DEUXIEME PARTIE
Glaire et ses amies prenaient leur bain du matin en compagnie de Fritz Walter, quand une femme de chambre accourut tout essoufflée à leur cabine.
— Vite, vite. M. André est arrivé.
Glaire venait de s'asseoir dans sa cabine. Elle se séchait, tout enveloppée de son peignoir blanc.
— Daisy, fit-elle, en frappant à la cloison, êtes-vous là? Je ne me sens pas bien. Je pense que c'est de la joie. Et tenez aussi, Daisy, de l'inquiétude...
Plus tard. Glaire se souvint de l'angoisse
de cette minute, et elle comprit quel mouvement l'avait poussée à se tourner vers Daisy plutôt que vers Mao.
— Pourvu, pensa-t-elle, que Fritz ne monte pas nous voir trop tôt après déjeuner I Cela ne peut changer rien à rien, puisque nous sommes engagés pour toujours l'un à l'autre ; mais je suis sûre que cela fâcherait André de trouver Walter installé chez nous.
Et Glaire acheva de s'habiller avec un grand trouble...
Elle interrogeait la femme de chambre avec inquiétude :
— L'avez-vous vu, quand il est sorti de chez maman ?
— Oui, mademoiselle.
— Et avait-il l'air heureux?
Cette arrivée en surprise qui bouleversait toute la maison, était bien dans le caractère du jeune capitaine. Aussi, quand madame Renoir, qui travaillait comme d'habitude dans le salon du bov^-window à ses comptes du matin, entendit une voix qui disait:
— Maman, on peut entrer?
Elle crut qu'elle devenait folle en voyant son
fils s'avancer vers elle. Pendant une seconde, elle le serra contre son corsage, lui à genoux devant elle, les bras autour de sa taille sans qu'elle pût faire autre chose que répéter son nom en versant des larmes.
Enfin, elle joignit les mains, pour le contempler des pieds à la tête.
— Mon Dieu I fit-elle, comme tu as maigri et comme te voilà brûlé. Tes cheveux et la moustache frisent. C'est le soleil, n'est-ce pas?
Lui non plus ne se lassait pas de l'embrasser, car il y avait un grand enfantillage de tendresse tout au fond de sa nature, dont il s'efforçait de ne montrer que les aspects virils, un peu frustes.
Quand elle fut remise, madame Renoir dit tout de suite :
— Sais-tu que tu es un monstre de ne pas nous avoir prévenus. Rien n'est prêt pour te recevoir; je ne sais même pas si nous avons des fleurs coupées.
R répondit en souriant :
— Ma chère maman, je hais toutes lês choses préparées. Qu'est-ce que j'aurais gagné à vous écrire? Je vous aurais tous trouvés en rang
d'oignon sous la véranda. Je n'aurais pu voir, ni embrasser personne...
Elle l'embrassa encore une fois.
— Moi je ne regrette rien, mon cher André. Tu m'as gâtée. Mais ce sont les autres qui vont être fâchés.
— Qui donc les autres?
— Ton père, ta sœur, le colonel et Mao, Daisy...
Madame Renoir s'arrêta court. Elle avait été sur le point d'ajouter:
— ... Et M. Fritz Walter... Ahl mon Dieu I songea- t-eile, j'avais oublié cela, dans la joie de le revoir. Gomment va-t-il prendre cette nouvelle.
— Mon cher André, dit-elle en attirant son fils sur un canapé, si tu nous avais prévenus, je t'aurais envoyé un ambassadeur, ou plutôt j'aurais été moi-même au-devant de toi, pour l'annoncer une grande nouvelle.
— Quoi donc?
— Nous marions ta sœur.
Évidemment il reçut un choc dans la poitrine, mais il se contint et dit :
— Allons, j'arrive trop tard.
Madame Renoir le regarda avec mélancolie.
— Mon pauvre enfant, tu avais un projet pour elle?
— Moi? Oui, peut-être. Mais peu importe maintenant, n'est-ce pas?
Il demanda :
— Qui épouse-t-elle ?
— M. Fritz Walter.
— Ah, oui... Tami des de la Grive, le beau valseur de cet hiver. On m'a assez souvent parlé de lui, dans les lettres que je recevais sur la route, et il faut que vraiment j'aie été bien épais, pour ne me douter de rien. Fritz Walter... De quelle nationalité est-il le fiancé de Glaire? Français?
— Non, Suisse; c'est le pays oii il a été élevé.
— Et les enfants?
— Ils seront Français, au moins les garçons; on n'a parlé que d'eux dans le contrat.
André se leva : deux ou trois fois dans la longueur, il parcourut la chambre, puis il vint se rasseoir auprès de sa mère sur le canapé.
— Écoute, mon cher enfant, dit madame
Renoir d'une voix sérieuse, je comprends ta surprise et crois que c'est pour moi un chagrin de t'arrêter ainsi dans ta joie, dès le seuil. Nous aurions bien voulu t'avertir, nous n'en avions guère le temps, et vos postes du Sud ne sont pas assez sûrs pour qu'on leur confie des renseignements si particuliers. Nous n'avions d'autre ressource que d'attendre ton retour. Ce sont les événements qui ont hâté notre décision. Tu me connais assez pour te douter que si j'ai dit oui, c'est que j'ai cru remettre la destinée de ta sœur entre les mains d'un homme tout à fait sans reproche. Est-ce une illusion maternelle : mais les garçons de ton âge ne me plaisent que dans la mesure où ils te ressemblent. Eh bien, j'ai l'impression que M. Fritz Walter a beaucoup de la même nature que toi. Je te prierai donc de le recevoir tout de suite avec amitié. Je sais par Claire qu'il n'est pas sans inquiétude sur l'accueil que tu lui réserves. Il y aurait quelque cruauté à troubler la joie de ces deux enfants.
André embrassa sa mère encore une fois.
— Excuse-moi, ma chère maman, mais, tu sais, cette petite Glaire, je l'ai toujours tendre-
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ment aimée et protégée... Il me semblait qu'elle était un peu à moi. C'est cela seulement qui m'a porté un coup, quand j'ai appris qu'on allait nous la prendre.
Là-dessus, il se rendit à la hâte dans son appartement.
C'était sa coquetterie, quand il revenait de voyage de ne se montrer à personne avec sa mauvaise barbe, ses vêtements de laine et de toile, tout son déguisement de route. Et cette fois, comme de coutume, il avait eu bien soin de s'arrêter à Paris, pour choisir un chapeau élégant, des cravates nouvelles.
Quelle jouissance, après toute cette poussière de route, de s'oublier dans le grand coup de fouet de la douche qui collait à son corps comme une cuirasse I II était encore dans l'eau quand il crut entendre le roulement du break sur le gravier.
— Vite, pensa-t-il, — je ne puis pas les faire attendre. Ce ne serait pas dans mon programme de gentleman correct qui j)rétend rentrer du Sahara, comme de son bureau.
Il revêtit à la haie un gracieux vêtement de flanelle claire, qui mettait dans un grand éclat
la chaleur ambrée de son teint. Il était prêt maintenant. Toutefois, il eut bien soin d'attendre que chacun fût descendu dans le grand salon ; alors souriant de son cabotinage, il descendit à son tour.
Elles étaient toutes là, derrière la porte, si pressées de le toucher, de l'embrasser, de le revoir que, pendant un instant, ni le colonel, ni le bon M. Renoir ne purent s'approcher d'André pour le serrer entre leurs bras.
Alors il prit Glaire par la main et jetant un regard tout autour de lui, il prononça :
— Mais il manque un ami, pour que ma joie soit complète...
Et elle, qui n'avait osé regarder ses yeux, se laissa tomber en sanglotant sur son cœur.
— Eh bien I qu'as-tu décidé , et comment règle-t-on cette première journée? demanda joyeusement Mâo en se levant de table.
Glaire répondit :
— Ma chérie, il faut que tu te sacrifies à moi encore une fois. Fritz viendra vers quatre heures, et j'attendrai seule, entre papa et maman, pour les présentations. Toi et Daisy, pendant ce temps-là, nous vous enverrons à la campagne avec le colonel. Voulez-vous qu'on vous conduise à Orcher, ou bien préférez-vous des chevaux?
Mâo fit gentiment la moue.
— C'est bon, ma mignonne, nous nous donnerons de l'air. Mais là, pendant que tu y seras, présentes-les l'un à l'autre, à fond, afin qu'on n'ait pas besoin de recommencer.
Elles tournaient bras dessus bras dessous autour de la pelouse, André s'avança vers elles.
— De qui parlez-vous, demanda-t-il, là, toutes les deux sous la même ombrelle?
Les yeux bleus et les yeux noirs se levèrent en même temps sur son visage, souriants et tendres. Et il eut comme un gonflement de cœur, une joie à vivre après toutes ces fatigues, en songeant que ces regards-là, c'étaient le paiement de son courage.
Ils allèrent s'asseoir tous les trois dans la salle des pervenches.
— Savez- vous, André, dit Mâo toute rougissante, que nous sommes très fiers de vous au régiment?
Il sentit délicieusement combien cet aplomb de paroles sonnait faux. Il ne pouvait détacher les yeux des dessins que la jeune fille traçait dans le sable avec le bout de son ombrelle.
— En vérité, dit Mâo, je m'étonne que mon
père ne vous ait pas encore accaparé, qu'il ait compris que nous avions un peu besoin de vous voir.
André sourit.
— Voilà, dit-il, mon colonel est pour moi le meilleur des amis et il sait bien qu'après ma longue pénitence, c'est ma récompense cet après-midi d'été, d'être assis là, entre vos robes fraîches.
Glaire avait glissé un de ses bras sous le bras d'André et elle tapotait doucement sa main brune.
— On est mieux ici, fil-elle, que sur tes routes du Gourarâ?
Il dit :
— Il n'y a qu'un lieu au monde où l'on soit tout à fait bien, c'est où l'on a laissé son cœur.
Il avait parlé sans regarder personne, mais il parut à Mâo que cette parole-là avait été prononcée pour elle. Et son cœur se refroidit délicieusement.
Glaire eut la même pensée, elle n'en fut pas jalouse, elle songea :
— Mon Dieu, comme il faut que j'aime Frilz !
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Elle était surprise de s'apercevoir que la conversation avec ce frère qu'elle chérissait tant, lui était devenue soudain un embarras, presque une fatigue. Elle avait beau lui mettre les bras au cou et multiplier, avec les sourires, tous les signes de la tendresse, la causerie était un effort qu'elle s'imposait. Ses yeux et son cœur cherchaient ailleurs. Elle craignait à tout moment de se tromper de nom.
... Fritz Walter arriva vers cinq heures.
Glaire alla au-devant de lui, à la porte, pour lui annoncer le retour d'André.
— Allons, fit-elle, bon courage. Il semble tout heureux de mon bonheur : il va vous le dire.
Cependant Fritz n'en finissait pas de s'essuyer le front:
— Ma chère petite, répondit-il, vous ne pouvez pas savoir combien celte rencontre m'émeut.
Elle dut brusquer les choses et ouvrir ellemême les portes du salon, en criant de sa voix rieuse :
— Monsieur Frilz Walter !
Le capitaine attendait là avec ses parents.
Il se leva, s'avança le premier et tendit sa main.
Vraiment, ils étaient tous les deux, deux beaux types d'humanité jeune : le goût commun des exercices physiques et des sports les avait équilibrés l'un et l'autre et faisait circuler dans tous leurs mouvements comme une grâce forte. Ils avaient presque exactement même carrure et même démarche ; les yeux verts d'André, ses yeux clairs de loup qui faisaient baisser les regards, avaient comme une ressemblance avec les prunelles pâles de l'autre, ces yeux bleus de l'Est, derrière lesquels on sent des paysages froids, des lacs gelés, des étendues couvertes de neige. Seulement la figure d'André était plus latine et plus expressive. Elle faisait à tous ses mots un cortège de nuances qui doublaient, sans qu'il s'en doutât, le charme et l'effet de sa parole. L'idéal de froideur anglaise où il essayait de se murer, collait mal à sa nature, toute de gaieté et d'audace exubérante. Il semblait au contraire que chez Fritz Walter, le silence des traits correspondît à un état de calme antérieur qui était l'habitude de cet esprit. Toute sa per-
sonne disait les décisions lentement mûries, puis exécutées sans défaillances. Du premier coup d'œil, les deux hommes se plurent. Et si quelque embarras plana sur les débuts de l'entretien, il venait des circonstances, non d'euxmêmes.
Enchantés de la tournure que prenait la présentation, M. et madame Renoir jugèrent qu'il valait mieux laisser les trois jeunes gens en tête à tête.
Tout de suite, et très habilement. Glaire mit le sujet de la causerie sur le terrain des chasses.
— Tu sais, dit-elle, que Fritz est aussi grand chasseur que toi devant l'Éternel, et je souhaite de tout mon cœur que tu n'abuses jamais de cette passion-là pour l'emmener avec toi, et me séparer de lui.
Fritz sourit.
— Mon Dieu! dit-il, j'avoue qu'avant de vous connaître, la chasse a été la seule passion de ma vie. Nous avions formé une petite société de chasseurs qui; tous les ans, allions tirer le chamois dans le Tyrol. Mais cela ne vaut pas vos antilopes et les péripéties de vos poursuites en plaine.
Ils sortirent tous trois dans le jardin, et ils commencèrent de tourner autour de la pelouse.
Soudain, en même temps, elle leur prit le bras:
« Pourvu, songeait-elle, que je n'aille pas trop vite et que ni l'un ni l'autre, ils ne fassent le mouvement de se retirer... «
Elle sentit, avec délices, que ni André ni Fritz ne résistaient. Et alors, comme son cœur était gonflé de joie, elle parla.
— C'est seulement maintenant, dit-elle, que je suis tout à fait heureuse. Je savais bien dans quels sentiments vous finiriez par vivre l'un pour l'autre, mais je craignais un premier choc d'accueil, à cause de la similitude même de vos caractères. Comme j'avais tort! Vous le voyez, les honnêtes gens se connaissent d'un seul coup d'oeil. Moi, j'étais sûre que vos deux mains étaient des mains loyales, faites pour se joindre. Comme j'ai de joie que ce soit ma petite main à moi qui les ait placées l'une dans l'autre... • Et, presque aussitôt, elle soupira et dit : -- Ah ! Dieu I
Elle était devenue un peu pâle. André la soutint, et bien vite Walter approcha une chaise de jardin.
Mais elle secoua la tête.
— Ce n'est rien, dit-elle, reprenons notre promenade. Seulement, vous voyez, je suis si heureuse que cela m'ôte un peu de mes forces, et, pour m'appuyer dans mon chemin, j'ai besoin de vos deux bras...
Le lendemain, après le bain, André dit à Walter :
— J'ai encore mon entraînement de route dans les jambes et je vais devenir enragé si je m'enferme dans ce break. Voulez- vous monter avec moi, jusque sur le coteau de Sainte- Adresse? Nous assisterons à la chute du soleil et puis après nous rentrerons à grandes enjambées pour le dîner.
Glaire était si contente de voir les choses s'arranger entre son frère et son fiancéf qu'elle renonça avec joie au plaisir de garder Fritz quelques heures de plus auprès d'elle. Daisy et
Mâo, qui n'avaient pas les mêmes motifs d'être charmées, firent un peu la moue.
André les avait mises dans le break, et il appuyait encore à la portière son menton maigre.
Ses yeux verts, un peu ironiques, semblaient s'amuser du dépit des deux femmes.
— Que voulez-vous, dit-il enfin, je suis devenu une espèce d'animal sauvage. Il va falloir un peu de temps pour m'habituer à la cage et aux bonnes manières.
