‹ Tout pour l'honneurChapitre 6 sur 7 · QUATRIEME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIEME PARTIE

Sur la pelouse du parc d'Ingouville, les feuilles de sycomore commencent à tomber. Elles sont répandues par centaines, par milliers dans les allées du grand jardin. Toutes les secondes, elles se détachent. Elles font un cercle et viennent s'abattre sur la terre comme des oiseaux las.

A travers la charmille éclaircie, apparaissent le clocher de Sanvic, des champs dénudés où entrent les premières charrues. La rouille d'automne ronge les bois. Les toits d'ardoises ont un reflet mélancolique.

Le bon M. Renoir est assis tout seul dans

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la salle des Pervenches, sa Revue des Deux ^fondes est posée à côté de lui, mais aucune page n'est coupée. Il fume et, de temps en temps, son cigare s'éteint. Sa pensée est ailleurs; elle suit toutes ces feuilles qu'un imperceptible vent soulève et fait courir comme des roulettes dans les ruisseaux de l'allée.

Peut-être ne songe-t-il à rien de précis, mais son cœur est serré, sa cervelle lasse; dans toute sa chair, il sent comme un engourdissement de la vie. Est-ce le chagrin? Est-ce la vieillesse? L'un a hâté la venue de l'autre. Et quand, sa promenade de digestion finie, l'honnête homme gravit le perron, ses yeux se lèvent vers des persiennes qui, là-haut, sont fermées, comme on clôt par respect la fenêtre des morts.

C'est la chambre de Glaire.

Le bon M. Renoir reste toujours un instant à la contempler. Il soupire. Et alors il sait bien de quoi il souffre.

Tandis que son mari s'installe dans la bibliothèque pour attendre l'heure de la lampe et des journaux, madame Renoir lit, elle aussi,

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dans sa chambre. Depuis trois semaines, elle vit avec les livres pieux, qui parlent d'espérance et de pardon. Les rares lettres d'André la tiennent au courant des démarches et des poursuites. Elle en délache sa pensée. Elle revit l'enfance de sa fdle et de son fds. Elle s'est enfermée avec ses souvenirs. Sa ( orte est restée close à tous ses amis, depuis ce jour affreux où elle a écrit à madame De la Grive pour lui annoncer la rupture du mariage et le feint voyage de Glaire.

Elle a aussi adressé au colonel Jourdan une lettre énigmatiquo qui est demeurée sans réponse. Au milieu de son chagrin, ce silence du colonel linquiète.

— Aurait- il deviné la vérité?

Pas une seconde madame Renoir ne songe à accuser d'indifférence le vieil ami de son mari.

— Hélas I se dit-elle, que pourrait-il nous écrire I II y a des mots pour consoler une mère de la mort de son enfant, il n'y en a pas pour soulager une douleur comme la nôtr^.

Un autre devoir occupe l'esprit de madame Renoir. Elle sent que c'est à elle de soutenir

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par sa fermeté ce compagnon de vie qui touche à la vieillesse et que le poids du chagrin accable.

La minute la plus mélancolique de la journée, c'est quand ils s'asseoient en face l'un de l'autre, seuls, à l'heure des repas. Le vieil Hermann tourne autour d'eux à pas muets. Tout leur rappelle l'absente : ce chemin de table, qui traverse la nappe de sa broderie, c'est Glaire qui l'avait brodé pour la fête de son père... Ces vases de cristal qui maintenant sont rangés sur les buffets, chaque jour elle les emplissait de fleurs... Même dans un coin on a conservé la petite chaise, fermée par une barre, où elle s'était assise, quand elle était encore un bébé...

Vingt fois son père lui a dit :

— Glaire, nous mettrons un jour à table un de tes enfants dans cette chaise-là.

Les petits bras de bois ont l'air de se tendre. Et le bon iM. Renoir évite de regarder de ce côté-là. Lui que rien ne troublait, tout maintenant le fait tressaillir, un pas sur le gravier, le bruit de la cloche du vestibule.

— Qu'est-ce qui vient de sonner, Hermann?

— Monsieur, c'est un télégramme.

Madame Renoir tend la main vers le papier bleu posé sur le plateau. Elle le tourne dans ses doigts avant de l'ouvrir. Et nerveusement, elle cherche son binocle dans son corsage. Elle a versé tant de larmes que sa vue a baissé, et maintenant devant ses yeux toutes les lettres tremblent.

C'est une dépêche d'André. Elle est datée de Lyon, elle dit :

« Je vous la ramène, bien malade, mais nous la sauverons. Envoyez demain matin, à la gare, le landau avec un matelas. »

Madame Renoir lit plusieurs fois pour bien comprendre, puis hoche la tête, et sans rien dire, elle tend le télégramme à son mari.

Ils sont si troublés qu'ils quittent la table sans achever leur repas; ils passent dans la bibliothèque. Ils restent là quelques instants debout, l'un devant l'autre, et puis leurs bras se tendent et ils s'embrassent.

Oui, c'est là, entre cette cheminée et cette

lampe, qu'ils l'ont vue pour la dernière fois. Il semble qu'elle est encore ici entre eux et

qu'à cette minute d'attendrissement son cher fantôme les enlace et les implore.

Ils ne peuvent prononcer qu'un mot :

— Elle va revenir...

Et le bon M. Renoir dit à travers ses larmes :

— J'irai à la gare, aa-devant d'elle.

Mais sa femme fait non de la tête.

— Mon ami, il vaut mieux que vous l'attendiez et que vous lui accordiez son pardon au seuil de cette maison qu'elle a plongée dans la douleur.

... Pourtant le lendemain, quand à la barrière apparaît le landau, qui va vite, ni l'un ni l'autre ne se contiennent plus. Ils descendent sur le perron.

Voici que la voilure contourne la pelouse... Elle est devant la porte. André paraît. Il se jette dans les bras de sa mère : puis, d'un geste qui demande le silence, il montre la voiture.

— Vite... elle est évanouie.

liC vieil Ilermann aide le cocher à ouvrir le landau, et, immobile, toute blanche, elle leur apparaît étendue sur le matelas.

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— Olî mon Dieu ! mon Dieu !

Il faut la porter ainsi jusqu'à sa chambre, sans secousse, avec des précautions pieuses. C'est André et Hermann qui enlèvent dans leurs bras le léger fardeau. Le père et la mère montent derrière eux.

