MAO
Glaire relut deux fois la lettre. Ses larmes s'étaient arrêtées de couler, et son visage avait pris une expression recueillie. Elle agita près d'elle une peti4:e sonnette d'argent, et une fenime de chambre étant accourue à cet appel, elle dit :
— Voulez- vous prier ma mère de monter auprès de moi?
Madame Renoir arriva bien vite :
— Ma chère maman, dit Glaire en l'attirant par la main pour l'obliger à s'asseoir auprès d'elle, Dieu me donne la dernière joie que je lui ai demandée.
— Et quoi donc, ma chérie?
— Il m'offre l'occasion de réparer un peu du mal que je vous ai fait. Lis cette lettre.
Elle tendit le billet de Glaire, et, quand madame Renoir eut fini de lire, elle reprit :
— Je ne veux pas te quitter sans te laisser une fille... Ne m*interromps pas, mS. chère maman... je sais bien ce que je dis. Tu n'en pourrais trouver une meilleure que ma petite
396 TOUT POUR L'llOi\i\EUR
Mao. Il faut qu'André l'épouse. Ils s'aiment tous les deux depuis bien longtemps,
Et sa voix tremblant un peu, elle murmura :
— ... Et quelquefois Dieu permet que ceux qui s'aiment soient unis.
Madame Renoir serra dans ses mains les doigts amaigris de son enfant, et elle dit :
— Ma pauvre petite...
Claire reprit :
— Le secret qu'André ne veut pas dire et qui expliquerait tout, c'est le mien I Je ne puis pas accepter son sacrifice. Il faut que Mâo et le colonel soient informés. J'ai bien réfléchi, ma chère maman; ce que j'ai à leur apprendre, je ne puis pas l'écrire dans une lettre. Je veux le dire moi-même. Ce sera l'expiation.
Depuis sa convalescence, c'était la première fois que Claire faisait allusion au passé. Madame Renoir joignit les mains :
— Ma chérie, dit-elle, te voilà bien mieux, mais tu n'es pas encore en état de supporter de pareilles émotions. Nous recauserons de tout cela plus tard.
Glaire fit avec ardeur :
— Détrompe-toi, maman, j'ai autant de force qu'il m'en faut pour aller au bout de mon devoir, et tu vois bien, d'après la lettre de Mao, que nous n'avons pas une minute à perdre. Je veux partir ce soir même pour Lyon et je veux que papa et toi vous m'accompagniez.
Madame Renoir se récria :
— Tu n'y songes pas, ma pauvre enfant, dans l'état où tu es I Jamais le médecin ne consentira.
Mais Glaire dit d'une voix ferme :
— Ma chère maman, il y a des minutes où le médecin ne commande pas. Il n'a rien à dire, cette fois : c'est ma conscience qui parle...
Mâo est toujours assise au coin de la ch( minée avec un ouvrage d'aiguille. Aujourd'hui elle a déjeuné seule et son cœur est servi d'une angoisse encore plus cruelle que de coutume.
Le nom du capitaine n'a plus été prononcé entre elle et son père.
Le colonel a seulement dit :
-^ Il est de retour.
Elle a répondu :
— Je le sais, il est venu me voit*.
Et, contre son attente, son père ne lui a d< mandé aucun renseignement sur cet entretien!
— En tout cas il sera condamné, tâche de l'oublier, ne me parle plus de lui.
C'est alors que Mao a résolu d'écrire à Glaire pour réclamer son assistance. Et maintenant elle compte les heures, elle guette cette lettre où elle espère trouver le salut d'André. Le premier courrier de la matinée est distribué depuis longtemps, il n'a rien apporté et Mao se demande avec angoisse :
— Est-ce qu'elle serait encore trop malade pour me répondre?...
Le roulement d'une voiture qui s'arrête devant la porte du petit hôtel la fait tressaillir. Elle court à la fenêtre. Elle regarde à travers le rideau baissé. La portière du landau s'est ouverte. Un homme âgé en descend : c'est M. Renoir... Voici sa femme... Est-ce que Glaire serait avec eux?
— Glaire I... Glaire!...
Maô se précipite dans l'escalier avec un grand élan d espoir. S'ils arrivent tous les trois, c'est qu'ils apportent une bonne nouvelle I
Quelle joie de se jeter dans leurs bras, de serrer son amie sur son cœur. Et Glaire aussi tend les mains.
400 TOUT POUR l/lIONNEUR
Que lui est-il arrivé, mon Dieu?
