pris en amitié, sachant sa sœur amie de Glaire, — sais-tu le nom des deux dames que mademoiselle Renoir a conduites ici dans son break?
Le garçon répondit :
— La dame qui a des cheveux rouges ? C'est madame Mellow, une Américaine...
— Et la demoiselle en jersey bleu ?
— C'est la fille du colonel Jourdan. Ces gens-là sont en séjour chez les Renoir.
Tout occupé de Claire, Fritz avait mal regardé la jeune fille; mais au moment où son voisin nommait madame Mellow, il revit le demi-sourire par où l'Américaine avait répondu à son salut. Et cette pensée lui traversa l'esprit : ^
— Peut-être Claire a-t-elle parlé de moi à son amie?
En tout cas, cette madame Mellow semblait d'un abord facile. Fritz songea qu'il se ferait présenter à elle. Sûrement, par cet artifice, il parviendrait à s'approcher davantage de Claire.
...Quand Fritz Walter sortait pour son bain, des lorgnettes se braquaient, et d'avance des gens venaient s'accouder à la rampe de l'estacade pour assister à son plongeon.
Grand et souple, le corps équilibré par la gymnastique, les cheveux et la moustache blonds, le nez droit avec les yeux bleus des races de l'Est, il avait dans toute sa personne comme une élégance militaire, un caractère d'énergie vraiment virile. D'ordinaire il courait jusqu'au bout de l'estacade, il s'élançait sur le tremplin, et, avant de tomber à la mer, il tournait sur lui-même dans un saut périlleux. Il tirait un secret amour-propre de celte habileté aux exercices physiques. Mais, ce matin-là, il lui parut qu'il serait indélicat de se mettre si fort en évidence. Sûrement « elle » n'approuverait pas cela. Donc il descendit tout simplement vers la mer, par les sentiers de planche. 11 plongea dans la première vague,
et, d'un mouvement fort, un bras après l'autre, il tira sa coupe.
— R'ga'dez voir m'sieu Walter! Il a l'air d'avancer à l'aviron! cria le maître baigneur, comme le nageur passait à côté de sa barque.
Glaire, madame Mellow et mademoiselle Jourdan y étaient assises, roulées dans leurs peignoirs. Elles tournèrent la tête. Le cœur battant, Fritz passa à côté du canot.
Cette sensation de course dans l'eau fraîche lui était plus chère que tous les plaisirs. Il en jouissait doublement à cette minute, car le rythme des mouvements physiques réglait le battement de ses tempes, et il reprenait possession de soi. Même il osa se diriger vers le radeau où il savait que Glaire se faisait débarquer par le canot pour plonger du haut de l'échelle. Il l'atteignit avant la barque et s'assit discrètement sur le bord, les jambes dans l'eau, pour souffler.
Quelques instants après. Glaire sautait sur le radeau. Elle était seule. Ses deux compagnes avaient plongé du banc de la barque.
Il se demandait si jamais il auraît l'audace de se retourner. Mais Glaire l'interpella la
première, et, gentiment, elle lui tendit la main.
— Mon Dieu, dit-elle, que vous nagez bien! Nous avions peine à vous suivre...
Vraiment elle était charmante dans son costume de garçon, tout bleu avec un ruban blanc, comme le bonnet de caoutchouc, comme les sandales. Et une fois de plus il baissa les yeux, troublé jusqu'au fond du cœur par ce sourire sincère, cette candeur des regards qui remuait dans son âme d'orphelin des souvenirs de tendresses oubliées, indéfiniment sonores.
— Mais vous-même, dit-il, vous êtes une nageuse hardie. Vous vous faites conduire jusqu'à perte de pied.
Elle sourit et dit :
— Vous allez rirel La mer est grande, n'est-ce pas ? et ce n'est pas comme un lavabo de pension où tout le monde se débarbouille I Eh bien! j'ai toujours hâte de traverser cette flaque du bord où il y a une bande de canards qui barbotent.
Elle éclata de rire. 11 rit comme elle et répondit :
— Je sens de même...
Puis tout de suite il rougit j usqu'à la racine de ses cheveux blonds : comment avait-il bien osé se comparer à elle !
Elle le regarda avec un peu de surprise. Il lui parut qu'elle cherchait à deviner son embarras. Et peut-être elle comprit, car, soudain, elle rougit à son tour.
— Voyons, il faut pourtant que je me décide à plonger. Mes amies là-bas me font signe.
Il se demandait :
— Va-t-elle me donner encore une fois la main? Si elle me la tend, c'est un signe qu'elle n'est point lâchée...
Mais Glaire le salua seulement d'un mouvement de tête hâtif et elle se jeta dans l'eau.
Lui-même piqua longtemps après que le cercle d'écume où elle avait disparu, se fût élargi, brisé sur les bords. Il voulut prolonger son bain. Mais il n'y prenait plus de plaisir. Il sortit de l'eau, regagna sa cabine, essaya de s'intéresser aux essais de son petit ami Bernard qui s'étouffait avec une cigarette...
Un brusque soulèvement des ^peignoirs étendus dans l'escalier du bain lui montra
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Glaire qui remontait avec ses deux amies. La jeune fille Tavait aperçu. Il monta.
— Je ne puis pourtant pas faire caracoler ma jument derrière leur break I se disait-il en cherchant à apaiser sa bête qui, froide d'épaules, bondissait dans les brancards.
Il rendit les rênes, et la bête se réglant tout d'un coup, allongea son trot. Au moment où il dépassait le break des Renoir, il salua sans regarder. Glaire répondit à son salut. Et tous deux rougirent.
Au grand trot des deux carrossiers normands, le break descend la rampe de Sainte-Adresse. 11 tourne à gauche. Il gravit le coteau d'Ingouville.
Les trois promeneuses ont ouvert leurs ombrelles.
Après la fraîcheur de la mer, elles jouissent délicieusement du soleil de midi qui fait brûler les coussins de la voiture.
Madame Mellow — Daisy, comme dit Glaire, — est toute baignée dans un reflet rose d'ombrelle, et cela pâlit encore son teint de*camélia, où les légères taches de rousseur semblent ces
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délicates cassures qui font valoir la blancheur des pétales.
Depuis trois ans qu'elle est veuve, la jeune Américaine a beaucoup couru le monde. Elle a promené son deuil blond sur toutes les plages d'été et d'hiver. On l'a vue à Madère, à Biarritz, à Nice, à Naples et à Palerme. Chaque fois, des gens perspicaces ont découvert dans l'entourage des hommes qui posaient leur candidature à sa main. Chaque fois ces pronostics ont menti. Madame Mellow a fait ses malles, et, un matin, on a su qu'elle était partie, veuve comme devant, dans un wagon de fleurs, que ses admirateurs désespérés avaient fait décorer pour elle.
— Jurez-nous au moins, Daisy, que vous ne vous remarierez pas? demandent chaque fois les soupirants déconfits.
Et madame Mellow répond :
— Cders amis, je me remarierai le jour où j'aurai trouvé un maître que j'aime mieux que ma liberté. Je ne sais si je le rencontrerai jamais. Dans tous les cas, je ne le cherche point...
A-t-elle dit la vérité, madame Mellow, à ses
amoureux de Deauville, quand elle a traversé la baie pour venir s'installer chez les Renoir? Ils sont ses petits-cousins par son mari. Mais ce n'est pas un devoir de parenté qui lui a fait quitter son existence élégante, un peu tapageuse, pour cette vie calme que l'on mène làhaut, dans la grande maison familiale des Renoir, sans autre distraction que des plaisirs de jeune fille, des promenades, des causeries, des lectures, de la musique après dîner, jusqu'au couvre-feu de onze heures.
Daisy, qui est toujours franche avec soimême, sait bien qu'elle est venue pour assister au retour d'André Renoir, le frère de Glaire.
Elle ne l'a jamais oublié ce garçon qu'elle a entrevu, dix ans plus tôt, lorsqu'avec M. Mellow elle faisait son premier voyage sur le continent. A ce moment-là André venait d'entrer à Saint-Cyr. Autour de lui on était tout à la joie de son grand sabre, de son pantalon rouge, de ses épaulettes, de ses éperons, de la touffe de plumes qui frissonnait sur son képi.
Mais ce que Daisy a surtout gardé dans son souvenir, c'est cette paire d'yeux, verts comme la mer normande, où sautillaient des flammes
courtes, presque fauves, — c'est cette ironie silencieuse, cette raideur de ton, cette parole un peu brève, comme si les dents serrées ne lâchaient les mots qu'à regret, — des signes d'une vie intérieure profonde, d'une décision vraiment virile, d'une énergie pour un peu farouche.
— On se battrait avec un pareil homme, a souvent pensé Daisy, quand les yeux clairs d'André, où elle s'est peut-être bien mirée de tout près autrefois, viennent voltiger près de son visage. On se battrait, mais c'est un maître qui vaut qu'on cède.
Et aussi bien le jeune capitaine a-t-il fait parler de lui depuis sa sortie de l'École. ^
On ne l'a guère vu au régiment. Détaché, pour son plaisir, en missions périlleuses il a accompagné les explorateurs qui cherchent à travers les sables et les forêts africaines la route des grands lacs. En ce moment il est absent depuis des mois. Avec un lieutenant de ses amis et une troupe de Chaamba il vient d'explorer, au sud du Maroc, les oasis qui commandent le chemin du Sénégal. Des courriers ont annoncé son retour pour la fin de
septembre. Il doit traverser l'Algérie à la hâte et venir se reposer de ces rudes fcitigues dans la maison paternelle.
Madame Mellow a voulu se trouver là pour le recevoir. C'est un projet ancien, un plaisir qu'elle a promis de donner à sa curiosité un peu blasée. Aurait-elle des vues arrêtées sur André? Peut-être est-elle un peu ûgée pour songer à devenir sa femme. Elle a vingt-huit ans; lui vient bien juste d'atteindre sa trentaine. Elle est sûre qu'elle a encore dix ans à être belle. Et puis, sans parler de ses millions dont le poids peut toujours entraîner la balance, Daisy sait bien que pas un liomme, surtout pas un Français, ne pourrait résister à ses coquetteries. Ceci seulement lui donne de l'ombrage :
Pourquoi madame Renoir a-t-elle tout justement invité le colonel Jourdan et sa fille à passer les vacances à Ingouville? Y aurait-il là-dessous quelque projet de mariage pour André? Madame Mellow se rassure en songeant que les allures de Mao Jourdan ne doivent guère être du goût de madame Renoir.