Maintenant Claire est étendue sur son lit, dans sa petite chambre Pompadour avec l'ombre délicate des rideaux sur sa figure de cire. Elle peut ouvrir les yeux et croire qu'elle a fait un affreux rêve, car rien n'est changé autour d'elle. Rien que son cœur. Et d'abord, elle aperçoit confusément au pied du lit, un verset de la Bible, qu'elle-même a peint autrefois dans un enlacement de fleurs et d'épines. Puis, voici au plafond une petite raie, des fentes, qui semblent dessiner un continent fantastique. Comme il fait bon dans cette chambre, dans ce litl La bûche d'automne qui brûle dans la cheminée répand une chaleur discrète, et puis le bruit de marteaux, les affreux marteaux du chemin de fer, l'interminable chanson des roues se sont tus» Et on peut s'allonger, s'étendre, se reposer sans secousse.

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— Ahl mon Dieul...

Elle ouvrit les 3^eux tout grands. Ils étaient tous là autour d'elle qui la regardaient avec des figures tristes.

Alors, vivement, elle se redressa, s'assit dans son lit.

La couleur était remontée à ses joues, ses petites mains hanches s'agitaient au hord de ses draps.

Tout d'un coup, elle parut fraîche et bien portante, et elle dit avec heaucoup de netteté :

— Est-ce qu il est là avec vous? Je savais bien que vous ne refuseriez pas de le recevoir... que vous oublieriez... que vous pardonneriez... Mais s'il est là, dites-lui qu'il entre... Gomme vous êtes bons de /'avoir fait appeler... Vous ne savez pas vous-mêmes combien vous êtes bons... Mais qu il aura du chagrin... de me voir tant souffrir... J'ai soif... Donnez-moi à boire...

M. Renoir avait pris lès mains de sa fille et tâchait de fixer cette attention errante :

— Ma petite Glaire, dit-il, c'est nous. Nous sommes là. Regarde-nous.

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Mais elle continua sans le reconnaître :

— Vous dites qu'il n'est pas encore arrivé. C'est peut-être mon père qui le retient, ou maman... Vous dites que maman ne lui pardonnera pas?... parce que vous ne la connaissez point!... Moi, je sais qu'elle me laissera l'épouser. Mais avant, il faut panser sa blessure... Vous voyez bien que son sang coule... 11 va mourir dans mes mains...

Tout d'un coup, elle s'arrêta de parler, elle venait de reconnaître sa mère. Alors son visage prit une expression d'humilité i)eureuse :

— Ah! c'est toi, dit-elle, maman I... Je te remercie d'être venue m'assister pour ma fin. Tu sais, je ne demande que ton pardon. Et puis, je m'en irai avec lui... Veux-tu permettre qu'il vienne ?

Elle regardait avec ardeur du côté de la porte. On avait appelé un médecin en toute hâte; elle poussa un cri en le voyant entrer.

— Ah! fit-elle, pas cet homme-là!..^ Est-ce lui qui a apporté toutes ces fleurs qui emplissent la chambre?... Vous voyez bien qu'elles

m'empoisonnent... Elles vont m'endormir, et je ne me réveillerai plus.

De nouveau ses yeux se fermèrent... Et elle passa ainsi toute la nuit, dans des alternances d'évanouissement et de délire.

Avec ses parents, André veilla jusqu'au matin au chevet de Glaire. Sans donner le véritable motif de son départ, il expliqua qu'il lui fallait rejoindre son régiment en toute hâte.

— Je serai ce soir à Paris, dit-il, et à Lyon demain matin.

il hésita longtemps à raconter la un de Walter. Pourtant, il se décida, songeant :

— Glaire va le demander encore dans son délire, et il faut que ma mère soit au courant pour lui répondre.

Il profita, pour aborder ce triste sujet, d'un

de ces sommeils accablés où Glaire tombait, après ses crises de fièvre.

Quand madame Renoir apprit le suicide de cet homme, qu'un instant elle avait aimé et considéré comme son fils, ses mains se joignirent, ses yeux se troublèrent :

— Pauvre malheureux! dit-elle, quelle destinée a été la sienne 1

Elle se rapprocha de sa fille pour la regarder dormir. Et son cœur, que le devoir du pardon avait seul fléchi, s'attendrit dans une pitié sans fond. Toute sa sagesse faisait, naufrage. Elle le comprenait pour la première fois; il y avait des tempêtes qui pouvaient arracher le gouvernail des mains du pilote et culbuter la barque.

André partit sans que Glaire l'eût reconnu. Il ne pouvait parvenir à s'arracher de cette chambre où il laissait sa sœur entre la vie et la mort. Deux fois de suite il remonta et s'assit auprès de son oreiller. Il tenait ses mains brûlantes; tantôt elle l'attirait vers elle, tantôt elle le repoussait avec une expression d'horreur. L'émotion d'André était si forte qu'il ne se défendit plus. Aussi bien à cette minute où.

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pour sauver l'honneur de cette enfant agonisante, il se sacrifiait lui-même, un apaisement inattendu descendait sur lui.

11 resta longtemps le front appuyé à ce bras dont la fièvre le brûlait, à travers la camisole. Glaire lui caressait les cheveux d'un air distrait, en chantonnant. Maintenant elle était plus calme. Mais sa tête demeurait troublée. Elle continuait de causer avec Fritz. Elle habitait toujours avec lui la villa de Bordighère; elle répondait à une voix qu'on n'entendait point, familièrement, sur le ton de la causerie. Et tout ce qu'elle disait sur ses rêves d'avenir heureux, sur la certitude que ses parents pardonneraient un jour, crevait le cœur de ses garde-malade.

André avait retardé le départ jusqu'à l'heure de la consultation des médecins. Il les accompagna jusqu'à la barrière du parc. Il espérait obtenir, en dehors de ses parents, des renseignements plus précis, sur Téiat de la malade. Mais les docteurs se tinrent dans les généralités prudentes, dans les hochements de têt^ C'était une fièvre cérébrale.

— Il faut attendre, disaient-ils, donner des

calmants, continuer la glace sur la tête el laisser évoluer.

...André retrouva à Paris son ami LeCroizic.

Il l'avait laissé à Bordighère pour qu'il s'occupât de l'enterrement de Walter, et réglât les derniers détails. Pour sa part il avait emporté Glaire dans la nuit même du suicide.

Depuis que Fritz était mort, André n'éprouvait plus pour sa mémoire qu'une pitié profonde, presque affectueuse. Il le jugeait maintenant sans mépris :

— En somme, songeait-il, il aurait pu être un héros. Sa seule faute est d'avoir aimé et d'avoir déserté par tendresse un devoir périlleux.

