LA FIN DES MONDES
Cette création, qui nous semble immortelle,
Meurt ; mais comment naît-elle et comment finit-elle ?
Oh ! quel œil sombre a vu des mondes expirer ?
Vers le cloaque noir qui doit les engouffrer
Ils voguent presque éteints ; ils descendent, ils roulent ;
Des flots d'éternité sur leurs orbes s'écroulent.
Et l'agonie affreuse en ses exhalaisons
Engloutit lentement leurs vagues horizons.
Ils passent effrayants dans des lueurs livides ;
Ils semblent, dans l'horreur des immensités vides,
Des coques de vaisseaux monstrueux dérivant
Sous on ne sait quel fauve et lamentable vent.
Des crânes de géants, des têtes foudroyées ;
Leurs sinistres rondeurs flottent, demi-noyées ;
L'impulsion qui prend ce qui n'est plus vivant
Et qui chasse la larve et la cendre en avant
Pousse vers le néant ces tragiques méisures ;
Ils perdent, comme on perd le sang par ses blessures.
Les éléments de 1 être en dissolution ;
La mort blême sur eux plane, sombre alcyon ; Et, dans l'obscurité qui, sous l'immense brume. Les couvre de la noire et formidable écume. Comme des naufragés qui de l'esquif profond. Pâles, l'un après l'autre à la nage s'en vont. Le temps, le jour, l'espace, et la forme, et le nombre Quittent lugubrement ces épaves de l'ombre.
Ne vous croyez ni grand, ni petit. Contemplez.
Asseyez-vous le soir sous les cieux étoiles.
Sur le penchant d'un mont, près de la mer profonde.
Voyez s'évanouir les écumes sur l'onde ;
Voyez sortir des flots les constellations ; Regardez trembler l'algue et fuir les alcyons ; Écoutez les bruits sourds qu'on entend dans cette ombre ;
De vos ans écoulés rappelez-vous le nombre ; Laissez votre âme, en deuil de la fuite des jours. Se tondre au souvenir de vos jeimes amours ;
Pleurez, tandis que l'eau murmure sur la grève ; Et puis songez à Dieu, qui regarde et qui rêve, Toujours clément, toujours penché, toujours veillant,
A Dieu qui, du même œil égal et bienveillant. Voit la comète ouvrant sa flamboyante queue Et l'humble oiseau Derdu dans l'immensité bleue.
28 juillet 1846.