VISIONS
A MESURE qu'au loin s'éclipse La plaine effacée au regard, Toute une sombre apocalypse Apparaît à l'homme hagard.
Tous ces fantômes que, sans nombre, Produit le soir qui s'assombrit L'entourent et, sortant de l'ombre.
Entrent en foule en son esprit.
Noir caveau sur qui Dieu surplombe, Il rêve ce que l'on rêva. Le jour qui fuit, la nuit qui tombe, La mort qui vient, l'homme qui va.
Devant sa paupière enflammée.
Sur un fond morne et sans rayons, Comme les flots d'une fumée.
Passent les lentes visions.
2o5 TOUTE LA LYRE
La destinée à lui se montre.
Il croit entrevoir, en fuyant Les pâles spectres qu'il rencontre.
Quelque paysage effrayant.
Il songe effaré. — Tout se lève.
Tout retombe, tout a flotté. — Il ne sait plus si c'est le rêve Ou si c'est la réalité.
Puis tout prend forme, tout se range Comme en un enfer douloureux.
Et tout dans cette brume étrange Devient distinct, et reste affreux.
Il voit les fortunes humaines Comme un taillis vertigineux Où resplendit l'œil des sirènes Sous des branchages épineux.
Il plonge son regard qui brille Dans ce gouffre aux aspects mouvants.
Dans ces ténèbres où fourmille L'aveugle foule des vivants.
A travers l'ombre et ses embûches Il entend biTiire leurs voix Comme des essaims dans les ruches, Comme des oiseaux dans les bois.
Chacun travaille, — loi tracée Par Dieu même à l'homme maudit, — L'un son champ, l'autre sa pensée.
L'un creuse, l'autre approfondit.
Tous vont cherchant, aucun ne trouve.
Le ciel semble à leur désespoir Noir comme l'antre d'une louve.
Au fond d'un bois, l'hiver, le soir.
Où vont-ils ? vers la même porte.
Que sont-ils ? les flots d'un torrent.
Que disent-ils ? la nuit l'emporte.
Que font-ils ? la tombe le prend.
Un vent, comme le jonc flexible, Les courbe tous, jeunes et vieux... — Oh ! de quelle bouche invisible Souffle ce vent mystérieux ?
Toute la nature vivante Tressaille, à l'heure où le jour fuit.
Sous je ne sais quelle épouvante Qui tombe des astres la nuit.
Livrée aux mystères sans nombre.
Morne, elle voit, en frémissant.
S'ouvrir sur elle dans cette ombre L'œil de l'inconnu tout-puissant.
Oh ! quel effroi ! se reconnaître.
Sans durée et sans liberté, A la discrétion de l'être Qui se meut dans l'éternité !
Noire énigme où tout se rassemble Pour cacher le but et le mot !
On sent en bas quelqu'un qui tremble ; On sent quelqu'un qui rêve en haut.
:>.è avril 1846.