Cette suprême pensée du mourant, que tous les deux, sous des habits différents ils servaient la môme patrie, vibrait indéfiniment dans le cœur d'André. Elle y éveillait des sonorités inconnues, des rêves de justice et de paix.

Le Groizic conta que toutes les difficultés avaient été levées, grâce à l'intervention de Mrs Meliow. Dais}^ qui connaissait le syndic, avait obtenu que l'on menât rapidement l'enquête sur le mort. Comme on ne savait à qui

donner avertissement du décès, ni envoyer le corps pour qu'il fût placé dans un caveau de famille, Mrs Mellow avait demandé qu'à titre provisoire Walter fût enterré dans le jardin même de la villa. Il reposerait à mi-côte, sous les oliviers, en face de la mer, jusqu'au jour où quelqu'un se souviendrait de lui et le réclamerait.

André recueillit tristement tous ces détails.

— Mon Dieu, fit-il, pourvu que maintenant ma pauvre sœur n'aille pas le rejoindre... pourvu qu'elle vivel C'est la seule récompense que j'espère pour tant de sacrifices.

— Au fait, dit Le Croizic, parlons un petit peu de toi; qu'as-tu décidé?

— Je te l'ai déjà dit : Je pars ce soir pour Lyon.

■- ...Et là?

— Je n'ai qu'une chose à faire : rejoindre mon régiment et me constituer prisonnier.

— Tu ne verras pas d'abord M. Jourdan ?

— Le colonel ! A quoi bon !

— Pour expliquer ta conduite...

— Je n'ai rien à lui dire.

— Tu es fou ! Car à supposer que, par

égard pour ton passé, on te traite avec une suprême indulgence, tu seras cassé... C'est ta vie brisée.

André dit à voix basse :

— Je sais ce qui m'attend... Mais que veuxtu, mon pauvre ami, je ne puis pas agir autrement que je le fais. La maladie de ma pauvre sœur, sa mort même qui peut survenir d'un jour à l'autre, me ferment la bouche. Je ne profiterai pas de son délire, de cette minute où elle ne peut élever la voix afin de se défendre, pour venir dire publiquement qu'elle a mis son honneur en péril. Il aurait bien mieux valu alors ne pas la poursuivre, la laisser vivre avec cet homme, qui, par sa mort, a du moins prouvé la sincérité de son amour. Il y a des devoirs auxquels on ne se dérobe pas. Walter lui-même l'a compris. Aurai-je moins d'énergie que ce malheureux? Je sais bien qu'il est plus facile de mourir que de baisser la tête sôus une condamnation injuste, comme celle qui m'attend, mais je dois à mes parents et ma propre dignité de vivre.

En route vers la gare, ils traversaient Paris à pied, André avait demandé à son ami de

détendre ses nerfs par un peu de marche. Le Croizic prit le bras du capitaine et avec une émotion qu'il dissimulait mal, il prononça :

— Je ne discute pas, mon ami ; obéis à ta conscience, moi j'admire ton courage.

Mais A ndré secoua la tête :

— Il est bien moins grand que tu ne crois ! Veux- tu que je te livre le fond même de mon cœur? En vérité, j'ai honte de ce que j'y découvre! La plus grande douleur dont je souffre n'est point la pensée qu'il me faudra laisser cet uniforme dont j'ai été si fier...

— Et quoi donc, mon Dieu ?

— Je t'ai souvent parlé de la fille du colonel Jourdan. Le mois dernier, je me suis secrètement fiancé avec elle. Sur son désir, je ne devais faire ma demande qu'après mon retour au régiment. Il est sûr qu'à cette heure elle a été mise au courant de ma prétendue désertion et de mes pérégrinations au bras d'une femme qu'elle connaît et qu'elle déteste. Or, non pas même à elle qui a été famie de Glaire, je ne puis dire un mot qui m'absolve. Et pourtant je ne vois pas comment je me résignerai à vivre sans elle. C'est un amour qui a longtemps

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couvé dans mon cœur. Il me possède à l'heure qu'il est. Tous ces temps-ci, il a été mon soutien. Celait une angoisse épouvantable, je te jure, car si je ne vengeais point le déshonneur imposé à notre famille, je me rendais indigne de ma chère Mao, et tout de même, en obéissant à mon devoir, je sentais bien que je la perdais...

Il se tut une seconde, puis reprit :

— Vois jusqu'où va ma faiblesse: je t'ai dit que je ne me présenterais pas au colonel, mais je ne puis me faire à l'idée que je ne reverrai pas sa fille. Je le sens bien, j'irai la trouver. Que lui dirai-je? Je l'ignore encore, mais il me semble qu'il y a une honnêteté des figures, des yeux — qui parle, — qui convainc. Ce sera toute ma défense, et aussi je compte sur la droiture de son cœur, pour deviner que je m'arrête devant un secret, pour me faire crédit...

Ils entrèrent dans la gare et montèrent dans un wagon qu'ils avaient fait réserver pour causer en paix.

Au moment où le train s'ébranlait, Le Croizic dit :

— L'avenir est moins sombre que nous ne craignons, mon cher ami. Confiance I Quelle que soit la durée de l'épreuve, ta cause est trop belle pour ne pas triompher un jour, — un jour qui te dédommagera de tout ce que tu as souffert.

André fit le geste résigné des Arabes qui acceptent la destinée. Et il dit avec un sourire ce mot du fatalisme mahométan, que tant de fois ils avaient répété dans leurs voyages :

— Inchallahl

Mais, dans le secret de son cœur, il désirait la justice.

Trois semaines s'étaient écoulées depuis que le colonel avait quitté le Havre avec sa fille pour rejoindre à Lyon son régiment.

D'abord Mào avait vécu dans la joie de ses souvenirs. Elle espérait secrètement qu'André n'userait point jusqu'au bout de son sursis, que son retour au corps lui serait un prétexte pour la revoir.

Quand elle apprit que la nouvelle demande de congé n'était pas parvenue, elle n'eut plus de doute. Elle était ^toute à la joie d'une réunion prochaine, lorsque arriva l'étrange lettre de madame Renoir, qui, sans

explication, annonçait la rupture de Glaire avec Fritz.

Ce fut pour la jeune fille un coup douloureux. Mao envoya bien vite à son amie de tendres consolations. Elles demeurèrent sans réponse. D'autre part, on ne savait rien d'André. Alors, à la prière de Mao, le colonel écrivit à Le Croizic un billet qui alla s'égarer en Bretagne, tandis que le lieutenant Marcel apportait au régiment d'étranges nouvelles. Il avait rencontré le capitaine Renoir dans un restaurant de Paris, en bonne fortune avec une jolie blonde.

