‹ Toute la lyreChapitre 40 sur 79 · NUIT · texte numérisé non relu

NUIT

Le ciel d'étain au ciel de cuivre Succède. La nuit fait un pas.

Les choses de l'ombre vont vivre.

Les arbres se paident tout bas.

Le vent, soufflant des empyrées, Fait frissonner dans l'onde, où luit Le drap d'or des claires soirées.

Les sombres moires de la nuit.

Puis la nuit fait un pas encore.

Tout à l'heure, tout écoutait.

Maintenant nul bruit n'ose éclore ; Tout s'enfuit, se cache et se tait.

Tout ce qui vit, existe ou pense.

Regarde avec anxiété S'avancer ce sombre silence Dans cette sombre immensité.

LA NATURE i43

C'est l'heure où toute créature Sent distinctement dans les cieux.

Dans la grande étendue obscure.

Le grand Être mystérieux !

Dans ses réflexions profondes.

Ce Dieu qui détruit en créant, Que pense-t-il de tous ces mondes Qui vont du chaos au néant ?

Est-ce à nous qu'il prête l'oreille ?

Est-ce aux anges ? Est-ce aux démons ? A quoi songe-t-il, lui qui veille A l'heure trouble où nous dormons ?

Que de soleils, spectres sublimes.

Que d'axes à l'orbe éclatant, Que de mondes dans ces abîmes, Dont peut-être il n'est pas content !

Ainsi que des monstres énormes Dans l'océan illimité, Que de créations difformes Roulent dans cette obscurité !

L'univers, où sa sève coule, Mérite-t-il de le fixer ?

Ne va-t-il pas briser ce moulCj Tout jeter et recommencer ?

Nul asile que la prière !

Cette heure sombre nous fait voir La création tout entière Comme un grand édifice noir.

Quand flottent les ombres glacées.

Quand l'azur s'éclipse à nos yeux.

Ce sont d'effrayantes pensées Que celles qui viennent des cieux.

Oh ! la nuit muette et livide Fait vibrer quelque chose en nous !

Pourquoi cherche-t-on dans le vide ? Pourquoi tombe-t-on à genoux ?

Quelle est cette secrète fibre ?

D'où vient que, sous ce morne effroi.

Le moineau ne se sent plus libre.

Le lion ne se sent plus roi ?

Questions dans l'ombre enfouies !

Au fond du ciel de deuil couvert.

Dans ces profondeurs inouïes, Où l'âme plonge, où l'œil se perd,

Que se passe-t-il de terrible Qui fait que l'homme, esprit banni, A peur de votre calme horrible, O ténèbres de l'infini ?

L'aube est moins claire, l'air moins chaud, le ciel moins pur;

Le soir brumeux ternit les astres de l'azur.

Les longs jours sont passés ; les mois charmants finissent.!

Hélas ! voici déjà les arbres qui jaunissent !

Comme le temps s'en va d'un pas précipité !

Il semble que nos yeux, qu'éblouissait l'été.

Ont à peine eu le temps de voir les feuilles vertes.

Pour qui vit comme moi les fenêtres ouvertes. L'automne est triste avec sa bise et son brouillard. Et l'été qui s'enfuit est un ami qui part. Adieu ! dit cette voix qui dans notre âme pleure, Adieu, ciel bleu ! beau ciel qu'un soulifle tiède effleure ! Voluptés du grand air, bruit d'ailes dans les bois. Promenades, ravins pleins de lointaines voix. Fleurs, bonheur innocent des âmes apaisées. Adieu, rayonnements ! aubes ! chansons ! rosées !

Puis tout bas on ajoute : ô jours bénis et doux ! Hélas ! vous leviendrez ! me retrouverez-vous ?

L'espace est noir, l'onde est sombre Là-bas, sur le gouffre obscur.

Brillent le phare dans l'ombre.

Et l'étoile dans l'azur.

La nuit pose, pour la voile, Qu'emportent les vents d'avril, Dans l'espoir sans iin l'étoile.

Le fanal sur le péril.

Deux flambeaux ! double mystère.

Triste ou providentiel !

L'un avertit de la terre, Et l'autre avertit du ciel.

O POETE ! pourquoi tes stances favorites Marchent-elles toujours cueillant des marguerites, Toujours des liserons et toujours des bleuets. Et vont-elles s'asseoir au fond des bois muets, Laissant sur leurs pieds nus, lavés par les eaux pures, Ruisseler les cressons comme des chevelures ? Pourquoi toujours les champs et jamais les jardins ?

D'où te viennent, rêveur, ces étranges dédains ? Loin du buis rehaussant le sable des allées, Loin du riant parterre aux touffes étoilées, Loin des massifs que l'art a si bien su peigner, Pourquoi fuir ?

Et j'ai dit : Laisse-moi m'éloigner.

La rêverie a peur des portes et des grilles. La liberté, parmi les socs et les faucilles, Chante dans les prés verts et rit sous le ciel bleu.

L'homme fait le jardin, les champs sont faits par Dieu. nj juin 1839.

Page 1