Fille d'une Italienne, morte en couches après
deux ans de mariage, Mao a été élevée par le colonel. A six ans son père l'a placée en face de lui, à la table où s'asseyaient ses officiers. Et, encore que tous ces hommes d'honneur aient surveillé leurs causeries, respecté avec dévotion les oreilles de l'enfant, puis de la jeune fille, Mao a de la vie une expérience tout ensemble virginale et précoce.
Elle dit volontiers :
— Moi j'suis un enfant de troupe...
Ou encore, quand tout d'un coup, son père s'aperçoit de ses audaces de langue et se fâche, elle prend cette tête grise dans ses mains et elle dit, en l'embrassant, d'une voix câline :
— Mais voyons, mon colonel, j'suis pas une jeune fille, moi I J'suis le chien du régiment...
Et si le père ne peut tenir longtemps rigueur à ces yeux de velours, une personne un peu raide et réservée comme madame Renoir, doit se choquer tout bas.
— Quel âge avez -vous, Mâo?
La jeune fille relève très haut ses sourcils d'Italienne, presque rejoints sur le front — les sourcils de la tendresse jalouse :
— Ça ne se dit plus, Daisy?
— Voyons, petite folle.
— Eh bien, voilà huit ans que je ne marque plus... Je vais sur dix-neuf ans...
Et, se tournant vers Glaire, Mâo ajoute :
— Pendant qu'on montre ses dents, quel âge a-t-il, ton monsieur du radeau ?
Claire rougit et demande :
— M. Fritz Walter?...
— Oui, ton beau plongeur,..
— Mais je ne sais pas, Maol Une trentaine d'années, à peu près...
Mâo compte sur ses doigts, puis elle dit d'un ton sentencieux :
— Toi dix-huit ans... lui trente ans... l'écart d'âge est suffisant... Je vous permets de causer ensemble... Si c'avait été un blanc-bec de vingt ans, je t'aurais dit tout crûment ma manière de voir sur vos apartés.
— Mais voyons, Mâo...
— Ma chère, il faut toujours penser au dénouement des idylles, et c'est une sottise que d'épouser un homme du même âge que soi. Dites-lui ça, Daisy, vous qui êtes une femme d'expérience...
Une seconde, les yeux noirs et les yeux bleus s'interrogèrent, mais sans livrer leur secret.
Fuis madame Mellow dit :
— Je n'en sais vraiment rien, Mao, mais pourquoi voulez-vous marier noire petite Glaire avec ce monsieur Walter?
— Est-ce bien moi toute seule qui y songe? dit Mao en éclatant de rire.
Mais tout de suite, comme elle voit que Claire se trouble, elle s'arrête, ferme son ombrelle, se rapproche de son amie. Et, l'enlaçant d'un bras, elle dit en lui baisant les joues :
— Voyons, tout cela c'est pour nous amuser, ma petite Glaire; ce n'est pas pour le faire de la peine.
Justement les chevaux passent la grille du parc. Le break roule sur les allées sablées, et Claire a tout juste le temps de se remettre avant que de sauler dans les bras de son père qui l'attend avec le colonel sous la véranda.
Le bon M. Renoir a rapporté d'un long séjour aux Élals-Unis la moustache rasée, le collier de barbe grise et aussi le flegme des Américains.
A présent que ses affaires sont liquidées, sa fortune assise, rien ne trouble plus sa quiétude d'âme. Régulièrement, chaque matin, il descend à la Bourse pour s'informer des spéculations des autres. Les « affaires » ont rempli sa vie. Elles ont été sa seule pensée, son unique [(laisir. A présent qu'elles lui manqucnt,^l ne sait trop comment remplir ce vide où son aciivité s'engourdit, incapable de s'attacher à d'autres
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objets que les cotes du café ou du coton, et les beaux frets de paquebots.
Tout l'après-midi le bon M. Renoir erre dans son parc. Il tourne autour des massifs de rosiers. Il fait aux pucerons une guerre sans merci. Il va s'asseoir, un instant, dans le salon de verdure, pour fumer un cigare de choix, à l'abri du soleil. De cette place fraîche il aperçoit ses gazons anglais, sa maison solide, surchargée de glycines et de vignes vierges, confortable, derrière ses doubles fenêtres, égayée par la saillie des how-windows, les belles verdures des serres qui prolongent les ailes. Et le bon M. Renoir ne comprend pas que tant de gens arrangent mal leur vie, gaspillent leur argent, risquent des spéculations fâcheuses, des placements imprudents. C'est si doux d'achever son existence confortablement, sans tracas, sans inquiétude du lendemain, avec du soleil sur la façade de sa maison et les joies familiales dans le cœur.
A trois heures, (juand la grosse chaleur est passée, le bon M. Renoir quitte la salle de verdure et il vient s'asseoir devant la maison sur un rocking-chair. Il allume un second ci-
gare. Il ouvre la Revue des Deux Mondes. Il a toujours la Revue des Deux Mondes sous le bras, dépassée par uu magnifique coupe-papier d'ivoire. Mais c'est une pure contenance. Jamais il n'ouvre le volume. C'est pour répondre aux mauvaises langues qui prétendent que le bercement du rocking-chair ne lui vaut rien, et qu'il s'abandonne à de légers sommeils entre ses repas et ses promenades.
A cinq heures, le bon M. Renoir prend sa canne. Il allume un nouveau cigare, et, les mains derrière le dos, roulant un peu les épaules, poussant sa fumée, il va jusqu'au bout de la Côte, voir le soleil sur la mer.
De là, le spectacle est admirable. Entre le coteau et la Seine, la ville est allongée. A droite, des voiles, des fumées de paquebots, couvrent toute la rade. En face, les collines de Basse-Normandie s'étendent comme une toile de fond, tantôt noyées dans une lumière bleue, tantôt rapprochées par un rayon de soleil qui fait sortir du vague les belles verdures de leurs prés, les toits d'un port de pèche, assis au milieu des arbres, les pieds dans la mer.
Ici le bon M. Renoir a parfois un petit ser-
rement de cœur. Il regrette de ne plus être au nombre de ceux qui attendent ces navires lourds de marchandises, ceux qui font leur partie dans ce concert d'activité bourdonnante dont le bruit est sous ses pieds. Alors le bon M. Renoir lâche coup sur coup, quatre ou cinq bouffées de son excellent cigare de la Havane, et il songe qu'après tout sa vie a encore un but : l'établissement de ses enfants. Dans le nuage de fumée dont il s'enveloppe, le père de Claire et d'André fait de bons rêves. Il se voit assis devant la maison sur son rocking-chair avec la Revue des Deux Mondes sur les genoux. Une nourrice très enrubannée lui apporte un bébé tout blanc, tout rose. Lui, il ôte son cigare de ses dents et il embrasse cette fleur de Ikngale à pleines joues. Certainement le jour n'est pas lointain où ce rêve pourrait prendre corps.
Claire va sur ses dix-huit ans. C'est elle, sans doute, qui se mariera la première. Il ne faudra pas contrarier, son choix. Le bon M. Henoir se félicite encore, à l'heure qu'il est, d'jivoir jadis épousé sa femme par inclination.
Elle était peut-être un peu raide, un peu sévère d'aspect, cette jeune Lorraine, avec ses bandeaux « à la Mignon d'Ary Scheffer », encadrant un ovale tout à fait pur. Peut-être avait-elle dans Tâme une inquiétude un peu exagérée des choses du ciel, un goût de controverse un peu trop militant, un instinct parfois agressif de prosélytisme. D'autres auraient souffert de cette volonté toujours tendue, de cette mysticité plus intellectuelle que sentimentale. Mais lui, il a été ravi, tandis qu'il était si occupé des choses de la terre, de pouvoir remettre le soin de ses destinées ultérieures, à une personne si au courant des affaires d' « En Haut ».
Ces jours-ci, le bon M. Renoir est tout troublé par la présence du colonel Jourdan. Bien entendu, il est enchanté de le voir. Le colonel a été pour André d'une bonté paternelle. Jamais il n'a mis obstacle à ces fantaisies de voyage qui éloignaient sans cesse le jeune capitaine de son régiment. Mais, d'autre part, c'est une chose bien fâcheuse que d'être^obligé de changer toutes ses habitudes. Ainsi on ne savoure un bon cigare qu'à demi quand il y
a nécessité de l'ôter constamment des dents pour entretenir une conversation. Puis, la promenade n'est plus un plaisir s'il faut surveiller son pas, le régler sur les enjambées d'un autre. Et le colonel a un formidable compas, un rythme de marches militaires.
C'est seulement à l'heure des repas que le bon M. Renoir jouit pleinement de la présence de ses hôtes. Il aime à prolonger cet instant par des causeries. C'est peut-être le seul point sur lequel il n'est pas parfaitement d'accord avec madame Renoir. Celle-ci estime qu'on doit accorder à la table le temps strictement nécessaire pour se nourrir — comme pour la toilette, comme pour tout ce qui ne regarde que les besoins ou les plaisirs du corps. Le bon M. Renoir a plus d'indulgence pour ses digestions. Et il apprécie les lenteurs de service d'Hermann, le vieux maître d'hôtel, son frère de lait qui, entre le « plat doux » et le café, lui donne le temps de raconter à loisir les petits incidents de la matinée.
Et justement ce matin, malgré les signes de sa femme qui s'impatiente, M. Renoir est particulièrement prolixe. 11 donne des renseigne-
ments précis sur les oscillations des cours. Il conte une bonne farce que le Havre vient de jouer à Anvers. Et dans sa satisfaction, entre chaque parole, il caresse son collier de barbe à la Jonathan.
— A propos, Daisy, je vous ai trouvé un fox-terrier.
Cette bonne nouvelle réveille l'attention éparpillée des dames. Et madame Mellow répond avec son plus gracieux sourire :
— Si vite que cela, cher monsieur Renoir?