Le colonel laissa échapper cette histoire devant Mao, qui le questionnait avec inquiétude.

— Une femme ? Quelle femme ?

— Mrs Mellow, probablement !

C'était le nom que Mâo n'osait point s'avouer. Et tout de suite elle eut comme un vertige de se jeter dans les bras de son père et de lui confesser ses secrètes fiançailles.

La colère du colonel l'efPraya. Elle retarda cette confidence jusqu'à une minute pltis favorable. Elle voulait espérer encore dans une lettre qui expliquerait tout, ou bien André se

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présenterait lui-même, se justifierait. Les jours passèrent, rien ne vint. Alors à cette longue indulgence succéda un mouvement passionné de jalousie. Ce n'était plus le pardon qu'elle souhaitait maintenant pour l'infidèle, mais la rigueur de la discipline, une condamnation qui la vengerait. Elle préférait cette extrémité à rinsupporlable pensée que Daisy et André vivraient librement, à l'étranger, heureux dans les bras l'un de l'autre. Gomme Mrs Mellow devait rire en songeant à la pauvre Mao I La jeune fille voyait encore ce sourire avec lequel Daisy l'avait reçue au Havre, le matin où elle était venue demander une explication loyale.

— C'est la guerre I avait dit Daisy.

Et Mâo songeait:

— Je suis pour eux un objet de raillerie ! Mais non, ils ne s'occupaient pas d'elle.

André l'avait oubliée, comme son drapeau, comme son pays, comme tout ce passé d'honneur qui, autrefois, le rendait si digne de tendresse... Et dans l'ardeur de sa nature méridionale, prompte aux coups de tète, aux décisions violentes, Mâo avait plus de haine pour

cette indifférence d'André que pour le cynisme de Daisy.

C'est de sa main qu'elle aurait voulu les punir. Elle rêvait cela : l'apparition subite au milieu de leur lune de miel. Elle les surprendrait, le soir, sur une terrasse, en face de la mer, ou peut-être à Venise, allongés à côté l'un de l'autre dans une gondole, et elle leur dirait : « Vous ne m'attendiez pas? » Elle frapperait André, lui tout seul. Il valait mieux que l'autre vécût pour se souvenir et pour pleurer. Gela faisait la vengeance plus complète. Et dans la nuit, où, assise sur ses oreillers, Mâo combinait ses plans, exécutait ses résolutions tragiques, l'hallucination de la jeune fille était si présente, qu'il lui arrivait de parler tout haut aux deux absents, de lever le bras dans un geste meurtrier.

Elle avait bien songé à aller trouver son père et à lui dire :

— André n'est pas seulement un déserteur, il est traître à ta fille.

Mais il répugnait à sa nature fière de faire l'aveu de cet abandon et aussi, elle ne voulait confier à personne le soin de la venger. Elle

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dépérissait pourtant, minée par l'insomnie et par la fièvre ; et, le soir, quand elle s'asseyait en face de son père, elle ne trouvait pas la force de babiller comme de coutume. Les repas se passaient en silence; pour la première fois, il y avait un secret entre eux.

Le colonel devinait les causes de cette mélancolie. Lui aussi, depuis des années, il vivait dans la psnsée qu'un jour André serait son gendre. Gomme soldat, il estimait les brillantes qualités militaires du jeune capitaine. Gomme père, il l'avait distingué entre tous les hommes de son âge. Et si jamais il n'avait prononcé un mot qui pût éclairer Mao, sur ses désirs, c'est qu'il voulait laisser à cette enfant adorée, la pleine liberté de son choix.

Mâo ne soupçonnait point cet état d'esprit. Ainsi que toutes les amoureuses, elle n'imaginait point que son secret lui eût jailli des yeux malgré elle, et elle eut un saisissement de surprise le jour où son. père lui dit un mot d(i ces projets.

Ils venaient de se lever de table, et, à l'ordinaire, elle s'était assise, avec un ouvrage de

broderie, à côté du grand fauteuil où le colonel fumait en buvant le café.

Il la regarda soudain avec une tendresse attristée et dit :

— Mâo, pourquoi donc est-ce que tu ne mets plus jamais de fleurs à ton corsage, ni dans tes cheveux?

Elle essaya de rire et répondit:

— Mon colonel, c'est parce que je deviens vieille.

Il secoua sa tête grise.

— Ma petite Mâo, c'est parce que tu as du chagrin.

Elle baissa les yeux sur son ouvrage.

— C'est bien possible.

Mais il lui mit la main sur le bras, arrêta l'aiguille.

— Pourquoi donc est-ce que tu ne m'en parles pas?

— Bah! fit-elle en se dégageant. Il y a bien assez de gens comme cela qui viennent vous faire des rapports sur des choses qui vous ennuient.

Mais le père était décidé à ne point se contenter de défaites.

36S TOUT POUR l'honneur

— Dis plutôt, ma petite Mâo, que je n'ai pas su gagner la confiance de ton cœur.

Elle releva la tête et ses yeux étaient pleins de reproches.

Mais il continua :

— Oui, oui... je sais bien que je ne me trompe pas. Un père, c'est toujours un homme. Et il y a des choses qu'on ne confie qu'à une maman.

Des larmes montèrent aux paupières de Mâo et s'arrêtèrent dans ses cils.

— Parle tout de même, ma chérie. Je tâcherai de comprendre. Et puis, tu le sais bien... ta mère, elle est toujours là... entre nous.

Mâo laissa rouler son ouvrage sur le tapis, et se jetant sur l'épaule de son père elle cacha son visage dans son cou.

D'un bras il la tenait, enveloppée, et de l'autre main il flattait doucement ses cheveux.

— Es-tu sûre, dit-il, que je n'ai pas deviné ton secret?

Et comme il la sentait frémir, il fit sans nommer André :

— Tu l'aimais?

Un sanglot lui répondit, si profond que ses

sourcils se froncèrent. Mais tout de suite Mâo s'arracha de son étreinte; elle ne pleurait plus, ses yeux étaient brûlants et secs.

Elle prononça :

— Et je lui ai fait l'aveu de mon amour... Certes, il ne songeait pas à lui adresser des

reproches. Pourtant, il dit avec une douceur triste :

— Vous étiez fiancés?

Elle fit « oui » de la lete.