Mao la reconnaît à peine. Elle a toujours l'air jeune. Et en même temps il semble que des années et des années ont passé sur elle. Il faut la soutenir sous les bras, pour l'aider à gravir les marches.
Et, à présent que la voilà assise dans le boudoir de Mao, sur un fauteuil, avec un coussin sous la tête, ses mains trop blanches pendent le long de son corps, dans une lassitude détendue, et, sur ses lèvres, son souffle est haletant.
Son père et sa mère la contemplent avec douleur. Eux aussi ils ont bien changé.
Maintenant le bon M. Renoir est tout à fait blanc. Son collier de barbe est éblouissant comme de la neige. Ses yeux autrefois si souriants ont pris une impression inquiète : l'angoisse des enfants qui demandent grâce.
Et elle aussi, la mère, bien ({u'elle demeure toujours alerte et svelte, on sent que le chagrin lui a. crevé le cœur. Autour des yeux et de la bouche, c'est, sur sa peau fine, des rides minces, aiguës comme des coups d'ongles, un aveu de larmes versées en secret.
TOUT POUR l/lIONNEUR 401
Mao a l'impression que devant soi elle a trois blessés, qu'un seul coup, quelque chose comme un éclatement d'obus, a irréparablement atteints. Et une angoisse inattendue lui serré le cœur. Elle se demande si elle va oser prononcer le nom d'André; car, en somme, en plaidant la cause du capitaine, c'est la sienne qu'elle défend.
Gomment parler d'espérance, comment produire son rêve de joie devant ces trois êtres pour qui, on le sent, les bonheurs de ce monde sont finis?
Heureusement elle songe :
— C'est Vrai que je l'aime plus qu'eux tous; mais enfin c'est leur frère et c'est leur fils. Ils doivent être aussi impatients que moi de dissiper les soupçons qui pèsent sur lui, qui injustement le salissent. Non, ils ne seront pas choqués de ma prière, ils ne m'accuseront pas d'égoïsme... La preuve, c'est qu'ils sont venus...
Un peu de couleur est remontée aux joues de Glaire. Elle regarde son amie et murmure :
— Oh! ma chérie! comme je suis heureuse de te revoir... Tu ne m'attendais point?
Mâo a glissé un bras sous la taille de son amie, elle est presque agenouillée à ses pieds et elle l'enlace :
— Je n'espérais qu'une lettre, ma petite Claire, et mon émotion n'est pas encore passée.
— J'ai bien changé, n'est-ce pas?
— Mais non...
— Ne dis pas non, Mâo, j'ai lu cela dans tes yeux... quand tu es accourue au-devant de moi... au bas des marches... Mais qu'importe! Ce n'est pas pour te parler de moi que je suis venue...
Et elle ajouta, avec un sourire :
— Où est notre André? veux-tu le faire appeler?
Mâo a sur les lèvres :
— Hélas non! il est aux arrêts de rigueur... Mais Claire semble si faible, qu'elle craint
de l'accabler avec celte mauvaise nouvelle, et elle disait seulement :
— Tu demanderas cela au colonel, tout à l'heure.
— Il va rentrer?
— Je l'allends d'ici une heure. Je ne sais
TOUT T^ouR l'honneur 403
vraiment ce qui peut le retenir si lonojlemps hors de la maison.
Glaire dit :
— Il vaut mieux qu'il ne rentre pas tout de suite, car j'ai une confession à te faire, qui ne regarde que nous deux et qui rassurera ton cœur.
Elle sourit encore faiblement et embrassa son amie.
— Ce que j'ai à te dire, ma petite Mâo, c'est quelque chose, vois-tu, comme mon testament,..
Mademoiselle Jourdan fait un mouvement, mais Glaire lui met la main sur la bouche.
— Ne m'interromps pas, ma chérie, j'en ai long à te conter... et mes forces sont courtes... Ge voyage m'a tant fatiguée I
Une seconde, elle ferme les yeux comme pour rassembler ses souvenirs. Elle les rouvre, ils sont pleins de larmes.
— On t'a dit, ma petite Mâo, que mon mariage était rompu, et que le chagrin m'avait rendue malade. Ge n'est pas un mensonge, mais ce n'est qu'une parcelle de la véfilé. Il y avait dans la vie de Fritz, une aventure —
que je ne renie pas — mais qui peut-être rendait notre mariage impossible... Je n'ai pas pu supporter l'idée de vivre sans lui; je savais bien qu'il ne vivrait pas davantage sans moi. Alors...