— Et il paraît que l'animal est superbe. Je ne l'ai pas encore vu, mais on me l'amènera demain. C'est une bête de trois mois. Elle est déjà sevrée.
Madame Mellow est ravie. Elle demande :
— Vous l'avez trouvée chez un marchand?
— Non. Figurez-vous que j'avais parlé de ce fox à tout le monde sur la place. Il y a ici pas mal d'amateurs qui en élèvent pour la chasse au blaireau. Ce matin, j'ai été abordé par un jeune homme que je connais à peine. Il m'a dit : « J'apprends, monsieur, qiy3 vous cherchez un terrier. Ma chienne vient tout justement d'en élever trois qui sont très beaux.
Voulez-vous me permettre de vous en offrir un? » Gomme il ne pouvait être question de payer, je disais non pour la forme. Mais ce monsieur a si gracieusement insisté que, ma foi, j'ai accepté.
— Voilà un homme bien aimable ! dit Mao en riant. Est-ce que vraiment il ne se doutait pas que le chien était pour Daisy? Gomment s'appelJe-t-il, cet éleveur de terriers?
— M. Fritz Walter.
Toutes les deux à la fois, Daisy et Mào regardent Glaire. Et elles sourient.
Si peu occupé qu'il soit d'épier les impressions des autres, le bon M. Renoir s'aperçoit de l'effet causé par ses paroles. Il se tourne vers sa fdle et demande :
— Tu le connais, ce monsieur Walter?
Glaire, qui sent les yeux de sa mère attachés
sur elle, dit sans regarder, d'une voix qu'un peu d'émotion étrangle :
— Oui, j'ai dansé deux fois avec lui cet hiver.
Elle n'ajoute pas qu'elle le rencontre presque tous les jours comme par hasard, sur sa roule. Mais madame llenoir insiste.
— Est-ce ce grand jeune homme blond, que j'ai remarqué ces dimanches derniers au Temple, et qui écoutait si sérieusement le prêche ?
Glaire répond hypocritement :
— Je crois que oui...
Puis, comme on se lève de table, elle profite de ce brouhaha pour disparaître bien vile, pour échapper aux plaisanteries de Mâo, aux questions de Daisy. Et de la porte, en se sauvant, elle leur crie :
— Je vous rejoindrai plus tard, mes chéries... Il faut que j'aille finir ma lettre à André.
Sur le seuil de sa chambre Glaire rencontra le vieux maître d'hôtel. A sa contenance embarrassée, elle devina qu'il avait quelque chose à lui demander.
— Que veux-tu, Hermann?
— J'ai deux prières à vous adresser, mademoiselle Glaire. D'abord, puisque vous allez écrire à M. André, souhaitez-lui bien le bonjour pour moi. Il aura plaisir à savoir que ses chiens sont toujours bien portants, et que sa jument s'est refait sa barre gauche. L'autre histoire, mademoiselle Glaire, ça me regarde particulièrement. Vous vous souvenez bien de
mon neveu Michel ? 11 vient de passer cinq ans à voyager, en Italie, en Suisse, en Allemagne pour finir son apprentissage dans des hôtels. Si c'était un effet de la bonté de madame votre mère de le laisser venir ici, je lui chercherais une place à côté de moi, en attendant que je sois trop vieux pour servir et qu'il me remplace dans cette maison.
Glaire promit à la hâte ce qu'on lui demandait. Elle était pressée de se retrouver seule. Depuis cette soirée où elle avait dansé et causé avec Fritz Walter, la vie n'avait plus le même sens pour elle. Elle se relevait le matin avec cette angoisse au cœur f[ui, autrefois, l'étreignait quand il fallait partir pour le « cours » avec des devoirs bâclés, des leçons mal sues.
— Je n'ai pourtant rien fait de mal ! songeait-elle, les larmes aux yeux.
Alors si sa vue se portait sur la glace, dans le tas des nœuds de cotillon, des éventails, des babioles en faveur et en papier doré, épinglées à son miroir de jeune fille, elle attachait ses regards à une cocarde rose blanche, ^xée à un bouquet fané. Et c'était le souvenir qui pesait sur son cœur innocent comme une pierre, le
secret qui mêlait le cauchemar à ses rêveries. Tout d'un coup, elle voyait entrer dans la maison quelque jeune homme choisi par sa mère. Elle flairait en lui un fiancé, accueilli d'avance. Faudrait-il se soumettre alors, et pour la vie accepter la domination d'un homme quand elle en avait un autre dans le cœur?
— Tout cela, pensait-elle, parce que j'aurai manqué de confiance.
Mais comment venir trouver sa mère et lui dire :
— J'aime ce jeune homme...
— D'où le connais-tu?
— J'ai dansé avec lui... Il s'est placé sur ma route... Il m'a paru qu'il se troublait toutes les fois qu'il m'a rencontrée...
Ces marques d'amour, certaines pour elle, ne sembleraient-elles point ridicules à ses parents? Oserait-elle leur faire un aveu sur ces preuves? Pourrait-elle supporter la honte de leur doute, — soutenir l'humiliation de cette réponse :
— Ton père ne peut pourtant pas aller trouver M. Walter de ta partiel lui olTrir ta main !
Et, dans l'angoisse où la plongeaient ces réflexions, elle se demandait, à de certaines minutes, si vraiment elle n'était pas la dupe de sa propre tendresse, si lui, de son côté, Fritz l'aimait.
— Dans ce cas-là, il me semble qu'il aurait plus d'audace. Il s'ingénierait davantage pour forcer notre porte, pour se faire présenter ù nos parents. Hier encore, sur le radeau, il n'aurait pas tourné la tête si je ne m'étais avancée vers lui.
Ces doutes la faisaient souffrir. Heureusement elle se souvint à propos de l'histoire du fox terrier. Cela c'était une audace, et, de plus une habileté heureuse. Comment ne pas croire après cela que Fritz Walter avait un plan. Et Claire apercevait si nettement le but de Fritz que ses yeux sourirent.
Elle ouvrit sur sa commode une petite boîte en bois de rose. Elle en sortit un carnet de bal tout froissé. Un nom était tracé au crayon, déjà à demi effacé. Elle y appuya ses lèvres.
— Ah I si mon cher André était là ! soupira-t-elle, je lui confierais mon embarras. H me tirerait de peine...
Ils avaient toujours eu l'un pour l'autre une tendre amitié. Elle, douce, molle comme de la cire, avec des larmes faciles dans ses yeux bleus. Lui, turbulent, révolté contre toute règle, hardi aux exercices physiques, ivre d'indépendance. Enfant, il manquait le lycée, entraînait ses camarades à des écoles buissonnières, dans les bois, dont il revenait effrontément chargé de fleurs pour Glaire, avec de superbes gourdins taillés en plein taillis que le vieil Hermann ornait du bout de son couteau. Ou bien c'était en mer des parties de barques, pour lesquelles il quittait la maison, au milieu de la nuit, sautant par les fenêtres, franchissant les murs. Et ce jeune garçon qui ne pouvait supporter une discipline de pédagogue, obéissait avec une espèce d'ivresse aux rudes commandements des pêcheurs dont il avait fait ses amis. Il rentrait trempé, les mains saignantes de froid, gelées sur l'aviron. Il recevait sans sourciller les remontrances de sa mère.
]^]t quand elle arrivait à cette phrase qui d'ordinaire concluait ses semonces :
— Dis-moi, André, que tu as du regret
et que c'est la dernière fois que tu désobéis? Il répondait avec crânerie :
— Ma chère maman, vous voulez que j'aille m'enfermer dans ma chambre et que j'y reste jusqu'à demain? Je vais y monter. Mais quant à m'engager pour l'avenir, je ne peux pas. Je retournerai à la mer.
Madame Renoir joignait les mains..
— Mon pauvre enfant, je vais prier pour toi I Une seule chose la consolait dans ses inquiétudes :
— André, songeait-elle, a le dédain du mensonge...
Et aussi, elle était sûre de son cœur.
Une fois, pendant une maladie qui, durant des mois, l'avait clouée sur sa chaise longue, il s'était fait le compagnon de sa convalescence. Lui, qui ne rêvait qu'échappées dans la campagne et sur les plages, il lui avait donné, pendant des semaines de suite, toutes ses heures de loisir. Elle l'avait vu à côté d'elle, un livre à la main — plus habile, plus attentif que Glaire elle-même à la soulager et à Ja distraire.
Quand elle le sermonnait doucement sur ses
coups de tête et ses irrégularités, il répondait avec bonne humeur :
— As-tu jamais vu dans les brancards des diligences ces chevaux qui sont muselés comme des ours? Ils tapent, ils mordent dans Técurie. Mais, une fois en route, ils enlèvent toute la charge, et ils galopent dans les côtes. Je suis comme ces bêtes-là.
Alors la mère souriait avec un peu de mélancolie, heureuse pourtant de sentir tant de force et de droiture sous cette révolte.
Elle pensait :
— Si Dieu l'aide, André deviendra quelqu'un.
Elle se souvenait avec une joie d'orgueil d'une petite aventure de première enfance, où sa pensée revenait souvent, dans les heures d'angoisse.
Un jour, — André avait alors six ans, — elle avait donné un soufflet à son lils pour le punir d'une désobéissance. Lui s'était jeté dans ses bras avec un grand cri.
— Maman, avait-il dit en la serrant contre son cœur, brûlez-moi si vous voulez avec une pincette chaude, mais ne me fra^)pez plus ja-
mais sur le visage. « On ne touche pas à la figure d'un homme. »
. Claire chérissait ce frère avec une tendresse où se mêlait à l'affection familiale une nuance d'admiration féminine pour une nature si virile. Cela donnait à leur amitié une jolie couleur de galanterie. Ils faisaient des frais l'un pour l'autre. Ils causaient, s'écrivaient à cœur ouvert. Et c'était, par-dessus la tête de leurs parents, comme une alliance affectueuse, des intelligences de demi-sourire et de clin d'œil, oiij sans la nécessité des mots, ils se sentaient d'accord, pour juger la quiétude d'âme du bon M. Renoir, l'orthodoxie ombrageuse de leur mère.
... Claire s'était assise devant son encrier, avec un grand élan de confiance vers son frère. Mais au moment de laisser courir sa plume, elle sentit toute sa verve se glacer.
