A UN GRAND COMÉDIEN
Va, sois le messager des poëtes sublimes ! Emporte l'âme humaine à leurs augustes cimes. Marche comme celui qui vient du Cythéron, Fais éclater leur voix sur la foule pressée ;
Prends leur pensée
Comme un clairon.
$ois Othello, Macbeth, Titan, Oreste, Achille ! 5ois l'apparition de Shakspeare et d'Eschyle, L'ombre que ces penseurs font sortir de l'enfer, La création sombre où resplendit leur flamme.
Ils en sont l'âme.
Sois-en la chair.
Prends les dieux corps à corps. Conquiers ces vastes rôles ^ui font plier le faible aux chétives épaules. Transforme-toi, grandis dans nos émotions, Sois le géant ! sois l'aigle à l'immense envergure !
Sois la figure
Des visions I
Rôde avec Yorick près des fosses ouvertes. Cherche avec Cahban les solitudes vertes. Sois chevalier, valet, prêtre, empereur, bourreau. Partout, en haut, en bas, qu'un esprit t'accompagne
Sois Charlemagne
Et Figaro !
Invente en traduisant. Lutte avec les idées Des poètes, semeurs des âmes fécondées.
Lutte avec leurs beautés qui nous viennent ravir. Saisis-les, dompte-les, ces beautés souveraines,
Et par ces reines
Fais-toi servir.
Sur le vers frémissant, plein de tragiques haines, Qui se tord au seuil noir des passions humaines, Composé d'idéal et pétri de limon, Dresse-toi formidable, éblouissant, étrange,
Comme l'archange,
Sur le démon.
Prêtre des dieux de l'art, emplis de leur génie Le peuple aux mille échos qui les raille et les nie. Répands ton âme à flots sur l'homme qui sourit ; Car, toujours dépensée, elle est toujours entière.
Sur la matière
Verse l'esprit.
28 juillet 1847.
Lorsque j'étais enfant, sortant de rhétorique,
J'envoyais aux journaux de la prose lyrique
En l'honneur des géants du sombre esprit humain ;
J'essayais d'expliquer leur but et leur chemin,
De quel pas ils marchaient et vers quelle lumière ;
Ce qu'ils faisaient ; pourquoi la Bible est la première,
Et plus bas l'Iliade ; et je disais pourquoi
Molière demi-dieu passe Corneille roi ;
Ce qu'est Milton ; pourquoi je n'étais pas athée
Au génie ; et pourquoi j'admirais Prométhée ;
Pourquoi je contemplais les esprits éclatants.
Poètes, orateurs, sages. — Puis, par instants.
Je m'écriais, brisant mes plumes inquiètes :
— A quoi bon célébrer en prose les poètes.
Louer l'immensité, l'azur, la profondeur ?
Peut-on dorer la flamme et grandir la grandeur ?
Chanter Homère en style à trente sous la page !
Coudre un panégyrique, inutile tapage,
Accrocher ma louange en verres de couleur
Au roi Priam, géant de l'antique douleur,
A Job, à Jérémie, à Dante, à toi, Shakspeare,
Au vieil Eschjde en qui le vieux Titan respire !
Dire au génie, au bas d'un journal : Sois béni !
3o6 TOUTE LA LYRE
Vanter ces écrivains d'un grand livre infini Dont la foule ne sait pas même l'orthographe ! Pendre une girandole en bouchons de carafe A l'anneau de Saturne énorme et flamboyant !
Et tout bas une voix me disait : — O croyant,
Le ciel t'a mis dans l'âme une lyre ingénue ;
Non, ne t'arrête pas ! tu fais bien, continue.
Admire. C'est ainsi qu'on vole au firmament.
Comprendre le génie est le commencement.
L'esprit religieux, dans ce monde où nous sommes,
Ébauche l'hymne à Dieu par un hymne aux grands hommes.
Les grands hommes, enfant, sont les lueurs de Dieu.
Ils sont l'ardente roue autour du sombre essieu.
Ils jettent, des hauteurs de leur brûlant solstice.
L'un de la vérité, l'autre de la justice.
L'autre de la sagesse, et tous de l'infini.
Le penseur qui, d'en bas à leur splendeur uni.
Tente l'ascension de leur sommet austère.
Voit dans tous ces esprits les degrés du mystère.