Elle hésite un instant, puis prononce d'une voix basse :
— Alors... j'ai quitté la maison avec lui... Une seule personne était dans la confidence de notre départ et savait le lieu de notre refuge : C'était Daisy. Sous prétexte de nous donner le temps de passer la frontière et d'empêcher André de nous rejoindre, elle l'a promené à Paris, à Nice. Elle était décidée à le mettre dans l'obligation de la demander en mariage sous prétexte qu'il l'avait compromise. Ce vilain manège-là a duré jusqu'au chevet du lit où l'on m'a portée un soir, le soir oii Fritz et André se sont enfin rencontrés... et où celui que j'ai- J mais a mis fin à sa vie.
Mâo a caché son visage dans les genoux de son amie. Elle ne relève pas la tête, mais Claire sent que ses épaules tressaillent dans un grand frisson.
— Donc, mets ton cœur en paix, ma petite
Mâo. Celui que tu aimes est toujours digne de toi, juges-en par ce silence qu'il était décidé à garder : il se sacrifiait plutôt que de prononcer une parole dont j'aurais pu souffrir... et peutêtre il n'osait plus te demander de tenir tes engagements, après que ma faute avait mis une tache à un nom jusque-là irréprochable.
Mais Mâo ne peut supporter ces paroles, elle se redresse et se jetant avec des sanglots au cou de son amie :
— Ahl tais-toi I tais-toi! dit-elle... Pourquoi n'est-il pas là avec moi pour t'entendre, pour te supplier de reprendre courage?... Pour te dire à genoux que nous t'aimons... Que l'apaisement de ton cœur est nécessaire à notre joie... Qu'il faut que tu vives et que tu vives sans souffrance pour que nous soyons heureux?...
Mais Glaire hocha la tête.
— Si vous m'aimez, mes chers amis, souhaitez que je vous voie mariés, et puis que je parte. Que voulez- vous que je fasse sur la terre maintenant? Mon roman est fini... Je ne vis plus que de souvenir... Je n'ai plus ma place parmi les gens qui agissent... qui espèrent I Mes yeux et ma pensée sont tournés
d'un autre côlé, vers une âme qui est partie, et que je veux rejoindre...
M. et madame Renoir se sont levés. Ils entourent leur enfant de leurs bras. Et le père murmure :
— Ma petite Claire, je t'en supplie, je ne t'ai jamais fait de mal, ne dis pas ces choseslà, tu me fais mourir.
Elle approche de ses lèvres la main de M. Renoir et la baise avec tendresse.
— Mon cher père chéri, tu sais bien que je t'aime, mais je dis ce qu'il faut. Je ne peux pas continuer à vivre, moi toute seule, en bas, et lui... là-haut. Je t'assure qu'il a besoin de moi, et qu'il m'appelle. Ne me retiens pas, jeté laisse une fille en m'en allant. Elle ne te fera jamais de peine, celle-là! Elle tiendra ma place dans votre maison... Je serai encore avec vous, mais j'y serai invisible comme une petite ombre, qui n'a plus la force de voir le soleil, de regarder les gens en face, et qui tout de même est heureuse parce que vous lui avez pardonné.
Elle s'arrête de parler et une seconde fois elle ferme les yeux. Ses lèvres remuent comme
pour une prière dont on n'entend pas les sons.
Enfin, ses paupières toujours closes, elle dit :
— Je me sens très faible. Ne pourrais-tu pas, ma petite Mâo, envoyer à la recherche du colonel? Je voudrais le voir ainsi qu'André.
Elle est si pâle que tous les trois ils prennent peur.
— Voulez-vous, fait Mâo à voix basse, qu'on appelle un médecin.
Mais Glaire entend et elle rouvre les yeux. Ils brillent d'un éclat extraordinaire, et elle dit nettement :
— C'est ton père et mon frère que je veux. Mâo appelle une femme de chambre :
— Est-ce que le secrétaire du colonel est en bas à son bureau?... Priez-le de monter.
Elle revient à Glaire et dit avec une joie feinte :
— Ne te tourmente pas, ma chérie. Nous allons savoir où est papa, et je vais lui faire porter une lettre.
Un soldat paraît avec une plume à l'oreille :
— Gendrain, dit Mâo, pourriez-vous me dire où est le colonel?
L'homme répond avec indifférence :
— Parfaitement, mademoiselle : il préside le conseil de guerre. . .
— Quel conseil de guerre?...