Par le raidillon du Pain- de-Sucre, ils montèrent jusque sur le plateau des Phares.
La fin du jour dorait toutes les falaises, la campagne. Des pans de mer semblaient sommeiller dans l'angle doux des valeuses, et, au fond de la baie, la ville était toute miroitante, tout illuminée de soleil, avec une grande auréole de buée chaude, qui effaçait la netteté des toits, brouillait dans les bassins les mâtures des navires.
Ils avaient quitté la roule et ils marchaieni dans les chanqis de trèfle, fauchant les joncs marins du bout de leurs cannes.
— Voulez-vous, dit André, que nous entrions
dans le champ de tir, pour faire chacun quelques carions?
— Volontiers, répondit Fritz, je suis souvent monté jusqu'ici pour prendre part aux concours du Stand.
11 était connu de l'homme qui vint ouvrir la porte ; même, il avait là ses armes en réserve. C'étaient des carabines rayées, desarmes d'affût prolongé, silencieux. Ils tirèrent à de grandes distances, d'abord sur des cibles fixes, puis sur des sangliers en tôle que l'on faisait rapidement passer. Tous deux étaie nt des fusils émérites. Dans la lenteur méthodique du tir à la cible, la supériorité de Walter était certaine. André reprenait l'avantage à la cible de chasse, par la décision et la promptitude de de son coup d'œil. Chacun d'eux sortit satisfait soi-même et de son compagnon.
Ils revinrent par les hauteurs du fort de Saint-Adresse et s'assirent un instant sur le fossé, pour causer.
— Tenez, dit André avec enthousiasme, n'est-ce pas que voilà un admirable point stratégique ? On domine d'ici la ville, Saint-Adresse, oute la rade. On pourrait envoyer des obus
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jusqu'à Honfleur et dans l'embouchure de la Seine. Cette situation unique a mis le Havre à l'abri de tous les sièges. C'est un port que l'on ne pourra jamais affamer. Aussi l'endroit est connu, allez, et, il n'y a pas plus de quatre ans, on a arrêté ici un espion, un Anglais, je crois, qui avait recueilli toute une collection de photographies et de notes.
Fritz regardait la mer. Pas un trait de son visage ne bougea.
Il fit seulement avec une sonorité de pitié qui surprit le capitaine :
— Le malheureux...
André rit assez haut, puis dit :
— Eh bieni je vais vous paraître un garçon baroque, mais là, franchement, je ne partage pas les opinions de la plupart des honnêtes gens sur les espions. D'abord, en temps de guerre, je les trouve héroïques. Ils savent qu'ils risquent la mort certaine, et que, par leur dévouement, ils peuvent économiser des milliers de vies.
Walter fit posément :
— Oui, mais en temps de paix...
— Eh bien, dame, répondit André, en temps
de paix, ils jouent encore une grosse partie. Ce n'est plus, bien entendu, leur vie qui est en jeu, maif c'est leur honneur. Je parle bien entendu des officiers ; des gens comme vous et moi, et non de cosmopolites, qui risquent tout pour de l'argent.
Wnlter secoua la tête. Jamais il ne s'étail senti si maître de soi et de son secret.
Il demanda :
— Mais vous... vous accepteriez par devoir un pareil office?
André rit encore une fois :
— Eh mon Dieu, mon cher ami, ne no/.s payons pas de mots. Qu'est-ce donc (jue j'ai été faire là-bas, dans ces pays du Sud. Je suis arrivé avec quelques cadeaux et des paroles mielleuses ; je me suis fait passer pour un envoyé pacifique, je cherchais à nouer dos relations commerciales. La vérité c'est que je venais compter les fusils et les lentes, abuser des renseignements et des réticences, surprendre les confidences des braves gens qui me donnaient l'hospilalité, qui tuaient le mouton gras en mon honneur, et qui, dans la chaleur de la bonne nourriture, glissaient à
d'involontaires confidences, soigneusement recueillies. En vérité si quelqu'un de ces braves gens-là s'était jeté sur moi tout d'un coup et m'avait mis • son couteau dans le corps, je n'aurais pas eu le droit de me plaindre. Il se serait défendu, en primitif. Nous autres nous avons les tribunaux et les prisons... mais quand on y pense, il est admirable que ce mot de sauvages suffise à justifier toutes les entreprises des civilisés I
Walter écoutait avec une ardeur soutenue :
— Vous dites, fit-il, des choses élevées, et qui font honneur à la liberté de votre esprit. Mais n'oubliez pas que nous causons ici, sur une butte, assis dans l'herbe, en face de la mer. Croyez-vous que la fièvre de l'action ou tout simplement la pression directe ne troublerait pas dans ses jugements cette belle indépendance de raison ?
André réfléchit un instant puis dit :
— L'homme n'est pas un isolé. U marche avec une foule. Et j'estime que s'il peut garder tout à fait intacte la liberté de sa spéculation, il doit dans la pratique agir comme un homme social, c'est-à-dire d'après les rites
et les préjugés momentanés du temps où il vit. Tenez : Il y a un sentiment que j'ai bien fort dans le cœur, depuis que je suis en contact avec tous ces primitifs. C'est un mouvement d'estime presque affectueuse pour nos ennemis, — pour ceux qui nous tendent des embuscades, qui nous font tomber dans des pièges, qui nous déciment sur les routes. Je ne puis m'empêcher de songer qu'ils défendent, pied à pied, leur indépendance et leur pays, — ils le font dans des conditions de nombre et d'armement, qui, d'avance, rendent la lutte inutile. De même, j'ai une espèce de dégoût pour les hommes dont je me sers : pour ces caïds qui se sont vendus, — pour ces guides et ces gens d'escorte, qui marchent contre leurs frères. Ce ne sont jamais, en somme, que des traîtres et des renégats... Eh bien I comment est-ce que je me comporte à la minute de l'action. Je balaye tous ces rêves, je ne suis plus qu'un officier, chargé d'éclairer une route et qui la fraye.
L'air commençait à fraîchir ; ils se levèrent à la hâte.
Et, comme André tendait la main à Wal-
ter pour l'aider à se relever, celui-ci la saisit et la serra fortement dans la sienne :
— J'ai souvent songé, fit-il , à la vérité de ce que vous dites, je n'ai jamais exprimé cette pensée si clairement, peut-être parce que je ne me suis pas trouvé, comme vous dans l'action. Vous ne pouvez pas imaginer comme j'ai eu du plaisir à vous entendre.
Ils remontèrent la côte d'Ingouville à longues enjambées.
Le parc se continuait du côté de Sanvic, par des potagers et des volières. Ils rentrèrent par là.
Gomme ils passaient sous un cèdre, qui couvrait d'ombre toute une pelouse, André dit à Waller :
— J'ai toujours été fou d'indépendance, quand j'étais jeune je m'étais bâti en haut de cet arbre une hutte d'homme sauvage. Je m'y cachais des journées entières et je ne paraissais même pas au déjeuner. Il n'y avait que Claire qui connût ma retraite. Je l'y avais hissée, un jour, en grand mystère. Vingt foison essaya de lui arracher mon secret, mais personne n'y parvint. On n'imagine pas quelle énergie
cette petite blonde aux yeux rieurs puise
dans l'affection des gens qu'elle aime. Vous
avez eu raison de penser que l'on pouvait
faire de cette enfant la compagne d'une vie.
Il avait été convenu qu'on pousserait le lendemain jusqu'aux ruines de Tancar ville pour y déjeuner en pique-nique. Dès neuf heures du matin, le break et deux charrettes attendaient devant le perron. Glaire monta dans la voiture de son fiancé, qui prit les devants avec elle.
André devait fermer le cortège, dans un buggy attelé d'une jument irlandaise, qu'il adorait.
— Qui va mon ter. à côté de moi? demandat-il en rassemblant ses guides.
Mao et Daisy se regardèrent et Mrs Mellow dit à la hâte :
— Mais moi, mon cher, avec plaisir.
André lui tendit la main, mais en même
temps, il aperçut les yeux tristes de Mac, qui cherchaient ses regards. Il lui sourit affectueusement et dit tout haut :
— Entendu... et je reviendrai avec mademoiselle Jourdan, si elle n'a pas peur du froid.
Fritz et Glaire avaient déjà disparu; pour ne pas impatienter sa bête, André laissa prendre au break une avance convenable, puis il rendit les rênes et s'engagea dans la route de Frileuse.
Ils passèrent devant le fort de Tourneville et les ifs du cimetière. Au carrefour des Acacias, la jument fit un violent écart.
Daisy demanda :
— Est-elle peureuse?
— Non, répondit André, mais elle a l'habitude de descendre la côte et de pousser par le bois des Hallates jusqu'à Rouelles. Mon avertissement de guides l'a surprise. Ces bêteslà ont tant de mémoire.
Daisy tourna légèrement la tête ver» le capitaine et dit :
— Plus que les gens, n'est-ce pas ?
1J6 TOUT POUR l'honneur
Il fît un mouvement avec son fouet :
— Gela dépend, Daisy. Il y a des gens qui ont de bonnes têtes. Moi, par exemple.
— Vous n'avez rien oublié du passé.
— Rien, à moins que vous ne me l'ordonniez ?
Les yeux clairs et trop froids de Daisy s'emplirent un instant de lumière. Elle fit d'une voix presque émue :
— Vous êtes un galant homme, André.
J'avais déjà flairé voire droilure, quand vous n'étiez encore qu'un enfant. Il y a en vous tout ce qu'il faut pour rendre une femme heureuse.
Il rit si haut que la jument s'effraya.
— En êtes-vous sûre? Mes camarades de régiment prétendent pourtant que je suis un être insociable. Ils ont peut-être raison. Un des motifs qui m'ont fait rechercher des missions lointaines, c'est encore moins l'instinct d'aventures que le goût farouche de ma liberté.
Daisy eut un geste qui. protestait contre cet argument militaire.
— Mon cher, vous ne pouvez pas comparer le mariage à l'existence de caserne. La vie
entre hommes est une suite de chocs d'amourpropre, de jalousies...
Il lui posa la main sur le bras :
— Et en ménage?
— Je vous l'accorde. Il y a des batailles, même entre amoureux. Mais vous oubliez la grande réconciliation du baiser, la trêve des nuits, cette lâcheté de la chair qui pardonne tout, quand la chair qu'on aime se rapproche.
André songea :
— Quelle merveilleuse comédienne...
Il dit tout haut :
— Ces indulgences même de la chair, Daisy, sont un esclavage.
Elle rit de tout son cœur, montrant ses dents très blanches sous ses lèvres un peu carminées.
— Ou je ne vous connais pas, André, ou vous préférez cet esclavage-là à l'indépendance d'un moine.
Il rit comme elle et riposta :
— Voici ce que je veux dire : je n'ai jamais porté des chaînes qu'à mon caprice et de façon intermittente. J'ai peur de me lier d'honneur
avec des mots absolus. Croyez- vous que rengagement de fidélité envers une seule femme ne soit pas aussi difficile à garder que le vœu de chasteté envers toutes ?
La jument avait gagné à la main tandis qu'ils causaient, et ils étaient maintenant à quelques mètres du break. Le colonel et madame de Renoir occupaient le fond de la voiture, le bon M. Renoir fumait au bord, en face de Mâo. Distraite des conversations, la jeune fille jetait des regards à la dérobée du côté du buggy.
— Ne parlez pas si haut, dit Daisy au capitaine ; ces gens graves pourraient nous entendre. Et puis, il y a cette petite qui se considère comme votre fiancée. Croyez- vous qu'elle ne serait pas quelque peu scandalisée par vos propos ?
— Mâo?
— Ne faites pas le bon apôtre. Vous savez bien qu'elle est folle de vous.
Il répondit d'un ton d'étonnement :
— Je ne m'en suis jamais aperçu.
Daisy ne fut pas convaincue. Mais comme il entrait dans ses intentions de traiter made-
moiselle Jourdan comme une maie insignifiante, elle répondit :
— Alors, mon cher, c'est que vous êtes aveugle. Je conçois de reste que vous n'ayez pas pris garde à ces tendresses bêlantes de petite fille. Elles vont au premier venu. Elles n'ont rien de bien flatteur pour un homme de votre mérite.
Tout de suite, il l'arrêta.
— Laissons mon mérite, Daisy. Vous êtes injuste pour Mao. Moi, je ne la considère pas comme une petite fille. Je lui trouve beaucoup d'originalité et de relief.
Daisy fit une moue dédaigneuse.
— Quoi? vous aimez ce genre soldatesque, ces expressions d'écolier en vacances, toutes ces façons de petite cantinière?
— Je ne les aime pas pour elles-mêmes, Daisy ; mais elles me rappellent la manière dont Mâo a été élevée. Kt elles me découvrent la droiture, l'honnêteté d'âme de cette créature qui a poussé toute seule, comme une fleur des champs. Elle a reçu le vent, le soleil et la pluie. Elle a résisté. Elle est vivace et elle sent bon.
120 TOUT POUR l'honnelr
Celle fois. Daisy élait tout à fait piquée. Cependant, elle avait trop d'orgueil pour croire qu'André sacrifiât vraiment ses avances à une tendresse de cœur pour cette jeune fille.
Elle pensa, à part soi : « Il me taquine pour me faire parler. » Et elle reprit d'un ton de léger persiflage :
— Mon cher ami, je vous croyais plus raffiné, plus éduqué pour les femmes. On dirait que votre instruction sentimentale a été faite par des modistes de garnison. Personne, à vous voir, n'imaginerait que vous avez le cœur si naïf. Vous trompez bien les gens.
Il dit avec bonne humeur :
— Ètes-vous sûre, Daisy, que cet appétit d'innocence et de fraîcheur soit le fait d'une ingénuité montée en graine? J'ai ouï dire, moi, que la faim de la soupe au lait revenait après le dégoiit des trufles...
Daisy commençait à s'impatienter de cette résistance ironique.
— Sérieusement! Vous ne songez pas à épouser cette fillette? Vous commettriez une pareille faute, quand je suis là... Quand je
TOUT POUR l'iIONNKUU 121
veux bien de vous... Quand je fais (ouïes les avances... Quand je m'offre?
André allait débiter une galanterie, mais elle lui coupa la parole.
— Connaissez- vous le chiffre exact de ma fortune?
Il répondit avec indifférence :
— Je sais que vous êtes très riche.
Daisy tenait à préciser :
— J'ai quatre cent mille francs de rente, plus un million de terrains dans FOuesl, dont la valeur décuplera avant quinze ans.
11 fit avec son fouet un geste de surprise.
— Vous voyez bien, dit-il, vous êtes trop riche pour moi.
Mrs Mellow ne se contenta point de cette défaite. A cette minute elle ne croyait pas à la sincérité finale d'André, elle pensait que ses refus étaient dictés par des scrupules de délicatesse, et elle déclara :
— Vous ôles fou... Un homme n'est jamais assez riche quand il est capable d'user d'une fortune comme vous ferez de la vôti^.
— Je ne tiens pas à l'argent.
Mrs Mellow le regarda avec stupeur.
Elle demanda :
— Alors, à quoi tenez-vous?
— Je suis ambitieux.
— L'ambition est un moyen. Vous voulez les honneurs, la considération publique.
— Gomme vous dites.
Le visage de Daisy rayonna. Toute son espérance lui était remontée dans le cœur :
— Mais alors, mon ami, s'écria-t-elle, épousez-moi. Mon argent vous donnera cela tout de suite, à l'âge où vous pouvez en jouir, avant la goutte et les rhumatismes.
