A CEUX QUI SONT PETITS
Est-ce ma faute à moi si vous n'êtes pas grands ? Vous aimez les hiboux, les fouines, les tyrans, Le mistral, le simoun, l'écueil, la lune rousse ; Vous êtes Myrmidon que son néant courrouce ; Hélas ! l'envie en vous creuse son puits sans fond, Et je vous plains. Le plomb de votre style fond Et coule sur les noms que dore un peu de gloire, Et, tout en répandant sa triste lave noire. Tâche d'être cuisant et ne peut qu'être lourd. Tortueux, vous rampez après tout ce qui court ; Votre œil furieux suit les grands aigles véloces. Vous reprochez leur taille et leur ombre aux colosse On dit de vous : — Pygmée essaya, mais ne put. — Qui haïra Chéops si ce n'est Lilliput ? Le Parthénon vous blesse avec ses fiers pilastres ; Vous êtes malheureux de la beauté des astres ; Vous trouvez l'océan trop clair, trop noir, trop bleu Vous détestez le ciel parce qu'il montre Dieu ; Vous êtes mécontents que tout soit quelque chose ; Hélas, vous n'êtes rien. Vous souffrez de la rose.
Du cygne, du printemps pas assez pluvieux. I Et ce qui rit vous mord. Vous êtes envieux De voir voler la mouche et de voir le ver luire. Dans votre jalousie acharnée à détruire Vous comprenez quiconque aime, quiconque a foi. Et même vous avez de la place pour moi ! Un brin d'herbe vous fait grincer s'il vous dépasse ; Vous avez pour le monde auguste, pour l'espace. Pour tout ce qu'on voit croître, éclairer, réchauffer. L'infâme embrassement qui voudrait étouffer. Vous avez juste autant de pitié que le glaive. En regardant un champ vous maudissez la sève ; L'arbre vous plaît à l'heure où la hache le fend ; Vous avez quelque chose en vous qui vous défend D'être bons, et la rage est votre rêverie. Votre âme a froid par où la nôtre est attendrie ; Vous avez la nausée où nous sentons l'aimant ; Vous êtes monstrueux tout naturellement.
Vous grondez quand l'oiseau chante sous les grands ormes. Quand la fleur, près de vous qui vous sentez difformes. Est belle, vous croyez qu'elle le fait exprès. Quel souffle vous auriez si l'étoile était près ! Vous croyez qu'en brillant la lumière vous blâme ; Vous vous imaginez, en voyant une femme. Que c'est pour vous narguer qu'elle prend un amant. Et que le mois de mai vous verse méchamment Son urne de rayons et d'encens sur la tête ; Il vous semble qu'alors que les bois sont en fête. Que l'herbe est embaumée et que les prés sont doux. Heureux, frais, parfumés, charmants, c'est contre vous. I. g
Vous criez : au secours ! quand le soleil se lève.
Vous exécrez sans but, sans choix, sans fin, sans trêve,
Sans efïort, par instinct, pour mentir, pour trahir ;
Ce n'est pas un travail pour vous de tout haïr.
Fourmis, vous abhorrez l'immensité sans peine.
C'est votre joie impie, acre, cynique, obscène.
Et vous souffrez. Car rien, hélas, n'est châtié
Autant que l'avorton, géant d'inimitié !
Si l'œil pouvait plonger sous la voûte chétive
De votre crâne étroit qu'un instinct vil captive.
On y verrait l'énorme horizon de la nuit ;
Vous êtes ce qui bave, ignore, insulte et nuit ;
La montagne du mal est dans votre âme naine.
Plus le cœur est petit, plus il y tient de haine.
9 décembre.
O GLOIRE, les héros, les esprits souverains.
Les poètes profonds, lumineux et sereins.
Les grands législateurs et les grands capitaines.
Font sur tes clairs sommets leurs demeures hautaines.
Hôtes du palais bleu sans porte et sans chemin.
Au-dessus du tumulte et du chaos humain.