— Au fait, dit-elle, que voulais-je donc lui écrire ?
Elle n'avait dans le cœur que la pensée de Fritz Walter. Mais elle ne pouvait se» décider à parler de lui. Deux fois déjà, comme par hasard, elle avait trouvé moyen de glisser ce
nom dans les lettres qu'elle envoyait dans le Sud, avec des adresses compliquées. C'était, de sa part, l'effet d'une diplomatie instinctive.
Elle ne voulait pas que son frère apprît le nom de Walter le jour où il trouverait cet inconnu si installé dans son cœur de jeune fille. Elle connaissait bien André. Elle avait plus peur de sa volonté un peu sauvage que des parti pris de sa mère elle-même. Elle ne voulait à aucun prix qu'il fût l'ennemi de Walter. Et cependant elle voyait de loin son froncement de sourcil, tandis qu'il relisait les lignes où, avec une indifférence affectée, elle nommait son danseur.
Soudain elle se toucha le front :
— Mon Dieu, dit-elle, que je suis sotte I Je vais lui parler de Mào et de Daisy.
Elle souriait à des souvenirs.
— Car enfin, songeait-elle^ je ne sais trop laquelle des deux lui plaît le plus?
Il y avait des années de cela, lorsque madame Mellow était venue chez eux en séjour avec son mari, Glaire se rappelait qu'un matin ^ comme elle entrait dans la bibliothèque, elle avait trouvé André et Daisy en tète à tête. Ils
étaient assis tout près l'un de l'autre. Ils avaient eu un soubresaut à son entrée. Et Daisy avait dit bien vite :
— Ma petite Glaire, venez donc voir, j'ai un grain de poussière au coin de l'œil. Votre frère me souffle depuis une heure dans la figure et il n'arrive pas à le retirer.
Elle s'était approchée, elle avait promené sa bague sur les longs cils de Daisy qui, tout de suite, s'était déclarée guérie.
Glaire n'avait jamais oublié cette aventure, ni le ton brutal dont son frère qui, d'ordinaire, lui parlait avec tant de douceur, avait dit pour la renvoyer :
— Eh bien ! qu'est-ce que tu cherchais ? As-tu trouvé ?
— Est-ce qu'André aimerait Daisy? se demandait Glaire, la plume levée... En tout cas je suis bien sûre que Mâo voudrait devenir ma belle-sœur.. Elle adore André, cette petite* Et elle déteste Daisy. Elles se battent à coups d'épingles toute la journée... G'est cela qu'il faut raconter à André si je veux lui faire plaisir... Les hommes sont si vaniteux I
Et, fière de tant de finesse, Glaire moula
magistralement toute la première page de sa lettre avec un bec d'oie qui, abreuvé d'encre violette, donnait grand air à son écriture.
« Mon cher André, écrivait-elle ; il faut que tu te hâtes de revenir si tu veux encore trouver quelques plumes aux deux petites poules de ma basse-cour... Tu sais leurs noms: Daisy, Maô.
» Et aussi tu sais pour qui elles se donnent des coups de bec. Pour un beau capitaine qui caracole ces temps-ci sur les routes de caravane, son burnous envolé au vent, ses sloughis bondissant autour de son cheval. Moi, naturellement, je mets la paix dans le ménage. Je leur dis : Mes enfants, on vous partagera la pomme. Je crois bien que cet arrangement-là ne contenterait personne, mon cher André.
)) Tu feras sagement d'arriver avec un plan de campagne — (n'est-ce pas ainsi que vous dites, vous autres tacticiens) — et de ne rien laisser au hasard. Bien entendu, tu as une amie dans la place : ta servante. J'espionnerai. Je trahirai. Tant que tu voudras. »
Claire était arrivée au bas de sa page.
— Maintenant, se dit-elle, si 4ndré n'est
pas content de moi, c'est que les hommes sont vraiment trop ingrats. Il me semble que j'ai bien le droit, après cette sérénade, de lui parler de choses qui, moi, m'intéressent.
Une seconde, elle resta la plume en l'air, cherchant comment elle pourrait bien amener le nom de Fritz.
Soudain elle sourit et recommença d'écrire :
a Gomme tu dois être brûlé du soleil, mon cher André, et comme cela va te paraître bon de plonger un peu dans notre mer verte et si fraîche. Ici les bains sont toujours la distraction de notre été. J'y vais tous les matins en break, avec Mao et Daisy. Parfois le colonel vient avec nous. Mais il trouve que sa fdle est trop hardie, et il a peur de la voir plonger. Allons-nous être fières, toutes les trois, quand tu seras là pour nous accompagner! Tu trouveras cette année, aux bains de Sainte-Adresse, un nageur qui est tout à fait digne de lutter avec toi. Je ne sais si je t'ai déjà parlé de lui. M. Fritz Walter. Ce sont les de la Grive qui nous l'ont présenté cet hiver. J'ai daftsé chez eux avec lui. Quand il paraît sur l'estacade,
tout le monde quitte la tente. On monte sur les chaises pour le voir plonger. Moi, cela me rappelle tes exploits d'autrefois. Te souviens-tu comme tu effrayais Gabrielle, la pauvre petite Gabrielle qui est morte et qui devenait si rose quand on prononçait ton nom? Car tu as toujours été adoré des dames et des jeunes filles, vilain coureur de grandes routes I... »
Au moment où Glaire traçait ces lignes Mâo entra.
— Que fais-tu donc? demanda-t-elle. Le fox-terrier vient d'arriver. Et voilà un quartd'heure que je te cherche pour te le faire voir.
Claire répondit :
— J'écrivais à André.
— Veux-tu lui envoyer mon souvenir?
Glaire n'était pas fâchée de prendre sa revanche des taquineries du matin :
— Tiens, dit-elle, c'est déjà fait.
Et elle lut les dernières lignes de sa lettre : a ...Tu as toujours été adoré des dames et des jeunes filles... »
MAo avait posé sa jolie lete brune sur l'épaule de son •,m\u\ Elle rit de bon cœur.
— Mais, dit-elle, voilà une commission très mal faite. Tu nous emballes, Daisy et moi, dans la même bourriche. Je ne tiens pas au voisinage.
Mao s'assit, le dos à la fenêtre, le menton dans la main. Claire dit :
— Il me semble, Mao, que tu es injuste pour Daisy. Tu ne l'aimes pas?
— Oh I non, je ne l'aime pas!
— Qu'est-ce donc qu'elle t'a fait?
— Je déteste les gens qui trichent... Nous aimons ton frère toutes les deux. Nous nous le disputons. C'est le droit. Mais pour que le duel soit loyal, il faut que les adversaires combattent avec des armes égales...
— Eh bien?
— Eh bien, pour prendre l'avantage, Daisy compte profiter, si elle ne l'a déjà fait, de ce que je suis une jeune fdle et de ce qu'elle es une femme...
Claire dit avec lenteur :
— Je t'entends. J'ai souvent songé que nos plus grandes ennemies à nous autres jeunes filles, c'étaient les femmes belles et sans scrupule. Mais si l'on en trouve sur sa route, comment se défendre contre elles?
Une lueur passa dans les yeux de Mâo, elle prononça :
— Avec de la volonté.
Et Glaire soupira :
— Toi, tu as la bataille dans le sang, Mâo. Mais moi où prendrais-je cette force? Veux-tu m'aider, Mâo, car je sens que j'aurai bien à lutter. Maman a sur toutes choses des idées si particulières! Et puis il y a André! Qui sait si ce mariage... Et puis surtout il y a lui, Mâo, lui que j'aime, et qui peut-être ne songe pas à moi !
— Folle, petite folle! dit Mâo. Gomment voulez-vous qu'on vous prouve l'amour qu'on a pour vous? Ge fox-terrier c'est, ni plus ni moins, une colombe de romance, qui vous apporte un billet de tendresse? Venez le voir ce messager amoureux.
Le fox-terrier était bâti comme un triangle, tout blanc avec une tête bien coiffée de noir, des épaules formidables, une petite queue coupée presque au ras du corps. Il bondissait comme un faon. Il aboyait comme une meute. Et il se laissait enlever de terre par un bouchon qu'il tenait dans sa gueule.
A genoux sur la pelouse, Daisy s'occupait avec ce nouveau joujou, sous les regards paternels du bon M. Renoir.
— Glaire, Mao ! cria Daisy de loin. Venez voir! C'est un petit prodige.
Glaire caressa longuement le chien. Elle le baisa sur la tête. Elle appuya sa joue contre les oreilles soyeuses. Quand elle se releva, il se jeta dans ses jupes pour la suivre.
— Il croit que vous êtes sa maîtresse, dit Daisy sans y prendre garde.
Et Glaire sentit son cœur délicieusement so gonfler.
Tout de même aurait-elle volontiers baisé les mains de madame Mellow, quand l'Américaine, s'approchant de M. Renoir, demanda d'un ton câlin :
— Dites-moi, cher ami, vous aurez la bonté d'inviter ce jeune homme pour que je lui dise merci?
— Mais nous ne le connaissons pas, fit madame Renoir qui venait de s'approcher.
Au lieu de répondre directement à la mère de Glaire, Daisy continua de s'adresser à M. Renoir.
— Eh bien, cher ami, vous prendrez des renseignements... un peu en l'air... il ne s'agit pas d'un mariage... il s'agit d'un fox-terrier, n'est-ce pas?
Comme au déjeuner, Glaire crut sentir les regards de sa mère s'arrêter sur elle.
Elle profita de ce qu'elle était baissée vers le petit chien, et elle ne leva pas les yeux.
— Je vais cet après-midi chez madame de la Grive, répondit madame Renoir de sa voix nette. Je lui demanderai des renseignements sur ce jeune homme, et il n'y a pas de doute pour moi, Daisy, qu'on ne puisse l'inviter de votre part. Cela ne tire pas à conséquence... Gomme vous dites, il ne s'agit pas d'un mariage...
Ce fut encore madame Mellow qui posa, à dîner, la question que Glaire avait sur les lèvres, mais qu'elle n'osait adresser à sa mère.
—r Eh bien, quand verrons-nous M. Walter?
