NUIT TOMBANTE
Vois le soir qui descend calme et silencieux.
Septentrion, delta de soleils, dans les cieux
Écrit du nom divin la sombre majuscule ;
Vénus, pâle, éblouit le blême crépuscule ;
Traînant quelque branchage obscur et convulsif,
Le bûcheron convoite en son esprit pensif
La marmite chauffant au feu son large ventre,
Rit, et presse le pas ; l'oiseau dort, le bœuf rentre.
Les ânes chevelus passent portant leurs bâts ;
Puis tout bruit cesse aux champs, et l'on entend tout bas
Jaser la folle avoine et le pied-d'alouette.
Tandis que l'horizon se change en silhouette
Et que les halliers noirs au souffle de la nuit
Tressaillent, par endroits l'eau dans l'ombre reluit.
Et les blancs nénuphars, fleurs où vivent des fées.
Les bleus myosotis, les iris, les nymphées.
Penchés et frissonnants, mirent leurs sombres yeux
Dans de vagues miroirs, clairs et mystérieux.
Nuit, tu me fais l'effet ce soir, ô nuit glacée,
D'avoir quelque mauvaise et lugubre pensée ;
Tu t'avances sans lune, et sans souffle, et sans bruit ;
Est-ce donc que tu veux trahir, ô sombre nuit,
Et saisir brusquement dans l'ombre et, toi qui lâches
Tous les êtres méchants et tous les êtres lâches.
Livrer à quelque bec noir, sinistre, enflammé.
L'oiseau qui dort, et qui, confiant, l'œil fermé.
Son aile recouvrant sa tête délicate.
Tient le tremblant rameau du bon Dieu dans sa patte ?
23 mai 1855.