— Pourquoi ne m'avais-tu pas prévenu?

Elle ne détourna pas les yeux, n'ayant rien

à cacher de sa pensée.

— Hélas I mon cher père, c'est par tendresse que j'ai retardé cet aveu. Je voulais du temps pour te préparer à la nouvelle. Je t'avais tant dit: « Jamais je ne te quitterai...; je passerai ma vie, à côté de toi, » que la honte m'a prise quand j'ai senti que j'appartenais tout entière à cet amour et que je n'avais plus la force de lutter contre mon égoïsme.

Il savait bien que jamais elle n'avait menti de sa vie, et il ne put s'empêcher de sourire en la regardant.

— Gomme tu as eu tort, ma petite Mâo. T'imaginais-tu vraiment que j'aurais consenti jamais à ce sacrifice que rêvait ton innocence? Les femmes ne sont pas plus faites que les hommes pour vivre seules... j'en ai fait l'épreuve...

Elle l'interrompit et dit avec ardeur :

— Mais loi, tu ne seras jamais seul, car maintenant c'est fini, je ne te quitterai plus.

Il lui prit la main :

— Ma petite Mâo, tu as toute ta vie devant toi; tu as du temps pour oublier, pour te consoler. Laissons passer ces mauvaises heures, et pardonne si tu peux...

Mais elle prononça résolument:

— Jamais. Je n'ai pas en moi la force de l'oubli. Il me semble que toute ma vie je me regarderai dans une glace qui est brisée, où il a jeté une pierre. J'ai pleuré et j'ai prié. J'ai imploré cette grâce du pardon, elle n'est pas venue. Je ne la demande plus, je n'en veux pas.

Elle baissa soudain la voix ot dit avec une espèce de honte ;

— Mon cher père, il faut que vous me

connaissiez telle que je suis: je hais aussi fort que j'aime. J'ai regretté tous ces jours-ci de n'être pas une fille du peuple. Je me serais mise à sa poursuite, je l'aurais retrouvé... je l'aurais frappé. Cette joie-là m'est interdite, mais ne m'ôtez pas du cœur l'espoir qu'on le retrouvera. Il sera jugé, et derrière la rigueur de la sentence, il sentira votre colère paternelle et ma vengeance.

Le colonel se leva.

— Ma chère enfant, dit-il, ta colère ne me choque pas. Et peut-être qu'au fond, dans sa fougue de jeunesse elle est plus généreuse que cette indulgence où l'expérience achemine les gens de mon âge. Tu ne veux pas croire que la trahison et la lâcheté morale soient la règle, et l'honnêteté l'exception. Dans le cas particulier d'André, ma désillusion est aussi forte que la tienne. C'est pour cela que je souhaite de ne jamais le retrouver sur ma route, car j'aurais à le juger, et je le devrais faire, sans passion, au seul point de vue de la discipline, dans l'oubli de ma rancune personnelle et de son infamie envers toi. Notre haine légitime ne doit rien ajouter à ma

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rigueur. Et pourtant ma chérie, je ne suis qu'un homme. Si tu m'aimes, prie Dieu que cette dernière épreuve me soit épargnée.

Mâo mit les bras au cou de son père.

— Comme je voudrais, dit-il, demeurer auprès de toi et te tenir compagnie. Mais il faut que j'aille au corps. Sois bien raisonnable et, pour l'amour de moi, cache les mauvaises idées qui te hantent.

Mâo s'efforça de sourire et elle le conduisit jusqu'à la porte

Elle travaillait depuis une heure, pensive, au coin de la cheminée, quand elle entendit sonner. Tout de suite elle appela sa femme de chambre.

— Je ne reçois pas, dit-elle. Si c'est une visite, répondez que je suis à la promenade.

La fille de service rentra tenant une carte dans ses mains.

— Mademoiselle, c'est le capitaine Renoir. Il insiste pour être reçu.

Mâo sentit que tout son sang lui affluait au cœur, un brouillard passa sur ses yeux. Pourtant, elle eut la force de dire :

— C'est bien. Introduisez-le.

Il entra.

Elle n'eut pas la force de se lever. Elle était demeurée assise près de la cheminée, avec sa dentelle dans les doigts.

Il s'arrêta loin d'elle, salua, avec un respect tremblant :

— Mademoiselle...

Et sur le vague signe qu'elle lui fit, il s'assit en face de la jeune fille.

Il reprit:

— Excusez-moi, mademoiselle, d'avoir ainsi forcé votre porte. Mais, je savais que je vous trouverais seule, et je voulais vous voir.

Il s'interrompit, le souffle lui manquait et peut-être il espérait que Mâo lui répondrait un mot, l'encouragerait d'un geste. Mais elle demeura enfermée dans son silence glacé, les paupières abaissées sur son ouvrage.

Il continua :

— Je ne viens pas vous apporter l'explication d'une conduite qui, sans doute, m'a perdu dans votre estime. . Les circonstances sont telles que je ne puis prononcer le mot qui me justifierait à vos yeux. J'accepte d'avance le mépris de mes chefs, — de votre père.

Je ne puis me résigner au vôtre. Et, si inutile quesoit sans cloute cette démarche, je me la suis permise comme un recours suprême...

Il ajouta tout bas :

— ... Peut-être comme une récompense de mon sacrifice.

Elle leva les yeux et pour la première fois le regarda en face.

— Que voulez- vous dire?

— Je fais appel à votre souvenir et à votre cœur. Vous connaissez tous mes défauts et aussi vous savez les efforts que j'ai faits pour vivre en honnête homme. Même il y a eu un temps où vous en avez été touchée. Vous avez lu en moi comme dans un livre ouvert, et, à toutes les pages de ma vie, vous avez trouvé votre nom. Or, du jour au lendemain, cette chaîne de loyauté paraît rompue. Un homme en qui vous aviez bien voulu... laissez-moi dire aimer des qualités d'élégance morale, semble commettre une série de fautes impardonnables et stupides. Sa conduite ne peut s'expliquer que par un aveuglement, je ne dis pas seulement des sens, mais de la raison ; des indifférents

ou des jaloux le montrent au doigt, mais vous, est-ce que vous ferez chorus avec eux ? Est-ce que votre cœur, sinon votre esprit, n'hésite pas à condamner ? Est-ce que vous ne vous demanderez pas si vous n'êtes point victime d'une apparence? Est-ce que vous serez aveugle à celte angoisse qui me cloue là, muet, sous le mépris de vos yeux, quand peut-être je commence seulement à être digne de votre amour. Mao répondit :

— Si je comprends bien, c'est un acte de foi que vous me demandez.