Il prit sa main qu'il baisa, et, son ton s'adoucissant soudain, il dit, avec une nuance d'affection fraternelle :
— Ma chère Daisy, votre franchise me touche infiniment. Si quelque chose pouvait me décider à accepter ce gros magot d'or, ce serait bien la séduction de votre personne. Mais nous avons, ma chère amie, des idées toutes différentes sur l'organisation de la vie et sur l'honneur : vous pratiquez les hardiesses de votre pays, moi je conserve les préjugés du mien. Nous recauserons de cela plus à loisir.
Au bout du plateau de Saint-Romain, la
descente en lacet devenait tout à coup rapide et tortueuse. Au bas du val, à travers les arbres, on apercevait des pans de Seine encadrés de verdure. Les ruines étaient à droite, une poterne, ceinte de murailles crénelées, avec des débris de tours. Un lierre vieux de quatre siècles habillait les pierres, les meurtrières encore garnies de leur treillis de fer. Et partout des blasons défigurés, d'antiques armoiries, écussonnaient les portes, des fenêtres de guet.
On déjeuna gaiement sur la terrasse d'où la vue était féerique. D'un côté, dans le lointain, c'était la mer dont, au soleil couchant, on apercevait le miroitant sourire. De l'autre, le tournant grandiose du fleuve, avec des prairies chargées de troupeaux. Accrochée à la falaise, la maîtresse tour semblait veiller sur tout cet horizon, casquée et lance au poing. A l'approche de la nuit, elle devint si formidable que les cœurs se serrèrent, et que le désir du départ vint à tout le monde à la fois.
Gommp le matin, Fritz et Claire prirent la tête des équipages. Mais, au lieu de rester derrière le break, au second lacet de la côte,
André enleva sa jument et dépassa la lourde voiture.
Mao sourit d'un air joyeux. Il lui pesait de rester ainsi sous les yeux de Daisy, qui ne la quittait pas du regard.
Elle demanda :
— Vous passez devant?...
— Oui, pour taquiner votre amie.
Elle dit avec une nuance d'émotion :
— Vraiment... vous devinez tout ce qui fait plaisir. Vous avez le cœur délicat comme une femme. Où avez-vous appris ces nuances-là?
11 répondit d'une voix chaude où l'on sentait la joie :
— Je pense qu'il suffit d'aimer pour sentir à l'unisson des cœurs qu'on adore.
Alors elle joignit ses petites mains et murmura, avec une ferveur de prière :
— Oh ! pardonnez-moi, pardonnez-moi I Vous savez que je dis toujours la vérité, eh bien, — je me confesse : J'avais si peur des artifices de Daisy; elle est tellement plus belle que moi, et plus intelligente et plus habile, et, — ne vous fâchez pas, — j'ai beau n'être qu'une jeune fille, j'ai été si étrangement élevée...
Il fit avec douceur :
— Je sais tout cela.
Elle reprit :
— ...On a dit devant moi tant de choses que j'ai fini par savoir, sans vilaine curiosité d'esprit, je vous jure, sans sournoiserie, quel piège terrible c'est pour un homme, une femme qui n'a pas de scrupules et qui est belle !
Elle avait baissé la voix avec une sorte de honte. Il sentit que son cœur débordait pour elle d'une délicieuse pitié. Il prononça :
— Ne vous défendez pas. Je ne connais rien de plus blanc ni de plus frais que vous. Il me semble que vous venez à moi dans votre robe d'innocence, pieds nus, par un chemin d'épines. Et vous êtes candide comme la neige, et vous êtes pure comme les lis...
Elle murmura :
— André...
Mais lui reprit avec une chaleur croissante :
— ...Oui, oui, que de fois vous m'êtes apparue quand j'étais là-bas, dans çion pays de la soit' et de la douleur! Vous jaillissiez du milieu de mes rêves, fraîche comme une
source. Vous étiez le délassement, l'espoir, le but aussi...
Elle écoutait ravie, trop émue pour répondre, et encore une fois ses lèvres murmurèrent, comme un remerciement, le nom de celui qu'elle aimait :
— André...
Il continua.
— Savez-vous comment les gens de là-bas appellent l'eau courante? Gela se dit « ain », et c'est le même mot qui sert à désigner les yeux. Eh bien, sous les palmiers des oasis, jamais je ne me suis baissé vers l'eau courante, vers ces sources qui fuyaient sur le sable, avec des grâces de regard, des éclairs de paillettes d'or, sans songer qu'au fond de cette pure fraîcheur, je voyais vos yeux limpides et tendres, et quand je penchais mes lèvres vers ce cristal mouvant, — ne vous fâchez pas, Mâo, — c'étaient bien vos chers yeux que je baisais I
Ils avaient atteint le plateau de Saint-Uomain, et ils roulaient maintenant sur la route toute droite et blanche dans la nuit. Les ténèbres semblaient monter de la terre vers le
ciel plus pâle, où beaucoup d'étoiles brillaient. Et, soudain, la lune se leva du côté des Trois-Pierres, sur la cime indéterminée des bois.
Dans ce silence, dans cette nuit, Mào sentit son cœur se fondre. La jument marchait, confiante, d'une allure rapide et unie. André mit les rênes dans une seule main, et, de son bras gauche, il entoura cette taille défaillante de jeune fille, que l'amour jetait sur son cœur. Son visage était penché vers elle, ses moustaches tout près de son front...
Il répéta :
— Oui, c'était bien vos yeux que je baisais... De tout son poids, Mâo se laissait aller sur
l'épaule d'André. Ses paupières s'étaient abaissées, et, à la lueur de la lune, il vit que dans sa bouche entr'ou verte les dents brillaient. Elle soupira :
— Faites, et baisez-les, ces yeux... Ils sont à vous ! Il y a si longtemps qu'ils vous regardent. Yous êtes resté vivant, tout parti que vous étiez, entre leur regard et la lumière du jour.
Il la serra contre son cœur et passionnément
approcha ses lèvres sur ce cher visage. Un frisson les prit. Ils se sentaient mourir.
... André l'avait enveloppée de son manteau. Il la tint longtemps ainsi, sur sa poitrine, comme un enfant qui dort.
Enfin, elle rouvrit les yeux, et lui sourit sans emharras, avec la joie d'une tendresse infinie.
— Et maintenant, dit-il, quand voulez- vous que je parle à votre père?
Tout de suite, Mao reprit son air grave, et dit :
— Nous partons dans trois jours... il faut qu'il rejoigne son commandement, au moins pour quelques semaines. Votre père l'a invité à revenir ici au moment des chasses. Il me semble que ce sera la bonne minute. J'aurai eu le temps de le préparer d'ici là. Pauvre père, je lui dois bien des ménagements! Sa vie sera si triste quand je ne serai plus auprès de lui...
Mais André se récria :
— Ma chère Mao, nous ne le laisserons pas seul. Vous savez bien que pour l'amour de vous, je renoncerai à toutes mes curiosités. Je
rentrerai sagement dans le régiment, dans le service.
D'un geste câlin, la jeune fille vint apu;iyer sa joue contre la joue de son liancé.
Et elle dit avec une douceur résolue :
— André, je ne veux pas que vous me fassiez aucun sacrifice qui nuise à voire carrière. Si vous me quittez, vous emporterez mon cœur et ma vie; mais, vous le savez bien, jamais je ne vous dirai : « Ne pars pas ! »
André sourit.
Il riposta :
— Et que voulez-vous que j'aille chercher au loin, lorsque j'aurai moi aussi la joie d'un foyer, où vous brillerez comme la lampe? Si vous mettez votre main dans ma main, l'inconnu n'aura plus d'attrait pour moi. Je n'ai que faire de courir à la découverte de terres nouvelles ; car ce n'est pas trop de toute une vie, pour conquérir un cœur comme le vôtre.
Elle serra la main d'André entre les siennes :
— Dès aujourd'hui, dit-elle, ce cœur est à vous... •
Soudain, ils aperçurent devant eux, sur la route, deux lueurs de lanternes. C'était la
charrette de Fritz et de Claire. D'un geste rapide, Mao saisit les rênes. Elle arrêta la jument si brusquement que Tanimal blessé bondit entre les brancards.
— Ohî je vous en prie, fit-elle, restons seuls. Je voudrais que cette nuit durât toujours, toujours. Je n'ai pas envie d'arriver. J'aime mieux ces ténèbres, où mes yeux seuls vous voient, mes yeux jaloux qui voudraient vous voler l'univers.
Ils ralentirent leur train et bientôt la charrette disparut.
Alors Mâo dit à son compagnon :
— André, je vous aime et je suis à vous... Il répondit :
— Moi aussi, je vous aime...
Puis tous deux se turent, et jusqu'à la maison, ils se tinrent par la main en silence, écoutant dans leur cœur la chanson éternelle.
Il avait été décidé que le mariage de Fritz et de Claire serait célébré le 20 août. D'ici là, Walter devait aller passer quelques jours en Suisse pour l'arrangement de ses affaires.
La maison qu'il habitait sur le boulevard Maritime était bien assez vaste pour qu'un jeune ménage s'y installât. Le jour même de son départ, il offrit une collation aux parents de sa fiancée et à leurs amis.
Le cœur de Glaire tremblait en pénétrant pour la première fois, dans cette maison, que Fritz avait habitée garçon, et libre. Tout de suite ses yeux furent rassurés par la sévérité
des ameublemenls et cette dignité un peu sévère qui avait présidé à toutes les décorations. Daisy admira très fort les théières. La curiosité d'André et du colonel se porta vers les armes et les trophées de chasse.
Il se trouva que c'était un dimanche de régates : les voiles légères des embarcations couvraient la mer éblouissante, tous les mâts étaient pavoises, et, de temps en temps, les canons d'un navire de guerre tonnaient au large.
Assis sous la tente, devant des boissons glacées, les invités de Walter jouissaient délicieusement de la beauté de l'heure.
Lui avait entraîné Glaire au premier étage, dans ce grand atelier qui lui servait de chambre à coucher, et il l'avait amenée jusque sur le balcon.
— GVst à cette place, dit-il, que, pendant des mois de suite, j'ai passé mon temps à écouter la mer et à songer à vous. Vous étiez alors aussi loin de moi., aussi insaisissable, que ces voiles qui flottent, là-bas, dans une coulée de lumière. Ali! si j'avais pu prévoir l'avenir à ce moment-là, et apercevoir cette minute
présente, comme mon cœur aurait clé soulagé! Je me souviens surtout d'une nuit sans sommeil et passée là tout entière à guetter les formes de nuages qui glissaient sur la lune. Vraiment, mon âme était sortie de chez moi, et elle errait dans ce vide immense, à votre recherche. Je n'osais pas encore prononcer votre nom en dedans de moi-même. Je ne m'avouais pas mon amour, vous ne m'aviez pas encore souri, et il me semblait aussi impossible de jamais vous joindre, que de marcher sur la mer pour aller toucher de mes mains une de ces étoiles que je voyais descendre là-bas à r horizon.
Glaire s'était assise sur une chaise d'osier. Elle leva les yeux vers lui : son ombrelle rose lui noyait le visage dans une lumière délicieuse. Il parut à Fritz que c'était moins une créature humaine qu'une apparition qu'il contemplait.
— Oh! mon cher Fritz, dit-elle, je suis tout à fait heureuse. Mon bonheur est si nouveau, si rare, que je ne sais pas de mots pour le nommer. *
Des voix montaient du jardin, fraîches et rieuses.
Daisy cria :
— Ohé, les amoureux!... Allez- vous bientôt descendre? Vous voyez de belles choses de là-haut?
Glaire répondit en se penchant :
— Je vols un pays tout bleu, jusqu'à l'horizon sans nuage...
Walter ne se lassait pas de la regarder.
Comme il avait le cœur gonflé de joie! Est-ce que vraiment ce rêve allait prendre corps? Est-ce qu'il pourrait garder jusqu'à la fin ce secret que sa femme devait seule entendre un jour, plus tard, dans une heure de tendresse où elle n'aurait pas la force déjuger?
Avant que Glaire quittât cette chambre qui devait être la sienne, et où, sans doute, il lui ferait l'aveu, il l'arrêta sur le seuil et il dit :
— Glaire, avez- vous confiance en moi?
Groyez-vous que, pour juger ma vie passée, votre cœur de jeune fille pourrait mûrir tout d'un coup et qu'il se fondrait dans des indulgences maternelles?
Elle répondit :
— Je ne vous jugerai jamais, air je vous aime.
L'heure du train approchait, Walter conduisit ses visiteurs jusqu'à la plage. Des canots les attendaient là, qui devaient les conduire au large, au milieu des bateaux coureurs, puis les débarquer à Sainte- A dresse.
Il fit ses adieux.
— Je serai si peu de temps absent, avait-il dit à Glaire, et j'aurai tant à me déplacer pen-. dant ces quelques jours que je vous prie de ne me point écrire. De même, n'attendez point de lettre ni de dépêche de moi. Je ne serais pas libre de dire tout ce que je sens — j'aime mieux me taire.
Un instant il resta debout sur le galet à regarder les deux barques qui s'éloignaient.
Puis il salua une dernière fois et remonta jusqu'à sa maison.
A la gare, Walter se trouva en face du domestique des Renoir, le vieil Hermann. 11 faisait un crochet pour l'éviter, mais le brave homme s'approcha, offrit ses services.
— Je ne puis pas vous aider, monsieur Walter, pour votre billet, pour vos baga^s?
Fritz, surpris de sa présence, lui en demanda le motif.
— C'est un neveu que je viens chercher, monsieur ; je l'ai fait élever comme un enfant, il a servi un peu partout dans les hôtels. Maintenant il sait bien son métier, et je veux le placer à côté de moi.
Le vieil Hermann avait au bout de la langue quelque chose qu'il n'osait pas dire.
Soudain pourtant il se décida :
— Qui sait? Il ferait peut-être bien l'affaire de monsieur, si monsieur n'a encore arrêté personne?
Fritz sourit.
— Mais je ne dis pas non, Hermann, parlez toujours de cela à mademoiselle Claire. Je verrai votre neveu à mon retour.
Hermann resta debout sur le quai respectueusement, jusqu'à ce que le convoi eût disparu. Puis il alla s'asseoir dans la salle de bagages pour attendre l'arrivée de son neveu. H était le premier accoudé à la barrière quand le jeune homme arriva.
H l'embrassa sur les deux joues, avec une tendresse paternelle.
— Et comment ça va-t-il? depuis dix ans, comme tu as changé, mon cher Michel I
Le garçon avait bonne lournure avec ses légers favoris coupés au milieu de la joue, ses lèvres et son menton entièrement rasés, ses cheveux symétriquement séparés par une raie qui descendait jusqu'à la nuque. Hermann ne pouvait se lasser de l'admirer et, tout en le tenant par le bras, il le bourrait dans le dos de légers coups de poing.
— Et la pûlisserie? Sais-tu faire la pâtisserie ?
Michel répondit avec orgueil :
— La pâtisserie, les massepains, les caramels et les fours.
Cette énumération excita l'enthousiasme du vieux maître d'hôtel.
— Comme tu as bien fait de voyager ! dit-il en hochant la tête. Dans mon temps on ne bougeait pas de son coin, et on devenait comme moi un vieil imbécile. Toi, tu feras brillamment ton chemin, et c'est justice. Je t'ai trouvé une bonne place. Notre demoiselle se marie ces jours-ci; il va falloir monter sa maison. J'ai déjà parlé de toi à son fiancé. Il nae paraît très disposé à te prendre à son service. Mademoiselle Claire fera le reste.
— L'omnibus de onze heures et demie, crie le vieil Hermann dans la cour d'écurie.
