‹ Toute la lyreChapitre 64 sur 79 · LA MISÈRE HUMAINE · texte numérisé non relu

LA MISÈRE HUMAINE

Tu veux comprendre Dieu, mais d'abord comprends l'homme, Je t'en défie !

Allons 1 définis, classe, nomme.

Sonde, explique, suivant n'importe quelle loi. L'être mystérieux que tu portes en toi. Scrute avec ton regai'd, flaire avec ta narine ; Fouille-toi ; tire-toi l'homme de la poitrine, Et mets-le sur ta table, et penche-toi pour voir Ce que c'est que ce monstre, éblouissant et noir ! Qu'en dis-tu ? te plaît-il que nous parlions de l'homme ? Es-tu flamme et génie ? es-tu bête de somme ? Dis, parle. Oh ! quel spectacle étrange que ceci : Jn Dieu monstre, un esprit par la chair obscurci. Vivant, comme debout sur le tranchant d'un glaive. Entre l'ombre qui monte et l'aube qui se lève. Du ciel dans le fumier toujours précipité. Et d'une extrémité dans l'autre extrémité. Et ramené sans cesse au point dont il dévie Par r oscillation lugubre de la vie 1

Songes-tu quelquefois à ce mystère affreux,

La chair ? Ce corps abject, douloureux, ténébreux.

Cette vie où l'enfer dans l'azur se reflète.

Mariage effrayant d'une âme et d'un squelette.

Cette aile intérieure et qu'un cachot meurtrit.

Cette cage des os qui renferme un esprit.

En sondes-tu la nuit et le prodige, ô sage ?

En comprends-tu l'horreur ? Sens-tu sous ton visage

Cette tête de mort sur laquelle tu ris ?

Entends-tu de ton âme en toi les sombres cris ?

Parle. As-tu peur de l'homme ? As-tu peur de cet ange

Que tu sens remuer vaguement dans ta fange ?

Dis, le jour où tu vins au monde, as-tu compris ?

— O ver de terre aveugle, ombre entre les esprits,

Espèce de fantôme en suspens sur deux mondes.

Sortant des lumineux pour aller aux immondes,

Tantôt Trimalcion, tantôt Ithuriel,

O zénith, ô nadir, souffle immatériel

Qui te fais par la chair rendre d'impurs services

Et dans le sac du corps vas portant tous les vices.

De toi-même ébloui, de toi-même effrayé.

Plus souillé que le bât d'un onagre rayé

Et que le vert-de-gris des plus viles monnaies.

Ce qui n'empêche point par instants que tu n'aies.

Dans tes heures d'orgueil et de rébellion.

Des couchers de soleil, des réveils de lion.

Rôdeur qui veux quitter ta sphère pour les nôtres, Trouve donc ton énigme avant d'en chercher d'autres !

Eh ! n'as-tu point assez de ton gouffre ? réponds, Comment rejoindras-tu l'homme à l'homme ? quels ponts Pourront jamais unir, à travers la nuit noire. Un de ses bords à l'autre, et sa honte à sa gloire ?

Sois un pasteur d'esprits, un guide des vivants,

Un fier tribun du peuple aux discours émouvants.

Dont la mort est plus tard pour la terre un désastre,

Sois grand et fort, avec une lumière d'astre ;

Sois Colomb, et découvre un monde ; sois SchiUer,

L'aigle du cœur plus grand que les aigles de l'air ;

Sois Mirabeau, Shakspeare et Platon tout ensemble ;

Si profond, si puissant, si sublime qu'il semble

Qu'on ne va plus te voir que derrière le ciel,

Avec ime figure au delà du réel ;

Sois Christ, le fils aîné de la clarté divine,

En qui l'homme s'efface, en qui Dieu se devine.

Le grand Christ arrachant, calme et le bras tendu,

Aux faits épouvantés le miracle éperdu ;

Passe ton jour entier, être à haute stature,

A modeler en toi l'humanité future,

Du matin jusqu'au soir roule dans ton cerveau

Le système insondable et l'univers nouveau

Où tout aura ta forme, arts, lois, dogme, doctrines ;

Et, maintenant, forçat, c'est ton heure, aux latrines !