11 répéta :

— Soit... un acte de foi.

Mais Mao prononça d'une voix grave :

— La foi ne va pas sans l'amour. Or, le mien est mort. Et vous en appelez vainement à mon cœur de tout ce que ma raison me conseille contre vous. Mon cœur ne répond plus...

— Mâo I

Elle eut un sursaut sans qu'il pût distinguer à cette minute de trouble, si c'était de la tendresse ou do l'horreur qui la faisait frémir.

— Non, dit-elle, il ne répond plus. Et, il y a une heure, si vous aviez été là, vous m'auriez

entendue supplier mon père de vous faire poursuivre et de vous traiter comme un lâche.

Elle s'arrêta stupéfaite. Quelque chose comme une lueur de joie avait passé dans les yeux d'André.

Il tomba à ses genoux.

— Ah I soupira-t-il, ne vous trompez pas plus longtemps. Nos tendresses ne nous sont pas devenues indifférentes. Vous vous souviendrez !... vous aurez pitié de moi... vous comprendrez... car vous ne me détesteriez pas tant, si vous ne m'aimiez plus.

Tandis qu'il parlait, elle sentait remonter en elle des attendrissements anciens. Il lui sembla que sa gorge s'étranglait, puis qu'un nuage passait sur ses yeux. Une seconde ses prunelles se fermèrent. Quand elle les rouvrit André était toujours à ses genoux mais il lui parut transfiguré... Il avait repris pour elle son visage d'autrefois. Et elle dut lutter contre un vertige, pour ne point entourer de ses bras cette tête si chère.

— Hélas I dit-elle, si vous ne voulez point parler, où cet amour vous mènera-t-il?

Oh 1 comme il la regarda avec ardeur et

comme elle sentit que son cœur avait raison de céder.

Il répondit avec un profond soupir :

— A ceci ; Je puis vous rendre votre parole, je puis vous dire que s'il me faut rentrer dans Tombre, je le fais sans avoir démérité de vous, je puis vous dire en cette dernière rencontre, que ce qui avait été une seconde l'espérance de ma vie, en sera la consolation.

Mao ne contint pas plus longtemps le bouleversement de son cœur, elle saisit les deux mains qu'André tendait vers elle, et dit avec passion :

— Que me parlez-vous de rupture, de parole reprise... Gomme si vous ne sentiez pas que je suis enchaînée à vous pour toujours. Je vous aimais même dans cette abjection où l'on m'assurait que vous étiez tombé. Non, mon ami, vous n'avez pas besoin de me fournir de preuves pour que je vous croie, pour que je vous rende un amour que je ne vous ai jamais ôté. Mais devant la sincérité de cet aveu, ne vous fcrez-vous point violence vous-même, ne sacrifierez- vous pas à notre bonheur les motifs qui causent votre silence, les motifs que je ne

vous demande pas, mais que d'autres que moi ont le droit de connaître.

La figure d'André exprimait tout ensemble l'ivresse du bonheur et une affreuse souffrance.

— Ah! dit-il, arrêtez-vous I Et si vous voulez que je garde ma force, ne me dites pas trop que vous m'aimez , que vous souffrirez avec moi, que je vous entraîne dans mon sacrifice. J'ai la bouche scellée, le vertige d'amour qui me la ferait ouvrir me rendrait du même coup indigne de vous.

Mâo se leva :

— Suivez-moi, dit-elle.

Son air était étrange, ses yeux brillaient d'un surprenant éclat. Elle semblait allégée par quelque force surnaturelle. Ils traversèrent plusieurs pièces et entrèrent dans une chambre où jamais André n'avait pénétré. Il comprit que c'était celle de Mâo, et son cœur trembla.

Dans un coin, il y avait sur un petit aulel une madone italienne toute vêtue et chargée de bijoux. Une lampe brûlait à ses pieds; beaucoup de fleurs l'entouraient.

Mâo s'agenouilla devant l'autel. Et vers

l'image pieuse elle leva ses 3^eux où brillait comme un reflet de cierge.

— 0 Marie, dit-elle avec une ferveur ardente, nous venons à vous dans notre grande douleur. L'un et l'autre, nous avons besoin de forces pour supporter une épreuve qui nous écraserait, tous seuls. Nous ne venons pas vous demander la joie, mais le courage de souffrir. Vous qui avez eu un cœur de femme, ô Vierge, enseignez -nous que certaines tendresses peuvent vaincre la mort, en souvenir de votre Assomption, ô Vierge I...

Derrière elle, André se tenait debout la tête inclinée. Et au moment où sa prière fmie, Mao cachait une seconde son visage dans ses mains, il murmura avec elle :

— Amen !

Après avoir quitté Mao, André se rendit à la caserne.

A un imperceptible mouvement du sergeni qui commandait le corps de garde, il vit que la nouvelle de son absence irrégulière s'était répandue dans le régiment, et son cœur se serra.

Un secrétaire passait avec une pile de registres sous le bras.

TOUT POUR J/IIONNLUR 381

— Où est le colonel?

— A son bureau, mon capitaine.

Et celui-là aussi se détourna dans le dos d'André, tandis qu'il traversait la cour.

Le jeune homme la voyait d'avance, cette petite pièce décorée de papier vert, toute garnie de casiers, où le colonel travaillait derrière un grand bureau. Il avait dans l'oreille le timbre de voix profond dont le colonel criait :

— « Entrez ! »

Que de fois il avait poussé cette porte avec joie, sachant d'avance qu'à sa vue, un sourire affectueux passerait dans la moustache grise du père de Mao. Mais cette fois comment serait-il accueilli, comment supporterait-il l'inquisition de ces yeux injustement sévères? 11 entra résolument.

Le colonel achevait: d'écrire une lettre ; il tarda un instant à lever la tête. Mais quand, tout d'un coup, il vit devant lui le capitaine Renoir, sa surprise fut si forte qu'il ne put réprimer un tressaillement.

Puis, fronçant les sourcils : •

— Ah I vous voilai fit-il d'une voix rude. Qu'est-ce que vous venez faire ici?

André répondit avec fermeté.

— Mon colonel, je viens me constituer prisonnier. ^

Le calme de son attitude acheva d'irriter M. Jourdan :

— Ahl ah! Alors elle est finie, votre lune de miel? et votre dame aux cheveux jaunes vous a signifié votre congé? Vous n'étiez pas de force? Il aurait fallu vous refaire au retour d'un voyage. ,

André pâlit, mais tout de même il resta mai Ire de soi. Il dit lentement :

— Mon colonel, si coupable que je vous paraisse, je viens moi-même au-devant de la punition. A ce titre, je vous supplie de me ménager.