— J'ai longuement causé de ce jeune homme avec madame de la Grive, répondit madame Renoir. Elle en fait grand cas.
M. Walter est orphelin, il n'a jamais reçu que l'éducation du collège, c'est donc à lui-même
qu'il faut faire honneur des sentiments de religion et d'élégance morale, qu'il met en pratique...
Glaire sentait son cœur se gonfler, doucement, comme une voile. Intérieurement elle songeait que le désir de la contempler tenait une grande place dans le zèle que Fritz mettait à suivre les sermons du pasteur. Mais il pouvait être tranquille : elle ne trahirait pas le secret.
Cependant madame Renoir continuait à parler de Fritz.
— C'est, dit-elle, un excellent violoncelliste. Vous savez le goût que madame de la Grive et son mari ont pour la musique de chambre. Tout l'hiver dernier, ils ont joué des trios le dimanche après-midi, avec M. Walter.
Le colonel interrompit :
— Il est Alsacien, ce jeune homme?
— Non, Suisse, comme l'indique son nom... Le colonel grommela :
— Walter? Cela veut dire Gautier. C'est un prénom. Cela n'indique pas grand'chose...
Fritz Waller venait de rentrer de son bureau, et, d'une main distraite, il ouvrait quelques lettres posées sur une table. Soudain son visage s'épanouit.
— Sa mèreî fit-il avec un mouvement de joie.
Et, pour lire à son aise le billet de madame Renoir, il se jeta dans un fauteuil.
La petite maison de garçon que Walter occupait sur le boulevard Maritime ne donnait guère de renseignements sur son caractère ni sur ses habitudes. Des trophées d'armes et de cliasse, des violons de toutes formes, une col-
lection de théières en porcelaine et en métal décoraient les murailles. Nulle part, sur une cheminée, sur une étagère, sur un pan de mur, on ne voyait un portrait d'homme ou de femme, une photographie de paysage ou de maison, rien qui pût donner à penser que le locataire de ce logis gardât dans son cœur un souvenir du passé. Pourtant, les pipes de bois soigneusement alignées dans des rûteliers, le tapis usé dans le cabinet de travail, sous une légère table à écrire, trahissaient de longues veillées au coin du feu.
On n'aurait même pas pu dire si Fritz Walter aimait la lecture, et, dans ce cas, vers quels auteurs se portait sa curiosité. En effet, de hauts bahuts fermaient sur des rayons cachés leurs volets pleins. Il semblait que l'habitant de cette demeure ne voulût laisser deviner de soi-même que trois choses : son goût des exercices physiques, son culte pour la musique, sa passion pour le thé.
Après avoir lu, Fritz jela la lettre de madame Renoir sur la table :
— Enfin î s'écria- t-il, je vais donc franchir le seuil de « sa » maison !
Ce jour-là, il avait projeté d'achever sa soirée à Fracasti, où l'on devait entendre une chanteuse à la mode. Mais maintenant un désir d'isolement lui venait. Il voulait du recueillement autour de sa joie. Et, pour jouir de la douceur de cette nuit, il s'installa sur le balcon de sa villa.
Il avait loué cette maison un peu isolée à un peintre de marine. Toute la demeure était bàlie pour la mer. Fri(z l'apercevait de son lit. A table, elle lui tenait compagnie. En hiver, par les mauvais temps, elle franchissait le boulevard, envahissait le petit jardin, noyait les tamaris de ses embruns. Par les beaux jours elle faisait glisser les voiles de ses navires comme des oiseaux devant les vitres de l'atelier.
Cette nuit-là des nuages légers passaient sur la lune pleine, effaçaient son contour dans des flocons de lumière. Derrière cette nébuleuse clarté le fond des ténèbres se teintait d'opale. Et de la ligne d'horizon jusqu'à la plage où mourait le flot, des rayons de lune, ricoches de lame en lame, formaient comme une voie lactée dans le mur.
Jamais Fritz Waller n'avait senti une telle
TOUT POUR l'honneur ol
douceur se dégager du paysage et descendre dans son âme. Il restait là, accoudé, à regarder les nuées. Et des souvenirs très anciens remuaient dans son cœur.
Gomme il avait souffert avant d'en arriver là! Si loin que remontât sa mémoire, il se voyait aux mains d'étrangers. Il parlait à peine, et déjà l'indifférence de ceux qui rélevaient était une douleur pour lui. Après c'avait été l'internat dans une école, l'ctonnement quand ses camarades parlaient pour les vacances, ou, au parloir, recevaient une visite, de constater que lui, personne jamais ne le demandait. Et quel déchirement le jour oij, brutalement, par un employé d'État, il apprit le secret de sa triste vie.
On l'avait trouvé, quelques jours après sa naissance, à la porte d'une église. Une note cousue à ses langes annonçait qu'il était abandonné pour toujours. Et pourtant, ce n'était pas la misère qui avait poussé ses parents inconnus à le sacrifier ainsi. La lettre attachée à son maillot disait qu'un gros capital était déposé en son nom chez un banquier flont on donnait l'adresse. Il en deviendrait maître le
jour de sa majorité. En attendant, une partie de la rente servirait à payer les frais de son éducation.
Fritz Walter allait sur ses quinze ans quand tout à coup cette vérité lui fut révélée. Jusqu'à ce jour il avait été un écolier médiocre. Quel cœur avait-il à mériter des éloges qui, autour de lui, ne réjouissaient personne? La douleur de cette révélation le transforma. Elle le fit homme. Il eut un but. Entrer dans l'armée.
— C'est, pensait-il, le seul refuge ouvert à un être qui n'a pas de famille, pas même de nom...
Désormais, il vécut pour les livres. Il passa des examens brillants. Il entra dans une école de cadets, puis dans un régiment où son avancement fut rapide...
... Toute cette première partie de son existence, Fritz Walter la relisait ce jour-là dans sa mémoire comme dans un livre dont il tournait les pages avec un orgueil mélancolique. Certainement, s'il avait eu là Claire, près de lui, appuyée à son épaule, il aurait pu raconter tout ce passé devant elle sans crainte de se faire tort. Il le sentait bien, au con- Irairc : ces chagrins immérités, ces douleurs
d'enfant, ces angoisses d'adolescence étaient pour lui gagner la tendresse de celle qu'il aimait. N'aurait-elle pas le cœur gonflé de joie en apprenant que dans la vie de cet homme éperdument épris d'elle, elle était le premier bonheur qui se levait.
Mais à ce point de son examen de vie, Fritz Walter s'arrêtait avec un grand trouble :
L'irrégularité de sa naissance, son passé militaire ne l'embarrassent pas. Mais le reste? Comment jamais faire cet aveu? Et comment se taire sans manquer à l'honneur?
Une angoisse infinie lui broyait le cœur.
— Quand je pense, songeait-il, que j'ai longtemps cru que cela était héroïque I
Il retomba dans sa rêverie, si las du poids de son inquiétude qu'il n'avait presque plus conscience de son chagrin. Son âme était comme partie au loin. Il n'y avait plus là que des yeux qui regardaient la nuit, des oreilles qui s'emplissaient du petit sanglot de la mer.
Soudain il se reprit :
Au moins si jamais il faut en venir à cette confession avec elle, il pourrait lui dire ceci : Du jour oii je vous ai connue, tout a été fini...
Sa pensée sombra encore une fois.
Puis, soudain, il saisit l'appui du balcon et murmura presque à haute voix :
— Mais aussi je ne pouvais pas supposer que je la rencontrerais, que mon cœur que je ne connaissais pas, parlerait tout d'un coup pour moi, pour mon bonheur à moi, plus haut que ma religion pour le pays, pour ce pays que j'avais aimé jusque-là mieux que ma vie... mieux que mon honneur...
Il regarda ardemment devant lui dans les ténèbres.
L'écharpe de clarté traînait toujours sur la mer qu'elle renouait aux nuages, et l'astre jusque-là voilé s'étant découvert, brilla très pur.
— Elle m'est apparue tout d'un coup, songea Walter, comme cette lumière qui sort de la nuit... J'ai bien le droit d'aller vers elle, je ne veux pas la perdre pour des engagements que j'ai pris avant de la connaître.
Des larmes venaient de monter dans ses yeux, les premières qu'il eût jamais versées. Il rentra dans l'ombre de l'atelier.
Jamais le vieil Hermann n'avait vu mademoiselle Glaire si affairée. Dix fois de suite elle était entrée dans la salle à manger pour vérifier si la toble était servie à sa fantaisie. Elle avait voulu disposer elle-même les fleurs qui serpentaient sur la nappe dans une suite de vases en cristal.
Fritz serait placé à la gauche de madame Renoir. Qui donc à côté de lui? Claire aurait bien voulu s'asseoir sur cette chaise, et tout ensemble, elle n'osait pas, songeant qu'elle serait fort embarrassée de causer avec son voisin.
Donc elle décida :
— Je donnerai cette place à Mao. Et moi je me mettrai au bout de la table, il me verra de profil, mais ce n'est pas mon bon côté.
Elle avait au coin de la bouche un petit signe noir dont on l'avait vingt fois complimentée. Elle se faisait toujours photographier de ce côté-là.
M. Fritz Walter arriva dans sa charrette un peu avant sept heures, au moment où sonnait le premier coup de cloche. Claire était encore dans sa chambre. Elle songeait en attachant ses bracelets :
— Pourvu qu'il ne soit pas trop gêné. Maman s'en apercevrait tout de suite.
Mais quand elle descendit et qu'elle le vit assis sur le canapé près de madame Renoir, causant avec beaucoup de llegme et d'aisance, elle fut presque choquée qu'il la saluât si gravement sans une nuance d'embarras.
A table, le fox-terrier fit les frais du premier service. On en vint à parler de chasse, et le colonel Jourdan conta ses poursuites de gazelles en Algérie. Chiire était ravie de sentir la conversation si aisée et si chaude. On n'a-
vait point apporté de lampes pour jouir des dernières lueurs de la journée. Pourtant sur la fin du repas, la salle se fit un peu obscure. Et Glaire, assise à contre jour put regarder Fritz tout à son aise.
— Est-ce singulier, pensa-t-elle ? Il a une figure moins régulière qu'André et pourtant je le trouve plus beau.
