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IMPORTUNE LES DEVINS

Les prophètes pensifs sont loin des multitudes. Loin des villes qu'emplit le tumulte et le bruit ; On sait qu'ils sont là-bas dans leurs sombres études ; Ils n'ont autour d'eux, nus au fond des solitudes. Le jour que le soleil et que l'ombre la nuit.

Nul vivant ne les suit. Que le vent souffle ou dorme, Jamais leur toit de joncs n'attire un pas humain ; Du désert morne et grand leur esprit prend la forme ; Le lion, qui parfois montre sa tète énorme. Les voit de loin rêver et passe son chemin.

Et cependant, voici ce qu'ont dit les prophètes Dont l'œil voit l'avenir et brille aux lieux sacrés : — Jusques à quand, troublés au fond de nos retraite Entendrons-nous des cris et le brtiit des trompettes Et verrons-nous s'enfuir des hommes effarés ?

14 juillet.

Ah ! prenez garde à ceux que vous jetez au bagne !

La colère devient leur sinistre compagne.

Cet homme était né bon, et le voilà méchant.

Dans ce cerveau pensif qui va se desséchant,

La conscience meurt comme expire une lampe.

L'innocence est un feu redoutable qui rampe

Et couve sous la peine injuste, et lentement

Emplit un cœur de fiel et de ressentiment.

On sent en soi grandir une fournaise infâme

Faite de ce qu'on a de plus noble dans l'âme.

Quel spectre qu'un forçat sans tache, en qui se tord

Une rage à laquelle on ne peut donner tort !

Lui, l'honnête homme, il est dans le gouffre de honte !

Vous tous, s'il peut jamais vous en demander compte,

Oh ! comme il châtiera votre exécrable erreur !

Plus il eut de vertu , plus il a de fureur.

Noircissement étrange et terrible du cygne !

N'espérez pas qu'au bagne inique on se résigne.

On attise sa haine avec toiis ses amours ;

Vengeance! on songe aux cœurs adorés, aux beaux jours,

A cet azur charmant de la vie innocente,

A la mère, à la sœur, à la femme, à l'absente.

Aux chansons, au travail probe, libre, assidu,

A tout ce paradis doré qu'on a perdu.

Aux doux petits enfants qu'avec furie on nomme.

Aux anges, — et ce ciel creuse un enfer dans l'homme.

<Xa

Un homme est innocent : son voisin le dénonce.

Gisquet, dont le sourcil facilement se fronce,

Ou n'importe quel autre Angles ou Valentin,

Fait saisir l'homme au saut du lit un beau matin ;

L'homme résiste et veut s'enfuir : mauvaises notes ;

On l'insulte, il réplique : on lui met les menottes ;

Il dit : Je n'ai rien fait ! C'est vrai : mais il a tort

De crier le plus haut n'étant pas le plus fort.

On le lui fait sentir en serrant les poucettcs.

Coupable, vous cédez : mais innocent, vous êtes

Idiot ; vous luttez, vous ruez, vous avez

La rage, quand le sang coule entre les pavés.

De croire que le juge examine et diffère.

Et que, n'ayant rien fait, on ne doit rien vous faire.

Le juge, examiner, différer ! à quoi bon ?

On entre jeune au bagne et l'on en sort barbon.

Prenez garde, c'est là le sort du réfractaire.

Vous avez ce devoir : souffrir, ce droit : vous taire ;

Être rebelle est grave ; être innocent est vain ;

Sachez que la justice est la justice, enfin,

Et vous êtes un gueux, puisqu'on vous brutalise !

La police ressemble au sable où l'on s'enlise ;

Plus on se débat, plus on enfonce ; jamais

Les grands et les heureujc qui sont sur les sommets

Ne se penchent vers ceux qu'engloutit la justice.

Tombez dans l'eau, soyez pris sous une bâtisse

Qui s'effondre, ou plongé dans quelque horrible puits.

De partout il vous vient des amis, des appuis.

Jeune, vieux, riche, pauvre et tout sexe et tout âge.

Chacun va s'emplo^'er pour votre sauvetage.

Vous êtes secouru, servi, plaint, assisté ;

I\Iais ne naufragez pas sous la société !