C'est aujourd'hui que mademoiselle Jourdan et son père quittent Ingouville. Le colonel rejoint son régiment pour quelques semaines et Mâo n'a pas voulu le laisser partir seul.
La jeune fille a passé une nuit d'insomnie. Elle est levée depuis l'aurore. Elle fait et défait fiévreusement ses malles pour tromper son inquiétude.
— Est-ce que j'oserai cela? Est-ce possible qu'une jeune fille tente une pareille démarche? Ma foi tant pis I Je l'aime plus que les conve-
nances et que tout. Et, en somme, c'est du bonheur de ma vie qu'il s'agit.
Elle jette sur son peignoir une mantille légère. Elle sort de sa chambre, elle descend un étage à pas muets. Et, au bout de la galerie, elle va frapper à une porte.
La voix claire de Daisy dit :
— Entrez!
Mrs Mellow était assise sur la chaise longue dans un déshabillé élégant. Elle polissait soigneusement ses ongles devant la fenêtre ouverte. A la vue de Mâo, elle se leva avec un joli mouvement de surprise.
— Ma chère amie... sitôt levée... qu'est-ce qui vous amène?
Mâo sentit qu'il lui venait tout d'un coup un courage viril.
— Chère madame, je pars dans quelques heures et je vous laisse ici. Je m'en vais très inquiète.
Daisy demanda de sa voix harmonieuse :
— Pourquoi?
La jeune fille ne baissa pas les yenx :
— A cause d'André !
Mrs Mellow^ affecta de tourner les yeux
vers la fenêtre. Ses sourcils se relevèrent, elle répéta d'un ton qui ne laissait rien deviner de ses pensées :
— A cause d'André?...
— Oui. Nous l'aimons toutes les deux.
Cette fois, Daisy regarda Mâo et elle prononça froidement :
— C'est vrai...
Mâo continua :
— Vous avez toujours été une adversaire loyale. Je veux être franche avec vous, et je viens vous apprendre un secret que Claire est avec moi seule à connaître. André et moi nous sommes fiancés, depuis la promenade de Tancarville,
Mrs Mellow répondit avec tranquillité :
— Ah I vraiment.
Et Mâo demeura interdite du détachement avec lequel elle accueillait cette nouvelle. Elle reprit d'une voix un peu altérée :
— Faut-il vous dire que je ne doute pas de lui. Et pourtant je vous crains.
Les yeux bleus de Daisy devinrent encore plus froids que de coutume. Elle répondit :
— Je serai aussi franche que vous, made-
moiselle Jourdan. Vous avez raison de craindre. Mâo sentit son cœur se serrer :
— Et quoi donc, mon Dieu?
L'Américaine dit avec lenteur :
— Vous comprenez bien qu'une femme comme moi ne peut pas accepter si facilement sa défaite.
Mais Mào se récria :
— Je vous en prie, ne substituez pas ici une question d'amour-propre à l'amour. Vous êtes plus belle et plus intelligente que moi. Vous connaissez André et la délicatesse de ses sentiments. Une seule chose a pu faire pencher la balance de mon côté. Je suis presque pauvre, madame, et vous êtes trop riche.
Daisy réfléchit un instant. Puis elle dit :
— Eh bien ! je lèverai ses scrupules.
La jeune fille sentit que son cœur se gonflait à éclater :
— Daisy, dit-elle, ne vous jouez point de moi. Est-ce le dernier mot que j'emporterai de vous?
Mrs Mellow se leva de sa chaise. •
— Ma chère mademoiselle, il m'importe peu que vous me considériez comme une égoïste.
Vous êtes au début de la vie, moi au milieu de ma jeunesse, à l'âge où l'on sait ce qu'on veut et où on ne change pas d'avis. J'aime André. Ou je Tépouserai ou je ne me marierai jamais. Après cela, vous comprendrez que je ne puis de gaieté de cœur renoncer à lui, pour vous plaire. Maintenant, par égard pour votre démarche dont la loyauté me séduit, je vous promets de n'user d'aucun artifice douteux pour détacher André de vous. Entre nous deux c'est un duel, on se bat, mais cet engagement même est une marque de mutuelle estime.
Tout en parlant, elle tendit sa jolie main fraîche, veinée comme un marbre.
Une seconde, Mao hésita, puis brusquement elle posa sa main fiévreuse dans cette paume molle.
— Soit, dit-elle. C'est la guerre?
— Oui, la guerre, dit Daisy.
Et, jusqu'à la porte, elle accompagna la jeune fdle de son plus gracieux sourire.
Mâo remonta l'escalier en chancelant. En haut des marches, elle se heurta à Claire et tressaillit.
Mademoiselle Renoir ne s'aperçut pas de son émotion.
— Je te cherchais, dit- elle. Je sors de ton appartement. Où étais-tu donc?
Et, sans attendre de réponse, elle ajouta :
— Voilà, il faut que tu viennes dans ma chambre. C'est André qui t'en prie ; il désirerait te parler en tête à tête avant ton départ.
Les yeux de Mào brillaient comme deux cierges. Elle dit d'une voix étouffée :
— C'est bien vrai qu'André a demandé à me voir? Ce n'est pas toi, ma chérie, qui lui as soufflé cette bonne pensée ?
Claire rit de tout son cœur :
— Mais non, je te jure.
Elles étaient entrées dans la petite chambre pompadour, et Mào se laissa tomber sur une chaise.
— Ah I dit-elle que tu me fais du bien, et que je voudrais te croire, — te croire tout à faiti Je ne sais pas ce qui se passe en moi depuis ce matin, ma petite Claire, — non, depuis hier soir, car j'ai pleuré toute la nuit- . Tu penses bien que je ne doute de ton frère, ni de sa parole, — c'est tout d'abord pour sa loyauté
Ï44 TOUT POUR l'honneur
que je l'ai aimé ; — mais les mots d'amour n'ont pas pour un homme le même prix que pour nous. Il y a des choses qu'ils peuvent dire un soir et qu'ils oublient comme un rêve au retour du soleil. Nous autres, les femmes, nous n'oublions jamais ! Nous enfermons ces tendresses qu'on nous a dites dans notre cœur, sous une triple serrure, et nous mourons d'angoisse et de jalousie.
Elle avait parlé si gravenient que Glaire en fut presque effrayée.
— Voyons, ma petite Mao, ne te tourmente pas ainsi, tu sais bien qu'André t'adore.
Mais Mâo reprit avec violence:
— Il me l'a juré, et il y a des minutes ou vraiment je crois que personne ne me dispute son cœur, mais à d'autres heures, cette conliancc-là périt, et ma tôle me dit que je suis une sotte, que je devrais me défier. Je le connais si bien ton frère, je l'ai tant regardé vivre avant de céder à ma tendresse. Les femmes n'ont compté pour rien dans sa vie ; elles ont été une récréation ou un passe-temps I
Claire ne pouvait pas dire non. Elle se souvenait de tant de galanteries ébauchées avec
des amies à elle, à qui André s'était fait un jeu de tourner la tête.
Elle répondit :
— Tout ce que tu me dis là, ma chère, je le sais, je l'ai pensé cent fois. Mais du jour où j'ai vu André auprès de toi, je te jure que je ne l'ai pas reconnu. Si tu te lèves, sa tête se tourne, ses yeux sont toujours dans tes yeux ; il te sacrifie tout, ses heures de cheval, ses heures de lecture, il taime, Mâo, cent fois plus qu'il ne te le dit et qu'il ne te le montre ; par orgueil masculin, qui sait, peut-être pour échapper aux lazzis de Daisy ?
Mâo leva vers son amie ses yeux brûlants et fous.
— Va, fit-elle avec un grand soupir, je t'écoûte avidement, comme je voudrais que tes paroles fussent mon évangile ! Seigneur Dieu, qui m'aurait dit que j'aimerais jamais un homme avec une pareille ardeur, que je m'enflammerais, moi, la raisonneuse, comme une torche I Si loin que je regarde derrière moi, je me vois sur les genoux de mon père, en robe blanche avec une ceinture noire ; il me caresse et il me dit : « Tu ne feras pas comme
ta maman, n'est-ce pas? tu ne t'en iras pas? tu ne me laisseras pas seul ? » Et moi je disais « Non! », à deux bras avec des baisers dans son cou. Je disais encore «NonI », voilà trois ans, quand on m'a présenté M. de Vallaville. Je m'étais fait un idéal de vie qui me laissait à côté de mon pauvre papa, comme son ange gardien, comme sa mère. Je n'avais pas encore vu ton frère de près! Il m'a pris le cœur dès les premiers jours. Et non pas seulement parce qu'il a une belle tournure, parce qu'il a l'air d'un homme, mais parce que je l'ai senti si fier, si décidé à rester son maître. Sais-tu ce qui est arrivé alors ? Moi, qui jamais n'avais songé à la coquetterie, je n'ai plus pensé qu'à la joie d'arrêter sur les miens ses regards qui se détournaient, au triomphe d'éteindre par degrés dans ces prunelles de loup la lueur d'ironie qui me troublait au fond de l'âme, et dont les sursauts me gâchent encore mon bonheur, à l'heure qu'il est.
Des pas montaient l'escalier ; Claire dit à la hâte :
— Écoute, il ne làul (|uc tu parles dans ces angoisses. Voiri André. Au point où vous en
êtes, il me semble que vous vous devez toute la vérité sur l'état de vos tendresses. Parle lui à cœur ouvert.
La porte s'ouvrit et André entra. Mâo essuyait à la hâte des larmes qui avaient coulé sur son visage, tandis qu'elle parlait.
Il dit avec douceur :
— On pleure ici ?
— Oui, fit Claire, et il paraît que tu es coupable. Tu as dix minutes pour te justifier et pour obtenir ton pardon. Moi, je me sauve.
Elle embrassa rapidement Mâo sur le front et sortit de la chambre.
André était venu s'accouder au bord de la table, en face de la jeune fille^ et, une seconde, sans se parler, ils se regardèrent profondément dans les yeux.
Enfin, il dit doucement :
— Voyons, qu'est-ce que j'ai fait?
Mâo secoua la tête.
— C'est moi qui vous demande pardon. Oh ! laissez-moi parler! Il faut que vous entendiez tout. J'ai bien réfléchi depuis l'autre Soir. Je me suis souvenue de toutes ces avances que je vous ai faiteSj de ces aveux, de ces paroles de
tendresse que mon amour vous a arrachées. Et il me semble à présent, — ahl Dieu veuille que je me trompe, — il me semble que vous les regrettez. Alors voyez-vous, je voudrais que vous sachiez que vous êtes libre, — tout à fait libre. C'est moi qui vous ai parlé, vous n'avez fait que me répondre, par amusement, par pitié, peut-être ! Est-ce que je sais, moi? Parce que nous étions tout seuls dans la nuit et qu'il faisait clair de lune.
Elle s'arrêta, étouffée de sanglots.
Il ne lui prit pas la main. Il ne s'avança pas vers elle. Mais il la regarda avec des yeux si tristes qu'elle lui tendit à la fois ses deux mains, dans un mouvement passionné, en gémissant :
— Oh I pardon ! pardon de ces doutes ! Il dit avec lenteur :
— Ma chère amie, vous allez partir dans une heure. J'ai peu de temps, pour me défendre et pour me justifier. J'essayerai pourtant de vous éclairer. Je vais mettre mon cœur à nu devant vous. Il n'y a pas longtemps, ma chère Mào, que j'ai compris la douceur d'aimer. J'étais révolté contre cette faiblesse qui
fait d'un homme l'esclave d'une femme. Je n'avais que du dédain pour les camarades que je voyais à côté de moi pris dans les pièges de tendresse. Je croyais que l'amour me resterait toute la vie un spectacle divertissant, parfois ridicule. Eh bien, cet orgueil-là est brisé, il est mort. Le trouble est entré dans mon cœur, et toutes ces angoisses qui font cortège à l'amour. Et moi aussi je suis blessé. Et il y a une place où je souffre. J'étais honteux, désespéré, j'ai caché mon mal secret comme une honte. Je vous ai fui. J'ai espéré que je vous oublierais : je vous emportais avec moi. Fautil vous répéter ce que je vous ai avoué l'autre soir? Votre cher fantôme habitait ma tente. Il chevauchait à côté de moi. Je vous rêvais pendant la torpeur des siestes, où vous jette la chaleur du jour. Je vous rêvais la nuit et dans la blancheur de la voie lactée, je souriais à vos yeux en regardant les étoiles. Le désert m'a repoussé vers vous. La solitude m'a obligé de convenir que j'avais laissé mon âme ailleurs et que je voyageais maintenant sans, pensée, la tête vide. Peut-être l'aveu d'un amour si sauvage vous effraye, ma petite Mâo. Vous
avez peur d'un retour d'instinct, de quelque nouvelle foucade oii m'emporterait ma passion de liberté. Eh bien, non, chassez ces craintes et jouissez de votre conquête. J'apporte vraiment à vos pieds, comme les vieux Mages au berceau de l'Enfant, tous les trésors de mon royaume : ma virginité de tendresse, ma pensée, mes rêves, mon espérance et mon cœur.
Il avait glissé jusqu'à ses genoux et avec ses bras, il lui enlaçait la (aille. Les larmes de Mâo ne coulaient plus. Elles s'étaient amassées au coin de ses yeux noirs, dans ses cils. Et soudain une d'elles roula vite sur sa joue, et tomba sur une des mains d'André.
Alors il sourit et dit avec une grâce charmante :
— C'est la fin. n'est-ce pas, la pluie après l'orage...
En même temps, il baisait passionnément les mains de la jeune fdle.
Brusquement il releva le front et MAo vit dans ses yeux ce qu'il demandait.
Ses lèvres fraîches allaient se tendre, mais elle se ressaisit et secoua la tête.
— Non! dit-elle, à mon retour... Aujourd'hui, je ne l'ai pas mérité.
Disait-elle « non » d'une volonté délibérée ou bien désirait-elle qu'il désobéît? Emporté par son ardeur, il saisit à pleines mains cette tête bouclée et il but à ces lèvres frémissantes jusqu'à étancher cette soif d'amour que les fontaines des oasis n'avaient pas calmée...
... Une voix qui appelait André dans l'escalier les arracha à leur extase.
— Et maintenant, dit Mâo, quand vous rêver rai-je?
— Au mariage de Claire, sans doute...
— Gomme le temps me semblera long d'ici là I C'était le colonel Jourdan qui faisait demander André.
— Voyons, mon ami, dit-il avec une bonté paternelle, où en êtes-vous de votre congé?
Le jeune homme répondit :
— Mon colonel, nous sommes aujourd'hui au premier août, et ma permission expire tout juste dans une semaine.
M. Jourdan dit avec bonhomie : «
— Je vais m'occuper de la faire prolonger un bon mois.
— Mon Dieu, mon colonel!...
— Si!... vous avez besoin de repos. D'ailleurs c'est une affaire bien entendue avec vos parents.
André remercia.
— Alors, mon colonel, je vous adresserai ces jours-ci une demande réglementaire.
— Je l'attends. Envo3^ez-la demain, aprèsdemain au plus tard, et expédiez-la-moi à mon domicile privé. Nous n'avons que le temps et vous connaissez les lenteurs des bureaux.
...Il est convenu qu'André accompagnera tout seul à la gare, mademoiselle Jourdan et son père. Les deux jeunes gens ne se parlent guère pendant le trajet, car le colonel cause gaiement et il faut bien qu'André lui réponde. Mais, entre les phrases banales, leurs yeux et leurs sourires conversent, s'accordent.
Voici l'instant des adieux.
Mâo est déjà installée dans un wagon. Au moment où le convoi s'ébranle, elle sourit une dernière fois et agite son mouchoir par la portière.