En se levant de table elle ne put se tenir de communiquer ses réflexions à Daisy. Son amie lui répondit en souriant :
— Ma chère petite, André n'est que votre frère. A ce moment le colonel s'approcha de l'Américaine pour lui offrir le bras.
— Je pense, dit-il, que nous allons faire un tour de parc, pour goûter un peu de fraîcheur avant que la nuit tombe.
Daisy l'entraîna un peu par devant. Fritz venait derrière entre Glaire et Mâo. Gelle-ci tenait le terrier sous son bras.
Walter demanda :
— Comment l'avez- vous nommé, ce petit Anglais ? •
Mâo répondit :
— Daisy l'appelle Will. Gela veut dire vo-
lonté, n'est-ce pas. Il n'a pas volé son nom I J'aime les bêtes et les gens qui sont ainsi.
Fritz se tourna vers Glaire :
— Et vous, mademoiselle?...
Elle murmura quelque chose d'incompréhensible. Et la sensation de son trouble fit bondir de joie le cœur de Fritz.
Mâo déposa le terrier par terre. Elle avait ramassé une pomme de pin qu'elle lui jeta très loin, dans le gazon. Il se précipita pour la mordre. Elle courut derrière lui. Fritz et Claire demeurèrent en tête à tête.
D'abord ils firent quelques pas dans le silence. Puis soudain, comme ils passaient dans l'ombre d'un massif de laurier, il s'arrêta, et lui saisit les doigts. Claire sentit son cœur trembler dans son corsage, mais tout de même elle ne résista pas.
— Je vous en supplie, fit-il, ne soyez pas choquée de cette hardiesse, qui profite d'une occasion de hasard et qui peut-être abuse de la confiance de vos parents.
Gomme elle lui sut gré d'avoir prononcé tout d'abord des paroles qui la mettaient à l'aise pour l'écouler. L'angoisse était sur sa
TOUT POUR l'hOiNNEUU o9
figure, mais tout de même il vit, à la caresse de ses yeux, qu'il n'avait pas fait fausse route.
— Oserai-je vous prier de vous asseoir une seconde, sur ce banc de gazon? J'obéis à ma conscience et à ma tendresse immense, en vous parlant à vous, la première. Les circonstances sont telles que je ne puis me présenter devant vos parents pour plaider ma cause, sans m'être tout d'abord assuré du consentement de votre cœur. Je vous en prie... Asseyez-vous là.
Elle se retourna, regarda derrière elle avec inquiétude. Daisy et le colonel avaient disparu. Mâo était bien loin. Et elle semblait tout absorbée par les jeux du terrier.
11 la tirait toujours par la main, doucement. Elle se laissa faire, et s'assit sur le banc.
— Vous avez devant vous, dit-il, un homme dont le cœur est tout neuf. Je n'ai jamais rien aimé dans le monde. Ni père, ni mère, ni frère, ni sœur.
Il sentit que la main qu'il tenait emprisonnée serrait légèrement la sienne. •
— J'avais deviné, dit Glaire, que vous étiez un orphelin.
GO TOUT POUR l'honneur
Il secoua tristement la tête.
— Non... je ne suis pas un orphelin. Peutêtre que mes parents vivent encore à l'heure qu'il est, mais je ne les connais pas. Je ne sais même pas leur nom.
Elle le regarda fixement.
— Quoi donc, fit-elle.
— Pure comme vous êtes, vous ne pouvez pas comprendre.
— Si... sil... Ils vous ont abandon...
Elle s'arrêta, effrayée par l'angoisse de son visage.
— Je vous en supplie, gémit-il, ne me dites pas que je vous fais horreur.
Mais elle saisit sa main qu'elle posa chastement sur son cœur de jeune fille :
— 0 mon ami, murmura-t-elle : comme vous avez été malheureux...
— Vous ne m'abandonnerez pas à votre tour?
— Je serai votre femme, Fritz. Car mes parents consentiront. 11 faudra bien qu'ils cèdent, quand ils verront que le bonheur de ma vie est en cause. Ils sont généreux, mon ami, et ils ont le cœur droit... Si droit I
TOUT POUR L'iIONiN EUR Gl
Des larmes lui vinrent aux yeux, et, un instant, tous les deux se turent.
- Enfin, elle dit :
— Je vous remercie de m'avoir avertie la première. Vous savez que notre cause sera bien plaidée. Mon père m'a toujours obéi, en tout, et ma mère est trop vraiment pieuse pour se heurter à un obstacle, qui choquerait des gens plus mondains qu'elle. Je lui dirai la chose dès demain. Vous viendrez plus tard lui donner les explications que sa sollicitude pour moi vous demandera, sans doute. Je vous en prie d'avance : faites grâce à l'inquiétude de cet excès de tendresse.
Il sourit avec une douceur mélancolique et dit :
— Puisque c'est vous qui allez me faire ma route, dans le cœur de vos parents, il faut que vous sachiez toute ma vie passée. Laissez-moi vous remettre une lettre qui vous éclairera sur ce que vous avez besoin de connaître, pour répondre aux questions que sûrement on vous posera. Cette lettre-là, il y a seize ans que je l'ai reçue : j'avais quinze ans, et j étais un enfant au collège. Elle est signée du banquier
qui m'apprit sans détours et sans ménagements le secret de ma naissance. Elle contient les seuls détails que je connaisse sur mon origine. Les larmes de Glaire avaient recommencé de couler, et Fritz, se baissait pour baiser ses mains, quand la voix joyeuse du fox-terrier le fit se redresser vivement.
Madame Renoir écrivait toute la matinée dans sa chambre, derrière les stores du howivindow, dans un parfum enivrant de glycines.
— Ma chère maman... on peut entrer?
Elle fut surprise de l'entrée de Glaire. Le
bain était une des grandes joies de la jeune fdle. Il n'y avait qu'un malaise qui pût l'avoir retenue.
Madame Renoir demanda :
— Es-tu malade?
On ne pouvait pas dire que la figure (\e Glaire fût altérée. Il semblait plutôt que quelque chose dans son expression eût tout d'un coup
mûri. C'était comme la fin des enfantillages qui s'en étaient allés pour faire place à un charme plus profond, plus féminin.
— Non, maman, dit Glaire en hochant sa jolie tête. Je ne souffre pas. Je suis restée tout simplement parce que j'avais un secret à te confier.
Madame Renoir cessa tout à coup de sourire.
— Un secret, Glaire? Gomment peut-il exister un secret entre nous deux?
Claire fit avec douceur :
— Ma chère maman, il n'a pas beaucoup duré. On ne peut confesser, fut-ce à sa mère, ce que l'on ne s'est pas encore avoué à soimême.
Madame Renoir regarda sa fille, tout à fait étonnée. Jamais elle ne l'avait entendue parler d'une voix si posée, ni avec des intentions si nettes.
Elle dit assez sèchement :
— De quoi s'agit-il?
Mais Claire sentit cette nuance un peu aiguë, et tout de suite des larmes montèrent dans ses yeux brillants.
— Oh! ma chère maman, fit-elle, comment
voulez-vous que je me confesse, que je répande là tout mon cœur devant vous, si vous ne m'encouragez pas, je voudrais te dire un mot, au sujet de M. Fritz Walter.
— Il t'a parlé?...
— Oui, maman.
— Et quand donc?...
— Hier soir, dans le jardin.
Tout le sang était monté aux pommettes de la mère de Glaire.
Elle dit, d'une voix que l'indignation faisait trembler :
— Quelle audace ! Les hommes ne sont si hardis que quand on les a encouragés.
La colère de madame Renoir effraya Glaire. Pourtant un instinctif mouvement de générosité la porta à se noircir encore davantage.
Elle dit:
— Il est sûr, ma chère maman, que M. Walter sait depuis longtemps à quoi s'en tenir sur mes sentiments pour lui. J'avais beau détourner la tête quand je le voyais, mes rougeurs subites lui ont appris que je l'aime.
— Tais-toi donc, ma pauvre enfant. Tu ignores encore si celui que tu dis aimer est
digne de ta tendresse . Car enfin, ce M. Walter. . . Mais tu ne le connais pas? Tu as dansé avec lui. Tu l'as aperçu de loin. Aux bains de mer, à la promenade. Où sont tes renseignements, dans tout cela? Tu peux seulement nous dire que c'est un beau garçon ; que sa tournure et son visage te séduisent ; qu'il a facilement enflammé ton cœur naïf. Et s'il n'en faut pas davantage pour tourner la tête des filles, les parents sont là, grâce à Dieu, pour exiger qu'on apporte un peu plus de sérieux et de garanties morales dans des engagements éternels.
Claire était assise auprès de sa mère sur un fauteuil bas. Elle avait appuyé sa tête aux genoux de madame Renoir. Elle se redressa.
— Vous vous trompez, ma chère maman, je suis plus instruite que vous ne croyez du passé de M. Fritz Walter. Je sais qu'il a le cœur droit, et qu'il a été très malheureux.
— Et de qui tiens-tu tes renseignemenls.
— De M. Walter lui-môme. La confidence qu'il avait à me faire et que j'ai reçue avec joie, l'excuserait toute seule, de m'avoir parlé, à moi, la première. M. Fritz Walter n'a pas
connu ses parents. Il a été abandonné par eux, le lendemain même de sa naissance, ainsi que cela est constaté par un acte qui a été déposé entre mes mains pour vous être transmis. Je n'attendrai pas, ma chère maman, que vous prononciez la première le mot qui, lui, l'épouvante, et qui, moi, ne me fait pas peur. M. Fritz Walter est un enfant trouvé.
L'étonnement où un pareil aveu devait plonger madame Renoir eut un effet tout différent de celui que Glaire attendait. Elle dit froidement :
— Donne-moi cet acte.
Et elle le lut, sans parler, d'un bout à Tautre.
