ORIGINE DES DIEUX
L'homme croit avoir fait un pas dans l'inconnu Quand il met sur l'autel quelque faune cornu, Quelque dragon rampant sur des membres hybrides, Ou quelque affreux brahma dont il dore les rides ; Il croit s'être avancé bien loin dans l'idéal Lorsque par Zeus il a complété Bélial, Ou lorsqu'il a choisi pour s'en faire une idole Quelque apparition du sommeil, sombre et folle. Et qu'il s'est prosterné devant ses cauchemars. En les nommant Mithra, Neptune, Irmensul, Mai?
Est-il du moins l'auteur de ces larves ? Non, l'être En se décomposant dans l'ombre les fait naître ; Et tous ces dieux, Moloch, Jupiter, Astarté, Thor, masques de démence ou de difformité, Chacun portant son thyrse ou sa foudre ou sa bible Sont des types de nuit flottant dans l'invisible. ' )uoiqu'ils soient vils, méchants, obscènes, odieux, I lomme, tu n'as pas même enfanté tes faux dieux. O passant misérable, ô chercheur éphémère. Tu ne peux rien créer, pas même une cliimère 1
L'ombre qui t'enveloppe, ô pauvre être banni, La profondeur qui semble un mur de l'infini, L'effrayant fond brumeux d'où les visions pleuvent. Sur qui confusément les atomes se meuvent. Où l'on distingue à peine et la vie et la mort Et les linéaments mystérieux du sort.
L'immense obscurité, pleine de vagues porches Où de tous les autels tremblent toutes les torches. Où des souffles, suivis d'effacements soudains. Dessinent des enfers, des pindes, des édens, Deucalion, Pluton, Satan, Eve et sa pomme. Triste, n'accepte pas des dieux sortis de l'homme. Crois-tu donc imposer tes rêves à la nuit ? Cette grande songeuse envoie en ton réduit Ses blêmes légions d'ombre battant de l'aile ; C'est eUe qui les fait, et tu les reçois d'elle.
Et, quand un prêtre dit tout bas dans son orgueil :
— J'invente des démons qui mettent l'homme en deuil ;
Je suis le créateur suprême et soUtaire
D'un tas de spectres, honte ou frayeur de la terre.
Et le monde, stupide et morne, est sous le faix
De tous les dieux impurs et sanglants que je fais,
Fô, Dagon, Tentâtes, Vénus aux yeux funèbres ! —
La nuit qui les créa d'un pan de ses ténèbres.
Rit, et de leur noirceur a peu d'étonnement.
Le formidable ciel sait que le prêtre ment.
— Les écrivains sont tous plus ou moins des démons. Ils veulent nous ôter le Dieu que nous aimons ! Prenez garde à l'enfer ! Défiez-vous des livres ! —
Ainsi parlent avec des gestes de gens ivres, De pauvres hommes noirs, vaguement égarés. Qui sont fakirs dans l'Inde et parmi nous curés. Comme ils sont ignorants, ces chers énergumènes, Plaignons-les. Leur colère aux phrases inhumaines S'agite dans de l'ombre, et fait le triste bruit Du torrent dans sa chute et du vent dans la nuit. Un jour, terrifiant le pâtre et la vachère. Un de ces bonzes-là pérorait dans sa chaire ; Le bon bavard farouche aux longs bras, au sommet De son bahut orné d'un pigeon, écumait ; Ce rustre sombre, avec l'éloquence patoise Qui ferait rire Athène et fait trembler Pontoise, Secouait sur Satan, Voltaire et le bon sens Toutes sortes de coups de foudre paysans. C'était de quoi frémir ! Nonotte, plus de Maistre ! C'était la foi sans frein, le dogme à grand orchestre. Un sauveur menaçant qui grinçait et suait. Et Jocrisse venant secourir Bossuet.
Autour de ce hurleur formidable, les branches
Offraient leur ombre amie aux vagues ailes blanches ;
Les halliers étaient pleins de la douceur des nids
D'où sortait le rayon des bonheurs infinis ;
Les plaines étalaient la vaste paix champêtre ;
Ce Dieu que dans l'église obscurcissait le prêtre
A force de credos et de confiteors.
Le soleil le prouvait tranquillement dehors.
Mon père, doux passant qui m'a conté la chose. Était là.
Laissez-moi, car ce nom me repose.
Vous dire que mon père était un sage pur, Un de ces penseurs vrais qui, dans le monde obscur, Montrent un front serein même à l'épreuve austère. Qui cherchent le côté rassurant du mystère, Et se font expUquer l'énigme du destin Par le splendide chant des oiseaux le matin. Il était souriant toujours, jamais sceptique. Aucune bible, aucime illusion d'optique.
Ne troublaient son regard fixé sur le réeL Il était confiant dans la beauté du ciel.
Donc le digne curé faisait rage. Et les chênes,
Les ormes, qui, sans peur tremblant, grondent sans haines,
Continuaient leur grand murmm'e dans les bois ;
Une confusion de rumeurs et d'abois
S'éteignait dans les champs et venait de la ville,
Auguste apaisement des clameurs dans l'idylle *
Cette con-^/iction que donne aux cœurs l'azur. Sorte de point d'appui mystérieux et sûr, Était partout sensible, et les molles prairies Exhalaient ces parfums qu'on nomme rêveries. La clémence étemelle était visible aux yeux. Le bon curé semblait d'autant plus furieux. La foudre au poing, voyant dans Vaugirard Sodome, Sinistre, il accablait du poids du bon Dieu l'homme ; Il damnait tout, sans choix, sans trêve, sans répit.
Tout à coup un Gros- Jean quelconque interrompit, Raillant le prêtre ; ainsi parfois Pyrrhon poignarde PatouiUet à travers la blouse campagnarde :
— Si Dieu n'existait pas ?... répondez à cela !
— Il faudrait l'inventer, dit mon père.
— Voilà, S'écria le curé, j'en prends à témoin Rome Et le saint-père, un cri de l'âme !
Et le bonhomme Sut gré du cri de l'âme à mon père, lequel L'avait pris dans le diable, édition de KehL
3 mars 1877.
2i5 TOUTE LA LYRE