Quand le train a disparu, André s'étonne de sentir tout d'un coup, en soi-même, un
dégoût d'agir qui ne lui est pas habituel. Il songe qu'il lui serait surtout désagréable de retourner à la maison, de s'attabler en face de Daisy, d'aller s'asseoir près d'elle, après le déjeuner, sur ce banc de pervenches où il a eu avec Mâo tant de délicieux tôte-à-lête.
Et tout de suite, il prend son parti. Il traverse la gare, il sort dans la cour extérieure, il s'approche de son cocher.
— Jean, dit-il, retournez à la Côte, dites qu'on ne m'attende pas pour le déjeuner. Pour dîner non plus. Je rentrerai assez tard dans la soirée. Je vais aller à Sainte-Adresse faire visite au père Soudric, le vieux pêcheur qui garde mes bateaux. C'est tout à l'heure la marée, et il y a longtemps que je lui ai promis de pousser avec lui une pointe en mer, jusqu'au banc d'huîtres.
La nouvelle de cette escapade arriva à la Côte au moment où l'on s'asseyait à table.
— Ma chère Daisy, dit madame Renoir, veuillez excuser André, sa place va rester vide à côté de vous.
Mrs Mellow répondit par une phrase polie mais avec un sourire un peu mince. Par
contre, Glaire avait le cœur en joie. Elle venait de recevoir un télégramme lui annonçant le retour de son fiancé pour le soir même. C'était deux jours plus tôt qu'elle n'avait espéré le revoir. Elle passa toute la journée à feuilleter des catalogues d'ameublement et de lingerie avec un plaisir enfantin, à promener son doigt sur les pages, à marquer dans la marge avec de grandes croix rouges les objets qui l'avaient séduite. A côté d'elle, son père fumait silencieux, confortablement allongé sur son rocking-chair.
Mrs Mellow écrivait des lettres sur la table du jardin — tout un courrier pour le prochain paquebot d'Amérique. Le petit terrier dormait à ses pieds roulé en boule. Et Glaire jouissait délicieusement de ce repos, de cette attente de retour qu'elle sentait dans l'air, qui sortait de son cœur, qui emplissait tout le paysage, qui s'allongeait sur la terre avec les ombres, qui bruissait dans Tair avec le bourdonnement des insectes.
Vers six heures, tout d'un coup, elle dressa l'oreille.
— Une voiture... dit-elle, c'est lui!
Pour mieux écouter, le bon M. Renoir ôta son cigare de sa bouche, et il déclara :
— Mais je n'entends rien, -ma petite Claire. La jeune fille lui embrassa le front et dit
avec un charmant sourire :
— C'est que vois-tu, mon cher pnpa, tu n'as pas des oreilles d'amoureuse.
Elle courut à la hâte jusque sous la véranda. Elle ne s'était pas trompée, c'était bien lui.
— Bon voyage et bonnes nouvelles?... criat-elle d'une voix joyeuse.
Il répéta :
— Bon voyage et bonnes nouvelles. Vous le voyez, j'ai été libre plus tôt que je ne l'espérais.
Son visage semblait rayonnant. Il sauta de la charrette sur les marches du perron et saisit la main de Claire qu'il approcha de ses lèvres.
Puis tous deux entrèrent dans le grand salon, que ses persiennes fermées protégaient contre les rayons obliques du soleil couchant.
Malgré l'absence d'André, le repas fut d'une gaieté charmante, tout illuminé par la joie de Claire el la tjelle humeur de son fiancé. Walter parla brièvement des circonstances de son voyage. 11 dit seulement que tout avait marché à souhait. Et quand on passa au salon pour prendre le café, Claire avait les joues toutes roses de son bonheur.
Dépitée du sans-façon d'André, Mrs Mellow avait déclaré qu'elle remonterait tout de suite dans sa chambre. Pour laisser la place Ibre aux deux jeunes gens, madame Renoir annonça son intention d'aller écrire dans
la bibliothèque, à côté de son mari qui fumait.
— Ma chère Daisy, dit Claire, comme je suis fâchée de vous voir ainsi avec la migraine. Laissez-moi vous accompagner jusqu'à votre appartement...
Mrs Mellow sourit et dit :
— C'est inutile, ma chérie.
Mais Claire tenait à son idée, et elle fit en se tournant vers Fritz :
— Voulez- vous m'attendre une seconde. Je veux donner un coup d'œil à sa chambre. Je suis sûre qu'elle dort avec des vases de fleurs à côté de son lit, — et c'est cela qui la rend malade.
Les deux femmes sortirent et Fritz resta seul dans le salon. Il se tenait debout, grand et svelte, un livre à la main, à côté de la lampe, quand la porte s'ouvrit. Il crut que c'était Claire qui redescendait. Et déjà ses yeux commençaient de sourire, quand il reçut comme un coup d'épée dans la poitrine...
... Cet homme qui entre là, ce domestique, qu'il voit pour la première fois dans cette maison, il le connaît... Il l'a vu quelque part. Où donc, mon Dieu? Là-bas I Et l'homme aussi
1S8 TOUT POIR l'honneur
le reconnaît... Car il a eu, comme lui-même, un sursaut dans la porte, une violence de surprise, qui, une seconde, l'a cloué, hésitant sur le seuil.
Puis l'homme s'avance, il pose sur la table un journal avec sa bande. Le voilà qui s'en va, à petits pas, jusqu'à la porte... Il se retourne encore une fois... De nouveau leurs regards se rencontrent et se fixent...
Maintenant, la porte est fermée.
Au dehors une voix crie :
— Michel I
Et l'homme dont les pas s'éloignent, répond :
— Voilà, mon oncle.
... Walter s'est affaissé sur un faufeuil. Il ne pense plus. La sueur coule sur son front, sa gorge est étranglée, son cœur cesse de battre.
Est-ce que c'est la mort qui vient? Ah mon Dieu I elle, plutôt que ce qui menace, plutôt que cet écroulement, ce châtiment, cette honte...
... C'était le vieil Hermann qui venait d'appeler son neveu à l'office.
Michel accourut, les jambes vacillantes, et
TOUT POUR l'honneuii 159
comme le vieillard, occupé à ranger Targenierie, lui tournait le dos, de la porte il l'interpella :
— Mon oncle...
— Qu'est-ce qu'il y a?...
Michel dut s'arrêter pour reprendre son souffle .
— Si vous saviez...
D'une main le jeune homme s'était appuyé au buffet. Et Hermann se hala d'approcher un siège, croyant qu'il allait faiblir.
— Comme tu es pâle...
Michel repoussa la chaise. Il commença d'une voix étouffée :
— M. Walter...
Il n'osait lâcher la vérité. Mais le visage de son oncle était si bouleversé qu'il se fit violence et continua :
— .... Le fiancé de mademoiselle Glaire... Le vieux maître d'hôtel crut qu'il était
arrivé malheur à Walter. Il demanda :
— Eh bien?
Michel releva la tête, et il regarda son oncle en face d'un air presque menaçant:
— Je le connais...
Ces mots si clairs pour Michel n'expliquaient rien au veillard. Et Hermann répéta :
— Comment, tu le connais...
Le jeune homme prononça entre ses dents, comme s'il parlait à soi-même :
— Je le connais très bien, je l'ai déjà vu...
L'impatience autant que l'inquiétude agitaient le vieux domestique. Il fît, avec une colère contenue :
— Où ça?
Michel jeta un regard autour de lui, comme pour s'assurer que personne n'était aux écoutes et que la porte était fermée. Puis il dit, d'un seul trait, d'une voix étranglée :
— A Cologne... à l'hôtel du Kronprinz... Il venait là... prendre ses repas. Je l'ai servi tous les jours... pendant plus d'un an...
Le trouble de Michel demeurait une énigme pour Hermann.
— Qu'est-ce que ça prouve ?
— Vous ne devinez pas ?
— J'attends I
— Ah ! mon oncle, mon pauvre oncle, si vous saviez I
Exaspéré par ces hésitations, Hermann s'écria :
— Mais va donc I
Gomme s'il s'attendait à voir le vieillard faiblir à son tour, Michel saisit son oncle par le bras, puis il prononça :
— M. Walter dînait à la table des officiers... Il portait l'uniforme comme eux... Sa casquette, son sabre, je les ai accrochés plus de vingt fois.
Hermann chancela, tout son sang lui montait d'un coup à la tête, Il murmura;
— Malheureux! qu'est-ce que tu dis?
Mais à présent qu'il avait porté le premier coup, Michel ne s'arrêtait plus.
Il ajouta d'une voix nette :
— Je vous dis que M. Walter n'est pas suisse, mais que c'est un officier allemand, et qu'il est capitaine au 8® Poméraniens.
Hermann avança les mains comme pour saisir son neveu à la gorge, étouffer la calomnie.
— Tu es foui
Michel lui mit la main sur la boucl^jB.
— Taisez-vous, on pourrait vous entendre.
Mais le vieux ne voulait pas accepter une pareille noirceur. Il cria encore :
— Quelles preuves as-tu que tu ne te trompes pas ?
— M. Walter m'a reconnu.
— En es-tu sûr?
— Oui. Tout à l'heure, quand je suis entré dans le salon pour apporter le journal.
Hermann se laissa tomber sur la chaise. Il cacha son visage dans ses mains. Enfin il releva la tête et demanda :
— Mais alors, comment habite-t-il en France? Est-ce qu'il serait venu... pour cela?
Michel ne répondit pas. Il regardait souffrir son oncle avec une pitié affectueuse. Le vieillard porta une main à son front, dans le geste douloureux des gens qu'un coup foudroyant assomme. Il murmura :
— Oh ! mes maîtres, mes pauvres chers maîtres I comment leur dire... Et le colonel qui est parti... Et M. André qui n'est pas làl
Il fit un effort, se releva, et, touchant son neveu à l'épaule :
— Va-t'en à la recherche de M. André...
Cours jusqu'aux Bains de la Falaise... tu connais Fendroit? M. André doit être encore attardé chez le père Soudric. C'est la troisième maisonnette, sur ta main gauche, en passant sous la batterie. Tu trouveras, n'esl-ce pas? Promets-moi que tu trouveras?
— Je vous jure, mon oncle.
Mais Hermann ne pouvait s'empêcher de pleurer en songeant à la douleur du capitaine. Et il ajouta presque avec un sanglot :
— Alors tu diras la chose à M. André... doucement, n'est-ce pas ? Pauvre garçon, il y a de quoi le rendre fou, lui qui a tant d'honneur î
— Vous, mon oncle, qu'allez-vous faire pendant ce temps-là?
Le sentiment de son impuissance accal)lait le vieillard plus que tout le reste. Il gémit :
— Ah ! mon pauvre enfant, je n'en sais rien I Je vais me cacher pour pleurer. A quoi puis-je être utile dans cet écroulement... dans cette ruine... ,
— Garder les portes...
Mais Hermann secoua sa tète grise.
— A quoi bon ? S'il t'a reconnu, il doit bien se douter que tu parleras. Il va se sauver. Laissons-le fuir.
— Vous n'avertirez pas M. Renoir?
— Le pauvre homme! ça serait un coup pour le tuer. Non, Michel, je m'en vais rester là à t'attendre. J'aurais voulu t'accompagner, mais je t'aurais seulement retardé. Mes jambes ne sont plus bonnes et celte nouvelle-là, vois-tu, m'a coupé mes forces. Va, mon cher enfant...
...Glaire a embrassé Daisy. Elle a placé sur le balcon tous les bouquets de roses. Elle descend le cœur léger. Elle pousse gaiement devant elle la porte du salon.
— Fritz, où êtes-vous?
On dirait que la grande pièce est vide. Est-ce qu'il serait sorti sous la véranda pour fumer une cigarette?
Glaire avance dans la chambre.
— Ah I mon Dieu !
A la lueur de la lampe elle vient d'apercevoir Walter affaissé sur le divan, sans mouvement, et comme évanoui.
— Fritz, mon cher Fritz I qu'est-ce qu'il y a?
Ètes-vous souffrant? Parlez-moi, je vous en supplie.
Il passe la main sur son front. Il a l'air d'un halluciné. 11 lui prend le bras. Il le serre à lui faire mal.
— Tais-toi, si tu m'aimes 1 Et sortons dans le jardin. Il faut que je le parle.
— Qu'est-ce qui se passe, mon Dieu?
Il s'est redressé, il l'entraîne dans le parc plein d'ombre.
Et elle se laisse faire, éperdue, domptée par ce tutoiement, que pour la première fois il lui a jeté dans la face, avec la violence d'un coup, où son cœur d'amoureuse sent tout de même comme une douceur de caresse.
Ils entrèrent dans Tombre du jardin. La nuit était sans lune, les massifs se confondaient avec la pelouse. Pourtant il marchait à grands pas, entraînant Glaire, muette d'épouvante. Une branche d'arbre le heurta violemment au passage. Il gémit. Mais Glaire, éperdue, sentit bien que ce cri qui lui sortait de la gorge, jaillissait plutôt de son angoisse que de la souffrance du coup. Il la conduisit ainsi jusqu'au banc des pervenches, oii elle se laissa tomber. Lui resta debout devant elle. La nuit était si sombre qu'elle ne pouvait apercevoir son visage.
TOUT POUR l'honneur 1G7
— Frilz, dit-elle, je vous en supplie, parlez. Il murmura :
— Ah I ne sois pas pressée de savoir. Seigneur Dieul
Il se tut et Glaire crut que, dans le silence, elle entendait les battements précipités de son cœur. Elle tendit les mains pour le toucher, mais il recula avec violence :
— Nonl pas maintenant, tout à l'heure... si tu veux encore... quand tu auras entendu ce que j'ai à te dire.
Il était debout devant elle, il croisait les bras.
— Voyons, dit-il, j'ai déclaré à tes parents que j'étais Suisse...
— Oui, eh bien?
— ...J'ai menti.
Une seconde Glaire sentit son cœur se desserrer. N'était-ce donc que cela qu'il avait à lui avouer? Sans doute elle était un peu choquée qu'il eût usé d'un subterfuge; mais elle était sûre qu'elle était la cause de cette supercherie. Fritz n'avait dû y recourir que pour se rapprocher d'elle, — et alors, était-ce bien à elle de le condamner?
Elle murmura :
— Et qu'importe.
Mais lui avec une espèce de violence sombre :
— Comprends donc! Je ne suis pas Suisse... je suis Allemand... je suis Prussien... je suis un officier.
Claire eut en arrière un mouvement d'effroi, mais c'était un recul d'instinct, une peur de la violence de Walter et de son geste, bien plutôt que des paroles qu'il avait prononcées. Les mots bourdonnaient dans ses oreilles; ils perdaient leur sens précis.
Fritz eut le sentiment de cette défaillance, et il en éprouva de la colère.
Il demanda :
— As-tu entendu?
Elle répondit avec douceur :
— Oui, mon pauvre ami.
— Et alors?...
— Alors...
— Tu ne te demandes pas ce que je faisais en France... ici... dans ton pays... dans ta ville... du motif pour lequel je me cachais?
Il avait marché sur elle presque menaçant. Elle se leva. La lumière se faisait tout d'un
TOUT POUR L'HOiNNEUR 169
coup dans sa cervelle confuse. Une seconde, ils restèrent ainsi, muets, en face l'un de l'autre. Leurs pupilles s'étaient habituées à la nuit. Ils voyaient distinctement leurs visages. Et dans l'épouvante des regards de Glaire, Fritz lut qu'elle avait compris.
Il voulut parler, mais ses genoux faiblirent.
Il râla :
— De grâce... Glaire... Assez... Aie pitié de moi !