— Il y est depuis ce matin. On juge le capitaine Renoir, qui a déserté.
Glaire a poussé un cri.
La voilà debout, redressée. Ses yeux sont hagards, démesurément ouverts : elle veut marcher, elle fait trois pas, elle crie :
— Où cela?... J'y vais... Je veux me jeter à leurs genoux... je veux dire... Oh! maman!... maman !
Et dans les bras de sa mère, qui viennent de se tendre pour la soutenir, pour la recevoir, elle s'abat les prunelles fixes, la bouche entr'ouverte, par ce cri qui a fini de briser son cœur.
La petite salle du conseil de guerre est pleine de monde, car les journaux ont conté, à mots couverts, l'aventure de cet officier brillant connu dans toute la ville, qui, après une si belle carrière, vient échouer sur le banc du conseil.
11 y a là beaucoup d'hommes et de femmes que le capitaine Renoir a rencontrés dans le monde, à Lyon, alors qu'on se disputait sa présence. Tous ces gens savent dans quelle intimité le jeune officier était reçu chez son colonel. Ils ont vaguement flairé un projet de mariage entre le capitaine et Mâo ;
ces dessous aiguisent la curiosité d'un public mondain.
On guette l'attitude du colonel Jourdan. On se demande s'il conduira les débats avec Fimpartialité d'un juge ou s'il laissera percer sa colère.
Et, justement, le voici qui entre. La garde porte les armes. Il s'asseoit derrière une table recouverte d'un lapis vert. A sa droite et à sa gauche, des juges sont disposés en éventail. Six officiers y prennent place. C'est le commandant Fortin qui fait les fonctions du ministère public. En face de lui est assis le défenseur.
A voix basse, le colonel consulte les officiers qui l'assistent ; puis il dit d'une voix forte :
— Introduisez le capitaine Renoir.
Un frisson court sur les bancs, celte émotion satisfaite, que soulève au théâtre la levée du rideau. Mais, si quelques sourires s'esquissaient sur les visages, tout de suite ils se figent dans une anxiété respectueuse.
La fatigue d'une semaine de travail sans repos et aussi l'angoisse, ont amaigri le visage du capitaine. Sous le hûle de sa peau, on ne
peut distinguer si l'émotion l'a pâli. Mais ses yeux enveloppés d'ombre, brillent d'un surprenant éclat. Délibérément, il s'avance vers une chaise placée pour lui en face du bureau. Il ne donne pas un coupd'œil au public. Il n'a point l'air de s'apercevoir de ces présences, mais, avant de s'asseoir, et après qu'il a salué, il promène sur ses juges un long regard.
Et tout d'un coup, il tressaille.
Au banc de la défense, il vient d'apercevoir son ami, le lieutenant Le Groizic.
Ses lèvres remuent. Le lieutenant devine les mots que le respect disciplinaire l'empêche de prononcer. Et lui aussi, il répond, mentalement, avec un regard d'affection hostile :
« Ce que je fais là?... je viens te défendre... oui!... malgré toi!... Oh! sois tranquille, je ne livrerai pas ton secret... Tu m'as trop habilement garrotté dans ma parole d'honneur... Mais autour de ce secret-là il y a peut-être bien quelques petites choses à dire : nous essaierons. )^
Selon le rite du conseil de guerre, la cause doit être entendue et jugée en une ^eule audience. L'on ne perd pas de temps. Et le
colonel Jourdan donne la parole au commandant Fortin pour la lecture de l'acte d'accusation. •
Le gros homme se lève. Il lit son rapport d'une voix essoufflée avec des poses maladroites entre les mots, au milieu des phrases.
Il précise les faits et les dates.
— Au retour de son expédition dans le Sud, le capitaine Renoir avait demandé et obtenu une permission qui expirait le 7 août. Il n'a rejoint son corps que le i^^ septembre, ce qui constitue l'absence illégale. De plus, pendant cette période de temps il a franchi la frontière, et déserté à l'étranger. A son passage à Paris, il était accompagné d'une femme qu'il semble avoir suivie jusqu'en Italie. Le capitaine Renoir n'a pas voulu s'expliquer sur les motifs de ce voyage. De ce fait, il s'est exposé au grave soupçon d'avoir porté à l'étranger des secrets intéressant la défense nationale, et que sa qualité d'officier lui avait fait connaître... »
A la lecture de ce dernier grief, André ne peut retenir un mouvement de protestation. Cette muette indignation n'échappe pas à ses
juges. Par le silence de leur attitude, ils semblent protester contre une insinuation inutile.