Ils brillent comme l'astre ou planent comme l'aigle.
Car toute âme a son but, son champ, sa loi, sa règle.
Et, selon qu'un instinct bon ou mauvais nous luit,
Quand l'un court à l'azur, l'autre court à la nuit.
O sombre Ignominie au front bas, aux yeux ternes,
Les gredins n^onstrueux habitent tes cavernes.
Ils sont tous là, cachés, ces éternels filous.
Loups à visage humain, gueux au profil de loups ;
Ceux-ci, vils fainéants qui rôdent pleins de haine.
Traînant leur lâche cœur comme on traîne une chaîne.
Sans toit, sans pain, sans Dieu ; ceux-là, riches oisifs.
Sceptiques par fatigue et par ennui lascifs ;
Tous, sans foi, sans élan, sans courage, sans flamme.
Envieux d'un gros sou comme d'une grande âme.
Rampants, hideux, exclus, damnés, grinçant des dents.
Ils regardent la vie avec des yeux ardents.
26o TOUTE LA LYRE
Le grand Un, le grand Tout, l'être où Thaïes plongeait,
Entrecroise le monde esprit au monde objet.
Et mêle, en l'unité de ses lois inflexibles.
Des orbites moraux aux orbites visibles.
Dans l'idéal ainsi que dans le lumineux
Les phénomènes, noirs ou brillants, font des nœuds ;
Il n'est qu'un tisserand, qui ne fait qu'une toile ;
La vérité n'est pas moins astre que l'étoile ;
Un soleil n'est pas plus centre qu'une vertu.
Donc représente-toi, songeur des vents battu.
Des ensembles de faits moraux, sombres problêmes,
Ayant leur raison d'être et l'ayant en eux-mêmes.
Dans un système au cours des planètes pareil.
Tournant autour de Dieu comme autour d'un soleil.
(O songeur, je dis Dieu, je pourrais dire Centre.)
Ils vont, viennent ; l'un sort, l'autre accourt, l'autre rentre
Et l'un pour l'autre ils sont des apparitions.
Tel fait qui sert de base à vos convictions
Et qui chez vous émeut le savant et le sage.
N'est souvent qu'un aspect, un fantôme, un passage.
Maintenant, connais-tu la révolution.
Homme, du fait idée et du fait passion ? Connais-tu les réels ? connais-tu les possibles ?
Toutes les fonctions te sont-elles visibles ?
Sais-tu, triste passant dans cette ombre venu.
Tout ce qui tourne autour du pivot inconnu.
Et la totalité de l'ordre planétaire ?
Parce qu'en décrivant son orbe, ton mystère
Arrive à côtoyer dans le cercle fatal
L'autre mystère obscur que tu nommes le mal,
Faut-il pas t'expliquer cette coïncidence ?
L'essor plus ou moins lourd dans l'air plus ou moins dense,
L'aigle fait pour l'éther, l'esprit fait pour l'amour.
Ces équilibres-là t'apparaîtront un jour.
Comment de l'idéal le réel est capable ;
Comment ce qui vous est caché nous est palpable.
Comment votre visible est invisible à nous ;
Comment il est un monde abstrait, terrible et doux,
Que vous ne voyez pas et qui se mêle au vôtre.
Ainsi que, branche à branche, un arbre entre dans l'autre;
Comment l'univers lie, en un ordre éternel.
L'engrenage moral au rouage charnel ;
Comment aux faits vivants qui pleurent, chantent, grondent,
D'autres faits dans l'idée et l'esprit correspondent ;
Comment, sur l'axe unique où tout l'être est construit.
Avec le zodiaque éclatant de la nuit.
Tourne le zodiaque effra3'ant du mj'stcre ;
Comment, tout en parlant, l'ombre semble se taire ;
Ces faits, tu les pourras peut-être concevoir
Quand tes yeux, agrandis par la mort, pourront voir.
Comme tu vois l'azur aux millions de flammes,
La constellation formidable des âmes.