O génie, accablé d'un viscère 1 destin

Traversé par l'abject et lugubre intestin !

Oh ! quelle ombre après tant de clarté ! tout à l'heure

Tu semblais l'ange, roi de l'éther qu'il effleure ;

Socrate sur le Pnyx ou Moïse au Galgal,

Tu planais ; tu parlais à Dieu comme un égal ;

Tu semblais de l'énigme être le grand ministre ;

A présent te voilà nu, frissonnant, sinistre,

Misérable au niveau du bourbier, et réduit

Aux accroupissements des bêtes dans la nuit !

Et tu fais tous les jours cette chute, prophète.

Roi, mage, osant revoir l'azur quand tu l'as faite !

Tous les jours, l'homme allant aux astres ses pareils.

Vole avec les esprits au-dessus des soleils.

Luit, resplendit, flamboie, et tous les jours retombe

Du plus haut que le ciel dans plus bas que la tombe.

L'homme a beau sous son front sentir les cieux frémir.

Être un génie ; il faut manger, il faut dormir !

Il se heurte aux besoins, les besoins sont les bornes.

C'est le rappel brutal aux réalités mornes ;

L'éternelle cuisson du stigmate de feu ;

C'est le coup de bâton de la matière au Dieu.

Oui, médite. C'est là ton sort. Nuit, crépuscule. Maladie et famine, hiver et canicule.

Ton âme endure tout ; elle est esclave enfin. Ton esprit, à travers ta chair, a soif, a faim.

A la fièvre, maigrit, engraisse, brûle, gèle.

Chacun de tes besoins en passant te flagelle.

Et ces besoins sont vils. Si hideux, si honteux

Que tu te sens coupable et puni devant eux.

Et que, sentant peser sur ta tête inféconde

Le poids antérieur d'un mystérieux monde,

Tu dis : qu'ai- je donc fait ailleurs pour être ici ?

Mais tu reprends ton vol, le jour s'est, éclairci,

La science t'appelle, homme, l'art te relève,

Tu fuis dans la clarté bleue et vague du rêve.

Tu t'évades aux cieux ; te voilà libre !,.. — Non.

Redescends dans ton corps, rentre en ton cabanon ;

Avec ton sombre esprit la fange est familière ;

Ton sang est ton bourreau, ta chair est ta geôlière ;

De l'infâme prison tes sens sont les habits ;

Tu ne peux les quitter, et, courbé, tu subis.

Toujours, toujours, le jour, la nuit, et sans relâche,

La fustigation inexplicable et lâche.

Au moment où l'azur t'ouvre son pur chemin.

Où tu te vois auguste et splendide, une main.

Qui que tu sois, beau, juste, illustre, innocent, vierge.

Te prend, et frémissant, tu sens le coup de verge,

L'horreur crie : es-tu là ? ta fange répond : oui.

Et rien ne te soustrait à ce joug inouï.

Il est une heure sainte, inexprimable, altière, Où tout ce qui n'est pas joie, orgueil et lumière Semble s'évanouir dans ton cœur transporté ; C'est quand tu vois la femme, aube, blancheui", beauté. Qui mit sous son pied nu tes résistances vaines

Et qui fait ruisseler du soleil dans tes veines.

Telle que dans l'éden jadis elle brilla,

Elle apparaît, charmante. Homme, en ce moment-là.

Tu méprises la bête, infecte créature.

Fier, superbe, oubliant ta propre pourriture.

Bien ! prends ton Eve blonde ; emporte-la ! Le jour

La donne à ta nuit. Ah ! tu frissonnes d'amour,

La volupté t'enivre ! Ah ! l'extase te gagne !

lu ne te souviens plus de la chaîne du bagne.

Lu te crois ange... — Allons ! réveille-toi, fouetté

Jusque dans ton plaisir, par ta fétidité !

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