— Ce triste document, fit-elle enfin, est la condamnation de ce malheureux jeune homme. La fortune que lui assuraient ses parents inconnus, écarte tous les soupçons de pauvreté, qui, seuls, auraient pu excuser, dans une faible mesure, un acte si criminel. C'est donc pour des motifs d'honneur que cet enfant a été sacrifié. Certes, je le plains de toftte mon âme, et je pense que la responsabilité de ses parents sera lourde devant Dieu. Je dirai plus,
G8 TOUT POUR l'honneur
ma pauvre Glaire ; je comprends, dans une mesure, que ton âme généreuse de jeune fille ait rêvé de réparer ces injustices. Mais, hélas! il faut oublier ces songes. Ni ton père, ni moi, ne donnerons jamais notre consentement à un pareil mariage.
• — Et pourquoi donc?
— Ce sont là des questions trop douloureuses pour qu'on s'en explique avec une jeune fille.
— Pardon. On n'a pas le droit de sacrifier les gens sans leur faire connaître au moins les motifs d'une cruauté si inouïe.
Madame Renoir attira sa fille vers elle :
— Ma pauvre enfant, ce n'est pas moi qui ai fait la loi du monde. Mais on n'épouse pas les enfants trouvés.
Glaire joignit les mains avec angoisse.
— Quelle lâcheté ! Gar vraiment plus je l'examine, moins j'y trouve de tache à ce nom d'enfant trouvé qui leur fait si peur. Moi, il me fait seulement songer à des douleurs, à une misère immenses. Il me rappelle ce que ma mère a été pour moi. Je me demande ce que je serais devenue, si moi aussi j'avais été
une enfant trouvée... Une pauvre petite innocente d'enfant trouvée au bord d'une route... Et, alors, voyez-vous, je pleure.
Les larmes l'avaient toute gagnée et madame Renoir dut la soutenir entre ses bras.
— Ma pauvre enfant, dit-elle, ce ne sont pas ces innocents, que l'on accuse, mais on est bien obligé de se préoccuper des parents, de ceux qui ont fui. Tu le disais toi-même tout à l'heure: les tendresses dont ta mère t'a couvée dans sa maison, ont peut-être contribué à éveiller la charité dans ton cœur. Eh bien, on a le droit de s'inquiéter, lorsque tous ces enseignements paternels ont fait défaut à un homme. Et ce qui épouvante alors, c'est moins l'éducation qui a manqué que les instincts versés dans les veines de l'enfant trouvé par ces parents disparus.
Glaire s'arracha des bras de sa mère :
— C'est vous, une chrétienne, qui soutenez ces idées-là, qui leur demandez appui pour commettre une injustice? Croyez-vous que j'aie oublié toutes vos discussions avec André^quand il faisait sa philosophie et qu'il venait vous taquiner avec toutes les abominations qu'il
trouvait dans ses mauvais livres ! Vous veniez m'en parler jusque dans mon lit. Vous me disiez : « Claire, Dieu ne serait pas souverainement bon s'il n'avait donné à chaque homme autant de force qu'il lui faut, pour faire honnêtement sa route.» La voilà, la vérité qui est le résumé de toute votre croyance et de la mienne : le reste, ce sont des paroles en l'air. Elles ne m'empêchent pas de tomber à genoux et de vous crier, ma chère maman : Je l'aime ; ayez pitié de moi I
Au bas de la pelouse, le roulement léger de la voiture annonçait la rentrée du break. Mais Claire ne se relevait toujours pas et son cœur se fondit tout d'un coup, car elle sentit que la main de madame Renoir venait de se poser sur ses cheveux.
Glaire appréhendait fort de paraître à labié après les émotions de la matinée. Elle se disposait à faire dire qu'un peu souffrante, elle préférait demeurer étendue sur sa chaise longue, quand Mao entra.
La belle brune avait ses cheveux au vent, et toute la figure allumée de joie.
— Une lettre d'André, fit-elle en s'avançant comme un ouragan.
— Donne donc.
— Je ne peux pas, c'est à son colonel qu'il écrit. On nous tera lecture de la piècCj au rapport, tout à l'heure, après déjeuner i
Celte nouvelle donna un cours nouveau aux idées de Glaire. Elle songea que sa mère en serait gravement occupée, et, changeant soudain de résolution, elle descendit à la salle à manger.
La bonne nouvelle de la lettre avait mis tout le monde en l'air. Le colonel avait déclaré qu'il la lirait au dessert. On se hâtadonc d'expédier le repas, toutes les dames étant pressées d'entendre cette longue épître.
— Voilà, dit le colonel. Il me donne une foule de renseignements techniques sur sa mission, je les saute. Gela ne vous amuserait pas de savoir comment on s'y prend pour dresser une carte. J'arrive tout de suite à la douzième page. Jusqu'à cet endroit-là, il rédige pour le colonel de son régiment. A partir d'ici, c'est au vieil ami, hôte de ses parenls, qu'il s'adresse. Donc, je lis.
Le colonel rejeta un peu son chapeau de paille en arrière, arbora son binocle, s'assit à contre-jour, et lut, en élevant le manuscrit tout contre son visage :
« Mon colonel, vous prierez mon père et ma mère de ne point se fâcher s'ils ne trou-
vent dans cette sacoche aucune lettre à leur adresse. Vous savez dans quelles conditions nos postes s'envoient, j'ai pensé que vous étiez le plus sur des destinataires. Puis, si mes calculs sont exacts, c'est sur la terrasse d'Ingouville que ces lignes viendront vous chercher.
Mes parents ont la joie de vous posséder depuis quelques jours et je sais quel bonheur Claire doit trouver dans la compagnie de sa meilleure amie...
» En ce qui me concerne, du jour où j'au* rai fait coucher mes bêtes devant le bureau arabe d'Aïn-Sefra, vous ne serez pas longs à me voir. J'ai calculé que six jours suffisaient au plus juste, si les paquebots mettent seulement un peu de bonne volonté à s'emmancher avec les railways. Mais il semble que cette dune d'Aïn-Sefra se dérobe à nous. Les bêtes sont surmenées. Elles enflent de toutes parts. On les affaiblit en les saignant, et il faut raccourcir les étapes. Je prends patience : je ne suis pas seul.
» Vous souvenez-vous, mon colonel, ♦comme vous m'avez taquiné au départ sur le choix de mon camarade de voyage? A vous entendre,
cela eût été plus difficile que de se marier.
» J'ai vu à l'épreuve que vous aviez raison. C'est un vrai mariage que ce tête-à-lête pendant des mois, dans la solitude complète du paysage et du cœur. Car si les régions que nous avons traversées ne nous rappellent rien de chez nous, il n'y a pas moyen d'échanger un sentiment ou une pensée, avec les gens d'escorte.
» On se sent enveloppé d'ennemis qui surveillent chacun de vos gestes, et avec qui on reste en dette de reconnaissance, s'ils ne vous ont pas assassiné sur la route. Alors on se rejette l'un vers l'autre, et pour peu qu'il n'y ait pas entre les deux caractères d'antipathie native, cela devient une amitié robuste comme la vie elle-même.
» Songez donc I
3> On a toute la journée des occasions de se juger et de se connaître, qui mettent toutes l'homme debout.
» Mon ami, le lieutenant Le Groizic, a été d'un secours inlini pour moi pendant toute cette campagne.
» Ma reconnaissance se double du sentiment
des concessions qu'il m'a faites, lui, têtu comme un bon Breton qu'il est, et dur pour soi-même comme ils sont tous dans l'infanterie de marine.
y> Je me connais. Quand mon foie commence à me faire souffrir, je deviens féroce pourmoi et méchant pour tout le monde.
» Je suis demeuré parfois des journées entières sans desserrer les dents ; pour rien, parce que nous n'avions pas été du même avis le matin; parce que je m'étais entêté, et parce qu'il avait raison.
» Nous avons toujours fini par nous rire dans la figure ; et, bien entendu, c'est lui qui commençait avec une double rangée de dents bretonnes, si blanches qu'elles ont au soleil comme un reflet bleu, un reflet de perles.
« J'aurais voulu l'amener à Ingouville et le présenter à mes parents. C'est un plaisir remis.
» Il a dans un coin de Bretagne un grand* père et une vieille tante qui l'ont élevé : ces bonnes gens le réclament. Il veut s'enterrer quelques semaines avec eux, avant de s'accorder aucune distraction, et il me semble que cela aussi lui fait honneur.
» Mon cher colonel, vous direz, je vous en prie, à Glaire et à son amie, que j'ai failli leur apporter une petite esclave, pour le service de leur thé. Nous l'avions enlevée à une caravane qui remontait vers le Maroc.
» Par malheur, les brutes qui la conduisaient lui avaient si cruellement entravé les chevilles, que la corde avait entamé les chairs, presque jusqu'à l'os, et quand nous la rencontrâmes, elle ne marchait plus, elle se traînait.
» Encore quelques jours et la gangrène l'aurait prise.
» Je la soignai de mon mieux, pendant une halte d'une semaine, dans un ksour du Gourara, et j'espérais la guérir.
» Vraiment elle aurait été si divertissante avec ses petits balancements de corps et ses grands yeux de fleurs, enveloppée de quelque écharpe de soie verte.
» Mais je n'étais pas très rassuré sur la façon dont ma mère accueillerait cette personne un peu exotique et j'entendais d'ici mon vieil Hermann dire « que je lui laisse comme » cela bien assez d'animaux à soigner ».
» Et puis, Noura ne voulait pas se mettre en route...
» Elle s'appelait Noura, cette enfant, la Lumineuse, sans doute à cause de ses grands yeux. »
La lettre finissait par des souvenirs et des souhaits, où personne n'était oublié.
— Colonel, dit madame Renoir, vous connaissez ma faiblesse, j'ai besoin de lire les épîtres d'André, au moins deux fois. Voulezvous me prêter celle-ci, je vous la rapporterai ce soir.
Elle emporta le précieux document dans sa chambre.
Glaire saisit Mao dans ses bras et elle l'entraîna dans le salon de verdure.
— Vite, vite, ma chérie, pour que Daisy ne nous rejoigne pas.
Toutes les deux avaient le cœur content, et d'abord elles se félicitèrent et s'embrassèrent.
— Ce serait si charmant, dit Mâo, si l'on pouvait nous marier le même jour. Tu sais que j'étais un peu jalouse pendant cette histoire de petite négresse. 11 est vrai qu'il parle d'elle comme Daisy fait de son fox.