Et peut-être le commandant Fortin sent cette nuance de mécontentement, car il soufïïe bruyamment à la fin de sa phrase et se rasseoit très congestionné.
Un frémissement a couru dans l'assistance, sur laquelle le colonel Jourdan promène un regard sévère.
11 dit d'un ton irrité :
— J'avertis le public qu'à la première manifestation de ses opinions, je fais évacuer la salle.
Puis, ramenant ses yeux vers l'accusé, il fait avec brusquerie :
— Levez-vous, je vais vous interroger.
Il jette un coup d'œil à ses notes et demande :
— C'est bien vous que le lieutenant Marcel a rencontré dans un restaurant des Ghamps- Él^^sées, en compagnie d'une dame, le 9 août dernier?
André répond d'une voix ferme :
— Oui, mon colonel.
— A quel hôtel étiez-vous descendus?
— A l'hôtel Terminus.
— Avec cette femme?
— Nous y occupions chacun un appartement à des étages différents.
— Vous avez quitté Paris, à quelle date?
— Le 15 août.
— Toujours dans la même compagnie?
— Oui, mon colonel.
— Où vous êtes-vous arrêté après avoir passé la frontière?
— A Bordighère.
— Quel était le but de votre voyage?
— Je ne puis m'expliquer là-dessus.
— Vous avez pourtant entendu quels soupçons votre silence a fait naître?
— Mon colonel, je ne puis répondre qu'une chose, c'est moi qui suis venu me constituer prisonnier, c'est par moi que l'on a su l'emploi de mon temps après mon départ de Paris.
Il y eut un silence. Le colonel prononce :
— Le conseil appréciera s'il doit vous tenir compte de ce mouveriient de repentir ; s'il pallie la gravité de votre faute, il ne l'excuse pas. Nous ne pouvons vous juger que sur les faits
qui VOUS sont reprochés. Vous reconnaissez leur exactitude?
— Oui, mon colonel, et je n'ai rien à ajouter à mes déclarations.
— Cela suffit. Nous allons entendre les témoignages. Faites entrer le lieutenant Marcel.
Le lieutenant se présente d'un air embarrassé.
— Mon colonel, voulez-vous me permettre de déclarer tout d'abord que, lorsque j'ai conté ma rencontre avec le capitaine Renoir, je n'imaginais pas que cette nouvelle aurait jamais pour notre camarade d'aussi graves conséquences. J'ai pu être un bavard ; je ne suis pas un dénonciateur. Et c'est sur la réquisition du conseil de guerre, à laquelle je ne puis me soustraire, que je viens ici rapporter ce que j'ai vu.
Peut-être le lieutenant Marcel espérait-il un mouvement d'André, un léger salut, une inclinaison de tête.
Mais le capitaine Renoir resta impassible.
— Bien, dit le colonel. A quelle catégorie sociale appartenait la personne qui îfccompagnait le capitaine Renoir?
— Mon colonel, je l'ai d'abord remarquée pour sa grande beauté et pour sa mise un peu excentrique. Il m'a semblé que ses façons, ses manières, son accent, étaient d'une femme distinguée, mais d'une étrangère.
Probablement une Anglaise ou une Américaine.
Sur ce mot d'étrangère, le commandant Fortin interrompit le témoin :
— Je vous prie, mon colonel, de retenir ce signalement. Nous avons le droit de nous demander si, même à son insu, le capitaine Renoir n'est pas tombé dans les pièges d'une de ces cosmopolites qui font de l'espionnage international.
Le colonel répondit, assez sèchement :
— Commandant, le ministère public aura tout à rheure la parole pour requérir.
Puis, se tournant vers le lieutenant Le Groizic, M. Jourdan demanda :
— La défense a-t-clle à produire quelque témoignage?
Le marin répondit :
— Depuis huit jours, je suis à la recherche de cette personne même dont l'accusation parle.
TOUT POUR l'iionneuu 417
J'ai fini par découvrir son adresse. Je lui ai demandé de venir apporter ici le témoignage qui nous justifiera, Une dépêche que j'ai là me promet sa présence. Je ne sais à quel motif attribuer son retard.
André, qui s'était assis pendant la déposition du lieutenant Marcel, se leva brusquement de son siège et, s'avançant vers le bureau, comme pour prier de plus près, il dit d'une voix étranglée :
— Mon colonel, je n'ai cité personne, puis-je m'opposer à ce témoignage?