Mais le vieux soldat le toisa des pieds à la tête. Il dit avec mépris :

— Je ne vous sais aucun gré de cette démarche, vous auriez pu me l'épargner Je vous croyais plus de réflexion, plus de suite dans les idées. Lorsqu'oa est une fois entré dans l'infamie, il faut aller au bout. Il y a presque de la lâcheté à reculer comme vous faites. Vous n'aviez qu'à changer de nom et à disparaître.

Votre inutile repentir nous éclabousse tous, vos soldats, vos camarades, vos supérieurs, votre chef qui vous avait distingué, qui vous avait ouvert son affection.

André préférait cette colère à l'accueil glacial qu'il avait craint. Il prononça :

— Mon colonel, le coupable fuit la justice, les innocents la recherchent, alors môme que par erreur elle ne leur réserve qu'un châtiment...

Le colonel l'interrompit avec violence :

— Quelle erreur?

Puis frappant la table avec son poing :

— Mais, sacrebleu I si vous êtes injustement soupçonné, produisez vos preuves!

— Mon colonel, je ne puis vous dire qu'une chose, qui ne servira guère à ma défense, car je désire qu'il n'en soit pas fait mention dans mon interrogatoire. Je vous avais adressé une demande de permission, je croyais qu'elle était parvenue entre vos mains...

— Mais il n'y en a pas traces ?

— Je le sais. La personne que j'avais chargée de la faire parvenir jusqu'à vous l'a détruite. Elle en a fait l'aveu, devant un officier

dont il me serait facile de requérir le témoignage.

— Citez-le!

— Je ne le citerai pas, car cet incident est lié à tous les événements sur lesquels je suis décidé à garder le silence.

Le colonel respira bruyamment. Gttte obstination, dont il ne devinait pas la cause, réveillait sa colère.

Il dit avec brusquerie :

— Vous savez à quelle condamnation vous vous exposez?

— Oui, mon colonel.

M. Jourdan fit un geste qui voulait dire : En ce cas, c'est votre affaire. Pourtant il ne pouvait se désintéresser tout d'un coup de la destinée de ce jeune homme dont un instant il avait pensé faire son fds. Il eut la vision d'André et de Mâo sur la falaise de Tancarville. Le capitaine tendait la main à la jeune fille, sous prétexte de l'aider à gravir les pentes et ce jour-là, le colonel avait eu la certitude qu'une de ses espérances les plus chères était tout près de devenir une joie réelle. Puis il se souvint de l'entretien qu'il avait eu deux

TOUT POUR l'honneur o8d

heures auparavant avec sa lîlle. Il avait trop vécu pour être dupe de cette innocente colère qui demandait une vengeance. Gomme Mâo allait souffrir de toutes les tristesses que le jugement et la condamnation d'A.ndré réservaient à sa tendresse. Et au lieu de s'irriter à la pensée qu'André avait parlé d'amour à Mâo et reçu ses aveux, inexplicablement, le colonel sentit sa pitié s'émouvoir, pour ce jeune homme qui était là devant lui, les dents serrées, prisonnier de quelque serment.

D'autre part, il se souvenait de tout ce passé d'irréprochable vaillance, qui faisait à André presque une légende de gloire, parmi les jeunes officiers de sa génération. Jamais celui-là n'avait été un homme de jeu ni de plaisir, il s'était enfermé dans sa chambre de lieutenant pour apprendre les langues orientales, tous les dialectes arabes et les patois du Sud. Quand il s'était senti armé pour la lutte active, il n'avait eu de cesse qu'on l'eût mis comme il disait « dans le sentier de guerre ». Les rapports qu'il avait apportés de ses expéditions témoignaient d'une singulière maturité de jugement. Gomment admettre que tant d'énergie

et d'honneur eussent chaviré tout d'un coup ? Évidemment l'histoire était obscure. Il y avait un secret qu'André n'osait révéler, môme pour se défendre.

Et avec l'indulgence où aboutissent tous les hommes qui savent la vie, le colonel songeait : « Il est revenu du Sud épuisé. Qui sait s'il a agi avec une responsabilité parfaite? Le soleil nous renvoie bien anémiés ceux qu'il ne surexcite pas jusqu'au délire. »

Donc, sa voix et son visage s'adoucirent tout d'un coup, et il dit :

— Mon pauvre enfant, je ne puis me décider à vous considérer seulement comme un subalterne qui a failli à son devoir. Notre amitié ancienne est entre nous... Vos parents, et...

Il s'arrêta une seconde, comme si le mot qu'il avait à prononcer lui coûtait; puis, se décidant :

— ... Et ma fille.

André tressaillit.

— Oui... Mao m'a tout conté. Elle m'a dit où vous en étiez avec elle, et je ne sais vraiment si je souifre plus, à cette heure, comme votre colonel ou comme votre père.

Les mains d'André se crispèrent :

— Mon colonel, fit-il, épargnez-moi. Je suis sans force contre votre bonté.

M. Jourdan ne le quittait pas des yeux, il s'écria :

— Alors, parle, malheureux, fais-moi ta confession, pendant qu'il en est temps encore! Hélas I depuis le temps que je vis, j'ai appris à connaître la faiblesse de l'homme.

Mais le capitaine hocha la tête.

— Mon colonel, dit-il, je vous le jure ici sur les souvenirs que vous venez de me rappeler, je n'ai contre moi que la nécessité morale de me taire. Je sais que mes juges ne pourront s'en remettre à ma parole, mes actes et non mes intentions me condamneront. Dans cette extrémité, la bienveillance que vous venez de me témoigner pour la dernière fois, m'est une consolation.

Une seconde, les deux hommes se turent. Puis le colonel prononça :

— Je n'insiste plus, capitaine Renoir, vous serez jugé comme vous le désirez. Je tiens, moi aussi, à vous déclarer, dans cette dernière rencontre intime, que l'affront que vous avez

388 TOUT POUR l'iio.nneur

fait à ma fille n'aura aucune influence sur mes décisions. Ce n'est pas un père, c'est un supérieur hiérarchique qui vous condamnera.

Puis, comme André baissait la tête, le colonel ajouta :

— Vous allez vous retirer chez vous, et jusqu'à nouvel ordre de ma part, vous y demeurerez aux arrêts de rigueur.

