LA SCIENCE ET L'ABSOLU
Synthèse, dit le ciel. L'homme dit : Analyse.
Vous dites : — « Tout végète ou se minéralisé. « Nos pères s'égaraient à force de rêver. » — C'est en déchiquetant que vous croyez trouver, La foudre dont tremblaient le mage et le druide, O savants, à cette heure est pour vous un fluide Forcé d'être vitreux s'il n'est pas résineux ; L'âme est un gaz ; certains animaux l'ont en eux. Hommes, vous disséquez le miracle ; vous faites De la chimie avec le songe des prophètes ; Vous sacrez le creuset principium et fons ; Acharnés, vous coupez les prodiges profonds, Insaisissables, sourds, entiers, incorruptibles. En un tas de petits morceaux imperceptibles. Pour vous rien n'est réel que le moment présent. Science, ton scalpel n'apprend qu'en détruisant ! Si tu n'étais science, on te croirait envie. De la nature, pourpre auguste de la vie, Vous faites im haillon, ô vivants, un lambeau. Une loque, un néant ; et le ver du tombeau
Nomme cela manger, vous l'appelez connaître. Toi savoir ! tu ne peux que décomposer l'être !
Apprenez donc ceci puisque vous apprenez :
Les fluides, d'un souffle invisible entraînés, Ne savent pas où sont les pôles de la pile. Qui ne sait pas un mot d'optique ? la pupille. Le chiffre ne sait pas l'algèbre ; l'élément Ne sait pas la science ; et l'être est un aimant Attirant tout à lui sans connaître les formes ; Toutes les forces sont des aveugles énormes.
L'absolu, c'est le fait immobile et total ; L'absolu ne sait pas, nains, votre piédestal. Larves, vos visions, vos bruits, marionnettes, Votre foiurmillement d'yeux, d'esprits, de lunettes. Votre oscillation, votre onde, votre flot ; Il ne sait pas si c'est cinq minutes qu'il faut A la lumière, au fond des obscurités bleues, Pour franchir trente-cinq milhons de vos lieues Et venir du soleil, braise de l'infini, A la terre, affreux globe, imp-ur, lépreux, banni. Roulant dans votre amas d'ombres inférieures, O vivants, et si c'est quinze jours ou seize heures Qu'il faut à l'escargot pour faire un mille anglais. Le gnomon dont l'ombre erre au fond de vos palais.
L'horloge, de vos jours ténébreuse soiurdine. Qui, dans votre néant, stupide, se dandine. L'aiguille du cadran, loiu^d cheval hébété. Qui tourne, puisant l'hevure au puits éternité, Et qui la vide en bruit sur vos têtes fragiles, Vos éclairs, vos longueurs, vos bronzes, vos argiles. Le rhjrthme de vos voix et l'écart de vos pas, Vos espaces, vos temps, il ne les connaît pas !
Si le plaisir qui dure agonise en souffrance ;
Si le nom de Shakspeare, allant de Londre en France
A mis cent cinquante ans à passer le détroit ;
Si l'équateur a chaud et si le pôle a froid ;
Si quelque Alizuber, lieutenant du prophète.
Traversant les combats comme une sombre fête,
N'en est jamais sorti, sanglant, poudreux, fumant.
Sans recueillir, le soir, sur son noir vêtement.
Cette poussière afin de la mettre en sa tombe ;
Si le Crédit foncier vaut mieux que le Grand'Combe ;
Si Louis, dit le grand, en Flandre a réussi
Par le conseil d'Harcourt ou l'avis de Torcy ;
Si Tibère César en sa galère vogue
Et songe, et ce qu'en dit le vent, ce démagogue ;
Si Paul est orthodoxe et Philippe est arien,
L'absolu n'en voit rien, l'absolu n'en sait rien.
L'absolu ne sait point qui je suis, qui vous êtes.
Seul, ni bon ni méchant, au-dessus de nos têtes,
Il a, nous laissant dire, assez, peu, trop, beaucoup,
L'impartialité terrible d'être tout :
L'âme, il l'a ; l'invisible, il le voit ; l'impossible.
Il l'est ; ce qu'il comprend, c'est l'incompréhensible.
Si l'absolu pouvait, dans le gouffre où je suis. Se pencher sous le porche insondable des nuits. Où se montrent, selon la loi de ces grands antres, Les globes lumineux que vous croyez des centres, S'il voj^ait cela, lui, l'œil providentiel. Sa stupeur, ce serait ce pauvre petit ciel. Ce firmament chétif qu'à peine un rayon dore, Cette bave de feu que vous nommez l'aurore. Ce soleil clignotant sous un brouillard obscur Dont la maigre splendeur s'étale dans l'azur Sans faire baisser même à l'aigle la paupière. Cette ombre, et la lenteur de l'escargot lumière !
Souffrance, es-tu la loi du monde ?
L'homme vient triste et s'en va nu.
Il naît débile et meurt immonde ; Es-tu le fond de l'inconnu ?
Les grêles, les foudres, les trombes ; Les marteaux meurtrissant les clous ; Le grain dans le bec des colombes, L'agneau dans la gueule des loups ;
Le tigre ayant l'horreur secrète De sa propre férocité ; Le lion, fauve anachorète Qui hurle dans l'immensité ;
L'enfant qui meurt, âme qui sombre; Le lys qu'on fauche, à peine éclos ; Les marins qu'engloutit dans l'ombre La bave sinistre des flots ;
Partout les embûches funèbres.
Le glaive, la griffe, la dent ; Des 3'eux fixes dans les ténèbres ; Le crime guettant et rôdant ;
L'abeille que chasse la guêpe ;
La guerre battant du tambour ;
Un horizon voilé d'un crêpe,
Où croît l'ombre, où décroît l'amour ;
Les discordes qui se répandent ; Caïn, Nemrod, Néron, Macbeth ; Tous les cœurs des hommes qui pendent A la haine, ce grand gibet ;
Le doute qui sort de la tombe.
Et, du haut du ciel sans clarté.
Semble un soir éternel qui tombe Sur la lugubre humanité ;
Toutes ces douleurs, est-ce l'ordre ?
L'air du sépulcre emplit les cieux, Et sur l'abîme on voit se tordre, La nuit, des bras mystérieux.
Et toutes ces choses farouches Disent cette plainte à la fois.
Et de toutes ces sombres bouches On entend sortir cette voix :
— Dieu ! qu'a donc fait la créature.
Et pourquoi l'être est-il puni ?
C'est le grand cri de la nature Dans le grand deuil de l'infini.
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Homme, les avatars et les métempsycoses Dans l'immobilité formidable des choses ; La rougeur qui s'allume au sommet des Thabors ; Le destin, gouffre où Job cherche à saisir les bords. Où Platon s'épouvante, où Christ même redoute Les flux et les reflux de la vague du doute ; L'aube en fleur ; les tombeaux, intérieurs vermeils ; La petitesse obscure et morne des soleils, L'énormité, sondée en vain, du grain de sable ; Les rayons inouïs de l'incommensurable ; Le monde immédiat, hideux pour les voyants. Les buissons, les forêts, les rochers effrayants, La surdité plus sombre encor que le silence, La mer triste, oscillant ainsi qu'une balance, L'écueil sanglant, le flot démesuré, bavant Dans les gémissements lamentables du vent, L'orage, des éclairs secouant la crinière. Ne s'interrogent point de la même manière. Dans l'horrem- des chaos vaguement apparus. Que l'évêque Pallade ou le moine Pyrrhus.