L'attention du public était si suspendue, que l'on entendit distinctement le bruit de l'horloge, accrochée à la muraille, au-dessous du Christ.
Le colonel hésita une seconde, puis dit :
— C'est votre droit.
— Alors je récuse le témoin produit par mon défenseur.
Mais Le Croizic protesta.
— S'il m'est interdit par mon client d'amener à cette barre, un témoin à décharge, il y viendra de soi-même. Les portes de cette salle sont ouvertes et il n'y a pas de code qui, en
face d'un accusé, puisse fermer la bouche à la vérité.
André allait riposter, mais le colonel dit brièvement :
— L'incident est clos. Si le témoin se présente, lieutenant Le Groizic, nous l'entendrons.
Et il donna la parole au commandant Fortin.
Le réquisitoire ne fut que la répétition délayée de l'acte d'accusation. Toutefois, dans sa péroraison, le commandant montra une violence presque agressive. Les faveurs dont le capitaine Renoir avait été l'objet depuis son entrée au régiment, tout, même ses actions d'éclat, aggravait la faute aux yeux du ministère public. Il semblait, à Tentendre, qu'André n'eût si longtemps et si brillamment fait son devoir que pour trahir avec plus de noirceur.
Le silence glacé dans lequel tombaient ces paroles ne découragea pas le commandant Fortin. Il se rassit avec une quinte de suffocation qui tint lieu d'applaudissements.
C'était au tour du lieutenant Le Groizic de se lever et de ré[)ondre.
— J'ai profité, dit-il, de la latitude que
donne le code militaire aux amis, aux parents d'un accusé, et je suis venu présenter la défense de l'homme du monde que j'aime et que j'estime le plus. Je le fais, sans avoir pris son agrément et, j'en suis sûr, contre sa volonté. En passant outre, j'obéis à ma conscience. Je viens d'accompagner le capitaine Renoir dans sa mission du Sud. Je l'ai vu à l'œuvre, nuit et jour, j'ai vécu dans l'intimité de sa pensée ; jamais je n'ai vu une défaillance. Quand bien même une condamnation viendrait à le frapper, je continuerai, avec tous ceux qui l'ont vraiment connu, à le considérer comme le type parfait du courage et de l'honneur militaire. Gomment se fait-il donc qu'il soit assis à cette place sous le poids d'une accusation quile flétrit? Il suffit d'avoir suivi ces débats pour comprendre que nous sommes en face d'un homme qui se tait,.. Il y a, dans cette affaire, un secret qui expliquerait tout ce qu'on nous cache...
André avait pâli une seconde fois* Il se leva et dit avec angoisse : •
— Mon colonel, ne puis-je imposer silence à la défense?
420 TOUT POUR l'iionneuu
Mais le lieutenant Le Croizic n'attendit pas la réponse du président et s'adressant à son ami :
— Ne crains rien, dit-il, je ne suis pas ici pour trahir ce que j'ai pu surprendre de ton secret. Je le respecte comme ton honneur même, mais tu ne peux pas me fermer la bouche, quand je viens dire à tes juges: « Prenez garde de vous laisser tromper par les apparences, rappelez- vous en quelle estime vous avez tenu cet homme qui est venu se mettre entre vos mains, pour réclamer la justice. »
Un bruit de voix derrière la porte du greffe fit tourner toutes les têtes.
Le soldat en barrait l'entrée. Et le lieutenant Le Croisic s'étant arrêté de parler, on entendit distinctement une voix de femme qui disait :
— Remettez cette lettre au colonel Jourdan, il faut qu'il m'entende comme témoin.
André et son avocat devinèrent eu même temps quelle était la personne qui parlait. Mais tandis qu'un grand éclat de joie illuminait le visage du lieutenant Le Croizic, le frémisse-
ment des mains d'André trahit l'angoisse de son cœur.
Le colonel s'était levé. Il dit avec une espèce de violence impatiente :
— Allons, là-bas! apportez-moi cetlc lettre I
Le soldat obéit. Et, dans le silence religieux du bureau et de la salle, le président décacheta et lut ce pli. Il le remit dans l'enveloppe, réfléchit un instant, puis, s'adressant aux officiers qui l'entouraient:
— Messieurs, dit-il, il se produit un incident imprévu. Le témoin dont on nous a annoncé la venue se met à ma disposition. Mais il désire être entendu en secret. Je lève l'audience pour un quart d'heure.