L'état saigne pourtant s'il perd un membre utile, Et dans un homme c'est le peuple qu'on mutile ; Ce misérable était honnête, bon et doux ; Savez-vous qu'il avait une famille, vous ? Bah ! qu'importe ? On le jette en une casemate. D'un mécanisme horrible il devient l'automate ; La chiourme le mianie en ses rudes ressorts. Debout ! réveille-toi ! Travaille ! rentre ! sors ! Tout à coup on l'embarque, on l'envoie à Cayenne, Cette bête aux regards de sphinx, aux cris d'hyène, La mer, le prend, rugit, hurle et va le cacher Derrière l'horizon, là-bas, sur un rocher. Dans une ombre où le bruit de l'homme arrive à peine. Là, tout est brume, oubli, gouffre ; un souffle de haine Vient du ciel et les flots semblent des ennemis. Là, l'espèce de crime inconscient commis Par nous tous sur ce pauvre inconnu se consomme. La nuit, spectre enchaîné, le jour, bête de somme, 1. ^a

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Il est un chiffre, il n'a pas droit même à son nom ; Il vit dans un caveau, il dort sous le canon ; Ses froids bourreaux sont là dès l'aube, et leur complice L'aurore, en se levant, travaille à son supplice. Et les captifs s'en vont labourer deux à deux Quelque affreux champ brûlé sous le soleil hideux ; En faisant des forçats, la loi fait des fantômes ; Les nuages, l'azur, les cieux, tous ces grands dômes. Leur semblent le plafond d'airain de leur malheur.

Lui, qui n'est pas faussaire, assassin, ni voleur.

Sous l'écrasant fardeau qu'il traîne, triste atome

Vaincu, stupide, il bâille et l'on verse pour baume

Goutte à goutte l'affront sur son tragique ennui ;

Une plaie effroyable et sinistre est en lui,

On la lui lave avec de l'acide nitrique.

Le code, cette hache, a pour manche ime trique.

Et ce glaive hautain s'achève en vil bâton ;

Si parfois s'accoudant, le poing sous le menton.

Fiévreux, malade, il rêve, un gourdin le réveille ;

Il a toujours un bruit de chaînes dans l'oreille.

Il est on ne sait quoi d'abject et de battu.

Un chien le flaire et gronde, un mouchard lui dit tu,

Quel sort ! labeur sans fin, pain noir, paille pourrie !.

Un jour, un bruit profond se fait dans la patrie,

La Marseillaise ailée arrive dans le vent.

Et l'on dit à ce mort : Lève-toi ! Sois vivant !

La mer courbe ses flots, la France ou\Te sa porte ;

Il revient. Il avait une femme, elle est morte I

Un fJs, on ne sait pas ce qu'il est devenu ;

Une petite fille, ange à l'œil ingénu.

Était sa joie : il voit dans la rue une femme

Oui rit, bras nus, seins nus, fleurs au front, gaie, infâme.

C'est elle.

Et maintenant la ville est en rumeur ; La Révolution, formidable semeur, Disperse aux quatre coins des cieux l'âpre colère. /\lors dans ce cœur sombre et funeste, il éclaire, il tonne dans cette âme, et cet homme n'est plus ^ )u'une sorte de gouffre en proie au noir reflux ; Dans cet infortuné le deuil immense écume. Où est donc la mitraille ? où donc est le bitume ? C'est son tour d'être horrible, il l'est : il grince, il mord. Pas de pitié. Ce juge, à bas ! ce prêtre, à mort 1 Il tue, il pille, il brûle, il massacre, il égorge.

Un innocent qu'on frappe est im bandit qu'on forge.

Paris, 28 novembre.

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Oh ! que l'homme n'est rien et que vous êtes tout. Seigneur !

O Dieu vivant, toi seul restes debout Dans la tranquillité des choses étemelles ! Le sombre aigle infini, quand il ouvre ses ailes, Plonge l'une en ton ombre et l'autre en ta clarté. L'homme est Baal, Moloch, Arimane, Astarté ; L'abjection habite avec la bête humaine. Le néant, de la fange à la cendre nous mène. Âme aveuglée, esprit éteint, cœur en lambeau, L'homme est mort bien avant qu'il descende au tombeau; Toute corruption de son vivant le ronge : L'avarice, l'orgueil, la haine, le mensonge. L'amour vénal, l'erreur folle, l'instinct bâtard ; De sorte qu'on ne sait ce qui pourrit plus tard.

Fourmilière du mal, insectes de l'abîme.

Sur nos entassements de folie et de crime,

Sur nos monceaux d'horreurs, d'échafauds, de pavois,

Nous nous dressons, pendant qu'énorme tu nous vois.

Tu regardes nos cris, nos bruits, notre démence ;

Le grand ciel est le bleu de ta prunelle immense.

De notre vie obscure usant les vils chaînons.

Sous cet œil formidable et doux nous nous traînons.

Nos splendeurs sont un feu rampant dans 1 herbe noire ;

Et, dans ces sombres nuits qu'on nomme âges de gloire.

Temps d'Alcide, d'Hermès, d'Achille, d'Amadis,

Siècle de Périclès, siècle de Léon dix.

Sur ces tas de fumier, les Athènes, les Romes,

Passent ces vers luisants qu'on appelle grands hommes.

19 août 1851.

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