Il était tombé à ses genoux. Mais soudain, dans son cou, sur ses cheveux, il sentit avec un torrent de larmes chaudes, la douceur de ces mains de jeune fille qui l'étreignaient. Elle le soulevait de toutes ses forces. Elle voulait l'obliger à tourner son visage vers elle, et lorsqu'enfin il vit ses yeux, ils disaient, avec la tendresse infinie, l'excuse de sa faute :
— Non, gémit-elle, il n'y a pas sur la terre un être plus à plaindre que toi.
Les sanglots l'oppressaient et, à son tour, il dut la saisir par la taille, tandis qu'elle s'abandonnait sur son épaule, les bras noués à son cou.
Il murmura :
— Je ne te fais pas horreur?...
Elle dit à travers ses larmes :
— 0 mon ami, je t'aime, encore une fois je ne te juge pas.
Un soupir souleva la poitrine de Fritz et ce fut à sa gorge comme une main qui se desserrait. Les larmes venaient maintenant pour lui aussi. Elles coulaient sur son visage dans la nuit douce. Après la colère, l'émotion faisait trembler sa voix.
Il bégaya :
— Et quand tu sauras tout... Qu'est-ce que tu voulais que je fisse? Je n'avais pas de famille, pas de père, pas de mère, pas de nom. Je n'avais que mon pays. Alors je lui ai tout sacrifié. S'il m'avait demandé ma vie, je ne l'aurais pas marchandée...
— Je le sais, mon Fritz I
Il continua d'un air sombre :
— Je lui ai donné mon honneur... Ah! foui qui ne devinais rien. Mais aussi est*ce que je pouvais prévoir que je te rencontrerais et que ma vie serait bouleversée I Que tu deviendrais le but, l'espérance, la joie, ma part de bon-
heur, ma revanche d'enfant trouvé, ma couronne de misérable! Est-ce que je pouvais deviner ça, quand j'ai accepté le pacte!
Il regardait devant lui avec égarement, il voyait la scène... Ce jour de découragement où il avait été trouver ses chefs et où il leur avait dit :« Ehbienoui... Moi... si vousvoulez. »
Le visage appuyé contre sa joue, Glaire pleurait toujours. Il la serra tendrement contre son cœur, puis relevant la tête :
— Et maintenant, dit-il, écoute. Il y a une chose qu'il faut que tu saches et qui sera dans ton cœur la protection de mon souvenir... quoi qu'il arrive. Du jour où j'ai senti que je t'aimais, avant de savoir si jamais j'aurais le droit de m'asseoir à tes côtés, si je pourrais t'expliquer mon cœur, si tu répondrais à ma tendresse, de ce jour-là. Glaire, je te jure, tout a été fini, tu devenais ma patrie, ma religion, mon paradis. J'ai envoyé ma démission, voilà trois mois. Et j'ai espéré que je pourrais me faire une vie nouvelle. J'ai essayé de m'intéresser à leurs spéculations de Bourse et de me plonger dans le tourbillon des affaires. J'ai même voulu changer ma natio-
nalité dans la crainte qu'un jour elle ne fût un obstacle à des rêves que je ne m'avouais pasi Avant d'être reçu dans cette maison, j'avais sollicité la naturalisation suisse, j'avais pris tous les engagements et fait toutes les démarches, j'étais à la veille de réussir. Dans trois jours, dans quatre jours, mes lettres allaient m'être expédiées. Je ne mentais plus. Je pouvais lever la tête et voilà que... Ah mon Dieu ! mon Dieu I
Il s'arrêta un instant sans voix, brisé par ce coup du sort qui tuait son bonheur.
Claire sanglotait toujours.
H reprit:
— Et sais-tu ce qui me perd?...
Elle n'avait pas la force de parler, il sentit seulement que sur son épaule elle faisait non de la tête.
Il continua :
— Tout à l'heure, dans ce salon où tu m'avais laissé, il est entré un homme, un domestique, on l'a appelé par son nom, Michel, — il m'a regardé et nous nous sommes reconnus. Il sait bien qu'il ne s'est pas plus trompé que je ne fais moi-même. Il m'a servi
dix-huit mois lorsque j'étais officier, à Cologne, à l'hôtel du Kronprinz.
La certitude du péril immédiat que courait Walter, releva soudain les forces de Claire. Elle le saisit par les épaules et le fixant avec des yeux agrandis par la terreur, elle demanda:
— Tu dis qu'il t'a reconnu?
— Je suis sûr.
Alors elle joignit ses mains qu'elle tordit dans une crise de désespoir.
— Ah I malheureux... malheureux., nous sommes perdus !
Jl baissa la tête et dit d'une voix très basse :
— Tu veux dire que, moi, je suis perdu... Mais elle l'obligea à découvrir son visage
qu'il avait couvert avec ses doigts et elle prononça, toute la face tendue vers lui, avec une indicible horreur :
— Comment I toi seul?...
Il ramena un des poignets de la jeune fille jusqu'à ses lèvres, qu'il y appuya avec tendresse.
— Ce n'est pas moi, fit-il, ce n'est .pas moi ma chère âme, c'est le destin qui me condamne.
Mais elle arracha sa main du baiser et dit d'une voix sans timbre :
— Et à quoi te condamne-t-il ?
Walter ne répondit pas. Mais elle devina toute sa pensée, et un grand éclat de colère la jeta contre sa poitrine.
— Tu es fou !
— Que veux-tu que je fasse.
— Eh bien, soit I mais sou viens- toi que le chemin est le même pour toi et pour moi.
— Que veux-tu dire?
— Que si c'est là que tu te sauves, et bien je t'y suivrai.
— ■ Glaire...
Et il tendait les bras pour l'étreindre. Mais elle fit un pas en arrière et murmura, du ton d'une profonde douleur :
— Non, puisque lu as douté I Parlait-elle pour l'éprouver? Il répondit :
— Te rappelles-tu ce jour heureux où tu es venue dans ma maison qui devait être la tienne ? Nous sommes montés sur le balcon de ma chambre pour regarder la mer, et là je t'ai demandé : « Si un jour j'ai à vous conûer un secret sur ma vie passée,
TOUT POUR i/honneur 175
comment l'accueillerez- vous? » Et tu m'as répondu : « Je ne vous jugerai jamais. » Claire dit avec un frémissement de joie :
— Eh bien, maintenant en es-tu sûr? Et, puisque nous en sommes aux souvenirs, te rappelles-tu ce que j'ai ajouté?
Il fît à voix basse :
— Tu m'as promis que tu ne me quitterais plus.
— J'ai dit que je te suivrais au bout du monde. Je te le répèle, lève-toi, je suis prête.
Frilz était assis sur le banc et Glaire del)out devant lui. Il sauta sur ses pieds et saisit la main de la jeune fille.
— Tu dis...
Son visage défait s'était subitement éclairé d'une lueur de joie.
Elle répéta :
— Partons !
Mais ce ne fut qu'un élan, l'étreinte de Walter se desserra, son bras retomba le long de son corps, et il dit avec découragement :
— Ma chère âme, merci de ce suprême bonheur que tu me donnes. Mais cela est impossible.
— Pourquoi?
— Je ne veux pas te perdre, te voler à la tendresse de tes parents.
— Est-ce que je ne devais pas les quitter?
— Oui, mais avec honneur, au bras d'un mari...
Elle dit avec résolution :
— Peu importe comnient je sors de cette maison, puisque j'en devais sortir. Le destin veut que tu la fuies de nuit, seul, traqué peut-être, ce n'est pas la minute que je vais choisir pour t'abahdonner. Je t'ai donné mon cœur, je ne puis pas le reprendre.
— Claire...
— Non, quand tu me le rendrais.
Il tomba à ses genoux, il cacha sa tête dans la robe de la jeune fille, et pendant une minute, il sanglota comme un enfant.
La résolution arrêtée du suicide fondait malgré lui, dans la joie de cet espoir, ce rêve de bonheur qu'elle reconstruisait devant lui, avec ses mains généreuses. Et comme si vraiment à cette minute, elle était la plus forte, il eut une sensation inconnue de maternité dans la douceur de la caresse qu'elle promenait sur son front.
En même temps sa voix disait :
— Au moins, mon ami, ne me juge pas mal, parce que je quitte ainsi mon père, ma mère, André, tous ceux qui, depuis le début de ma vie, ont été si bons pour moi. Ils ont donné à mon cœur la liberté de t'aimer et ce n'est pas ma faute si à cette heure, je te chéris plus que tout, si tu es devenu mon père, ma mère, mon frère. . . mon pays.
Il n'avait pas la force de répondre, elle continua :
— Je vais partir avec toi sur ta parole, sans engagement, sans bénédiction. Le monde me sera sévère, mais toi tu seras indulgent. Jamais tu ne me reprocheras ma confiance, parce que tu sais bien que je t'aime plus que les baisers et que c'est ta douleur qui m'enlève.
Du banc où ils étaient, à travers les arbres, ils apercevaient la façade de la maison, tout éclairée. Et soudain, les lampes du salon s'éteignirent.
Glaire baisa à la hâte le front de Fritz et lui prenant les mains, l'obligea de se lever comme elle.
— Il est tard, dit-elle. André peut rentrer d'une minute à l'autre, et qui sait si Michel ne parlera pas tout de suite. Nous n'avons pas une heure à nous. Voici ce que tu vas faire. Où as-tu laissé ta canne et ton manteau?...
— Dans le billard...
— Nous allons rentrer à la maison; tu te vêtiras, et puis tu me diras au revoir. Mais quand tu auras franchi la barrière, tu feras bien vite le tour du parc et tu iras m'attendre à la grille du potager, auprès du saut-de-loup, du côté de Sanvic.
Il était vaincu, il ne put que répondre :
— Oui, mon âme.
Ils entrèrent dans le salon obscur. Le billard et l'antichambre étaient vides de domestiques. Glaire accompagna Fritz jusque sur le seuil et là elle lui dit adieu, très haut; comme si quelque oreille aux aguets avait dû les entendre.
Elle ne ferma la porte que lorsque le bruit des pas se fut perdu au loin dans le gravier.
Jamais elle ne s'était sentie si vaillante ni si décidée. C'était comme un silence de la crainte, de loules ces timidités de jeune fille qui d'or-
dinaire faisaient monter pour un rien le rouge à son visage.
Elle dit presque tout haut :
— Mes pauvres chers parentsl
Mais l'émotion n'était que sur ses lèvres. Et c'était une phrase de convenance qu'elle prononçait là. Sa pensée s'attachait tout entière à Fritz, et elle était stupéfaite de constater qu'en un tel moment sa tête raisonnait avec une lucidité et une vigueur inaccoutumées.
Elle monta l'escalier sur la pointe du pied, et, au bout de la galerie alla frapper chez Daisy.
« Pourvu, pensait Glaire, qu'elle ne dorme pas encore . »
Mrs Mellow ne s'était pas couchée. Elle se reposait sur sa chaise longue un livre à la main.
La brusque entrée de Claire, sa pâleur, l'éclat fiévreux de ses prunelles, lui donnèrent tout de suite l'avertissement d'une catastrophe» Elle se leva à la hâte.
— Qu'y-a-t-il, ma petite Glaire?
Du doigt, la jeune fille lui désigna la chaise^ longue*
— Remellez vous-là, Daisyjevais m'asseoii à vos pieds, j'ai à vous parler longuement. E d'abord, comme un homme je vous demande votre parole d'honneur de me garder sur le.' points qu'il faudra, la confidence que je xom apporte...
Mrs Mellow sourit et tendit sa blanchi main. Glaire la garda entre les siennes.
— Voilà, dit-elle. Il y a dans la vie di Walter un secret que le hasard vient de dé couvrir. Il l'oblige à fuir, et, sûrement, i rendrait mon mariage impossible. Ma vie es engagée à la sienne, je ne reprends pas la parole que je lui ai donnée. Je pars avec lui cette nuit même.
Les yeux clairs de Mrs Mellow s'étaien dilatés d'étonnement, tandis que la jeune fille parlait; ils brillaient maintenant comme det prunelles de chatte. Nerveusement, elle sera | les doigts de Glaire, et prononça :
— Ma chérie, vous n'y pensez pas I
— C'est décidé.
— Mais que dira votre mère, toute votrt | famille?
— G'est pour vuus [)arler d'eux que je suiî
venue. Tout à l'heure, André va rentrer, et je n'en doute pas, on lui apprendra la chose, le soir même... les gens de l'office. C'est allreux. Il faut que vous lui parliez, que vous soyez là pour l'empêcher de dire contre moi des mots qu'il regretterait toute sa vie, car il saura un jour... Et lui aussi, comprendra. Mrs Mellow murmura :
— Pauvre chérie I
Mais Glaire ne prit point garde à son exclamation affectueuse. Elle était toute à son projet. Elle reprit :
— Il faut que vous le prépariez, Daisy. Et aussi que vous le lanciez sur une fausse piste. Si vous ne le faites pas par affection pour moi, que ce soit par tendresse pour lui. Évitons à tout prix qu'il se trouve en face de Fritz.
Daisy hocha la tète et dit :
— Vous avez raison. Mais dites-moi, où comptez-vous vous cacher jusqu'à demain?
Glaire soupira.
— Nous n'avons encore rien décidé. Je sais seulement qu'en vous quittant, je vais rejoindre Fritz, au bas du potager, et qu'il m'emmènera pour toujours.
Mrs Mellow avait abaissé ses paupières, comme pour réfléchir plus à l'aise.
Elle rouvrit les yeux et dit :
— Ecoutez : Vous ne pouvez pas demeurei en France. Si vous passez en Suisse, vous avez bien des chances d'être reconnu. Il y a tant de gens qui profitent de l'été pour visiter les montagnes. Pourquoi n'iriez-vous pas en Italie, au bord de la frontière, par exemple à Bordighera? La plage est déserte en cette saison et j'ai là une maison toute meublée que je loue l'hiver et dont vous n'auriez qu'à ouvrir les volets. jt-
Glaire se tut un instant, puis avec un élan de reconnaissance:
— Vraiment Daisy, est-ce que vous feriez^ cela pour nous?
Mrs Mellow haussa les épaules :
— Certes, ma pauvre petite, et bien davantage. Je ne sais comment les gens de ce pays-ci jugeraient ma conduite, si jamais ils venaient, à savoir que vous vous êtes confiée à moi et que sous le prétexte d'un serment je n'ai pas averti votre mère. Mais en Amérique nous avons des idées plus libres. On estime là-bas
que chacun est maître de sa vie ; et il me semble que cela est juste. J'agis avec vous, comme je ferais pour une sœur.
Glaire se pencha vivement sur la main de son amie, et la baisa avec reconnaissance.
— Que faites-vous là? dit Daisy d'un air fâché.
Mais tout de suite le froncement de ses sourcils s'effaça et elle fit sans regarder Claire :
— Je suis préoccupée de votre départ. Oii allez-vous passer celte première nuit? Vous ne pouvez prendre le chemin de fer pour Paris, il est trop tard, et si vous montiez dans un des trains d'aurore, il suffirait d'envoyer un télégramme pour vous arrêter au débarcadère. Croyez-moi, faites mieux. Le bateau de Southampton part tous les jours à minuit, je m'en suis servie vingt fois. Usez-en. A six heures du matin vous serez en Angleterre ; vous pouvez gagner Londres assez tôt pour prendre le rapide de onze heures, et de là, la malle de Calais ou le Nice-Express. Vous arriverez à Bordighera après-demain et vous aurez fait perdre vos traces.