En rentrant dans son appartement, André sentit son cœur se serrer. Le vestibule, toutes les pièces étaient encombrées de caisses et de cantines — les bagages de son expédition dans le Sud. Tout le reste de la demeure rappelait au capitaine son passé, ses années de jeunesse active et heureuse.

Les murailles et les meubles étaient tendus de cette étrange étoffe tissée par bandes, en poil de chameau, dont les nomades font des sacs et des tentes. Des cornes de mouflon et d'antilope soutenaient des trophées d'armes ; il y avait par terre, sur les tapis, des peaux de panthère et de lynx. Chacun de ces coups de fusil avait pour André son histoire. Puis, c'étaient les livres, les atlas tant feuilletés; —

les veillées laborieuses, à côté des hardies expéditions de plein air.

André résolut de s'enfermer au bout de l'appartement dans sa chambre, loin de toutes ces images et de tous ces souvenirs. Il décida qu'il travaillerait jour et nuit à la rédaction de son mémoire. Il comptait sur la fatigue de ce travail et sur les efforts d'attention qu'il exigerait pour empêcher sa pensée de s'arrêter sur des sujets qui le faisaient souffrir. Et aussi bien son angoisse trouva-t-elle un soulagement dans cette besogne. Il lui sembla vraiment qu'il recommençait son voyage, étape par étape. Il était en route avec Le Croizic. Il revoyait au-dessus de sa tête les nuits étoilées. Il entendait la petite flûte des guides, les sonnailles des dromadaires. Gomme l'air était pur ! l'espace était illimité I et ce que l'on avait devant soi, c'était l'espérance.

Il était depuis huit jours attelé à sa besogne, quand il reçut la visite d'un de ses chefs, le commandant Fortin. Il était chargé de Tinstruction de l'affaire. ^

Intérieurement, André regretta qu'on eût choisi cet officier comme rapporteur. C'était un

gros homme épais d'esprit et de corps. Ses mésaventures d'écuyer maladroit et poltron avaient vingl fois égayé le régiment. André se souvenait d'en avoir fait tout le premier gorge chaude. De son côté, le commandant Fortin n'aimait pas ce jeune capitaine, toujours détaché du corps, et dont l'avancement lui donnait de la jalousie. Tant que M. Renoir avait été couvert de la bienveillance de son colonel, le commandant Fortin avait contenu son humeur. Mais les circonstances actuelles ne l'obligeaient plus à la dissimulation. Dès les premiers mots, André s'aperçut que le rapporteur n'avait pas oublié les anciens quolibets de son subordonné et que sa malveillance était flagrante. D'ailleurs, l'entrevue fut courte.

— Vous savez, dit le commandant, quels aits vous sont reprochés? Quelles explications

avez- vous à me fournir?

André répondit :

— Aucune, mon commandant...

Il dit cela si sèchement que son supérieur se leva brusquement, la colère aux joues. -— C'est parfait I cela simplifiera ma besogne.

Il tournait déjà les talons pour sortir, quand il se ravisa :

— A propos ? Lequel de vos camarades choisissez-vous comme avocat?

André dit avec indifférence :

— Je ne veux pas être défendu.

Cette phrase acheva d'irriter le commandant Fortin.

— Je ne vous demande pas ce que vous voulez... On vous nommera un avocat d'office.

Le capitaine s'inclina.

— Je m'en rapporte là-dessus à mon colonel. Toutefois, il ajouta :

— Quand passerai-je devant le Conseil ?

— Dans trois jours...

André dit à demi-voix, comme pour soi :

— C'est juste le temps qu'il me faut pour achever mon mémoire.

Ce même jour, Glaire, convalescente et assise au soleil près de sa fenêtre ouverte, reçut une lettre de Lyon.

— Ah ! fit-elle, c'est de Mao. Tout le monde ne m'a donc pas oubliée...

Elle tournait l'enveloppe entre ses mains qui tremblaient. Elle n'osait l'ouvrir. Alors, elle murmura avec découragement :

— Non, je n'ai plus la force de vivre... Et ses yeux s'emplirent de larmes.

La lettre disait :

« Ma chère petite Claire, » Voilà des semaines et des semaines que je

suis sans nouvelles de toi. Je n'ai pas osé te récrire, après que tu as laissé ma dernière lettre sans réponse. Je ne trouvais pas de mots pour te consoler de cette rupture, où je sentais bien que tu enterrais ton bonheur.

» Et même, peut-être j'aimais mieux ne pas savoir quel motif douloureux avait mis fin à ton rêve.

y> Je ne t'aurais point troublée dans ce silence où tu veux faire retraite, si le malheur qui t'a frappée n'était pas sur le point de fondre sur moi. Je t'ai confessé ma tendresse pour ton frère, tu as été le témoin de nos aveux, tu as mis sa main dans la mienne.

» Il ne la retire pas, mais tout de même il ne me la tend plus.

» Il me dit qu'il faut renoncer à tout ce que nous avons rêvé, parce qu'aux yeux du monde il n'est plus digne de moi.

» Sais-tu ce qu'on lui reproche? Il est sorti de France sans permission. Des gens l'ont rencontré à Paris avec Daisy. Ils ont donné à entendre que, fou d'amour pour elle, il avait oublié son devoir.

» Je suis sûre qu'il pourrait se justifier d'un

mot. Il m'a dit qu'il n'était pas coupable envers moi, et je l'ai cru sans serment.

« Mais ses chefs, ni mon père ne peuvent le traiter avec la même indulgence tendre. Il est perdu pour moi, s'il contiime à se taire.

^) Je n'accepterai pas qu'il se sacrifie sans avoir tout tenté pour le sauver.

» Et alors, ma chérie, dans l'égoïsme de mon amour, j'ai songé à toi. Je me suis dit : elle qui a tant souffert et dont les joues sont encore mouillées de larmes, elle comprendra mon angoisse. Elle aura pitié de moi. Si elle sait le mot qu'il refuse de prononcer et qui peut nous sauver tous les deux, elle le dira.

» Il faut que je puisse venir trouver mon père pour lui dire : « Je vous avais juré qu'il » était digne de vous et de votre fdle ; voilà » ma preuve. »

y> Pardonne-moi, ma chérie, de venir l'entretenir ainsi d'un sujet qui peut raviver ta douleur. Mais c'est de ton frère qu'il s'agit et de moi, que tu as toujours traitée comme une sœur.

» Si tu peux répondre, fais-le de suite. Je

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vis dans l'angoisse de quelque aventure irréparable.

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