Il sent dans chacun d'eux l'être inconnu qui vit.
Il va de l'immortel à l'éternel, gravit
Du poète au prophète et du sage à l'apôtre,
Et, montant pas à pas d'une clarté sur l'autre,
Épelant le saint nom sur chaque front vermeil,
Fait avec les rayons une échelle au soleil.
I" février 1855.
L'hexamètre, pourvu qu'en rompant la césure, Il montre la pensée et garde la mesure, Vole et marche ; il se tord, il rampe, il est debout. Le vers coupé contient tous les tons, il dit tout. C'est ce qui fait qu'Horace est si charmant à hre. Son doigt souple à la fois touche à toute la l3(Te.
3o8 TOUTE LA LYRE
Doux poètes, chantez ! Dans vos nids, sous la feuille,
Même au déclin des ans, L'aube vous rit ; soyez les seuls dont l'amour veuille
Dorer les cheveux blancs !
Le poëte est un chant qui vole à nos oreilles ;
Il vit dans un rayon ; Enfant, il est Platon baisé par les abeilles.
Et, vieux, Anacréon.
0 poètes ! vivez, aimez, battez de l'aile.
Radieux et cachés !
Le bonheur vous convie à sa fête éternelle !...
Mais, si vous approchez
Des révolutions énormes et sévères.
Fier chaos, gouffre obscur.
Où les sommets ont tous des formes de calvaires.
Renoncez à l'azur !
Renoncez à l'amour, renoncez à la fête !
Faites-vous de grands cœurs Qui, dans plus de souffrance et dans plus de tempête.
Se sentent plus vainqueurs.
Le genre humain, depuis six mille ans à la chaîne.
Levant soudain le front, S'est enfin révolté contre la vieille peine,
Contre le vieil affront ;
Il faut être puissant et grave quand on entre
Dans ces rébellions.
Soyez oiseaux, alors ne volez pas dans l'antre,
Ou devenez lions.
iS avril 1854.
Écoutez la voix touchante ■ De l'oiseau de l'air qui chante, Du poëte qui sourit ; Écoutez ces voix fidèles.
Car les oiseaux ont des ailes Et le poëte a l'esprit.
Pendant que le vin t'enivre.
Pendant que tu lis le livTre Choisi par ta vanité.
Ou que tu te prostitues A ces trois froides statues.
Richesse, orgueil, volupté ;
Pendant que, face ridée, Tu vas traînant ton idée.
Creusant ta vie ou ton champ ; Pendant que ton instinct mène Dans la grande ornière humaine Quelque chariot penchant ;
Tandis que, gais ou moroses.
Vous faites cent tristes choses
Qui vous font baisser les yeux, Vous avez tous sur vos têtes Les oiseaux et les poëtes Pêle-mêle dans les cieux.
21 juin 1843.
xvn
Pour nous, nouveaux venus qui voyons l'astre éclore, Fils d'une époque où tout a des lueurs d'aurore, Pour nous, gens d'aujourd'hui, qui sortons du brouillard , Qui n'échafaudons point pêle-mêle dans l'art Près d'un spectre de bronze une poupée en cire, Tancrède près d'Oreste et près d'Electre Alzire, Et ne confondons point l'antique avec le vieux, Le ciel où Boileau plane est un ciel pluvieux ; L'art n'est plus le salon de Madame du Maine ; Une odeur de moisi sort du bon Théramène, La tragédie est froide et sent le renfermé. Oui, pour quiconque a vu, marché, souffert, aimé. Les règles d'autrefois sont une cave humide ; Tout, même le génie, y baisse un front timide ; La pauvre muse y tousse ; à peine peut-on voir Voler en clignotant sous ce grand plafond noir Une chauve-souris qu'on nomme l'âme humaine.
De l'air ! de l'air ! qu'au vrai l'idéaJ nous ramène ! Quand Racine blêmi n'est plus qu'un Campistron, Quand l'art languit, avec Brossette pour patron. Honteux d'être sous clef quand l'aigle est dans la nue, C'est l'honnête devoir de toute âme ingénue
D'entrer là, de tirer largement les rideaux, D'épousseter sonnets, idylles et rondeaux, Et d'ouvrir à grand bruit la fenêtre, indignée D'avoir chassé le jour et logé l'araignée.
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