Dix heures sonnaient. Les deux femmes se
levèrent, et Glaire mit les bras au cou de son amie :
— Comment vous remercier jamais I dit-elle. Daisy sourit et l'embrassa avec toutes sortes
de marques d'affection. Même elle détacha de son bras un léger bracelet qui portait deux griffes de bête féroce, montées en croissant. Elle l'attacha au poignet de Glaire.
— Portez cela, dit-elle, comme un talisman ] contre les dangers du voyage. Il m'a toujours protégée : je suis si superstitieuse I
Claire redescendit l'escalier à pas de loup pour ne point éveiller Tattention des domestiques. L'antichambre était vide et, au milieu du silence, elle n'entendit que le sifflement du gaz dans la lanterne de cristal.
Gomme elle passait devant la porte de la bibliothèque, le bruit d'une toux légère la fit tressaillir. C'était sa mère.
Elle pensa :
— Non, je ne veux pas m'en aller ainsi sans les avoir revus. •
Elle ouvrit la porte.
Elle le connaissait si bien le recueillement
de celte grande pièce dont les quatre murs étaient tapissés de livres. D'un côté, des ouvrages d'autrefois, dont les reliures se fanaient, puis tout un casier de sermonaires et de critique religieuse. Les atlas et les livres de voyage d'André et tout un panneau occupé par les couvertures saumon de la Revue des Deux Mondes,
Il flottait toujours dans cette galerie une odeur fine de cigare, et quand la lampe était placée en un certain point du bureau. Glaire connaissait par cœur le dessin des ombres au plafond et sur les murailles.
Ce soir-là, son père et sa mère étaient assis tout près l'un de l'autre, sous le rond de l'abat-jour. Madame Renoir tricotait pour ses pauvres, avec des crochets de bois, un châle de laine noire. M. Renoir avait sa revue favorite à la main et il lisait le roman, en s'arrôtant toutes les dix lignes pour tapoter la page avec son large coupe-papier d'ivoire.
Glaire entra vite et s'avança vers eux. L'abatjour très bas laissait son visage dans de demiténèbres et madame Renoir ne vit point combien les traits de son enfant étaient altérés.
Elle dit affectueusement :
— Pas encore couchée, ma chérie? Il va être onze heures.
Claire répondit d'une voix assez ferme :
— La nuit était si douce, maman. Je me suis un peu attardée dans le parc, et puis je suis montée une seconde chez Daisy.
Le bon M. Renoir avait fermé son livre ; il regardait sa fille avec un tendre sourire, encore élargi par sa barbe en collier.
Madame Renoir reprit :
— Fritz est parti ?
— Depuis une demi-heure.
— Tu as bien fait de venir nous embrasser, ma chère petite, avant de te mettre au lit. Notre séparation est si proche, et la maison sera si vide, quand tu seras partie.
Glaire crut qu'elle allait défaillir, mais une voix en elle disait: « Courage », et elle se contint.
— Ma chère, ma pauvre chère maman...
Elle se pencha vers madame Renoir et lui
tendit son front. Il était brûlant, et sa mère dit un peu effrayée : »
— Mais tu as la fièvre.
— Non, maman, je vous assure.
— Tu seras restée trop tard dans le parc, ma chérie, prends bien garde, ce n'est pas le moment de tomber malade.
Puis Glaire alla embrasser M. Renoir. Lui, elle le serra dans ses bras avec une tendresse plus expansive.
Était-ce qu'elle l'aimait plus que sa mère ? Non, mais elle ne le craignait pas. Elle n'appréhendait pas qu'il devinât son trouble et son secret. Elle savait bien que quand il saurait tout, il n'aurait pas contre elle une minute de haine, mais seulement qu'il souffrirait. Et elle avait envie de se jeter à ses genoux pour lui demander pardon d'une faute qui briserait sa félicité tranquille.
Sur le seuil elle dit encore une fois :
— Adieu, mes chéris.
Puis elle ferma la porte.
Les vêtements de promenade étaient suspendus dans l'antichambre à des patôres. Elle se coiffa à la hâte d'un chapeau de paille, mais au moment de nouer le voile blanc autour do son cou, elle hésita et dit :
— Non, ce ne serait pas convenable dans ma position.
Et elle détacha du chapeau de Daisy une gaze violette, dont Mrs Mellow s'enveloppait pour se protéger du soleil. Sur ses épaules, Claire jeta un grand manteau de voyage, que Daisy avait fait venir d'Ecosse pour le lui offrir. Puisafin d'éviter le bruit que la porte faisait en se refermant, elle entra dans le salon, ouvrit une fenêtre au nord, sauta légèrement dans le jardin.
Était-ce son cœur qui s'était refroidi, ou la nuit qui était devenue subitement plus fraîche, mais un frisson la saisit, à la pensée de toute cette ombre qu'elle devait traverser seule, pour rejoindre Fritz. Les ténèbres étaient opaques dans les allées couvertes. Et elle avançait les mains tendues, les genoux tremblants. Que serait-elle devenue, mon Dieu, si le hasard avait mis sur sa route quelque garçon jardinier ou un domestique faisant une ronde, avant de fermer les barrières I Sûrement elle serait morte de honte.
Elle allait l'oreille au guet, si hallucinée, qu'à un moment elle crut entendre des pas et se jeta dans le taillis. C'était quelque petite bête de nuit qui fuyait entre les feuilles
tombées. Le bruit se perdit, et elle reprit courage.
— Voyons, pensa-t-elle, quand je prends une résolution pareille, comment puis-je me laisser effrayer par de telles niaiseries.
Et elle descendit résolument jusqu'au bas du potager. Elle alla chercher la clef sous le paillasson d'une petite serre, où on la cachait tous les soirs. La grille tourna sur ses gonds avec un gémissement connu qui chantait trois notes mélancoliques. Et à ce moment où toute la pensée de Glaire était tendue vers Fritz, ce souvenir se leva dans sa mémoire : une fois André avait comparé cette plainte de la grille à une chanson de grenouilles.
Elle la referma soigneusement derrière elle, puis de toutes ses forces, courut jusqu'au bout du mur.
Fritz était là. Elle se jeta dans ses bras.
— Ah I mon ami, emportez-moi, arrachez-^ moi. Je veux partir avec vous, j'ai hâte d'être loin, tous ces liens qui se brisent l'un après l'autre, me font trop de mal.
Ils descendirent dans la direction de Sanvic, pour aller rejoindre la rue de la Gavée.
En quelques mots, Glaire mit Fritz au courant des offres de Daisy, et du plan qu'elles avaient concerté.
— Moi-même, dit-il, j'avais songé à prendre une barque et à passer à Trou ville pour partir, dès l'aurore, par quelque train qui nous éloigne et nous mette à l'abri des poursuites. L'idée de votre amie est meilleure. Mais pouvons nous compter sur sa parole.
Claire répondit :
— J'ai toute confiance en Daisy. Elle ne parlera pas avant que nous soyons à l'abri.
Un crochet les avait ramenés sur la Côte, et soudain la ville illuminée leur apparut.
Au large, des navires dormaient à l'ancre avec des feux dans leurs vergues. Toute une ligne de petits phares indiquait les côtes de basse Normandie, jusqu'à la lanterne changeante de Fatouville. A leurs pieds, les réverbères des rues et les globes électriques dessinaient dans la nuit comme les capricieuses constellations d'un firmament à ras de terre.
Walter sentit que la main de Claire se crispait sur son bras. Et il devina du reste quelle émotion réveillait dans son cœur ce spectacle
connu depuis l'enfance, que peut-être elle contemplait pour la dernière fois. Mais ni l'un ni l'autre ne prononcèrent une parole, et ils s'engagèrent dans la descente ravinée de la Courte- Côte.
Ils marchaient très vite, avec la hâte d'arriver à la jetée. De temps en temps Fritz consultait sa montre et disait l'heure tout haut.
— Onze heures dix... nous serons au bateau dans un quart d'heure.
Pour éviter la rue de Paris où des flâneurs, des jeunes gens attardés auraient pu les reconnaître, ils traversèrent la place de la Mâture et s'engagèrent dans les ruelles de Saint-François.
Jamais Claire n'avait pénétré dans ce quartier de marins. A la lueur tremblotante des becs de gaz, avec ses masures en colombage dont chaque étage fait saillie, rétrécit le plafond de ciel de la ruelle, cet îlot de maisons est pittoresque et sinistre. Et Claire le traversait'' avec un vague effroi des allées noires, des cabarets trop flambants, de l'étrange population coudoyée dans les rues. Et cette crainte la rejetait vers Fritz, lui donnait la sensation d'une
protection tranquille et forte étendue sur elle...
<i Avec lui, pensa-t-elle dans son cœur, on irait au bout du monde. »
Soudain, ils reçurent dans le visage une bouffée d'air marin, qui emplit leurs poumons, souleva la pèlerine du grand manteau de Glaire. La ruelle débouchait sur le quai, grouillant de monde comme en plein jour, et si éclairé par les globes électriques et les feux des navires que la nuit en était presque chassée. Devant le bureau en planches des paquebots de Southampton, le steamer le Wolff jetait des tourbillons de fumée.
Walter et Glaire franchirent la passerelle et ils retinrent deux places sur le pont, à l'abri du rouff. G'était une place d'ombre où ils s'assirent. Ils se tenaient par la main sous la couverture de voyage étendue sur leurs genoux, mais leurs cœurs étaient si pleins qu'ils ne se parlaient pas.
Glaire ne pouvait détacher ses yeux de ces vieilles maisons qu'elle connaissait bien. A gauche, la plate silhouette du Musëe avec les statues de Gasimir Delavigne et de Bernardin de Saint-Pierre. Et là devant elle, ces hôtels
de capitaines, ces pensions de marins, un magasin d'oiseaux exotiques où le jour de ses dix ans son père lui avait acheté un couple de serins hollandais.
Dans la fatigue de sa pensée, ses yeux se grisaient des allées et venues sur le quai de cette foule d'hommes en bérets et en tricots de laine. Et soudain une angoisse de vertige la jeta sur l'épaule de Fritz. Il lui sembla que le quai s'éloignait et aussi les maisons, le Musée, la masse sombre de la Côte plus haute que tous les toits, piquée de quelques lueurs. En même temps le steamer poussa un grand cri déchirant et tout le pont du bateau fut noyé dans un tourbillon de fumée huileuse et tiède.
Elle murmura :
— 0 mon Fritz I
Et comme il glissait autour de sa taille un bras pour la soutenir, il sentit que ce cœur d'enfant bondissait éperdu, sous le manteau de laine.
Hermann, qui guettait dans l'office, entendit soudain des bruits de pas sur le gravier. Ils venaient vite. Le vieux domestique songea :
— C'est monsieur André qui rentre.
Et il alla ouvrir la porte.
Le capitaine entra brusquement, Michel le suivait. Il franchit l'antichambre sans rien dire, sa figure était pâle et son expressi'on décidée. Au pied de l'escalier, il fit volte-face et demanda :
— Monsieur et madame sont couchés?
Hermann répondit d'une voix tremblante :
— Oui, monsieur André.
— Bien.
Le jeune homme monta rapidement les marches. 11 alla tout droit à la chambre de sa sœur. Il frappa et comme personne ne répondait, il entra dans la pièce. La petite veilleuse rose, suspendue au plafond par des chaînettes d'acier éclairait le lit vide, le désordre de l'appartement, des vêtements abandonnés sur les chaises, un tiroir de commode ouvert.
André traversa la chambre, entra dans le cabinet de toilette et dans le petit boudoir. Cette dernière pièce était tout à fait obscure. Il dit à demi-voix :
— Claire...
Et tirant une boîte d'allumettes de sa poche, il fit une seconde de lumière.
La petite bougie, vite éteinte, éclaira sur la cheminée des portraits dans des cadres, la photographie de Walter, à côté de M. Renoir, de Daisy, de Mâo et d'André lui-même.
Le capitaine tourna les talons et sortit de l'appartement sans seulement fermer la porte. Il avait remarqué, en entrant, qu'une seule fenêtre de la façade était encore éclairée, la chambre de Mrs Mellow.
— C'est là qu'elle s'est réfugiée, se dit-il à demi-voix pour s'encourager lui-même, prolonger un espoir, qui commençait à l'abandonner.
Daisy était toujours debout, même comme si elle se fût attendue à la visite du capitaine, elle avait changé de robe, et revêtu un peignoir esthétique, fort élégant, d'où ses bras nus sortaient troublants et tentateurs.
Au premier abord, André ne remarqua pas cette coquetterie et n'en chercha pas le sens. Mais plus tard, elle lui revint dans l'esprit et il songea : « Quelle fille I »
Dès le seuil il demanda :
— Oii est Claire?
Daisy répondit :
— Elle est partie.
— Avec qui?
— Avec M. Walter.
— Vous en êtes sûre?
— Elle est venue me l'annoncer elle-même, il y a une heure.
Elle le regarda bien dans les yeux, «guettant l'explosion de la colère.
Il fit un pas vers elle, les poings crispés.
— Et vous l'avez laissée partir?
Daisy fit avec le plus grand flegme :
— Je pourrais vous répondre que votre sœur m'a surprise en me demandant par serment de garder le secret qu'elle allait me confier, mais j'accepte toujours la responsabilité de mes actes, mon cher André, et je vous dirai seulement que je ne me mêle jamais de ce qui ne me regarde pas.
Il avait envie de lever le bras sur elle et de la frapper, mais il se contint, songeant : « Elle en sait plus qu'elle ne m'en dit, elle agit dans quelque intérêt personnel et caché, que je ne soupçonne pas encore. Si je me laisse aller à la violence avec une femme pareille, tout est perdu, elle ne parlera pas. »
La contrainte qu'il s'imposait l'oppressait si fort, qu'il poussa un profond soupir.
— C'est bien, dit-il, je ne discute pas les motifs de votre action, ni l'effroyable cruauté de votre détachement. Je ne puis pourtant pas croire que vous ayez vécu tant de jours sous ce toit, auprès de mon père et de ma mère, sans avoir éprouvé pour eux sinon de l'afPoction, — vos natures sont trop différentes, —
au moins de l'estime. Dès lors, quand je vous vois si indifférente à une aventure qui les déshonore et qui va les tuer, je vous fais l'honneur de croire, Daisy, que Ton ne vous a pas dit toute la vérité... Savez -vous qui est Walter?
— Glaire m'a dit seulement : « Il y a dans sa vie un secret qui empêcherait mon mariage.»
— Eh bien, ce secret, moi je vais vous l'apprendre.
— Voyons?...
— C'est un espion...
Daisy répéta :
— Un espion?...
— Oui, un espion allemand, un homme qui est venu dans notre pays sous un masque pour nous voler nos plans de défense, pour surprendre tout ce qu'on cache, tout ce qui serait la sauvegarde du pays en cas de guerre, tout ce qui serait la protection du sol et de l'honneur français.
Daisy fit la moue.
— Mon cher ami, dit-elle, Fritz vous a enlevé votre sœur et je comprends votîe colère contre lui, il serait là et vous lui brûleriez la cervelle que je ne vous critiquerais pas. Mais,
pour le reste, je ne puis vraiment partager votre indignation. Je suis une cosmopolite, je je n'ai pas vos préjugés, ou, si vous aimez mieux, vos passions étroites de patriotisme. Je vois la guerre comme une partie de cartes, chacun tâche de regarder dans le jeu de son adversaire pour mettre toutes les chances de son côté. Vous savez, comme moi, que Walter n'a pas accepté cette besogne pour de l'argent. Il est riche.
— Vous le défendez I...
