‹ Toute la lyreChapitre 58 sur 79 · CONTEMPLATION — CONSOLATION · texte numérisé non relu

CONTEMPLATION — CONSOLATION

Que la douleur est courte et vite évanouie !

Hélas ! sitôt qu'une ombre en terre est enfouie. Vers cet être éclipsé qui jadis rayonna Nul ne se tourne plus. Le premier soin qu'on a C'est de se délivrer de la mémoire chère. Dehors, ce mendiant ! L'un rit, fait bonne chère, Et dit : Buvons, mangeons, vivons ! c'est le réel. L'autre endort son regret en regardant le ciel. Admire et songe, esprit flottant à l'aventure. Et fait évaporer ses pleurs dans la nature. L'homme que le chagrin ne peut longtem.ps plier. Passe ; tout nous est bon, hélas ! pour oublier ; La contemplation berce, apaise et console ; Le cœm" laisse, emporté par l'aile qui l'isole, Tomber les souvenirs en montant dans l'azur ; Le tombeau le plus cher n'est plus qu'un point obscur. Ceux qui vivent chantant, riant sans fin ni trêve, Ont bien vite enterré leurs morts ; celui qui rêve

N'est pas un meilleur vase à conserver le deuil.

La nature emplit l'âme en éblouissant l'œil ;

Et l'araignée oubli, quand elle tend sa toile.

D'un bout l'attache à l'homme et de l'autre à l'étoile.

x8 mai 1854.

xxvn;

Une nuit je rêvais. Et je vis dans mon rêve

Une plaine sans bords pareille aux flots sans grève.

Ouverte à tous les vents comme les vastes mers.

C'était un de ces lieux inquiets et déserts Où flotte encor le bruit confus des multitudes. Où l'on sent, à travers les mornes solitudes. Aux palpitations dont frémit l'air troublé, Quelque peuple inconnu, comme une onde écoulé. Cette plaine était rousse, immense, triste et nue. Sans ime goutte d'eau pour refléter la nue ; Pas un champ labouré, pas un toit ; nul témoin. Nul passant.

Seulement, on y voyait, au loin.

De grands lions de pierre, étranges et superbes, De distance en distance isolés dans les herbes. Immobiles, debout sur des granits sculptés Qu'atteignaient les buissons par le vent agités Tous, ayant quelque fière et terrible posture. Ils semblaient, au milieu de la sombre nature I

Qui rayonnait dans l'ombre à mon œil ébloui. Écouter la rumeur d'un monde évanoui.

Qu'est-ce que ces lions faisaient dans cette plaine ? Peut-être y gardaient-ils quelque mémoire vaine. Quelque grand souvenir dans l'ombre descendu, Comme des chiens pensifs dont le maître est perdu ? Étaient-ce des rochers ? Étaient-ce des fantômes ? Peut-être ils avaient vu tomber bien des royaumes. Qui sait ? avant ces temps obscurs, profonds, lointains, Où l'histoire à tâtons perd ses flambeaux éteints, Où la tradition indistincte s'émousse.

Peut-être étaient-ils là, déjà rongés de mousse ? Peut-être l'ouvrier n'avait-il rien d'humain Oui les avait sculptés de sa puissante main ? Qui donc les avait mis seuls dans ce vaste espace l'our entendre à jamais pleurer le vent qui passe. Siffler l'herbe et glisser le lézard dans les grès ?

Sans oser faire un pas, je les considérais Avec l'effroi qu'on a devant les choses sombres. Nul vestige autour d'eux, ni sentiers, ni décombres ; Rien que la ronce obscure et le buisson noirci.

Or, tout à coup, pendant que je rêvais ainsi. Il apparut, — c'était l'heure où le jour recule, — Dans le ciel sépulcral et froid du crépuscule, l.'ciile ouverte et planant sur cet horizon noir, i 'il oiseau monstrueux, vaste, effroyable à voir, 1 )'une forme inconnue à la nature entière. Si fauve et si hideux que les lions de pierre S'enfuirent en poussant de longs rugissements... —

O Dieu, vous qui, penché sur les esprits dormants. Leur envoyez, la nuit, le Moloch ou l'Archange, Que vouliez-vous me dire avec ce songe étrange i Serait-ce, après nos jours sans joie et sans honneur, La fi^nire des temps où nous entrons. Seigneur i

Je rêve une nature innocente et meilleure.

Je ne comprends pas bien pourquoi le regard pleure.

Et comment il se peut que de l'œil effaré

Sorte une larme après qu'un rayon est entré ;

Où la lumière vient doit demeurer la joie.

Dans ce frais paradis idéal, où j'emploie

Mes songes, où je mets le possible divin.

On chantera ; chanter n'est pas stérile et vain.

Chanter est le doux bruit des esprits sur les cimes ;

En jetant l'harmonie aux profondeurs subUmes,

Aux vents, aux océans, aux sillons, aux fruits verts.

Une chanson travaille à l'immense univers ;

La mélodie utile et sainte est une haleine ;

Une femme qui passe en chantant dans la plaine

Mole une vague lyre au rhythme universel.

De là, plus d'âme aux fleurs et plus d'azur au ciel ;

De là, je ne sais quelle indulgence sereine.

On n'aura pas besoin de se donner de peine Pour se sentir aimé là-haut dans l'infini ; Le nid sera sacré, l'épi sera béni.

Tout germe engendrera son fruit, toute promesse Tiendra parole, et, sans église ni sans messe, Sans prêtres, tant sera transparent le ciel bleu, La soif verra la source et l'âme verra Dieu.

lo janvier 1S76.

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