Il sortit et le conseil le suivit. André s'était rassis sur sa chaise. Il ne prenait pas garde aux chuchotements du public, car cette voix de Daisy, derrière la porte, venait de l'emporter tout d'un coup hors de lui-même. Il semblait qu'elle ramenât sur lui l'assaut de tous les souvenirs qu'il s'efforçait d'écartef, pour demeurer maître de soi. Et, comme dans un divin rêve, sans se demander ce qui se tramiat
i:22 TOUT POUR l'honneur
derrière cette porte close, il repassa sa vie.
L'affreux décor du conseil de guerre était envolé. 11 était là-bas, sur cette côte d'Ingouville, où il était né, où son enfance s'était écoulée dans la joie. Il voyait resplendir la mer, et les toits de la ville à ses pieds. Gomme le soleil était chaud, les arbres drus, autour de lui, il sentait des odeurs de foin, des odeurs de fleurs et des éclats de rire frais... C'est Glaire et c'est Mâo qui jouent : ce sont deux fillettes en tablier blanc. Elles ont tant de joie quand il veut bien s'amuser avec elles. Gar lui, c'est un homme... personne ne le surveille: il va en bateau avec les pécheurs ; il galope sur son poney à travers la campagne. Quelquefois, on joue au Robinson ; c'est Glaire — pauvre Glaire ! avec ses yeux bleus et ses cheveux blonds — qui tient les emplois de Vendredi, et Mâo est déjà la femme d'André : Une petite femme comme une perry, mais qui a le cœui tendre et des flammes d'amour dans les prunelles.
— ... Portez armes I
Le conseil rentre. Et André qui vient de
tressaillir, a comme l'impression de la chute dans un trou au milieu d'un songe.
Qu'est-ce que tous ces gens-là vont dire encore ?
Il sent monter en soi une indifférence dégoûtée pour tout ce qui se passe autour de lui. Le colonel prend la parole :
— Messieurs, dit-il, j'ai obtenu du témoin qu'il reproduise devant vous une partie do ses déclarations. Elles portent sur un point qu'il est intéressant de fixer. Vous devez l'entendre.
Puis il se tourne vers le greffier et ordonne :
— Introduisez le témoin.
L'entrée de Daisy cause un frisson dans le public; elle est tout en noir, un deuil de jais, qui fait valoir ses admirables cheveux blonds et son teint de camélia.
André ne tourne pas la tête vers elle. Il semble qu'il ne l'a pas aperçue, et il ne prête aucune attention à ses paroles.
Le colonel Jourdan demande avec une politesse froide :
— Je vous prie, madame, de bien vouloir renouveler votre témoignage au sujet de la
mission dont le capitaine Renoir vous avait chargée.
Daisy n'a rien perdu de son assurance. Elle est aussi à l'aise que dans un salon où elle causerait sur le coin d'un canapé, en tête à tête avec un homme hien élevé. Sa voix mélodieuse ne tremble pas. Son léger accent ajoute un charme à ses paroles.
Elle répond :
— Très volontiers. J'affirme que le capitaine Renoir m'a remis, avant de quitter le Havre, une lettre adressée à M. le colonel Jourdan. 11 m'a dit qu'elle contenait une pièce importante : une demande de congé. Je ne l'ai pas transmise. La voici :
Et de son corsage, elle tira l'enveloppe roulée, qu'elle remit au greffier.
— Je n'imaginais pas alors que ce retard pût avoir pour le capitaine d'aussi graves inconvénients. Quand j'en ai été avertie j'ai immédiatement répondu au lieutenant Le Groizic et je tiens à exprimer ici tous mes regrets.
Le commandant Fortin prend la parole :
— Le témoin nous dira-t-il comment le
capitaine Renoir a pu s'en remettre à une femme d'une démarche si importante pour lui?
— Parce qu'il y était obligé, dit le lieutenant Le Groizic de sa place.
— Il n'y avait pas pour lui d'obligation supérieure à ses devoirs de soldat.
— Peut-être!
Mais le colonel impose silence, et, se levant à son tour :
— Le ministère public, dit-il, pose une question sur laquelle je vais m'expliquer. Elle a été éclairée pour moi par le témoignage secret que je viens de recueillir. Mais la présence même de la déclarante est inutile pendant ces explications... Madame, vous pouvez vous retirer.
Daisy sourit. Elle salue gracieusement le colonel et sort satisfaite du murmure d'admiration que sa beauté et sa toilette ont excité dans le public.