Mais Claire avait hoché la tête à Tidée d'un double mariage et d'un seul anniversaire :
— Ma petite Mao, je flaire comme une intention d'André, dans cette persistance qu'il met à nous parler du lieutenant Le Groizic, et à nous conter des histoires, où c'est toujours son ami qui a le beau rôle. Toi et moi, n'est-ce pas? nous ne pouvons pas en être dupes. Voilà ce qui est arrivé : ces deux grands garçons-là ont épuisé tous les sujets de causerie... Alors nous sommes peut-être bien venues sur le tapis. André a dit : « Mon colonel a une fille qui est comme ça. » Et le lendemain il a raconté : « J'ai une sœur qui est comrne ceci. » Et ils se sont peut-être fabriqué tous les deux des châteaux en Espagne... Moi, il faut à tout prix que je sois fiancée, engagée définitive- Icment, avant le retour d'André. Du coup il écrira à son ami Le Groisic de prolonger un peu ses vacances chez sa grand' mère. Gela nous rendra service à tous. Avoue qu'on serait bien embarrassé de lui ici?
Ce furent M. et madame de la Grive qui vinrent demander officiellement Claire en mariage pour leur ami Fritz Walter.
Au point de vue de l'argent, celte union était des plus acceptables. Le fiancé apportait quarante mille francs de rente, en dehors des capitaux engagés dans des spéculations sur le café.
De son côté, la dot de Claire représentait bien juste cinq cent mille francs. Il était convenu que les jeunes gens ne quitteraijent pas la ville, au moins, jusqu'à la mort des parents de Claire.
Quand on était arrivé à la difficulté de faire accepter par des gens aussi scrupuleux que les Renoir, un gendre de naissance irrégulière, madame de la Grive avait trouvé le terrain bien préparé par les larmes de Glaire. Elle avait représenté qu'après tout cette fortune était jusqu'à un certain point une garantie. Il se pouvait que ce fussent des motifs politiques aussi bien qu'une faute sentimentale qui eussent provoqué l'abandon. En ^e qui concernait Fritz lui-même, on ne pouvait que louer son éducation et ses instincts. Dans la totale liberté que lui laissait l'absence de surveillance familiale, et d'autre part le libre usage de son argent, ce goût de musique, qui avait tenu tant de place dans sa vie, était la meilleure de toutes les recommandations.
Dès que madame Renoir, cédant aux prières de Glaire, eut renoncé à la résistance, le bon M. Renoir acquiesça. Il regrettait seulement puisque M. Fritz Walter était un gendre si convenable de tous points, qu'il se fût tout justement trouvé cette petite difficulté de naissance irrégulière. Pourquoi inventer des complications? Il aurait été si simple que M. Fritz Walter
eût été comme tant d'autres un orphelin.
— Oui, pourquoi pas un orphelin I...
Ce jour-là, Claire passa toute la journée dans sa chambre, étendue sur son lit. Mâo la regardait souffrir et l'encourageait de tout son cœur. Daisy était sortie à cheval avec le colonel.
Enfin, vers quatre heures, madame Renoir et son mari montèrent dans la chambre de leur fille avec quelque cérémonie. Glaire avait reconnu leur pas dans l'escalier. Elle porta une de ses mains à son cœur à moitié suffoquée. Sa mère parut la première, le visage baigné de larmes. Elle s'avança rapidement vers le lit en murmurant :
— Ma pauvre enfant, ma pauvre enfant I L'émotion l'empêchait d'en dire davantage
et Glaire, s'imaginant que la demande de Fritz était décidément repoussée, allait se trouver mal, quand elle aperçut fort à propos, pardessus l'épaule de sa mère, le bon M. Renoir qui souriait dans le cadre de sa barbe, et lui envoyait des petits signes encourageants.
Cependant madame Renoir s'était remise, et quand elle eut bien serré sa fille dans ses bras :
— Voilà, dit-elle, trop d'émotions pour un
seul jour. Il faut, ma petite Glaire, que tu t'étendes un peu sur ton lit et que tu prennes du repos, je le veux. Tu n'as plus tant de temps à m'obéir.
Elle resta seule dans sa chambre de jeune fille, toute tendue de perse rose et blanche. Un grand bourdonnement d'abeilles s'arrêtait devant le store; mais l'odeur parfumée des glycines glissait jusqu'à son lit.
Les yeux mi-clos, jamais Glaire n'avait si doucement joui de la vie. Une caresse volait autour d'elle. Elle descendait des rideaux pompadour, sortait du soleil attiédi de quatre heures, et toute la pièce en était illuminée. Gomme cela était exquis de se sentir ainsi le cœur et la chair accablés I
Glaire ne résista pas davantage à la torpeur qui lui venait : elle prononça les noms de ceux qu'elle aimait, puis elle ferma les yeux tout à fait, et se laissa glisser au sommeil.
Fritz arriva pour le dîner. Il s'était fait précéder d'un envoi de fleurs blanches. Il avait été convenu que M. et madame Renoir l'attendraient, seuls, dans le salon avec Glaire.
]1 s'avança vers eux d'un pas rapide et tomba à deux genoux devant madame Renoir.
L'émotion l'empêchait de prononcer autre chose que des mots confus.
— Ma vie, dit-il, commence de ce jour. Il n'y avait jamais eu rien dedans, madame, rien. Vous y avez mis le bonheur.
Avec le bon M. Renoir, ce furent de longues congratulations à deux mains, les deux coudes simultanément secoués, à l'américaine, et des paroles pleines d'onction, mais si basses, qu'on en saisissait surtout l'intention bienveillante. Le père de Glaire était tellement troublé, par une homélie si longue, si en dehors de ses habitudes, qu'il finit par dire brusquement' à son futur gendre :
— Voulez-vous un cigare?
Et il ne s'aperçut de l'énormité de sa bévue qu'en voyant que sa femme lui roulait les gros yeux.
...Glaire ne l'oubliera jamais, cette fraîche demi-heure de tête-à-tête dans la serre, avec ce petit bruit du jet d'eau, retombant en pluie fine sur les palmiers.
Ils ne se parlent pas; ils se regardent.
C'est bien ainsi qu'ils s'étaient rêvés. L'angoisse du secret n'était pour rien dans la tendresse de leur cœur. Ils sont plus heureux, ainsi, avec ce consentement qui plane sur eux. — Oh I Glaire, si vous saviez!...
Et il s'arrête. Elle sourit : elle n'a pas besoin qu'il parle, pour qu'elle entende et pour qu'elle comprenne. Leurs deux cœurs chantent à cette minute un unisson si facile et si frais. Ils s'aiment comme ils respirent, comme ils jouissent de cette fin de jour, qui de tous les massifs de fleurs fait sortir autour d'eux des odeurs tièdes. Les petites allées de la serre sont si étroites, qu'ils ne peuvent y marcher que par la main, en se frôlant. Il est obligé de soulever les lianes, qui enjambent des caoutchoucs aux fougères, pour empêcher qu'elle soit décoiffée. Et puis, c'est le sanglot de ce petit bassin qui parle là, qui chante pour eux, dans ce paradis de fleurs exotiques, où leur bonheur s'isole...
Déjà, pour la première fois, a sonné la cloche du dîner; elle frappe Glaire comme un heurt; elle vient trop vite.
— Voyez-vous, fait-elle gentiment, me voilà
déjà égoïste. Je n'ai plus besoin de personne... Gomme cela vous engage I Dieu sait pourtant qu'il y a ici des gens à qui je dois une part de mon bonheur. Je ne vous parle pas de Daisy, vous l'avez vue. Et certainement elle a tout fait pour vous ouvrir la porte de cette maison. Mais je veux vous recommander de tout mon cœur, mon amie Mâo Jourdan, la fille du colonel. Mon frère Taime, je crois. En tout cas, elle est folle de notre beau capitaine. Elle l'aime presque autant que je fais pour vous. Et, comme c'est une fille décidée, s'il tarde trop à s'en apercevoir, elle lui dira la chose elle-même. C'est donc de ce côté-là, mon cher ami, que je vous prie de porter tout votre effort. Je sais, du reste, comment vous réussissez à plaire, quand vous voulez vous donner la peine de conquérir. Eh bien I il faut faire la cour à Mâo... Si, si... pour qu'elle vous gagne le cœur d'André, quand il sera là. Et, voyez-vous, il faut, à tout prix, que vous plaisiez à André. Vous avez le consentement de papa et de maman, nos fiançailles sont officielles et je ne sais pourquoi j'aurai le cœur tremblant, tant que je n'aurai pas vu
André vous sourire et vous tendre, sans arrière-pensée, sa main loyale.
Ils étaient venus s'asseoir sur les pliants au bord du bassin. Il lui prit les mains doucement.
— Soyez sans inquiétude là-dessus, répondit-il ; je suis sûr que je finirai par triompher des résistances de votre frère. Je ne lui en voudrai pas, si je le trouve, dès l'abord, un peu froid et un peu défiant. Je me mets à sa place, je songe de quel œil hostile je regarderais l'homme qui se serait introduit dans la maison, pendant mon absence, et qui se serait emparé de la tendresse d'une sœur telle que vous. Quand voire frère revient-il?
— Pas avant une quinzaine de jours.
Walter parut compter sur ses doigts.
— Ah! ahl fit-il à mi-voix, c'est un peu plus tôt que je ne pensais, mais tout de même, nous aurons le temps de nous mettre en règle.
Elle le regarda, un peu étonnée; puis elle pensa qu'il songeait à l'arrangement de ses affaires, des choses qui, elle, ne l'intéressaient pas.
— Le second coup de cloche va sonner, dit-elle, et de tout le dîner, je ne pourrai pas vous parler comme j'en avais envie. Je vous en prie, faites-moi faire une derrière fois le tour de la serre à votre bras, et d'abord, je veux vous fleurir.
Elle l'arrêta au pied d'un héliotrope arborescent et rapidement, entre ses doigts, roula un bouquet de boutonnière.
Comme elle se penchait sur lui pour l'attacher, elle sentit son souffle tiède sur ses cheveux, et sa voix qui tout bas murmurait :
— Je vous en prie...
— Faites, mon ami.
Et sous le parasol de la fleur, il lui donna ainsi son premier baiser d'amour, en tremblant, sur les cheveux.