— Je ne le défends ni ne l'attaque. Je le juge avec mes yeux de femme, tenez, comme votre sœur a dû faire. Et si j'ai été un peu choquée de sa décision il y a une heure, depuis que je vous vois et que je vous entends non seulement je l'excuse, mais je lui donne raison. Votre sœur n'est pas un soldat. Elle ne pouvait avoir vos préjugés. Elle a suivi la pente de son cœur. Croyez-moi, pour une femme la patrie est là où elle aime. Je ne suis pas une grande liseuse de Bible, mais il y a pourtant dans ce livre-là, des pages de tendresse et de poésie que j'ai lues autrefois sans comprendre et qui sont restées dans ma mémoire. Rappelez-
vous la parole de Ruth à Booz, ce sera jusqu'à la fin monde, le mot de toutes les femmes qui aiment : « Votre pays sera mon pays, et votre dieu sera mon dieu. »
André avait écouté la tête baissée. Il répondit d'une voix sombre :
— Vos paroles ne m'étonnent pas, Daisy, nous avons déjà causé longuement ensemble, et je vous ai dit que nous n'avions pas les mêmes idées sur l'honneur. N'importe I... A l'heure qu'il est, vous êtes la seule personne qui puissiez m'aider à sauver ma pauvre sœur de l'abîme. Faut-il que je me mette à vos genoux pour vous supplier de venir à mon secours ?
Une lueur de tendresse réchauffa les yeux froids de Daisy. Elle dit avec douceur :
— André, j'aurai une joie infinie le jour où l'amour vous mettra à mes genoux. D'ici là, je ne veux pas vous y voir. Vous savez que je suis toute à vous. Qu'attendez-vous de moi ?
Il la contempla sérieusement avec une nuance d'épouvante. Il commençait à comprendre les secrets motifs qui avaient inspiré la conduite de Daisy. A la faveur des services
qu'elle pouvait lui rendre sans doute, elle espérait le ressaisir. Et en même temps que cette rouerie faisait horreur à André, tout au fond de lui-même son orgueil masculin fut flatté par ce bizarre amour de froide coquette, qui risquait dételles parties pour le conquérir. Leurs visages étaient tout proches l'un de l'autre et Daisy s'efforçait de lire sur la figure d'André ses impressions cachées. Comme il se taisait toujours, elle demanda :
— Et maintenant qu'allez-vous faire ?
Il répondit sans la quitter du regard :
— Les poursuivre et les rejoindre.
— De quel côté les chercherez- vous ?
— J'attends que vous m'indiquiez la piste... Elle secoua la tête :
— Je n'en sais rien.
Le sang lui monta au visage et il avait envie de crier : « Menteuse ! ^ Mais cette fois encore il se domina.
•— Claire ne vous a rien dit de ses projets?
— Pardon, je sais où ils comptent se réfugier.
— Où cela ?...
— Au delà de la frontière italienne, dans
TOUT POUR l'honneur "lO'd
une des petites villes du littoral. Ce pays-là est désert en été...
Il dit avec décision :
— Ils n'iront pas jusque-là.
— Soit ! mais comment les arrêterez-vous ?
— Je vais télégraphier à la frontière...
— Et s'ils passent par la Suisse?
André appuya son front dans sa main.
Daisy avait raison. Et puis, ne fallait-il pas à tout prix éviter le scandale?
Il releva la tête et demanda :
-T- Et ce soir, où sont-ils?
— Je l'ignore.
Il se leva tout d'un coup. Une idée qui le torturait venait de traverser sa pensée:
— Je suppose qu'il n'a pas eu l'audace de la conduire dans sa maison ?
La colère gonflait les veines de son front. Daisy lui prit la main pour l'obliger à se rasseoir.
— Non, fit-elle ; Glaire m'a dit qu'elle partait ce soir même.
— Par où ? Il n'y a plus de train pour Paris.
— Je ne sais.
-^ Ils ont plutôt pris un bateau... C'est bien
cela. Ils auront traversé la Seine, jusqu'à Ronfleur, dans quelque barque de pêche, et, par l'autre rive, ils rejoindront Paris. C'est là sûrement qu'ils vont se cacher... au moins pendant une journée. Je vais aller les y chercher. A six heures cinquante du matin, il y a un train pour Paris qui me débarquera à Saint- Lazare, vers onze heures. J'arriverai presque en même temps qu'eux.
Daisy dit tranquillement :
— Je pars avec vous.
Il la considéra avec surprise :
— Pourquoi faire ?
— Pour vous aider dans vos recherches.
— Vous me gênerez.
— Croyez-vous ?
Mrs Mellov^ prononça ces deux mots avec une intention si marquée que le capitaine eut l'avertissement qu'il ferait fausse route en repoussant cette offre.
Daisy en savait plus long qu'elle n'en disait. Elle voulait livrer ses renseignements, un par un, avec des conditions. Que faire pourtant ? Il fallait en passer par sa volonté. Il n'avait pas le choix.
— SoitI dit-il. Mais puisque vous le permettez, j'userai jusqu'au bout de votre amicale dévouement. Je vous en prie, venez me rejoindre par le train de midi. Il vous amènera à Paris, à cinq heures. J'aurai déjà vu les livres de police et peut-être trouvé la trace de ces deux malheureux. Vous, je vous supplie de passer ici la matinée. Je vais partir sans voir mes parents. Nous n'avons point le temps de discuter ensemble, et j'ai arrêté un plan. Maintenant, il y aurait vraiment trop de cruauté à laisser un domestique leur apprendre l'affreuse vérité. Je vous aurai, Daisy, une profonde reconnaissance si vous acceptez de vous charger de cette triste mission. De plus, par ce moyen, vous m'apporterez le soir même des nouvelles, et, si mauvaises qu'elles soient, elles me seront moins lourdes que l'incertitude.
Il avait parlé presque bas, d'une voix que l'émotion faisait trembler. Daisy répondit :
— Vous avez raison, André. C'est une tâche pénible. Mais je l'accepte pour l'amour *de vous.
Elle s'attendait à ce qu'il prît sa main et la portât à ses lèvres. Il s'inclina seule-
ment avec une gravité presque cérémonieuse.
Daisy ne s'inquiéta pas autrement de cette froideur. Elle pensait tout bas : « C'est ma revanche... » Et quand il fut sorti de la chambre en lui demandant la permission de se représenter chez elle à six heures du matin, pour s'entendre définitivement sur le départ, elle ne put retenir un soupir presque triomphant, et elle prononça, à demi-voix, pour elle même :
« A présent, il est à moi. »
André était retourné dans son appartement. Il alluma les bougies de la cheminée, puis d'une masse il se laissa choir sur son petit divan. Il avait ramé toute la journée avec le père Soudric, et cette émotion, tombée tout d'un coup sur sa lassitude physique, l'avait brisé. Il se sentait envahir par un désir lâche de rester là et de s'(;ndormir.
— Vraiment, pensa-t-il, comment se fait-il qu'à certaines heures on soit si dupe et qu'on aime tant la vie? Il serait si simple pourtant de s'allonger là, une jambe à côté de l'autre, et de mourir... La mort n'est rien*., rien que le repos.
Ses regards allaient à des pistolets suspendus en trophées dans une panoplie. A cette minute même, le souvenir de Mao traversa son esprit, mais il ne lui donna pas de joie. Il se posait seulement avec curiosité cette question : « Comment accueillerait-elle la nouvelle de ma mort ? » Il aurait voulu la voir à ce moment-là, être témoin de sa douleur. Puis sa rêverie s'arrêta sur ses parents, et tout de suite son cœur se gonfla :
— Pauvres gensi comme ils vont soufl'rir... Cette seconde d'attendrissement lui rendit
toute son énergie; il s'assit à sa table de travail, réfléchit quelques instants. Puis traça cette adresse :
A Monsieur le lieutenant Le Croizic,
Saint-Bineuc,
— Pauvre garçon I songea-il, où en sont tous les rêves que nous avions faits ensemble sur la route 1 II y a quelque cruauté à lui demander son appui dans des circonstances pareilles. Mais de qui réclamer un tel service, sans explication, sans crainte de recevoir un refus?
Et il continua :
« Mon ami, je quitte aujourd'hui la maison paternelle, brusquement, et je ne sais quand j'y reviendrai. C'est un drame de famille affreux. Je ne puis aujourd'hui t'en dire plus long. Permets-moi pourtant de compter entièrement sur toi. Il se peut que ces joursci, je t'écrive de letranger pour te demander de t'occuper de mes affaires. Quoi qu'il arrive, je te prie de ne révéler à personne le lieu de ma retraite, ton amitié ne voudrait pas mettre mon honneur en péril. Je t'embrasse. »
Il relut sa lettre et murmura :
— Ah! si celui-là avait été mon frère, au lieu de l'autre!
En ce moment il lui sembla qu'un pas léger s'arrêtait devant sa porte. Il alla ouvrir. C'était Hermann.
— Mon cher monsieur André, dit le vieux domestique, excusez-moi, je n'ai pu résister à l'inquiétude de voir coniment vous alliez.
Le capitaine répondit :
— Entre, Hermann, et assieds-toi là ; j'ai à le parler. Je pars demain, par le train d'au-
rore, je vais à la recherche de M. Walter. Avertis Michel qu'il boucle mes bagages et qu'il se tienne prêt pour m'accompagner ; je pourrais avoir besoin de ses services, je remmène. En ce qui te concerne, je suis sûr que tu nous as gardé le secret, et que personne à Toffice. . . Hermann leva les deux bras à la fois.
— C'est bon. Je compte sur toi pour imposer silence à la curiosité de tous ces gens et pour empêcher autant qu'il se pourra que le bruit de l'absence de mademoiselle Glaire se répande au dehors. Quand je la ramènerai — dans quelques jours, — il faut qu'elle puisse rentrer dans la maison de ses parents.
Le vieil homme répondit en baissant la tête. Le capitaine s'était levé ; Hermann fit de même, il saluait pour sortir, mais André lui prit la main.
— Et maintenant, mon vieux, écoute ; il se peut que Glaire et moi ne repassions jamais ce seuil. En ce cas, je te recommande mes parents. Adieu.
Il serra la main du vieillard, et jusqu'à la porte suivit d'un œil attristé le départ de cet humble, qui s'en allait secoué de sanglots.
Quand la porte fut refermée, André chercha des yeux la pendule. L'aiguille allait marquer deux heures,
— Voyons, dit-il, il faut encore que j'écrive au colonel et à mes pauvres parents. Je commence par eux. Hélas I quand je pense qu'en ce moment, ils dorment tous deux, le cœur tranquille, sans se douter de l'épouvante qui les attend à leur réveil.
Il s'assit de nouveau devant sa table, et il écrivit lentement d'une main que l'émotion faisait trembler.
« Quand vous lirez cette lettre, vous saurez tout. Laissez-moi vous dire d'abord : Grâce pour elle! Je vous la ramènerai dans quelques jours, et vous la guérirez. D'ici là, je vous en supplie, contenez l'éclat de votre douleur. Seule, votre sérénité peut en imposer aux domestiques, et, par là, à tous ceux qui nous connaissent. Personne ne doit jamais soupçonner la vérité, — non pas même notre excellent ami le colonel, pas même sa famille. Ces deux-là sont absents; il sera facile de leur cacher tout. Aux autres, annoncez la rupture.
Trouvez un motif, dites : Le chagrin de Glaire a été si vif que nous avons craint pour sa santé. Elle est partie en voyage avec son frère. Le respect dont vous êtes entourés arrêtera les conjectures. Moi, je vous embrasse et vous supplie de tenir vos cœurs en haut. Il ne faut ni s'abandonner, ni maudire. Nous avons une âme à sauver. »
Il était tout près de cinq heures comme le capitaine achevait de mettre ses papiers en ordre et de vérifier son portemanteau. A la hâte, il fit sa toilette de voyage. Au moment où Michel se présentait pour prendre le nécessaire, il l'arrêta. Puis, une seconde il considéra la panoplie suspendue au-dessus du divan.
C'étaient des armes de tous pays, les derniers modèles des fusils de chasse et de guerre. Il choisit une paire de pistolets dont il fit jouer les gâchettes :
— Ouvrez mon secrétaire, dit-il à Michel, les balles sont à gauche, dans un petil sac de peau... là... au bord du second tiroir.
Il remit les pistolets dans leur boîte, emballa
soigneusement armes et munitions, puis ayant fermé sa valise, il dit au domestique :
— Descendez tous mes bagages sans bruit, afin de ne pas donner l'éveil.
Il promena autour de sa chambre un dernier regard d'inspection et d'adieu. Il prit les lettres qu'il avait laissées sur sa table et sortit à pas muets.
Daisy était levée déjà, éveillée et brillante. André ne put s'empêcher de remarquer, avec une nuance d'amertume, que le visage de la jeune femme était tout aussi reposé qu'à l'ordinaire. En le voyant entrer, elle sourit et ce sourire aussi le choqua.
Il dit pourtant par politique et par politesse:
— Je vous remercie de ce que vous faites en ce moment pour ma sœur et pour mes parents...
Daisy l'interrompit :
— Et pour vous.
Il continua comme s'il n'avait point entendu.
— Ce sont des titres inoubliables à notre reconnaissance.
Elle dit vivement :
— Voilà, mon cher André, un mot bien
froid et qui ne m'encourage pas. Entre nous, il ne peut être question que d'amitié.
Encore une fois il se fit violence, car l'étalage de cet amour qu'elle mêlait à des préoccupations si rudes lui devenait odieux, et il prononça :
— Quelle plus grande marque d'amitié pouvais-je vous donner, Daisy? Je vous confie ce que j'ai de plus ch^r au monde, mon père et ma mère et mon honneur de soldat. Vous remettrez, je vous prie, à mes parents ces deux lettres. L'une leur est adressée; je l'ai écrite pour leur rendre un peu d'espoir, à cette minute douloureuse où ils apprendront de vous la mauvaise nouvelle. L'autre pli est pour le colonel Jourdan. Vous direz à mon père qu'il l'expédie sans retard, avec toutes les recommandations nécessaires. Mon congé de voyage expire dans deux jours. Si je me trouvais à l'étranger sans permission, ma situation serait celle d'un déserteur. Je vous prie donc de veiller vous-même, ma chère Daisy, à ce que, dans sa douleur, mon père ne néglige point cet envoi. J'aurais voulu porter ma lettre à la poste avant de partir. Le temps me manque,
et je ne veux point Texpédier de Paris : le colonel doit ignorer que j'ai quitté le Havre.
Daisy avait écouté avec une attention ardente.
Elle dit seulement :
— J'ai compris. Et maintenant comment vous retrouverai-je ?
Il répondit :
— A l'hôtel Terminus, si je ne puis aller à votre rencontre sur le quai, je vous laisserai là une lettre. Elle vous mettra au courant de mes démarches et fixera l'heure de notre rendez-vous.
Tout en parlant, il achevait de boutonner ses gants de peau de chien, et ses sourcils se froncèrent, au bruit que sa jument faisait devant le perron, sur le gravier.
— Hélas I dit-il, quand je pense que ma pauvre mère l'entend, et s'imagine peut-être que je pars pour quelque promenade matinale !
Mais bien vite il réprima son émotion, dans la crainte que Daisy n'en abusât pour lui prodiguer des consolations tendres. H ne fallait point qu'elle se méprît sur leur présente association.
TOUT POUR l'honneur 21o
Elle devina sa pensée et au lieu de lui tendre ses doigts à baiser avec une courbe gracieuse de son bras frais, ce geste de langueur qui lui élait habituel, elle lui serra la main virilement, sans coquetterie.
— Adieu, fit-elle.
Il répéta :
— Adieu...
Et comme il se retournait sur le seuil de la porte pour la saluer, il vit qu'elle glissait les deux lettres dans son corsage.