Le colonel l'accompagne des yeux jusqu'à la porte. Puis, ramenant ses regards sur André, il le considère un instant, avec une nuance d'émotion.
— Messieurs, dit-il, je n'ai jamais été si
fier de cette liberté que le code militaire laisse aux officiers, pour juger en gens d'honneur les choses de l'honneur. Vous venez d'entendre le réquisitoire du ministère public, et nous devons remercier sans doute l'officier qui s'est acquitté avec tant de vigueur d'une tâche ingrate. Il a eu raison de proclamer que, plus le coupable a mérité de confiance et d'estime, plus sa faute doit être sévèrement punie. C'est le fond même de la discipline.
» Gela dit, quelle impression devons-nous garder- de ces débats?
» Le capitaine Renoir est ici entouré de ses camarades et de ses pairs. Je crois être l'interprète de leurs sentiments, en affirmant que nul d'entre eux ne Ta jamais sérieusement soupçonné de trahison.
» Ce grief écarté, nous restons en face de faits assez regrettables pour attirer sur lui une punition qui briserait sa carrière. Nous sommes obligés iie le considérer comme déserteur, à l'étranger, et vous savez de quelles peines notre code absolu châtie cette grave désobéissance.
» Le témoignage que nous venons de rc-
cueillir prouverait au moins que le capitaine Renoir a cru, en franchissant la frontière, qu'il ne commettait qu'une infraction aux règlements, en vertu de cet axiome périlleux : « Pas vu, pas pris ». Sa légèreté serait ici bien coupable, s'il n'avait eu vraiment un motif sacré de faire passer pour une fois quelque devoir familial, avant son devoir militaire.
» Ce motif exisle-t-il? Il n'a pas prononcé un mot qui nous autorisât à le croire. Mais son silence môme est éloquent pour sa défense, nous sentons tous qu'il a les lèvres scellées par un secret.
» Ce mystère-là, messieurs, ne cherchez pas à le pénétrer.
» Nous devons ce suprême hommage à un homme qui était prêt à sacrifier à son secret plus que la vie.
» Ce secret-là, pourtant, je le connais. Il vient de m'être révélé. On a mis sous mes yeux des preuves irrécusables.
» Je ne me crois pas le droit, même pour sauver un innocent, de vous exposer ici les faits qui m'ont été confiés. Je ne puis vous
dire qu'une chose : à la place du capitaine Renoir, j'aurais fait comme lui.
» Et, quel que soit votre verdict auquel je n'ai pas le droit de faire violence, je lui conserve, avec mon estime de soldat, une tendresse qu'il a connue paternelle.
» Le conseil va se retirer pour délibérer.
Pendant les dernières paroles du colonel, André s'est ressaisi. Il lui semble qu'il sort d'une longue maladie.
C'est comme un réveil de convalescence, où il comprend le sens des mots que l'on prononce autour de lui.
Est-ce vraiment le père de Mâo qui est là, devant lui, et qui parle? A la dernière phrase du colonel, André a eu comme le mouvement de tendre les bras, et puis, tout d'un coup, il s'est trouvé là, seul, devant la tribune vide.
Oui, en ce moment, c'est son sort qui se joue ; mais que lui importe maintenant la décision de ses juges, puisque son amour sort triomphant de celte épreuve? Il attendra, s'il faut attendre, et il sait bien que, de son côlé, la tendresse de Mào sera patiente...
Les voilà qui rentrent encore une fois. La garde présente les armes.
André voudrait deviner l'arrêt sur leurs visages, mais il ne peut pas. Est-ce parce qu'ils cachent leurs sentiments ou parce que, lui-même, l'émotion le trouble?
Tout le monde est debout. Le colonel lit la sentence.
— Au nom du peuple français...
André entend encore une fois des mots qui depuis des heures bourdonnent à ses oreilles. Mais ce n'est pas là ce qui l'intéresse.
Il guette la fin, la conclusion, la dernière phrase.
Le colonel s'est arrêté une seconde, et c'est d'une voix étranglée par l'émotion qu'il prononce :
— Le capitaine Renoir est acquitté à l'una» nimité.
Dans la salle, derrière André, des applaudissements éclatent.
Son colonel est là devant lui, qui lui tend les bras.
Il voudrait remercier, s'avancer, mais ses genoux fléchissent, un sanglot soulève
sa poitrine, il cache son visage dans ses mains.
Et avec les premières larmes qu'il ait jamais versées, ce seul nom lui jaillit du cœur :
— Oh! Glaire!... Glaire!...